colinsdeham.ch: La Société Nouvelle et L'Humanité Nouvelle: 4. Contexte historique.
La Société Nouvelle et L'Humanité Nouvelle



4. Contexte historique

4.1 Le phénomène des revues en Belgique à la fin du XIXe siècle

Les revues sont au XIXe siècle le média par excellence de la vie intellectuelle et artistique, et la Belgique n’échappe pas à cette vogue : entre 1830 et 1860, notre pays en produira de cinq à vingt par an ; entre 1860 et 1880, une moyenne de vingt-cinq. Mais c’est à la fin du siècle qu’elles connaîtront leur apogée, avec une efflorescence absolument sans précédent : ainsi dans sa Belgique littéraire, Remy de Gourmont, qui pourtant s’avoue absolument néophyte en la matière, en connaît plus de trente pour la période qui va de 1880 à 1914. En fait, il s’en crée plus de trois par mois (certaines bien sûr ne comportant qu’un unique numéro), au point que Bruxelles pouvait presque sur ce point concurrencer la capitale française, où selon le recensement de Roméo Arbour il exista quelques cent quatre-vingts revues littéraires entre 1900 et 1914. Les seules revues d’avant-garde françaises et belges entre 1870 et 1914 sont plus de 300. " Par leur nombre, ces revues témoignent de la croissance de l’activité intellectuelle [en Belgique] entre 1830 et 1900. Cette évolution reflète fidèlement le développement culturel du pays, fondé sur un recrutement élargi du système scolaire et l’accumulation du capital économique" .

Souvent, elles ont une simple portée généraliste (et non pas pluraliste, comme la

SN), mais il arrive que certaines se consacrent à un domaine particulier, soit bien souvent l’art ou la littérature, ce qui est tout particulièrement le cas lors des années 70-80, deux décennies caractérisées par la spécialisation des revues. Cette spécialisation se greffe parfois sur une différenciation par orientation idéologique : " les familles politiques assurent la parution d’organes périodiques qui approfondissent les analyses publiées dans leurs quotidiens. Les catholiques fondent La Revue Générale en 1865, le libéralisme possède La Revue Belge (1835-1843), La Revue de Belgique (1846-1850, 1869-1914) et (…) La Revue trimestrielle (1854-1869) " .

Finalement, qu’est-ce qui les différencie des quotidiens, à part la périodicité ? En 1907, Georges Sorel fait cette réponse à Berth : " "Les journaux font du journalisme ; les revues font de la culture ; il ne faut pas se laisser aller à confondre les rôles. " (…) Une autre fonction essentielle des revues tient à leur rôle dans la circulation des textes et des auteurs au-delà des frontières linguistiques ou culturelles. Certaines revues furent à ce titre de remarquables " échangeurs " de littératures, soit en publiant régulièrement des chroniques sur les " lettres étrangères ", soit plus directement encore en traduisant des textes. (…) Pour beaucoup d’écrivains — et non des moindres —, le passage par les revues a souvent marqué un moment essentiel de leur carrière littéraire. Nombre de premiers livres furent d’ailleurs des recueils de textes préalablement publiés en revues ".

Les grandes revues belges des années 1880-1914 sont La Jeune Belgique (fondée par Albert Bauwens) et L'Art moderne (dirigée par Edmond Picard), qui ont toutes deux vu le jour en 1881. Si ces deux revues sont celles qui ont le plus marqué le dernier quart du XIXe siècle (constat qu’on est bien amené à poser lorsqu’on regarde le nombre moindre de travaux académiques qui leur sont consacrés), elles sont suivies de très près par La Wallonie (qui paraît pour la première fois en 1886, sous l’impulsion d’Albert Mockel) et surtout La Société Nouvelle (née en 1884).

Ceux qui en sont les animateurs sont bien souvent jeunes et animés d’une volonté de faire changer les choses : pour ne parler que d’eux, A. James et F. Brouez n’ont pas vingt-quatre ans lorsqu’ils fondent la Société Nouvelle. Et ils publient des textes dans des revues depuis qu’ils ont vingt ans.

Outre les quatre déjà citées, nous pourrions en énumérer bien d’autres : Le Cercle des Vingt, La Libre Esthétique, Le Journal des Beaux-Arts, La Pléiade, L'Artiste, La Nervie, La Revue Rouge, Le Réveil : Recueil Mensuel de Littérature et d'Art, L’Art Social, La Revue Rouge, Stella, L’Art Jeune, La Vie Nouvelle, Durandal, La Nervie, Le Thyrse… Tant de revues. Tant de revues ne pouvaient que susciter les débats, débats qui d’ailleurs tournent parfois au conflit de personnes ; tant tout ce qui contribue à l’expression exaltée des idées et des théories est le bienvenu. Les oppositions de points de vue et de conceptions artistiques font rage : La Jeune Belgique combat L’art Moderne (" l’art social " contre " l’art pour l’art ") , Le Coq Rouge conteste La Jeune Belgique…Des clans se forment, des dissensions voient le jour, des revirements s’opèrent. L’exaltation est telle qu’il ne paraît pas exagéré de régler ses différends par un duel (Edmond Picard contre Albert Giraud, en 1885, qui n’aura par bonheur pas de conséquence malheureuse). Aux polémiques viennent se greffer les dures réalités d’une concurrence serrée, auxquelles nulle revue n’échappe.

Les revues sont quelquefois l’organe de communication d’un parti, le support d’une idéologie. Relevons quelques titres de la mouvance colinsiste, de toutes périodicités (hebdomadaire, mensuelle, bimestrielle), belges — La Terre (créée en 1905), L’Idéal Philosophique, La Tribune du Peuple, La Question Sociale, La Réforme Sociale —, français — L’Ordre Social, La Régénération Sociale, Le Bulletin de la Ligue pour la Nationalisation du Sol, La Revue de l’Impôt Unique) —, ou belgo-français (La Philosophie de l’Avenir). On constate la récurrence de l’adjectif " social ", et en effet ces périodiques proposent surtout des articles politiques centrés sur la société et montrent beaucoup moins d’intérêt pour les arts et les sciences que La Société Nouvelle.

Et pour ce qui est des revues de la militance anarchiste ou anarchisante (nous expliquerons plus loin en quoi la Société Nouvelle diffère de ces dernières, bien qu’elle leur soit parfois abusivement assimilée), elles seront rarement aussi nombreuses qu’à cette époque (rien que sur les communes bruxelloises, et toujours pour la période 1880-1914, il s’en crée plusieurs dizaines, certes parfois éphémères) : Les Droits du Peuple et Le Drapeau Rouge en 1880, L’Insurgé, Le Peuple, Ni Dieu Ni Maître et La Guerre Sociale en 1885, L’Anarchiste, L’Interdit et le Fer Rouge en 1886, Le Drapeau Noir en 1889, La Réforme Sociale en 1890, L’Homme Libre en 1891, L’Armée Nationale, La Lutte pour l’Art, L’Étincelle, La Misère et L’Antipatriote en 1892, La Débâcle en 1893, Le Pygmée en 1895, L’An-archiste en 1898, L’Effort Éclectique en 1900, L’Émancipation en 1901, Le Flambeau en 1902, L’Utopie en 1904, L’Affranchi, Le Feuillet Libre, Jean Misère et L’Émancipateur en 1906, La Prochaine Humanité en 1907, Le Révolté en 1908, Le Gueux en 1909, En Marge et Le Combat Social en 1912, Haro en 1913, L’Action Anarchiste en 1914…). Mais toutes ne sont pas d’égales valeur, importance ou influence. Le revuiste Flor O’Squarr note pour sa part, dans ses Coulisses de l’anarchie, qu’" en langue française, il n’est guère que quatre journaux importants ", dont un seul est publié à Bruxelles (L’Homme Libre).

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D’un point de vue économique et financier, la " "publication collective et périodique" permet la formation d’un "public d’habitués" ". De plus, " pour une mise de fonds relativement modeste, elle offre un profit de légitimité non négligeable. (…) La revue satisfait également aux besoins de distinction des groupes et des écoles littéraires, et en particulier à ceux des avant-gardes, par définition peu dotées et minoritaires ".

Finissons cette mise en perspective sur une réflexion d’Olivier Corpet : " Le monde des revues constitue un champ de recherches et de réflexions encore largement inexploré. Cela tient pour une bonne part aux difficultés qui s’attachent à ce type d’investigation : collections incomplètes, catalogues approximatifs, archives dispersées ou perdues, témoignages partiels. Cet état souvent déplorable du patrimoine des revues ne suffit pourtant pas à justifier l’écart patent entre l’importance du phénomène revue et la relative méconnaissance dont il est l’objet. La raison principale de cette différence semble être que jusqu’à présent, sauf exception, la revue n’a jamais été considérée — et donc étudiée — comme un genre en soi, autonome, avec ses spécificités, ses rythmes, ses logiques, son économie, qui se distingue nettement du livre et de la presse, quotidiens ou magazines ".

4.2. Les tendances politiques figurant dans La Société Nouvelle

Nous allons maintenant traiter ceux des dogmes politiques relayés par la SN que nous jugeons les plus significatifs de sa diversité. À l’époque, " le paysage idéologique belge (…) ne se réduit pas au colinsisme, loin s’en faut : les sectes [sic] radicales y pullulent ; la Belgique, terre de grandes passions idéologiques, a engendré un grand nombre de fouriéristes, de saint-simoniens et de proudhoniens — et plus tard, de socialistes marxistes, d’anarchistes kropotkiniens et de disciples d’Élisée Reclus… ".

Nous essaierons, comme plus loin pour les théories littéraires, de traiter en parallèle de l’histoire de chaque mouvement et des particularités de sa représentation dans la Société Nouvelle.

4.2.1 Colinsisme

Si nous commençons par ce mouvement plutôt que par un autre, c’est uniquement parce que c’est celui dans lequel a grandi le fondateur de La Société Nouvelle, Fernand Brouez.

Le colinsisme ou socialisme rationnel est une doctrine fondée par le belge Jean-Guillaume Hippolyte Colins de Ham. Bien que se réclamant de l’athéisme, elle repose sur une transposition des principales thèses du christianisme dans un registre rationaliste et prétend démontrer l’immatérialité des âmes. En conséquence de quoi, elle se veut anti-matérialiste et remplace Dieu par le Logos, autrement nommé " éternelle justice ". Même si l’on a compté des disciples suisses et cubains, elle s’est surtout développé en France, et en Belgique où elle a même réussi à faire son entrée au Sénat, avec un discours du sénateur Théophile Finet, le 18 mai 1892.

Selon certaines sources consultées, il apparaîtrait qu’elle s’apparente en fait à une forme de libéralisme absolu, mais la complexité d’interprétation du colossal corpus théorique qui la sous-tend, souvent mêlé de métaphysique, rend malaisée la compréhension et périlleuse toute tentative de résumer en quelques paragraphes les aspects significatifs de ce dogme. D’ailleurs, la confusion, ou à tout le moins l’approximation semblent souvent régner quand on cherche à cerner Colins en peu de mots, par exemple " auteur du Pacte social et père spirituel du socialisme belge non-marxiste " ne veut pas dire grand chose. C’est pourquoi nous ne nous risquerons pas à discourir plus longuement sur ce système, pour passer à la vie de celui qui lui donna son nom.

Jean-Guillaume-César-Alexandre-Hippolyte Colins de Ham, titulaire d’un titre de Baron et Chevalier de la Légion d’Honneur, est un philosophe et publiciste né à Bruxelles en 1783 et mort à Paris en 1859. Officier de l’armée impériale, naturalisé français, planteur de café et médecin à Cuba (où il possédera des esclaves et fera la promotion de nouvelles techniques de traitement du tabac) ; il s’enorgueillit par ailleurs " d’avoir été ferblantier, tourneur, menuisier, charpentier " et a de réelles connaissances en médecine vétérinaire (mais dans le même temps il croît dur comme fer à l’insensibilité des animaux). Il fut un des premiers théoriciens d’une forme de socialisme qu’on appellera plus tard " colinsisme ", mais que de son vivant on désigne généralement par des appellations aussi diverses que " socialisme rationnel ", " logoarchie ", " logocratie ", ou encore " collectivisme rationnel " et, plus rarement, " sociologie intégrale " (sous ce dernier intitulé, elle fera d’ailleurs l’objet d’un cours donné à l’Université Nouvelle de Bruxelles par Victor Lafosse). Méprisé par Marx, car sa théorie jugeait-il laissait " subsister le travail salarié et donc la production capitaliste ", il est un des précurseur de la socialisation agraire.

Les penseurs qu’il étudia et qu’il fit participer à sa construction intellectuelle et à l’élaboration de sa doctrine sont d’abord Condillac et Laromiguière, puis Bonald, de Maistre et Lammenais.

Colins était absolument convaincu que son système allait constituer une révélation capitale pour l’humanité : " Jamais homme ne fut plus sûr que Colins d’avoir non seulement trouvé mais encore démontré la vérité, l’absolu. La métaphysique, la morale, le

le droit, la politique, l’économie, voire l’histoire, s’en trouvaient révolutionnées au point d’être enfin promues au rang de sciences réelles ". Ses disciples le sont tout autant : " La révolution faite par Galilée dans les sciences physiques ne peut donner qu’une faible idée de la révolution que nous allons tenter au sein des philosophies actuelles ". Ce qui met en évidence le caractère religieux, presque à l’extrême, du colinsisme ; au moins pour ce qui concerne la première génération de disciples, celle qui sera la plus sensible aux aspects spirituels du dogme.

Une des caractéristiques remarquables du colinsisme est que, au contraire des fouriéristes ou des positivistes, ses membres " ont été immuablement orthodoxes. Ils l’ont été jusqu’à l’"inertie doctrinale", défendant bec et ongles tous les détails des découvertes scientifiques du maître (…) sans se permettre d’y retrancher ni rajouter rien ". Ceci explique peut-être que le mouvement se soit fossilisé.

Pour ce qui est du style, ses écrits ont " une tournure caustique (…), n’épargnant rien ni personne ", mais c’est son caractère abscons et touffu qui constitue sa caractéristique la plus significative : " On peut le comparer — écrit l’historien socialiste H.P.G. Quack — (…) à l’un de ces glossateurs du Moyen-Age qui, avec une patience tenace, tiraient des textes des Pandectes et tâchaient de les éclaircir. La forme de ses livres est un enchaînement de citations et de remarques à propos de ces citations. Ces livres ressemblent beaucoup à ces collections de notes que rassemble maint auteur avant de donner à son ouvrage la forme de l’œuvre d’art ".

En 1818, il prend part à une expédition aux États-Unis d’Amérique, et 1819 il débarque à Cuba, où il restera près de douze ans. En 1828, il devient " procureur du Protomedicato à Guamutas et professeur de médecine et de chirurgie à La Havane ".

Si sa doctrine est presque inconnue aujourd’hui, il en était déjà presque de même il y a un siècle, à l’exception de rares disciples : " Ni lue ni comprise, la Science sociale de Colins est demeurée lettre morte pour tous, mais pour une poignée d’hommes (qui n’avaient d’ailleurs rien de marginal par l’éducation ou par l’origine sociale) elle a figuré la vérité la plus vivifiante et la plus salvatrice". Parmi ceux-ci, le premier d’importance en Belgique fut le républicain Louis De Potter, chef du gouvernement provisoire après la révolution de 1830. Son fils Agathon suivit la voie paternelle en collaborant très activement à La Philosophie de l’Avenir, Revue du Socialisme Rationnel (1875-1914), organe de presse officiel du colinsisme créé par le Français Frédéric Borde, très attaché au dogme colinsiste et bien sûr beaucoup moins ouvert et pluraliste que le sera la " dissidence " constituée par La Société Nouvelle. Néanmoins, ceux qui y collaborent " savent parfois déchiffrer l’actualité et ont reçu de Colins le talent pervers de déconstruire toutes les pensées et les doctrines nouvelles (…), s’emparent de toute idée qui paraît et la réduisent en morceaux ".

Colins meurt le " 11 ou 12 novembre 1859 ". Pour la petite histoire, il est enterré au cimetière de Montrouge, à Paris. Retenons de lui qu’il avait au plus haut point cette qualité propre à certaines figures romantiques, qu’il savait conjuguer l’esprit d’aventure (les périples dans des pays exotiques et des terres lointaines) avec la rigueur propre à l’élaboration d’une doctrine où l’hermétisme le dispute à l’intransigeance du dogme.

Si le colinsisme est de nos jours complètement ignoré, jusqu’à son nom qui est tombé dans l’oubli, force nous est de reconnaître que sa renommée n’était guère plus étendue à la fin du XIXe, ou même du vivant de Colins ; même si il sut en son temps influencer des penseurs importants (César De Paepe — qui y puise l’idée du passage de la terre à la propriété collective—, les De Potter père et fils, mais aussi É. Vandervelde qui " étudie la collectivisation du sol en se référant tant au colinsisme qu’au marxisme ", ou encore le futur sénateur socialiste et co-créateur du Mundaneum Henri La Fontaine). Eugenia Herbert nous dit qu’il eut une influence considérable en Belgique. Et peut-être est-ce là une des caractéristiques de son peu de notoriété : le socialisme rationnel influençait plus qu’il ne recrutait, certaines des idées qu’il promouvait se retrouvait finalement chez des personnes qui ne se revendiquaient pas, ou pas durablement, de cette philosophie politique.

4.2.2 Socialisme

Le socialisme dont nous allons — brièvement — parler ici est celui qui vise à parvenir au pouvoir, le socialisme organisé en parti politique ; soit dans notre pays celui qu’on associe, pour la période qui nous concerne, à l’émergence et au développement du POB ; car bien sûr le colinsisme et l’anarchisme se définissent eux aussi comme socialistes (rationnels pour les uns, antiautoritaires pour les autres).

Dans les années qui précèdent la naissance du POB (1885), se créent en Flandre des structures à visées sociales qui ont vocation à assumer toutes sortes de missions d’" encadrement du peuple " (comme le Vooruit de Gand, qui dès 1880 est à la fois une coopérative, une mutualité, une maison d’édition…).

Le Parti Ouvrier Belge, mis sur pieds par les socialistes flamands et les bruxellois, rejoint en 1890 par les wallons, fait très rapidement la démonstration éclatante de sa puissante aptitude à organiser la contestation, comme dans la grève de 1891 pour le suffrage universel. Dès 1894, il obtint successivement vingt-six, puis vingt-huit sièges à la Chambre, ce qui surprend d’autant plus que " le POB n’accorde que fort peu de place à la théorie politique. Essentiellement "spontanée" (…), son organisation poursuit des objectifs économiques et politiques immédiats, sans chercher à préparer une transformation en profondeur des rapports sociaux ". " Son originalité réside dans sa structure extrêmement décentralisée. Il regroupe dans la même organisation syndicats, coopératives, mutuelles, associations politiques. Il s’intéresse activement à la vie municipale et est profondément réformiste ".

Dès son apparition, le Parti Ouvrier Belge " marque une nette rupture avec les divisions traditionnelles de la société civile. En faisant du " drame social " le thème majeur du débat politique, le P.O.B. va redistribuer durablement les rapports de force dans la pays. Toute "opinion progressiste" sera désormais mesurée à son aune et se déterminera par rapport aux masses qu’il organise ".

4.2.3 Anarchisme

Commençons par énoncer notre thèse — dont on trouvera des échos dans d’autres parties de ce mémoire — concernant les rapports entretenus entre la SN et les libertaires, qui est que la Société Nouvelle n’était pas une revue anarchiste, nous voulons dire pas complètement anarchiste, c’est-à-dire au sens où elle aurait majoritairement ou uniquement publié des anarchistes ; contrairement à ce qu’on a pu lire dans l’une ou l’autre notice.

Ses dirigeants n’avaient par exemple pas de relations (à notre connaissance) avec le milieu anarchiste belge contemporain, ou alors de manière indirecte, par le biais des anarchistes étrangers (principalement français) qui écrivent dans la SN et qui doivent être en contact avec les libertaires belges quand ils sont en Belgique, où ils ne viennent que de manière intermittente. Parmi la grosse dizaine d’organisations anarchistes actives à Bruxelles à la fin du XIXe siècle, et dont Alfred Schaner relève l’existence dans son mémoire ; nous n’en avons pas repérées, et ce après plusieurs recherches, avec qui des gens de la Société Nouvelle auraient entretenu des liens.

La SN d’ailleurs, en tant que " magazine de haut vol ", ne pouvait guère " se commettre " avec des militants de base. Si elle publiait des anarchistes, encore fallait-il que ceux-ci soient dotés d’une plume non dépourvue de style, ce qui n’était probablement pas le cas des prolétaires des susdites organisations. On accueillait plus volontiers les grands anarchistes français que ceux du cru, qui n’ont pas encore produit à cette époque de grands noms pour incarner leurs thèses, ni théoriciens ni jeteurs de bombes auréolés d’une gloire sulfureuse. Les Belges ne se sont pas trouvé le Kropotkine ou le Ravachol dont ils rêvaient, et "la venue en Belgique d’Élisée Reclus ne procura pas au mouvement anarchiste local la figure de proue prestigieuse qui lui serait pourtant bien venue à point ".

Nous croyons significatif de ce que la SN n’était pas considérée comme un " foyer de

révolutionnaires ", le fait de n’avoir pratiquement pas trouvé, dans les dossiers de police des années 1884-1895 gardés aux Archives de la Ville de Bruxelles, de document où l’on mentionne la nom de ce journal, ou même de ses collaborateurs, alors que dans le même temps des rapports sont rédigés sur des feuilles plus militantes (ex. : un rapport du Bureau des Étrangers en date du 5 mars 1894, concernant Le Libertaire) . Autre argument allant dans notre sens, la SN ne " monte " pas de meeting, contrairement à bien des journaux de militants anars, et ne constitue pas non plus de cercle parallèle à ses activités de revue — nous doutons que le groupe des colinsiens de Mons soit encore en activité dans les années 90 ; la revue — ses locaux — doit alors être à peu près le seul gros point de ralliement en Belgique des socialistes rationnels. Et puis ce groupe n’est jamais que celui d’une des tendances du journal.

Nous imaginons assez facilement qu’aux yeux des forces de l’ordre, la SN devait presque avoir de faux airs de journal bourgeois, avec ses articles souvent très théoriques et sa mise en page classique. Ce n’est pas là bien sûr qu’on trouvait régulièrement des appels à la mobilisation incendiaires (même s’il a pu y en avoir, mais dans une forme qui restait mesurée), des brûlots ou des slogans à l’emporte-pièce. Et puis dans ce magazine, ne trouvait-on pas des colinsistes, ces doctrinaires brumeux, bien souvent des gens exerçant une profession lucrative, qu’on ne pouvait assurément plus depuis longtemps qualifier de " pauvres mais travailleurs " et qui n’étaient pas sérieusement en mesure de faire peur aux tenants de l’ordre établi.

Pour terminer, nous croyons que ce que l’on veut sans doute dire en qualifiant la SN de

journal anarchiste, est qu’on se souvient principalement de lui pour cet aspect de sa ligne rédactionnelle, mais pas qu’il l’était " à plein temps ". C’est pourquoi nous préférons à la dénomination " journal anarchiste " celle de " journal des diverses gauches, en ce y compris anarchiste ". C’est d’ailleurs à peu de choses près la classification où P. Aron — dans ses Écrivains belges et le socialisme (1880-1913) — place, à côté du Coq Rouge, la SN.

Ce (long) préambule étant fini, entrons maintenant dans le vif du sujet. Y a-t-il une ou plusieurs spécificités du mouvement anarchiste belge en cette fin des années 80 et début de la décennie 90, et quelles sont-elles ?

Sa caractéristique la plus saillante est qu’il se construit en s’opposant au modèle réformiste. C’est la création du POB en 1885 et ses premiers succès électoraux qui poussent ses partisans à prôner de toutes leurs forces la révolution sociale, contre les réformistes socialistes qui eux se battent pour le suffrage universel. Les anarchistes ont besoin de cet ennemi pour se donner une unité, car ils " n’élaborent pas, ou presque pas, de tactique qui permettrait de concrétiser la notion de révolution sociale. (…) Ils n’ont pas encore redécouvert le mouvement syndical (…) ; du reste, cette tactique n’aura jamais en Belgique le succès qu’elle connaît en France. La seule concrétisation de cette révolution sociale est, en définitive, une critique inlassable du réformisme dans tous ses faits et gestes ". Tout cela montre assez clairement le déficit théorique du mouvement anarchiste belge à cette époque. Ce qui rappelle ce que nous disions plus haut, que la SN ne pouvait guère se sentir d’affinités avec lui, au contraire du socialisme et du colinsisme qui étaient eux amplement pourvus de théoriciens autochtones (nombre d’entre eux écriront dans la SN), et n’étaient donc par conséquent pas " dépendants " de théoriciens étrangers pour se doter d’un corpus doctrinal. La différence majeure est bien là, qui semble confirmée par une consultation rapide des tables des matières : les social-rationalistes et les socialistes de la Société Nouvelle sont belges, les anarchistes sont étrangers (français surtout). C’est pourquoi il ne serait guère pertinent que nous nous attardions à parler des anarchistes belges plus longtemps, pour en venir à ceux qu’on trouve dans La Société Nouvelle.

Passées les premières années de la SN, il apparaît que " nombre d’anarchistes étrangers de premier plan viennent peu à peu [en] grossir les rangs, au point que le journal prend une couleur de plus en plus anarchiste au cours des années 90 ". P. Aron voit dans l’incident Reclus de 1894 une des raisons de cet état de fait : " la présence [à Bruxelles] et le prestige de Reclus accentuent les sympathies libertaires du groupe d’intellectuels qui éditent la très remarquable revue La Société Nouvelle ", mais on conçoit qu’à lui seul le climat des années 92-94, lors desquelles les anarchistes font beaucoup parler d’eux, suffisait amplement à favoriser cette montée en puissance du drapeau noir au sein d’une revue qui se voulait ouverte aux idées dérangeantes. Ceci trouve d’ailleurs sa confirmation dans les tables des matières : c’est bien dès 1892 que les libertaires s’imposent massivement comme collaborateurs de la SN, et Reclus lui-même figurait aux sommaires depuis 1886 !

Quoi qu’il en soit, il n’est guère contestable que c’est bien au cours de la première moitié de la dernière décennie du siècle, que les anarchistes ont réellement conquis leur place dans les colonnes de la SN, même si certains d’entre eux y collaboraient assidûment dès les années 80 (Saverio Merlino, Élie et Élisée Reclus, Domela-Nieuwenhuis et Pierre Kropotkine pour les plus célèbres ; mais aussi de moins connus tels Mircea C. Rosetti, Léon Cladel,

Charles Malato, Multatuli, ou Léon Metschnikoff), tout comme des intellectuels plus ou moins sympathisants (citons César De Paepe et Georges Eekhoud). Toutefois, cette augmentation est à relativiser : entre les années 84-85 et la décennie suivante, le nombre moyen d’articles par numéro a lui aussi cru, conséquence d’une pagination plus volumineuse.

Mais pourquoi souligne-t-on de manière récurrente que c’est dans les années 90 que les libertaires apparaissent réellement dans La SN , comme s’ils n’y avaient pas été présents auparavant ? Et, de manière plus vaste, pourquoi ne retient-on de La Société Nouvelle que son inclination anarchiste ? Nous croyons pouvoir discerner au moins trois causes à cette idée qui en deviendrait presque un cliché, et qui est de surcroît plus répandue que ne le montrent les deux citations ci-dessus.

D’abord, c’est tout de même au cours de cette décennie qu’une kyrielle de nouvelles signatures anarchistes font leur apparition : Nikitine, Charles-Albert, mais surtout les noms plus connus de Jacques Mesnil (ou Jean-Jacques Dwelshauvers), les frères Pelloutier, Zo d’Axa ou encore Francis Viélé-Griffin (les plus prolifiques étant Domela Nieuwenhuis, Reclus et Hamon) ; ce qui a pu frapper les imaginations. Et puis surtout, c’est vers la même époque que l’attention publique se focalise fortement sur les activistes anarchistes. Enfin, dans le même temps, pas mal d’artistes se prennent d’engouement pour les théories libertaires.

Jan Moulaert résume à ce propos, selon nous avec pertinence, l’enjeu majeur que fut pour La Société Nouvelle la participation d’auteurs anarchistes, quand il explique qu’elle " devient ainsi une manifestation belge (…) de l’alliance qui s’est nouée en France entre l’anarchisme et l’avant-garde artistique au début des années 90 ", et qu’au travers de ses pages " l’idéologie anarchiste (…) touchera un groupe non négligeable d’intellectuels représentant diverses tendances de la gauche ". Voilà donc un élément déterminant : l’" anarchisme " de la SN lui ouvre une porte sur Paris et la France, où elle avait certes déjà un pied sur le plan commercial (depuis longtemps elle y était diffusée). Ses auteurs se lient à des personnalités étrangères, des amitiés se tissent qui permettront d’amener à la revue de nouveaux collaborateurs. Les anarchistes de l’époque, ne l’oublions pas, élaborent des structures transnationales dont les manifestations les plus spectaculaires sont ces grands congrès (par exemple, la Première Internationale) où se pressent des compagnons de toute l’Europe. Ils sont à ce titre en contact avec des représentants de bon nombre de contrées, et pas uniquement des révolutionnaires dans l’âme, mais également quantité d’artistes chez qui leurs théories triomphent.

La Société Nouvelle permit donc, et là n’est pas le moindre de ses mérites, à la famille de l’avant-garde artistique (et surtout littéraire) de rencontrer celle de l’anarchisme. Les relations qu’elles noueront seront mutuellement fructueuses, les anarchistes verront dans cette tribune une occasion de défendre leur(s) cause(s) (notamment lors des retentissants procès " de masse " où ils se retrouveront inculpés par dizaines) et de développer leurs idées face à un lectorat plus vaste que celui des seuls convertis ; et simultanément, certains artistes d’avant-garde, et non des moindres, verront dans les idées libertaires une révolte sœur de la leur, qui les confortera dans leurs pratiques artistiques iconoclastes, tout en " politisant " certains d’entre eux.

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On retrouve une vingtaine d’auteurs anarchistes, ou proches de ces derniers au moment de leur collaboration à la SN, entre 1884 et 1897. Nous n’avons repris que les plus célèbres d’entre eux, en fait les seuls que nous ayons pu identifier comme ayant été ou reconnu anarchistes, avec toute la polysémie que ce terme peut receler.

Adam, Paul

Bakounine, Michel

Charles-Albert (pseud. Charles Daudet)

Cladel, Léon

Coeurderoy (Ernest)

Cornelissen, Christiaan

D'Axa, Zo (pseud. Galland)

Eekhoud, Georges

Hamon, Augustin

Kropotkine, Pierre

Malato, Charles

Merlino, Francesco Saverio

Mesnil, Jacques

Metchnikoff, Léon

Multatuli

Nieuwenhuis, Ferdinand-Domela

Nikitine, Nicolas

Pelloutier, Fernand

Reclus, Élisée

Viélé-Griffin, Francis

Nous allons procéder au même relevé pour les revues qui succéderont à la première SN. Si nous n’avons pas voulu opérer de même pour les partisans des autres théories politiques s’étant distinguées dans La Société Nouvelle, c’est d’abord du fait que cela nous mènerait trop loin — il vaut mieux alors pour le lecteur se reporter aux mémoire d’Els Verlinden et de Guido Van Genechten (voir bibliog.), qui ont établi des relevés statistiques sur la représentations des courants idéologiques dans la SN —, et ensuite surtout parce que ce que nous entendons faire avec un tel relevé est non pas prouver au plein sens du terme (nous n’en avons pas le temps), mais au moins établir un élément concordant avec ce que nous avons cru constater — à savoir que le nombre relativement restreint d’anarchistes publiés par la SN rend abusive la mention " journal anarchiste " qu’on lui accole parfois.

Entre 1897 et 1903, on en compte une vingtaine qui écrivent dans L’Humanité Nouvelle.

Charles-Albert

Cornelissen, Christian

Dave, Victor

De La Salle, Gabriel

Delesalle, Paul

Domela Nieuwenhuis, Ferdinand

Dwelshauvers, Georges

Eekhoud, Georges

Grave, Jean

Hamon, Augustin

Kropotkine, Pierre

Nikitine, N.

Pelloutier, Fernand

Pelloutier, M.

Reclus, Èlie

Reclus, Élisée

Reclus, Maurice

Roorda Van Eysinga, H.

Ryner, Han

Entre 1907 et 1914, on relève la présence d’au moins vingt-cinq anarchistes (par souci de clarté, nous avons " fusionné " les deux dernières périodes — 1907-1913 et 1914 — en une seule.

Armand, Émile

Berger, Octave

Chapelier, Émile

Cornelissen, Christiaan

Dagan, Henri

David, Alexandra

De Marmande, René

Grave, Jean

Laisant, Charles-Ange

Lucien, Jean

Mac Say, Stephen (pseud. Stanislas

Masset)

Malatesta, Errico

Malato, Charles

Mauclair, Camille

Mesnil, Jacques (pseud. Jean-

Jacques Dwelshauvers)

Nieuwenhuis, Ferdinand- Domela

Rictus, Jehan

Robin, Paul

Roorda Van Eysinga, Henri

Ryner, Han (pseud. Henri Ner)

Sosset, Paul

Vandervoo, B.-P.

Zisly, Henri

4.2.4 Tendances minoritaires (boulangisme, antisémitisme)

En cette fin de XIXe siècle, l’antisémitisme est encore loin de susciter le sentiment d’horreur et de répulsion qu’il imprimera définitivement dans les esprits au XXe siècle. Au contraire, c’est un mouvement d’idée qui balaie tout le spectre politique, jusques et y compris des franges de la gauche et l’extrême-gauche, de celles notamment qui s’illustrent dans La Société Nouvelle. Un exemple probant de cette promiscuité des idéologies extrêmes réside dans l’admiration qu’Edmond Picard déclare vouer aux théories des anarchistes Reclus, Kropotkine, ou de Vallès, lui qui est pourtant gagné aux idées antisémites. Un autre antisémite, Auguste Chirac, écrit lui des textes où il reprend des thèses socialistes.

L’antisémitisme s’inscrit en fait dans un cadre plus large, nationaliste et opposé à l’universalisme des Lumières. Et de fait, en France , la IIIe République est marquée " par l’antagonisme du courant républicain (…) et du nouveau courant nationaliste qui, par opposition à l’esprit rationaliste, encyclopédiste et humanitaire, sera de tendance irrationaliste, traditionaliste et xénophobe ".

Il n’est peut-être pas inutile de souligner que dans l’esprit de certains théoriciens de l’antisémitisme, " Juif " est presque synonyme de " capitaliste ", ce qui donne une idée des vastes possibilités de confusion qui peuvent s’ensuivre chez certains " progressistes ".

D’ailleurs, c’est le concept même de race qui est d’un usage incertain et fluctuant : " dans l’acception banale, "race" désigne un groupe humain ou une nation dans la somme de ses traits physiques et moraux constants ou, d’un point de vue complémentaire, l’ensemble transhistorique de ses représentants actuels et de ses ancêtres ".

Nous trouvons un exemple flagrant de cet état de fait dans une critique d’Agathon De Potter sur un livre de Drumont, où il se demande pourquoi l’auteur a " spécialement choisi le juif comme sa principale victime, au lieu de s’en prendre tout uniment au véritable coupable qui est, comme il le sait et comme il le dit, le possesseur de la richesse foncière et mobilière ". L’explication avancée par De Potter, naïve ou polémique, est que " s’il s’était borné à accuser le bourgeoisisme d’être la cause du mal qui mine et désorganise la société, il est infiniment probable qu’il n’eût pas été plus écouté que beaucoup de socialistes qui partagent et s’efforce de propager cette idée ". Il en conclut que Drumont " a voulu tirer un coup de pistolet pour éveiller l’attention, et [qu’]il a, ma foi, fort bien réussi ".

Mais même en étant au fait de ces accointances occasionnelles de la gauche avec la doctrine antisémite, peut-on ne pas chercher d’autres raisons à l’incohérence d’une ligne éditoriale selon toute apparence éclatée durablement entre des tendances inconciliables ?

Celle que nous serions personnellement tenté de soutenir ne repose pas sur un argument idéologique, mais bien d’ordre privé : en effet, E. Picard, premier auteur à professer des opinions antisémites dans la SN — et ouvrant du même coup la voie à d’autres tels Jules Baissac ou Auguste Chirac — a été, ne l’oublions pas, le maître de stage d’Arthur James pendant trois ans. Ce dernier ne ressentait-il pas envers Picard la dette que tout disciple garde pour celui qui lui a tant appris ? Une telle reconnaissance n’aurait-elle pu l’inciter à tout faire pour lui ouvrir les colonnes de la SN ? D’ailleurs, même une fois le stage terminé, un avocat peut-il seulement se permettre de se brouiller avec le ténor du barreau qu’est alors Edmond Picard ?

Mais quelle est la position de Fernand Brouez sur la " question antisémite ", lui dont on salue unanimement l’humanisme ? On ne saurait guère la définir avec exactitude sans étudier ce personnage beaucoup plus en profondeur que nous ne l’avons fait. A-t-il protesté contre ces idées, s’est-il laissé convaincre, et au bout de combien de temps, ou bien partageait-il les idées de Picard depuis sa prime jeunesse ? Nous ne nous risquerons pas à choisir. Notons cependant, mais est-ce significatif ? qu’il semble estimer que le mot " juif " est en soi une insulte.

Remarquons encore que les liens entre la SN et l’antisémitisme ne se résument pas seulement aux articles qu’elle publiait, puisque l’un de ses diffuseurs (et plus tard, dans L’Humanité Nouvelle, auteur), le parisien Albert Savine, ne faisait pas mystère de son antisémitisme, et ce depuis 1887, soit l’année précédant celle où la SN entre en affaire avec sa

librairie. Mais peut-être simplement la SN ne pouvait-elle financièrement se passer d’un diffuseur de renom ayant pignon sur rue dans la capitale française, et qu’elle a tôt fait de le débarquer quand un autre libraire peut mieux convenir (à savoir H. Le Soudier, dès 1890).

*

L’antisémitisme continuera d’avoir porte ouverte dans L’Humanité Nouvelle, revue qui succède à la première Société Nouvelle. Il faut dire aussi que son directeur, Augustin Hamon, " milite pour convaincre ses lecteurs que " le mouvement antisémite (…) est un mouvement purement social ", légitimement, partie intégrante du socialisme ".

*

Le boulangisme est quant à lui encore plus minoritaire que l’antisémitisme au sein de la SN, aussi ne ferons-nous que rappeler quelques éléments sur ce mouvement. Autour de la personne de Boulanger, général et ministre de la guerre français au faîte de sa renommée entre 1886 et 1889, viennent se cristalliser divers courants nationalistes. Inculpé de complot, il s’enfuit en Belgique en 1889, sans avoir tenté le coup d’état qu’il appelait de ses vœux.

4.3 La Littérature

" Il était dans les habitudes de La Société Nouvelle d’emprunter des pages à ses auteurs de prédilection ". Par cette phrase, Paul Delsemme remarque que la SN n’hésitait pas à publier des extraits choisis d’œuvres publiées en volume, et pas seulement des nouvelles, format a priori mieux adapté à une revue. Cette façon de faire était bien sûr intéressante pour l’auteur, car elle donnait certainement plus envie de lire — et donc d’acheter — le livre qu’une publicité ne pouvait le faire. Dans le même temps, l’intérêt que la SN y trouvait était peut-être, surtout dans les premiers temps, avant d’avoir un large panel d’auteurs en réserve, d’arriver plus facilement à remplir le nombre de pages prévues.

Il se peut bien sûr qu’il ait existé des accords commerciaux entre la revue et les éditeurs, du genre : " nous vous achetons un encart publicitaire, si vous passez un extrait du livre dont il est fait la publicité ou (pour que ce soit moins voyant) d’un autre auteur de notre maison ". Bien sûr, ces pratiques ont plus ou moins toujours existé, mais nous n’en avons pas trouvé trace dans les documents d’époque que nous avons consultés. Une manière de se faire une idée serait de mettre en corrélation les extraits d’œuvre publiés et les publicités parues, mais cela devrait presque faire l’objet d’un travail à part entière, et nous n’avions pas le temps de compulser systématiquement notre revue pour tenter d’en tirer de quoi étayer des hypothèses à ce sujet.

Mais comme dans ce travail, nous n’avons pas voulu examiner la gestion commerciale de la revue et ses implications dans le développement de la SN et de l’HN ; nous avons jugé cet aspect trop particulier pour être examiné dans un travail qui se propose, nous l’avons déjà dit, de donner une vision globale de la revue et de ses changements.

4.3.1 Courants littéraires présents dans La Société Nouvelle

La question des mouvements littéraires nous amène à remarquer que la SN joua un peu le rôle de trait d’union entre les revues ennemies La Jeune Belgique et L’Art Moderne. En effet, si l’on admet que, " par opposition au naturalisme, le symbolisme apparaît comme uniquement préoccupé de l’art, c’est-à-dire de dégager la littérature de tout intérêt documentaire, de tout rôle social, de toute responsabilité morale ", ce courant est a priori plutôt proche de La Jeune Belgique et de son " art pour l’art " (même si cette formule est initialement d’origine parnassienne), tandis que le naturalisme conviendrait mieux aux tenants de l’art social de L’Art Moderne.

Pour ce qui concerne les littératures étrangères, nous parlerons des auteurs slaves et nordiques. Pour une liste détaillée des auteurs étrangers ayant publié dans La Société Nouvelle, nous renvoyons le lecteur à l’étude de Françoise Delsemme sur Les Littératures étrangères dans les revues littéraires belges de langue françaises publiées entre 1885 et 1899 : Contribution bibliographique à l’étude du cosmopolitisme en Belgique, qui compte quelques 380 notices d’articles (articles de fonds et chroniques compris) de la première Société Nouvelle.

4.3.1.1 Symbolisme

C’est dans la décennie 1880 qu’apparaît le symbolisme en France, principalement en réaction contre le naturalisme et l’esthétique parnassienne, alors que " l’innovation littéraire, depuis le milieu des années 1870, semble monopolisée par le roman naturaliste. La poésie, d’ailleurs intégrée depuis le second Empire dans un système littéraire commun au Parnasse et au réalisme, est rarement depuis une décennie l’enjeu public de l’évolution littéraire reconnue et discutée " Son texte fondateur est vraisemblablement le poème de Verlaine paru dans Paris-Moderne en novembre 1882 , Art poétique; mais c’est avec le manifeste de Jean Moréas qu’il trouve son unité sous le nom d’" école symboliste ".

Ce mouvement littéraire, qui domine la poésie française de la seconde moitié du XIXe siècle, est perçu par certains comme une continuation du décadisme (Moréas était lui-même décadent avant de se revendiquer symboliste) : " c’est à travers la période "décadente", au début des années 1880, avant qu’il soit question de symbolisme, que se précisent quelques traits de la représentation de l’écrivain dans le symbolisme futur ". Mais de quoi s’agit-il ? " Le mot "décadent" est (…) une métonymie qui exprime, avec un pessimisme ostensiblement nourri de Schopenhauer, le paradoxal rapport de l’écrivain avec la "modernité" : l’extrême et le plus pur produit d’une civilisation se représente trahi et abandonné par elle, en désire l’écroulement et, tout au sentiment irréel et dépersonnalisant d’être un individu, refuse l’inscription résignée dans une période ".

La ligne de séparation entre décadisme et symbolisme n’est bien sûr pas tracée une fois pour toutes : le manifeste de Moréas est présenté par la rédaction du Figaro comme définissant l’école décadente, et la même année, La Décadence Artistique et Littéraire de René Ghil prétend " publier les productions de l’école symbolique et harmoniste ".

Notons qu’un certain nombre des thèmes décadents étaient déjà ceux du naturalisme. " On retrouve sans grand mal dans la littérature des "décadents" les poncifs naturalistes : la névrose (Rollinat, Les Névroses, 1883), l’alcoolisme ou la drogue, l’obsession et la perversité sexuelle, le macabre, la débauche d’art. (…) Mais tout ce qui apparaissait chez les personnages naturalistes comme autant d’anomalies désigne maintenant l’irréductible individualité. La pose de la décadence est un rôle trouvé dans un roman naturaliste ".

En fait, si le " symbolisme a pu régir l’invention littéraire pendant quelques années, c’est moins en tant que corps de doctrines, d’ailleurs diverses et parfois contradictoires, que

comme ensemble de représentations dominantes. (…) Cette représentation fait du texte une entreprise de dissémination, voire de destruction du sens, et fonde une incompatibilité entre littérature et discours ". Mais comme le montre Michel Décaudin dans La Crise des valeurs symbolistes, ses " valeurs esthétiques sont mises en cause en France dès le début de la décennie suivante par quelques-uns de leurs initiateurs mêmes ".

On distingue plusieurs générations d’auteurs liés au symbolisme. " Il y a d’abord celle des maîtres, quadragénaires au début du mouvement : Villiers, Verlaine, Mallarmé. Contemporains des naturalistes et des parnassiens, comme Anatole France et Catulle Mendès, ils ont participé au premier Parnasse contemporain. (…) Leur notoriété (…) commence avec la constitution de l’ensemble symboliste. (…) Peu d’entre eux participent au mouvement, mais ce sont les aînés immédiats, ils servent de référence à la génération symboliste proprement dite, celle des écrivains nés entre 1855 et 1865 : Émile Verhaeren, Georges Rodenbach, Jean Lorrain, Jean Moréas, Remy de Gourmont, Albert Samain, Péladan, Kahn, Laforgue, Félix Fénéon, Saint-Pol-Roux, Van Lerberghe, Maeterlinck, Elskamp, Ghil, Barrès, Paul Adam, Henri de Régnier, Francis Vielé-Griffin, Fontainas... (…) Enfin, la dernière, trop jeune pour participer à l’élaboration même du symbolisme, naît autour de 1870 et a donc vingt ans à peu près à l’époque du mouvement : Marcel Schwob, Léon Daudet, Claudel, Jammes, Gide, Valéry, Pierre Louys, Paul Fort ".

On se souvient peut-être plus du symbolisme pour ses poètes, mais il compte également d’importantes œuvres en prose : les premiers romans de Barrès (Sous l’œil des barbares, Le Jardin de Bérénice), ceux d’Huysmans, certaines nouvelles de Schwob, les pièces de Maeterlinck ; on rattache même parfois des pièces de Jarry, Ibsen et Strindberg à ce courant. Dans le registre musical, citons juste le Pelléas et Mélisande de Debussy.

Si l’on peut considérer que le symbolisme s’achève dans la dernière décennie du siècle, il n’en reste pas moins que " l’étonnant laboratoire d’innovations qu’a été le symbolisme a fait sentir ses effets jusque dans notre siècle chez Barrès, Gide, Claudel, Valéry, dont les œuvres seraient peu compréhensibles sans, notamment, Mallarmé ".

Le symbolisme s’est aussi, et c’est tout particulièrement important quand on songe à l’internationalisme de la Société Nouvelle, construit sur la connaissance des littératures européennes, et parmi celles de Russie : " On a vu combien de références étrangères entraient dans le mouvement symboliste. Ajoutons qu’à partir de 1883 la Revue des Deux Mondes publie les études réunies en 1886 sous le titre Le Roman russe par Eugène Melchior de Vogüé. Le Roman russe , quoiqu’il n’émane pas de leurs cercles, agrégera à l’imagination des symbolistes le mystère d’une terre inconnue et d’une âme collective (…). Le plein effet des perspectives dessinées par Vogüé ne se fera sentir que quelques années plus tard, et à travers une réaction contre les " chapelles " des symbolistes. Du moins les a-t-il marqués, les Belges plus que les Français".

Les Belges, tout particulièrement, ont " dans le Symbolisme, (…) trouvé l’expression admirablement adéquate à leur sensibilité, accordée à leur identité, à un moment d’élection ; celui de l’éveil des lettres françaises de Belgique, au point qu’on a pu croire que le Symbolisme était d’essence belge ". Et en effet, pour beaucoup de Français, l’histoire littéraire belge commence avec les symbolistes. Et l’histoire du symbolisme dans les revues belges commence avec l’éphémère La Basoche, qui sera liée de près à La Société Nouvelle (comme nous le verrons plus loin).

Trois génération s de revues symbolistes vont se succéder. D’abord, jusqu’en 1885, des revues comme La Nouvelle Rive gauche, qui publie les décadents et dont le " programme est surtout de rendre compte (…) de la "modernité" littéraire. Ainsi, avec un autre ton, des revues belges telles que l’Art moderne d’E. Picard et La Jeune Belgique (1881) ; La Société nouvelle (Verhaeren, Maeterlinck) à Bruxelles (1884) ", mais Pierre Citti va peut-être un peu vite en classant la SN dans la catégories des premières revues symbolistes, car elle ne sera pleinement ouverte au symbolisme que quelques années plus tard : " La Société Nouvelle (…) crossed paths with Symbolism particularly during the years 1892-1895, when contributions by Gustave Kahn, Régnier, Saint-Pol-Roux, and Viélé-Griffin frequently marked its pages ".

Ensuite, contemporaines du manifeste de Moréas, viennent les premiers périodiques à pouvoir pleinement se revendiquer d’une famille symboliste, " Les Taches d’encre de Barrès (1884) prélude à une vague nouvelle de revues plus doctrinaires : en 1885, La Revue wagnérienne et, en 1886, Le Décadent , La Pléiade, La Vogue, Le Symboliste (Kahn, Laforgue...). C’est la phase d’installation du symbolisme. La troisième vague est celle du triomphe, et comprend des revues beaucoup plus durables comme La Plume , La Revue blanche et surtout, en 1890, le Mercure de France, véritable organe du mouvement qui, alors qu’il décline en France, maintient les contacts avec l’étranger ".

Citons quelques symbolistes renommés que La Société Nouvelle a publié : Van Lerberghe, Kahn, Verhaeren…Mais l’on constate aussi quelques " absents " de choix, comme Mallarmé ou Laforgue. Nous ne trouvons guère surprenant que les symbolistes soient présents dans la SN, qui a compté dans ses rangs, assez tardivement il est vrai, un secrétaire de rédaction qui était aussi un poète symboliste de renom, nous voulons bien entendu parler de Gustave Kahn.

En plus de cette appartenance, il faut aussi noter les relations généralement amicales que les symbolistes entretiennent, en cette fin de XIXe siècle, avec les anarchistes, eux aussi représentés dans La Société Nouvelle. C’est ainsi que " nombre d’écrivains, chroniqueurs et mémorialistes, qui nous ont laissé leur témoignage sur la vie littéraire (…) des dix dernières années du XIXe siècle, ont insisté sur les rapports étroits qui existaient alors entre les symbolistes et les compagnons anarchistes ". D’ailleurs, pour reprendre la métaphore de R. de Gourmont, le symbolisme n’est-il pas " l’expression de l’individualisme dans l’art " ?

4.3.1.2 Réalisme et naturalisme

En général, on voit le réalisme et le naturalisme dans une perspective de continuité, le second succédant au premier et le prolongeant sous une forme plus crue : " le naturalisme correspond à une exaspération du réalisme, il s’inscrit dans l’évolution logique de la littérature et de l’art au XIXe siècle ". Zola, initiateur du mouvement en France, " a emprunté les termes naturaliste et naturalisme , à la fois aux sciences biologiques, à la philosophie, où, depuis le XVIe siècle, naturaliste a été le synonyme de matérialiste et d’athée, et au vocabulaire des beaux-arts, où naturalisme désigne une représentation authentique et expressive de la nature et des corps. (...) Son idée dominante est l’exigence de vérité dans l’art, et en particulier dans le roman. La vérité naturaliste se veut le résultat d’une démarche comparable à celle de la science : observation, documentation, analyse, expérimentation, déterminisme... Elle se définit aussi par ses refus : elle rejette toutes les formes de l’idéalisme, du dogmatisme et de la censure " .

Bien qu’une telle comparaison puisse ne pas satisfaire le spécialiste, relevons tout de même que, dans une certaine mesure, tout comme on a pu associer le symbolisme et l’anarchisme, les naturalistes ont quelquefois eu partie liée avec les théories socialistes, voire avec les structures sociales d’encadrement de l’électorat populaire (la Section d’art de la Maison du peuple) mises en place par les partis socialistes. Cela se comprend aisément : par leurs descriptions des injustices subies par le bas-peuple, nombre d’écrivains naturalistes cherchent à conscientiser leur lectorat populaire sur la vie qu’il mène. Certains thèmes, mais aussi certains milieux sociaux terrain, sont récurrents ; par exemple, le monde des mineurs est souvent traité (Zola, Lemonnier, Renard ou Heusy). Pour reprendre la métaphore chirurgicale d’Arthur James : " les écrivains se sont faits anatomistes. Ils ont retroussé leurs manches et promené leur scalpel dans les chairs corrompues ".

On s’accorde à dire que le naturalisme a émergé en Belgique au milieu des années 70, avec les ouvrages de Paul Heusy. Il va sans dire que l’art narratif sera la forme littéraire d’élection du naturalisme, même si on a parfois inclus dans ce mouvement (peut-on parler d’école ?) des dramaturges (Gustave Van Zype) et même des poètes (Théodore Hannon).

Pour aller vite, on pourrait dire qu’" en Belgique à la fin du XIXe siècle, naturalisme et symbolisme ne s’opposent pas aussi nettement que dans les lettres franco-françaises " , mais ces deux courants s’avèrent être parfois en confrontation ouverte, comme par exemple quand ils trouvent leur incarnation dans la bataille de " l’art pour l’art " contre l’" art social ".

Gustave Vanwelkenhuyzen, dans la bibliographie de son Influence du naturalisme français en Belgique de 1875 à 1900, retient La Société Nouvelle dans sa liste des organes de presse qui ont favorisé la propagation du réalisme et du naturalisme en Belgique. Ce n’est après tout guère étonnant, la SN étant à l’écoute de tout ce qui peut chambouler quelque peu les fondements de son époque, or " dans les années 1885 à 1898, il [le mouvement naturaliste] connaît son triomphe à l’échelle européenne " .

Au nombre de ceux, parmi les plus connus des représentants belges du naturalisme, qui ont été publiés dans la Société Nouvelle, retenons les noms de Paul Heusy, Léon Cladel, Georges Eekhoud, Hubert Krains et bien sûr du très respecté Camille Lemonnier. Si les auteurs naturalistes (et réalistes) français sont assez peu présents dans la Société Nouvelle, ils le sont par contre beaucoup plus dans les critiques littéraires : pour ne citer qu’eux, les romans de Zola y font presque systématiquement l’objet d’un article, en général laudatif. Fernand Brouez n’est d’ailleurs pas le dernier à exprimer un point de vue admiratif sur l’œuvre de la figure de proue du courant naturaliste.

On trouve aussi dans la SN quelques naturalistes non francophones, et cela n’est peut-être pas juste une marque supplémentaire de l’internationalisme de la revue, car " grâce à sa culture hybride, la Belgique fut pénétrée par les auteurs étrangers plus facilement que la France ".

4.3.1.3 Les auteurs nordiques et slaves

" La russomanie des années 1885 n’est (…) qu’un aspect particulier de l’engouement général pour les littératures étrangères ", nous dit Roland Mortier ; mais comme les littératures slaves sont celles qui de loin sont les plus présentes dans la SN (en tout cas dans sa première mouture), nous avons choisi de nous y attarder quelque peu, ce que nous ne ferons pas pour les autres littératures étrangères.

Paul Delsemme note que les lecteurs de La Société Nouvelle " eurent la primeur de mainte traductions : par exemple elle publia dès mars 1885 un fragment des Souvenirs de la Maison des Morts " (qui avait encore pour titre provisoire " Mémoires de Maison-Morte "), traduit par Léon Metchnikof. Il semble que de tous les auteurs slaves traduits pour la Société Nouvelle ou ayant faits l’objet d’un article biographique ou d’une analyse, les Russes soient ceux qui se sont taillé la part du lion (Dostoïevski, Gogol, Herzen, Tolstoï, Tourguéniev…). Les autres auteurs nordiques sont nettement moins nombreux (citons les Norvégiens Ibsen et Björnson).

Si tant d’auteurs russes y ont été découverts, c’est très certainement parce que la SN pouvait compter " sur la collaboration d’un des publicistes les plus compétents en matière russe, l’écrivain belge Eugène Hins ", bien que celui-ci n’en ait pas fait son unique centre d’intérêt : il s’intéressait aussi " à la littérature des minorités slaves et spécialement à la littérature ukrainienne ". C’est à partir de 1885 que Hins écrit pour La Société Nouvelle, après avoir fait ses débuts à la Revue de Belgique, avec des " articles d’économie politique sur l’abolition du servage, sur Alexandre II et le nihilisme, (…) une remarquable nécrologie de Tourguéniev ".

Une particularité de l’approche de la littérature russe par Hins est qu’il l’aborde " dans un esprit tout différent de celui de Voguë. Socialiste internationaliste, il n’y cherche pas plus un spiritualisme qu’une religion de la pitié. Il y scrute au contraire les velléités d’émancipation du peuple, du paysannat, de la femme, de la petite bourgeoisie intellectuelle et, d’une façon générale, tout ce qui rappelle la littérature populaire ou qui suggère l’accord entre un artiste et une collectivité, entre une œuvre et un peuple ".

Cette approche correspond parfaitement aux penchants socialisants de la rédaction de la SN, dont les membres, par exemple, " interprètent Dostoïevski dans un contexte social et politique ", mais elle est dérangeante en cela que toute œuvre est a priori traitée selon un prisme prédéfini, celui d’une analyse politique qui n’a pas forcément lieu d’être. C’est ainsi que " Fernand Brouez (…) n’est pas le plus lucide ni le plus pénétrant. Pour lui, Dostoïevsky [sic] se borne à poser la question sociale, Raskolnikov est un précurseur du nihilisme ".

Néanmoins, R. Mortier parvient à la conclusion que " dans les revues belges, et spécialement dans La Société Nouvelle, le roman russe a servi à d’autres fins que celles où le faisaient tendre un Voguë ou un Wyzewa, et qu’il y a été à la fois mieux aimé et mieux compris ".

4.4 Les arts

Sachant que notre revue n’avait pas pris position dans le débat entre les tenants de l’ " art pour l’art " (La Jeune Belgique) et les partisans de " l’art social " (L’Art Moderne), nous avons tenu pour vraisemblable que la SN, surtout en raison de sa volonté d’être pluraliste, avait fait paraître des articles des deux tendances, ce que nous avons pu vérifier.

L’art social, " sans être une pratique aux contours clairement définis ni même théorisés, (…) est une forme d’engagement de l’artiste qui inscrit dans la production artistique une critique sociale solidaire des courants progressistes ", ce qui en Belgique s’est tout particulièrement traduit par une collaboration des " artistes sociaux " à la Section d’art de la Maison du Peuple initiée par le POB. En France, l’on voit émerger un théâtre d’art social et simultanément se constituer un Club de l’Art Social (dont l’activité essentielle est de soutenir la revue L’Art Social). En Belgique, c’est L’art Moderne qui se fera la championne de l’art social. Des symbolistes (Verhaeren, Maeterlinck) et des naturalistes (G. Eekhoud) se rallieront à sa cause.

Sa grande rivale, La Jeune Belgique, se réclame de l’" art pour l’art ", qui est une notion que bien sûr elle n’a pas inventée et qui était déjà présente du temps du Parnasse en France.

Par ce chapitre, nous en avons fini avec notre présentation du contexte, et pouvons enfin passer à la revue elle-même.