colinsdeham.ch: La Société Nouvelle et L'Humanité Nouvelle: 9. Annexes textuelles.
La Société Nouvelle et L'Humanité Nouvelle



9. Annexes textuelles

9.1 Un lapin (1913), de Neel Doff

N’ayant pas trouvé d’allusion, dans quelque document que ce soit (par ex., dans la correspondance de N. Doff conservée aux AML) — de laquelle il ressortirait sans ambiguïté que les événements racontés dans le second tome (Keetje) de sa trilogie et dans la nouvelle Un lapin (voir chap. suivant) reposent sur une base absolument et exactement authentique (avec uniquement des changements mineurs visant à ménager la susceptibilités des uns et des autres et à rendre le récit plus romanesque, tels que les noms de personnes, la chronologie ou les professions…) —, et de surcroît n’ayant qu’une connaissance fort minime de cette romancière ; nous avons jugé plus prudent de rendre compte à part, sous forme d’annexes, des " informations " présentes dans ces œuvres, à notre sens intéressantes à plus d’un titre, notamment du fait qu’elles nous donnent une autre version de la rencontre entre Fernand et Neel (pour le premier texte), ou qu’elles nous éclairent sur les rapports qui liaient Fernand, sa famille et son épouse (dans le second).

*

Nous étions attablé, à nous trois, l’architecte, le major et moi, chez " la vieille garde ". elle tenait un cabaret dans son village natal et nous permettait à cause de notre éducation, disait-elle, de nous retirer dans une petite salle attenante au cabaret, pour être séparés des clients ordinaires.

Ce soir-là, l’architecte était en pointe, le major ne dégrisait jamais, et moi, j’étais content de me trouver au chaud, ayant peint toute cette journée d’hiver dans les marécages.

Le major poussa un juron, et nous demanda si nous n’avions jamais posé un lapin.

- C’était mon fort dans mon jeune temps, continua-t-il. Je vais vous conter un lapin que j’ai posé : c’est une histoire d’il y a trente ans.

*

J’avais deux amis, les frères X ; ils étudiaient la médecine, moi le droit. L’aîné mourut de la fièvre scarlatine contractée à l’hôpital pendant son internat ; le plus jeune était inconsolable et parlait tant de son frère que presque tous ses amis finir par le fuir. Seul je lui étais resté, pour deux raisons : d’abord que je ne l’écoutais guère, puis qu’il avait beaucoup d’argent, alors que mon père me tenait très court.

À cette époque, j’étais insatiable de femmes ; lui ne comprenait pas qu’on ramassât une créature sur le trottoir, je le croyais impuissant.

Bref, un soir que nous revenions d’une réunion d’étudiants, une toute jeune fille, qui semblait exténuée de fatigue, déambulait devant nous.

Il me donna vingt francs.

Nous accostâmes la petite et lui offrîmes d’aller prendre quelque chose avec nous. Elle

regarda furtivement autour d’elle, comme si elle cherchait quelqu’un, puis nous accompagna ; mais au lieu d’entrer dans l’estaminet, elle nous dit qu’elle était pressée.

Elle se tourna vers mon ami comme pour dire : " Je croyais que c’était pour vous ". Il lui donna un coup de chapeau et alla, comme toujours, m’attendre au cabaret.

J’aurais étranglé la gaupe, pour la préférence qu’elle venait de montrer. La boîte où je la conduisis, était hideusement misérable et froide, et bien en harmonie avec la créature que j’avais ramassée. Elle ôta son mince paletot : elle n’avait pas de corsage, la chemise était lamentable et sale, ses épaules effroyablement maigres et son long cou mince étaient jaspés de piqûres de puces. Cependant il se dégageait de ce corps flexible et frêle je ne sais quoi de frais et de grisant…

Quand je l’eus près de moi, je fus pris d’une fureur érotique. Cette tête de seize ans, encadrée de bandeaux blonds ondulés, était si virginale, et ses grands yeux clairs me regardaient avec tant de terreur et d’aversion, qu’une envie folle me vint de l’abîmer ; mais elle ferma les yeux, et la tentation se dissipa.

Après, au moment de partir, comme je ne lui donnais rien, elle me demanda, en hésitant, puis comme prise de rage, de la payer.

D’un air étonné, je lui répondis :

- Comment ? tu fais cela pour de l’argent ? mais je ne t’avais pas prise pour une fille,

je ne serais pas venu…J’ai cru que tu avais un béguin pour moi, que tu voulais t’amuser, quoi…je ne refuse jamais cette politesse-là…Comment ! tu es une prostituée ! Ah merci, si je l’avais soupçonné !…

J’avais touché la corde sensible : elle rougissait et pâlissait, et tremblait convulsivement.

Et, la bousculant, je descendis en maugréant. En bas, je refusais de payer la chambre, mais la tenancière parlait de la police. Ne voulant pas m’attirer une affaire, je réglai ; la tenancière insultait la petite qui se sauva, en pleurant, vers les boulevards.

En riant, je racontai la chose à mon ami. Il se leva, reprit sans se gêner les vingt francs dans la poche de mon gilet, et partit. Je criai après lui.

Je le suivis à distance.

Au milieu de l’allée des cavaliers, la fille sanglotait, la figure dans ses mains ; devant elle était une petite femme mince et brune, l’air atterré. Je me cachai derrière un arbre. Mon ami s’approcha, ôta son chapeau, s’inclina très bas, et ayant ajouté un billet à celui qu’il m’avait repris, il les donna à la jeune fille, en s’inclinant encore une fois, puis disparut.

- Ah, Dostoïevski ! murmurai-je, ah !Sonia !… " ce n’est pas devant toi que je m’incline, mais devant l’humanité souffrante… " Ah ! le cabot ! ces donzelles doivent bien rigoler.

Les deux femmes couraient, en dévalant le boulevard : cela m’intrigua.

Une fois dans le faubourg, malgré l’heure tardive, elles entrèrent dans une boutique, achetèrent des copeaux, des fagots, des chandelles, du pain, des harengs saurs et d’autres victuailles que la vieille prit dans son tablier, pendant que la jeune fille se chargeait d’un petit sac de charbon.

Puis elles s’engouffrèrent dans une impasse.

Ma foi, je voulus savoir jusqu’au bout.

Par une étroite fenêtre qui s’éclaira, je vis huit enfants, tous plus jeunes que la petite, se lever du plancher, et un homme se mettre sur son séant dans un lit. La femme découpait hâtivement dans le pain et les harengs ; la fille alluma le feu, elle mit de l’eau bouillir et prit une cafetière ; mais les enfants mangeaient si voracement que tout fut absorbé avant que le café fût prêt.

L’homme, maintenant debout en caleçon, titubait, était-il ivre ou malade ?…il dévorait tranche de pain sur tranche de pain.

La vapeur commençait à s’échapper de la bouilloire, quand le plus petit des garçons tourna sur lui-même et s’abattit sur le plancher dans des convulsions atroces. Tous se mirent à crier :

La fille souleva l’enfant, lui ouvrit la bouche, y fouilla pour enlever le morceau de pain qui l’étouffait, mais n’y parvint pas ; elle le porta sur le lit et lui arracha ses vêtements. Il eut encore quelques soubresauts, puis ne bougea plus. Alors, comme une démente, elle courut autour de la chambre, en se heurtant la tête aux murs en criant :

- C’est ma faute, j’aurais dû faire plus tôt ce que j’ai fait ce soir ! il ne serait pas mort…Je les ai laissés deux jours sans manger, avant d’agir, et maintenant il s’est étouffé…Klaasje ! Klaasje !…

Tous hurlaient.

Les fenêtres s’éclairaient, des gens se levèrent. Je trouvai prudent de filer.

*

- Oh lui ! avec ses plates idées humanitaires, il ne me regarda plus…Haha ! il parlait toujours de justice…d’une justice immanente…elle a été jolie pour lui, la justice immanente !…Il me disait souvent : " Tu attraperas la vérole à lever ainsi des femmes et ce sera justice ". Eh bien, la vérole, c’est lui qui l’a eue…

- Oui, par une piqûre anatomique. Il a été quatorze ans malade, puis, pendant quatre ans, la paralysie générale…il était fou, il est mort en décomposition.

Et moi !

9.2 Extraits de Keetje (1921), de Neel Doff

9.2.1 CE QUI EST AVÉRÉ

è Sur la famille de Fernand Brouez (alias André)

" Son père, pour lui, était l’oracle.

— Mon père était jeune et beau, mais pauvre. Aucune femme ne l’a aimé. Quand il eut de la fortune, il n’eut qu’à choisir : elles lui couraient après.

Je sentais qu’il ne fallait pas toucher à ce que ses parents lui enseignaient ou lui disaient, et qu’il était même très pointilleux sur ce chapitre. Moi, j’étais prévenue contre les parents, et j’aurais pu le froisser en lui répondant ce que je pensais.

Nous avions le même âge, mais je me sentais beaucoup plus âgée : la vie m’avait mûrie. Lui était gavé de théories : on n’avait qu’à prendre tous les enfants, les bien élever, et tous auraient été des êtres d’élite… "

è Sur ses rapports avec sa femme

" — Tu devrais aller au Conservatoire, mais il ne faut pas que l’on connaisse ta position. Tu diras que tu es une étrangère, venue à Bruxelles pour apprendre le français. "

è Comment sa femme voyait Fernand Brouez

" André était un assez beau théoricien. Je commençais donc à connaître ce côté factice de l’homme ; mais, chez lui, il y avait aussi une réelle et grande bonté. "

è Comment Fernand Brouez percevait parfois sa femme

" — Écoutez, je dois vous parler, nous ne pouvons plus reculer. J’avais rêvé une amitié : une femme jolie et intelligente, qui m’aurait compris, qui m’aurait aimé pour l’idée, qui m’aurait aidé dans la lutte que j’ai entreprise contre les iniquités sociales. Vous qui avez souffert, vous pouviez le mieux me comprendre, et voilà que nous avons tout gâté… vous allez m’empêcher d’agir, vous serez l’entrave, car un homme qui a une femme est un homme paralysé. Mon père me le dit toujours : le danger, c’est la femme… elles sont toutes mesquines et vaniteuses. "

è Comment Fernand voyait sa mère

" André m’avait toujours parlé de sa mère comme d’une femme de haute culture et d’une grande charité. "

è L’influence du père misogyne sur Fernand

" Je sentais toujours au langage d’André quand son père était à la maison : alors il tapait sur les femmes à tour de bras. "

è La souffrance de Neel Doff quand son frère

vient lui reprendre son fils, qu’elle avait recueilli

" Tu oses venir me l’enlever pour le replonger dans cette ignominie qu’est la misère. Vous avez osé vous servir de cet enfant comme appât, pour m’exploiter, et, parce que je ne peux pas me laisser faire, vous le reprenez, sans pitié. "

9.2.1 Ce qui n’est pas certain

è Sur la Société Nouvelle

" — Mon père a travaillé cinquante ans pour gagner quelques centaines de mille francs ; d’une modeste fortune acquise ainsi, on peut jouir. La vie n’est pas faite que d’une croûte de pain, et ce n’est pas parce que j’achète de temps en temps une petite étude de tableau ou que je mange un homard, (…) — que la plus grande partie de l’humanité n’en a pas. (…) C’est en luttant, en faisant toucher du bout du doigt les iniquités qu’on aboutira. Avec quelques camarades et plusieurs sociologues amis, nous allons fonder un groupe d’avant-garde, qui s’occupera des questions sociales, de l’éducation du peuple. Nous fonderons un journal…j’y donnerai une large place à l’art. Ma mère dit que cela me tiendra lieu de danseuse, mais je ne l’envisage pas ainsi ; elle n’y voit qu’un moyen de m’éloigner de la femme. "

è L’attitude méprisante de Fernand vis-à-vis de sa femme

" — Tu te figures maintenant être une femme qui sait discuter avec moi ; tu crois être une intelligence, mais ton cerveau est grand comme ça…

Et il montrait un petit bout de son doigt. "

è Comment la femme de Fernand voit sa belle-mère

" Une grosse dame, rouge de figure et à cheveux gris. "

è L’emprise de ses parents sur Fernand

" Les parents d’André ne tapaient ainsi sur les femmes que pour garder leur fils pour eux ou lui donner une femme de leur choix. Sa mère recevait des jeunes filles d’une laideur accomplie et incolores à souhait. "

è Ce que Neel Doff pensait des théories colinsiennes

" C’est toi qui est [sic] fatigué de t’absorber toujours dans des livres et quels livres… de vieux philosophes rancis… Collins [sic] !… comment peux-tu avaler cela ? "

è La responsabilité de sa mère dans la maladie de Fernand

" [la mère : ]— Comment, vous avez fait venir un médecin ? Mais vous êtes dangereuse… un homme livré aux médecins est un homme perdu, nous guérissons tout avec les purgatifs et les vomitifs Leroi…Les médecins sont des ignorants.

[l’épouse : ]— Ce docteur a demandé si la piqûre anatomique n’était pas syphilitique…

— Oui, elle l’était… J’ai fait analyser ses urines.

— Et il ne s’est pas soigné ? et vous avez laissé cette maladie l’empoisonner ?

— Il a pris cent doses de purgatifs et de vomitifs : aucune maladie ne résiste à cela. Il était guéri. Quant à admettre que mon fils puisse devenir fou, non, notre tête est trop bien faite. "

" Maladie honteuse… quelle stupidité ! ! il était vierge quand il s’est fait cette piqûre anatomique… "

COMMENTAIRE : Selon nous cette assertion est sujette à caution, car si l’hypothèse d’un contamination de Fernand lors d’un rapport avec Neel Doff était fondée, elle serait probablement la dernière à le reconnaître.

è Fernand seul face à la maladie

" Aucun de ses amis n’est jamais venu le voir ou n’a fait demander de ses nouvelles. "

è Fernand parle de ses relations avec ses parents

" Ils ont procréé un enfant pour eux, et, eût-il soixante ans, il ne pourrait avoir de personnalité… Je dois penser comme eux, je dois manger comme eux, et mon père dit que, si son fils ne devait pas partager ses idées, il léguerait toute sa fortune à n’importe qui pensant comme lui… Ils n’ont pas insisté quand j’ai abandonné la médecine, pour mieux me garder sous leur dépendance… Ma mère a vécu dans la terreur que mon père ne me déshérite, et, quand il devait revenir de voyage, elle me chauffait d’avance : il ne fallait pas le contrarier, il avait travaillé toute son existence pour m’acquérir l’indépendance, je ne pouvais lui causer cette peine de montrer que je pensais autrement que lui, ce serait détruire tout l’idéal, et le but même de sa vie…Surtout je ne devais pas lui parler de la femme, puisqu’il ne les supporte pas…Alors quand il rentrait, j’étais comme un petit garçon ; au lieu de discuter mes idées, il fallait acquiescer aux siennes : au lieu de pouvoir parler de la femme comme d’une compagne, il fallait en parler comme d’une inférieure…Quant aux questions de l’art, c’étaient des balivernes… Si je déviais aussi peu que ce fût des préjugés de mon père, je voyais le regard terrifié de ma mère m’implorer… "

è Fernand et le livre dont il rêvait

" — Comme ce livre de sociologie, ils m’ont élevé pour l’écrire… Si jamais j’écris un livre, ce sera un livre de vie : le reste des phrases… Mon père s’est emparé de l’idée du ″Surhomme″ : c’est homme qu’il faut être. "

è Comment Fernand voyait sa mère

" Jadis, j’ai pu croire que la femme était un obstacle, mais depuis longtemps je vois qu’elle peut et doit marcher avec nous. (…) je veux que désormais tu vives et luttes avec moi. Tu es ma femme, il n’y a que le mariage devant la loi qui soit contraire à mes convictions… "

COMMENTAIRE : Notons cette façon de toujours parler des femmes au singulier, comme d’une abstraction, peut-être le signe d’une séquelle de son éducation ?

è L’incidence de sa maladie sur Fernand

" Il connaît alternativement des moments d’agitation et des périodes d’abattement et d’indifférence à tout. "

è Les regrets de Fernand

[S’adressant à Neel ] " Mon Dieu, ne pleure pas, tu n’y peux rien. Je suis une brute. "

" je t’ai abîmée en dénigrant toujours la femme. Il faut me pardonner, (…) J’aurais eu besoin moi-même d’être guidé. "

" Mon rêve d’adolescent de produire une œuvre qui aurait apporté une idée pour l’affranchissement de l’humanité, s’est effrité, je me suis senti incapable de le réaliser. J’ai trente-cinq ans, et je n’ai rien fait, et je ne ferai rien… "

9.3 Débats à propos de la communication de M. Gustave Vanwelkenhuyzen (1974)

" M. MERCIER. — Il y a une revue franco-belge qui s’appelait la Société Nouvelle et plus tard l’Humanité Nouvelle. Elle comportait une partie poétique et une partie sociale. Et cette revue, à un certain moment du moins, avait une collaboration à la fois bruxelloise et parisienne. Or, parmi ses collaborateurs il me semble avoir noté Gustave Kahn et Verhaeren.

Par ailleurs, je crois qu’on y a publié des textes socialisants, voire anarchisants, et des textes d’Élisée Reclus. Existe-t-il un travail sur la revue la Société Nouvelle et sa continuation, l’Humanité Nouvelle ? Cette dernière n’avait plus, il me semble, de rapports avec Bruxelles. Elle était nettement centrée sur Paris.

M. VANWELKENHUYZEN. — Tout à l’heure, je vous ai lu l’acte de décès de la Basoche et cela se terminait par le renvoi des abonnés à la Société Nouvelle, revue à laquelle vous faites allusion. L’Humanité Nouvelle, je ne la connais pas. Mais la Société Nouvelle, en effet, a fait le service des abonnés pour la Basoche. Il n’est donc pas étonnant que certains collaborateurs de la Basoche soient entrés à la Société Nouvelle, s’ils n’y étaient déjà. Il peut y avoir eu des relations entre les deux revues. Cette Société Nouvelle était une revue internationale mensuelle, organe de la démocratie socialiste, et elle avait été fondée par les belges Fernand Brouez et Arthur James. Elle ne s’occupait pas seulement de littérature, mais aussi, comme son titre l’indique, de sociologie et de sciences.

M. DELSEMME. — Je voudrais dire à M. Mercier que l’étude qu’il souhaite pour la Société Nouvelle n’existe pas, du moins à ma connaissance. Mais elle est très souhaitable. On devrait consacrer une grosse monographie à cette revue d’un intérêt bouleversant. Fondée en 1884, ce n’est pas une revue symboliste, bien qu’elle accueille les écrits de certains écrivains symbolistes. Mais elle présente bien d’autres intérêts. C’est une revue qui était animée, comme vous y avez fait allusion, par une équipe de socialistes et d’anarchistes. l’esprit en était nettement progressiste; mais ces militants, ces hommes engagés, étaient également passionnés de questions littéraires et jetaient constamment des ponts entre la littérature et leurs préoccupations. Du point de vue de la diffusion des littératures étrangères, je crois que la Société Nouvelle a joué un très grand rôle. Maurice Barrès, en 1886, loue la Société Nouvelle pour son hospitalité intellectuelle. C’est d’ailleurs un compliment qu’il adressait à la Belgique entière, car il lui semblait que les Belges donnaient l’exemple d’une curiosité cosmopolite qu’il reprochait aux Français de ne pas avoir autant qu’il le souhaitait. Il semble bien que la première traduction de Dostoïevsky ait paru dans la Société Nouvelle, sous forme d’un long extrait des Souvenirs de la Maison des morts, intitulé Souvenirs de la Maison-Morte.

Enfin, chose intéressante pour nous, Belges, voisins du monde néerlandophone, c’est grâce à la Société Nouvelle que Multatuli a fait sa percée en France. C’est par la Société Nouvelle que les Français ont appris son existence. ".

9.4 Récapitulatif de l’année 1890

LA SOCIETE NOUVELLE voit chaque année s’augmenter le nombre de ses collaborateurs, ELLE est à la tête du mouvement intellectuel contemporain.

Depuis un an seulement, voici les livres qu’ELLE a publiés : La Princesse Madeleine, le superbe drame de Maurice MAETERLINCK, qui a eu un si grand succès ; Maxime, le roman psychologique d’ARNOLD GOFFIN ; la Légende du Jésus flamand, la Fille de Jaïre (mystère en IX scènes), le Nocturne de Malbertus (conte de Noël) d’EUGÈNE DEMOLDER, le Carnaval et la Cartoucherie, chapitres inédits de la Nouvelle Carthage, les Fusillés de Malines de GEORGES EEKHOUD ; Max Waller d’HENRY MAUBEL. Plusieurs nouvelles des Contes de mon Village de LOUIS DELATTRE ; Ce qui a été ne sera plus et Consolatrix d’HUBERT KRAINS ; les Notes et silhouettes, Essai de critique esthétique : Vallès et Léon Bloy (Barbey d’Aurevilly, Odilon Redon) de JULES DESTRÉE ; Émerveillements de CÉLESTIN DEMBLON, des fragments de A l’aventure de JAMES VANDRUNEN.

Les études historiques si complètes sur Les conspirations de la faim sous la Révolution française (Après thermidor, Babeuf et la Conspiration des égaux), de GEORGES MEUSY ; Le sémitisme (l’Évolution distincte du polythéisme et du monothéisme), par le Dr REGNARD ; Les accidents du travail, par LOUIS BERTRAND ; Les études sociologiques et L’Italie comme elle est, de X. MERLINO ; L’évolution des doctrines politiques, de GUILLAUME DEGREEF ; L’Objet de la science économique, du Dr CÉSAR DE PAEPE ; Les études de science sociale, de philosophie, Origine de l’humanité sur un monde, d’A. DE POTTER ; l’Individu et l’État, Le Congrès de Berlin, La journée du 1er mai, etc., etc., de JULES BROUEZ ; de PIGNON, de STRANGER, du Dr LOIN, du Dr C. DE PAEPE, La question juive, par F. BORDE, etc., etc.

Toutes ces œuvres ont été écrites pour LA SOCIÉTÉ NOUVELLE et imprimées pour la première fois dans la Revue, elles ont paru ou paraîtront bientôt en livre.

Nos lecteurs se souviennent des articles d’ALBERT GIRAUD, de CAMILLE LEMONNIER, d’ÉMILE VERHAEREN, de FRANCIS NAUTET, de MAURICE SULZBERGER, d’ALBERT MOCKEL, de DWELSHAUVERS, de Ch. VAN LERBERGHE, de WALLNER, de VAN KEYMEULEN, des nombreux travaux d’économie sociale, de philosophie, d’actualité de TCHERNYCHEVSKI, de F. BROUEZ, de BORDE, de VANDEVELDE, de DE PAEPE, des chroniques de l’étranger, des lettres de Paris que la Revue publie chaque mois.

Tel est le résumé rapide de la somme de travail réalisée par la Société Nouvelle dans tous les domaines de la pensée pendant l’année 1890.

9.5 Liste des bibliothèques de Worldcat possédant une collection de La Société Nouvelle

Université d’Ottawa

Auburn university

University of Arizona

Stanford University Library

University of California, L.A.

Yale University Library

University of Delaware

Northwestern University

University of Chicago

University of Illinois

University of Notre Dame

Kansas State University

University of Kentucky Library

Lousiana State University

Boston Public Library

Harvard University, Harvard College Library Tech. Serv.

Smith College

University of Massachusetts Amherst

Johns Hopkins University

University of Maryland, College Park

Michigan State University

University of Southern Mississippi

University of North-Carolina, Chapel Hill

University of Nebraska at Omaha

Drew University Library

Princeton University

Cornell University

New York University

Suny at Albany

Suny at Buffalo

University of Cincinnati

Bloomsburg University

University of Pittsburgh

University of South Carolina

Washington State University

University of Wyoming Library

9.6 Liste des rubriques de La Société Nouvelle première série

Bulletin du mouvement social (suivent les noms des pays en question, qui varient d’un mois sur l’autre) : Algérie — Allemagne — Angleterre — Australie — Autriche — Cuba — Danemark —Espagne — États-Unis d’Amérique — France — Hollande — Hongrie — Irlande — Italie — Japon — Norvège — Nouvelle-Zélande — Pologne — Portugal — Roumanie — Russie — Serbie — Suède — Suisse — Turquie

Chronique de l’art

Chronique de l’art et du livre

Chronique de l’art : les Conférences

Concerts

Correspondance

Discussion contradictoire

Documents

Faits sociaux

Hommes et choses

Le mois

Les livres

Les livres et revues

Les procès socialistes

Les Théâtres

Mélanges

Mélanges et documents

Mouvement social

Musique

Nécrologie

Notre tribune

Nouvelles d’art

Revue des faits sociaux

Sociétés savantes

Théâtres

9.7 Liste des diffuseurs de La Société Nouvelle première mouture

Flammarion, boulevard des Italiens, 12.

Id. avenue de l’Opéra, 2.

Id. boulevard Saint-Martin, 3.

Id. rue Auber, 14.

Librairie nouvelle, boulev. Des Italiens, 15.

Arnould, avenue de l’Opéra.

Sevin, boulevard des Italiens, 8.

Savine, rue des Pyramides, 12.

Stock, galerie du Palais Royal, 8, 9, 10, 11.

Chaumont, quai Saint-Michel, 27.

Brasseur, galerie de l’Odéon.

Charles, rue Monsieur-le-Prince, 8.

Lemercier, galerie Vérot-Dodat.

Laroche, rue de Rivoli, 48 bis.

Motin, rue de Charone, 28.

Baudet, rue des Francs-Bourgeois, 1.

Bailly, chaussée d’Antin, 11.

Ve Timotée, rue de Castiglione, 14.

Achille, rue Lafûtte, 1.

Fourny, boulevard des Capucines.

Baron, avenue de la République.

Sagot, rue de Chateaudun, 31 bis.

Vanier, quai Saint-Michel, 19.

Taride, quai Saint-Michel, 18-20.

Librairie Nilsohn, rue de Rivoli, 212.

J. Lévy, place des Vosges.

MARSEILLE : Aubertin, 34, rue du Paradis.

LYON : Monot et Blanc, 9, rue Victor Hugo.

BRUXELLES :

Lacomblez, rue des Paroissiens ;

Office de Publicité, rue de la Madeleine.

ANVERS : Nederlandsche Boekhandel,

50, marché Saint-Jacques.

GAND : Vuylsteke ; Hoste ; Mme Otte.

LIÈGE : Gnuse ; Michel Nierstrasz ; Bellen.

VERVIERS : Gillon.

Tournai : Vasseur-Delmée.

Mons : Magerman.

Londres : A. Hachette, King William street, Strand.

Pelletier, 30, Goodge street Tottenham road.

LISBONNE : Gomez.

BERLIN : Fischer Verlag.

AMSTERDAM : Feikema et Cie, Librairie française, Heerengracht, 231 ; Belinfante.

UTRECHT : Reyers.

ROTTERDAM : Kramers.

LEIDEN : Brille.

GENÈVE : H. Stapelmohr, Corraterie, 24.

9.8 Liste des diffuseurs de La Société Nouvelle dernière mouture

BELGIQUE

Dépositaire général pour la Belgique et la province : Spineux & Cie, rue du Bois-Sauvage, Bruxelles.

FRANCE

À Paris :

Librairie Michel Albin, succ. Vanier, 5, quai Saint-Michel.

Librairie Arnaud, 26, avenue de l’Opéra.

Librairie Boulinier, boulevard Saint-Michel.

Librairie Bosse, 46, rue Lafayette.

Librairie Chaconae, 11, quai Saint-Michel.

Librairie Couard, 17, boulevard de la Madeleine.

Librairie Duquesne, 59, rue de Rennes.

Librairie Émile-Paul, 100, faubourg Saint-Honoré.

Librairie Flammarion & Vaillant,

boulevard des Italiens.

Librairie Flammarion, galeries de l’Odéon.

Librairie Floury, boulevard des Capucines.

Librairie Française, 4, place Saint-Michel.

Librairie Gagliani, 224, rue de Rivoli.

Librairie Gateau, 8, rue Castiglione.

Librairie Leroy, 26, boulevard des Italiens.

Librairie Martin, 3, faubourg Saint-Honoré

Librairie Messein, quai Saint-Michel.

LibrairieRey, boulevard des Italiens.

Librairie Sansot, 53, rue Saint-André-des-Arts.

Librairie Stock, place du Théâtre français.

Départements :

M. Huguet, à Agen.

Mme de Gallaix, à Amiens.

MM. Duvivier, à Angers.

Cauvet, à Arras.

Castellani, à Nice.

Laborie, à Narbonne.

Bourrageas, à Nïmes.

Poupard, à Avignon.

Alexandre, à Besançon.

Facquier, à Bordeaux.

Féret et fils, à Bordeaux.

Clouet, à Blois.

Rousseau, à Bourges.

Chanut, à Caen.

Tersaud, à Lille.

Balestat, à Limoges.

Tadieu, à Lyon.

Librairie H. Georg, à Lyon.

MM. Blancard, à Marseille.

Garot, à Nancy.

Duchesne, à Nantes.

Levrier, à Orléans.

Loustalet, à Pau.

Michaud, à Reims.

Bamière, à Rouen.

Crouzat, à Saint-Étienne.

Lazare-Olive, à Toulon.

Royer-Lebon, à Toulouse.

Pètre, à Tours.

Mignot, à Troyes.

Et dans toutes les bibliothèques des gares.

Dépositaire général : Hachette & Cie, 111, rue Réaumur, Paris.

ANGLETERRE

David Nutt et Cie, Long Acre, 57/59, Londres, W.C.

ESPAGNE

E. Piaget, 8/10, Rambla del Centro, Barcelone.

ITALIE

Fratelli Bocca, Rome.

PAYS-BAS

Nilsonn et Lamm, 62, Damrak, Amsterdam.

SUISSE

Librairie Georg, 10, Corraterie, Genève.

9.9 Liste des diffuseurs de L’Humanité Nouvelle en avril 1898

9.10 Liste des diffuseurs de L’Humanité Nouvelle en juin 1903

9.11 Réponse d’A. Hamon au questionnaire de Maurice Caillard et Charles Forot

1° Quelles étaient les tendances de (la revue) dont vous fûtes l’un des animateurs ? Quelles sont les raisons qui vous poussèrent à rallier ceux qui y collaborèrent ?

2° Estimez-vous que (la revue) ait eu une influence sur la littérature du temps ou qu’elle ait contribué à former celle d’aujourd’hui ?

3° Quelles sont alors les idées qui vous paraissent avoir triomphé et quels furent, dans votre groupe, les principaux initiateurs ?

4° Parmi les revues actuelles, s’en trouve-t-il qui vous semblent perpétuer la tradition que vous avez suivie ?

1° Tendances et raisons du groupe. — L’Humanité Nouvelle qui exista de 1897 à 1903 avait pour caractéristique principale d’offrir une tribune libre à tous les penseurs d’idées avancées. Il n’y avait aucune censure d’idées. L’idéologie représentée allait jusqu’à l’anarchisme communiste. C’est ainsi que nous avions parmi nos collaborateurs les plus illustres représentants des idées anarchiste, socialiste.

Cependant l’Humanité Nouvelle n’était pas une revue purement socialiste, il y avait dans la nuance politique des radicaux. La revue que je dirigeais et que j’entretenais de mes deniers accrus de ceux d’amis et de souscripteurs divers, était aussi ouverte à toutes les nuances de la pensée libre. Des athées, des matérialistes, des théosophes y écrivirent.

La partie littéraire était spécialement sous la direction de Victor-Émile Michelet. Mais cette partie avait dans la revue une importance moindre que la partie scientifique et sociologique qui était sous ma direction.

Au point de vue sociologique, la tendance de la revue était principalement socialiste, libertaire et fédéraliste. Au point de vue philosophique, elle était déterministe. Ses principaux collaborateurs n’étaient pas des personnages officiels. Je vous citerai parmi eux : Élie et Élysée [sic] Reclus, Pierre Kropotkine, Keir Hardie, Pierre Lavroff, Edmond Picard, Doméla [sic] Nieuwenhuis, Émile Vandervelde, Hector Denis, Alfred Naquet, Fernand Pelloutier, Eugène de Roberty, Maxime Kovalewski, etc…[sic]

C’est l’Humanité Nouvelle qui publia la première fois en français du Bernard Shaw et de l’Andreiev et du Tschékov [sic]. L’Humanité Nouvelle était une revue essentiellement internationale, elle avait des collaborateurs dans tous les pays. Ainsi Sen Katayama y collabora alors qu’il était inconnu. Vous savez qu’il est devenu le célèbre leader communiste au Japon. De même M. Léon Winter, qui fut [sic] ministre social-démocrate en Tchéco-Slovaquie. Tom Mann, le célèbre syndicaliste britannique, Charles Letourneau, le philosophe Kozlowski, etc., collaborèrent aussi à l’Humanité Nouvelle. Il y avait dans notre revue une rubrique très étendue relative à la revue des livres et des revues de toutes langues. Et là nous avions des collaboratrices nombreuses de tous les pays. L’Humanité Nouvelle était si représentative de la pensée internationale que la grande Revue observatrice allemande Die Grenzboten lui consacra en 1902 ou 1903 deux études.

2° Il résulte de ce qui précède que j’estime que l’Humanité Nouvelle a eu une influence sur la pensée du temps et qu’ainsi, elle a contribué à former celle d’aujourd’hui.

3° Les événements politiques et sociaux contemporains montrent que les idées qui y étaient défendues par des penseurs éminents, tendent à se réaliser. Mais l’Humanité Nouvelle était si en avant de son temps que même encore maintenant après un quart de siècle écoulé elle est encore, si on la relit, une revue d’avant-garde. Ses collaborateurs étaient des initiateurs, heureux de propager leurs idées sans aucune rémunération. Cette revue dut disparaître faute de ressource pécuniaire, après avoir coûté à ses collaborateurs et amis des sacrifices nombreux et assez importants. Mais cela était doux à tous ceux qui payaient de leur personne et de leur argent, car ils savaient que le rôle d’initiateurs et de précurseurs est dur et pénible. Mais il donne des joies intimes que nulle autre ne surpasse.

4° Je ne connais pas assez bien les revues actuelles pour pouvoir vous dire avec certitude s’il en est qui perpétuent la tradition de l’Humanité Nouvelle dont je m’honore d’avoir été le fondateur, le soutien et l’animateur principal. Je crois cependant que le Monde Nouveau est en partie dans les mêmes traditions que l’Humanité Nouvelle. Ce serait pour moi une grande joie de voir une revue reprendre complètement la tradition de l’Humanité Nouvelle : aucune censure d’idées, tribune libre aux idées les plus avancées dans toutes les branches des connaissances humaines.

9.12 Hamon et L’Humanité Nouvelle vus par Georges Valois

L’Humanité Nouvelle était un autre sanctuaire de l’anarchie scientifique, plus exactement de l’anarchisme socialiste scientifique. C’était une revue épaisse qui posait à la grande revue, et qui avait pris, en 1897, la succession de la Société Nouvelle publiée auparavant à Bruxelles. L’Humanité Nouvelle était loin de valoir sa devancière, qui n’avait point tort de prétendre à la haute culture ; son excuse est qu’elle ne payait pas ses rédacteurs, ce qui rend très difficile la bonne tenue d’une revue, même en anarchie. La revue était lourde, indigeste, bourrée de comptes rendus de livres dont la plupart étaient assommants, y compris ceux que j’y ai publiés. Augustin Hamon, qui la dirigeait, était une curieuse figure. Je suis un peu gêné pour parler de lui, car j’ai été secrétaire de sa revue pendant plus d’un an, et il m’a exclu dans des conditions peu élégantes, à une époque où la maigre rétribution qu’il me donnait (ce n’était pas sa faute) m’était bien utile. Hamon me trouvait indocile, et c’était vrai, car je le critiquais sans respect, étant arrivé à un moment où la faiblesse des thèses anarchistes et socialistes m’apparaissait. enfin, ma rancune à son égard étant tombée depuis plus de vingt ans, je crois que je me souviendrai de lui avec une entière liberté d’esprit.

Augustin Hamon, Breton de petite taille, à tête ronde et noire, au nez busqué, à l’œil vif, toujours en mouvement, écrivant une étude de vingt pages en une heure, se considérait comme un chef d’école. il était créateur, inventeur, mainteneur du seul socialisme scientifique éprouvé, ce que Jean Grave contestait absolument. Il avait eu son heure de célébrité quand il avait publié une Psychologie de militaire-professionnel [sic], qui avait été poursuivie ; il était devenu, à ses propres yeux, le théoricien de l’antimilitarisme scientifique, sa thèse étant que le militaire professionnel est une sombre brute, héritière des passions sanguinaires des premiers âges, donc condamnée à disparaître par l’évolution. pour définir sa fonction, il avait forgé un vocable et se nommait lui-même scientiste. Tout ce qu’il faisait, tout ce qu’il écrivait, c’était de la science. Sa méthode scientifique était d’une simplicité extrême : il découpait des articles de journaux et de revues, assemblait le tout, en liant avec de vagues analyses, ou bien il envoyait des questionnaires psycho-physiologiques à des gens d’une même catégorie professionnelles ou intellectuelle, leur demandant s’ils étaient harmonistes ou mélodistes, et construisait avec cela des psychologies du militaire, de l’anarchiste-socialiste, de l’intellectuel, qui étaient tout à fait dépourvues de valeur psychologique. Ses livres contenaient d’innombrables citations, ce qui lui avait valu, de la part de ses amis, le surnom de Pot-à-colle. Mirbeau, ayant reçu un questionnaire d’Augustin Hamon, s’en réjoui fort et imagina, pour les lecteurs du Journal, Hamon faisant son enquête psycho-physiologique auprès de Fabérot, chapelier de son état, et député socialiste. — Êtes-vous harmoniste ou mélodiste ? demandait Hamon. — Je vous ai déjà dit que je suis chapelier, répondait, répondait Fabérot.

Hamon était à peu près le seul à croire à la valeur scientifique de ses travaux ; mais, comme il se dépensait beaucoup pour la cause, et sans profit personnel, il rencontrait une grande indulgence auprès des camarades. Le malheur est qu’il prenait cette indulgence pour argent comptant, et entrait complètement dans la peau de son personnage : précurseur scientifique, vivant volontairement dans la médiocrité matérielle, à qui plus tard l’humanité reconnaissante élèvera des statues. Il regardait ainsi ses contemporains arriérés avec un mépris bienveillant, qui était pour lui la marque de sa supériorité intellectuelle et de sa modestie. Un jour, il eut la malheureuse idée de rendre sensible cette attitude de l’esprit en portant un monocle. Ce fut irrésistible : Hamon, la tête haute, monocle à l’œil, vêtu d’un mac-farlane à carreaux qui avait été de mode vingt ans plus tôt, fendant la foule et regardant le peuple ignorant avec une hautaine bonhomie ! J’étais encore à un âge où l’on est sans pitié, et je ris franchement devant la statue vivante, ce que le précurseur ne me pardonna pas. Hamon est bien oublié aujourd’hui ; ses éditeurs n’ont pas fait de brillantes affaires avec ses livres, ni avec la collection de sciences sociales qu’il fonda en 1898 ; sa revue a disparu il y a bien longtemps. Lui-même a changé de direction : il est devenu le seul traducteur officiel de Bernard Shaw, ce qui couronne assez bien sa carrière, car il a toujours eu le sens de l’inactuel.

J’ai été le disciple, peut-être le seul, d’Augustin Hamon pendant une année entière. Mais c’est chez lui que j’ai commencé à me dégager, lentement, des illusions du siècle. Premièrement, à cause d’un certain sens du ridicule que j’acquis. Hamon, c’était en somme un bourgeois anarchiste, victime lui aussi des préjugés scientifiques du temps. L’anarchisme, le socialisme lui imposaient, ainsi qu’à beaucoup d’hommes que je voyais chez lui, une attitude à laquelle on se tient très difficilement. Il est assez difficile de mettre tous les actes de sa vie sous l’inspiration de l’amour du peuple lorsque, au fond de soi-même, on n’éprouve de plaisir que dans les hautes régions de l’intelligence ou dans les réunions mondaines. La révolution a obligé ainsi beaucoup de braves garçons à une hypocrisie absurde. Les politiciens, qui sont des roués ou des cyniques, se tirent d’affaire en emportant dans leur valise de vieux vestons et un bel habit. Les autres, ceux qui se croient prophètes et jouent à mépriser le siècle, ne savent pas comment résoudre le problème. Quand ils vont dans le monde ou au cabaret élégant, ils sont un peu comme des enfants qui vont fumer des cigarettes dans les lieux retirés. Et s’ils veulent faire de l’élégance, ils sont ridicules ; s’ils font le paysan du Danube, ils sont grotesque. Cela se voit. Je le voyais moins bien que les jeunes filles, qui voient les ficelles du premier coup et qui démolissent ces attitudes d’un sourire, mais je le voyais et ma foi anarchiste en souffrait.

9.13 " Aux anciens abonnés de L’Humanité Nouvelle ", par Augustin Hamon

9.14 Lettre de Fernand Brouez à Max Elskamp, 4 avril 1896

9.15 Lettre de Fernand Brouez à Georges Eekhoud, non datée

9.16 Lettre de Arthur James à Valère Gille, 6 janvier 1890

9.17 Lettre de Victorine Brouez à Hubert Krains, 26 janvier 1901

9.18 Lettre (dactylographiée) de A. Hamon à Max Elskamp, 22 septembre 1897