colinsdeham.ch: La Société Nouvelle et L'Humanité Nouvelle: 7. Conclusions.
La Société Nouvelle et L'Humanité Nouvelle



7. Conclusions

Nous attendions de ce sujet qu’il nous offre l’occasion de nous familiariser avec le bouillonnement intellectuel, littéraire, artistique et même scientifique des années 1880-1914, une époque dont la Société Nouvelle a su selon nous si bien se faire l’écho ; et il a pleinement répondu à nos attentes.

Nous désirions plus particulièrement explorer le pluralisme de cette revue dont si souvent, et de manière réductrice, on ne se souvient que soit pour son positionnement anarchiste, soit (et c’est déjà plus rare, mais pas moins inexact) comme de l’un des fleurons du symbolisme belge et français ; nous espérons y être arrivé en exposant les grands courants qui ont irrigué son histoire.

On pourrait à ce propos se demander si dans une certaine mesure ce pluralisme politique, cette volonté indépendante de mélanger les genres (philosophie, sciences, arts, lettres…) n’ont pas nui quelque peu à sa postérité, quand on voit combien elle est finalement peu présente dans des répertoires et des bibliographies où elle aurait pourtant toute sa place. Par exemple, dans le Bulletin des Sommaires des Publications Périodiques de la Bibliographie de Belgique (rédigé par l’Office International de bibliographie) de 1913, elle n’est pas citée sous l’entrée socialisme (il n’existe pas d’entrée à " anarchisme "), alors que La Philosophie de l’Avenir y est, elle ! On voit bien l’ennui qui se présente au bibliographe confronté à un journal comme la Société Nouvelle : on ne peut l’assimiler à une tendance bien précise ; ce qui fait que ceux qui par exemple réalisent une histoire du socialisme, du symbolisme, … ne prennent pas la peine de parler d’elle, quand bien même ils la connaissent, la jugeant pas représentative d’un mouvement d’idées. En fait, on ne la mentionne que quand il n’y a pas moyen de faire autrement : si on parle d’écrivains qu’elle a publiés — notamment ceux qu’elle a publiés avant tout le monde — ou d’un sujet aussi particulier que l’histoire du colinsisme en Belgique…

Le colinsisme, justement, peut-être parce que nous en ignorions tout, a éveillé notre intérêt. Nous avons été frappé du nombre et de la diversité des armes de propagande (revues, livres, brochures) que ce mouvement — qui nous a-t-il semblé comportait pourtant somme toute peu de militants — a produit rien qu’en Belgique.

Notre volonté en écrivant ce mémoire était de raconter l’histoire d’une revue sur laquelle peu de recherches avaient été réalisées, et donc de fournir une vue globale de ses différentes périodes et tendances, mais aussi des personnes qui ont contribué à ce qu’elle reste dans les mémoires, tant tous ceux qui œuvrent dans un périodique participent peu ou prou à façonner sa personnalité. " Les revues (…) offrent une image réelle de la vie littéraire d’une époque. On y trouve mêlés les collaborateurs, leurs goûts et leurs comportements ; les lecteurs, et leurs réactions ; les éditeurs et leurs orientations ; les imprimeurs et la variété de leurs techniques, parfois même les mécènes et leurs subsides ". Voilà en somme pourquoi nous avons voulu offrir à ceux qui nous lisent ou nous liront de copieuses tranches biographiques, que d’aucun assurément jugeront excessives, ce dont nous nous défendons.

Si nous n’avions en effet enquêté que superficiellement sur les collaborateurs de la SN et de l’HN, aurions-nous pu mettre en corrélation la parution d’articles antisémites avec les liens entre James et Picard ? Aurions-nous su imaginer, sans avoir découvert les points communs qui les unissaient, comment De La Salle et Hamon ont été amenés à travailler ensemble sur L’Humanité Nouvelle ? Les exemples sont légion. Néanmoins, peut-être aura-t-on trouvé futile, voire dérisoire, la relation de tel ou tel détail biographique d’apparence anodine. Ce reproche n’est sans doute pas complètement infondé, mais nous pensons en l’occurrence posséder un solide argument à lui opposer.

Comme nous l’exprimerons en toute fin de cette conclusion, nous tenions à ce que ce mémoire puisse servir à des chercheurs opérant sur des sujets fort divergents. C’est ainsi que dans l’état actuel, il peut être utile — bien sûr pas au même degré — à ceux qui s’intéressent spécifiquement à la SN ou à l’HN comme à ceux qui cherchent des renseignements sur l’un ou l’autre de leurs acteurs, à ceux qui consultent nos listes des collaborateurs juste pour savoir si une personne sur laquelle ils travaillent ont participé à nos revues comme aux gens qui désirent

en savoir plus sur tel ou tel courant politique ou social.

On pourrait encore nous objecter, par exemple, que nous attarder à peser quelle peut être la cause avérée de la maladie de F. Brouez n’est pas d’un grand intérêt pour l’histoire de sa revue ; ce à quoi nous rétorquerions in petto que ce faisant nous cherchions seulement à remonter aux causes premières. Il est très plausible en effet que sans cette syphilis, il n’y aurait jamais eu qu’une seule Société Nouvelle, à laquelle aucune Humanité Nouvelle n’aurait succédé. Son histoire s’en serait trouvée fondamentalement modifiée : sans les changements de staff rédactionnel, le journal ne se serait-il pas sclérosé dans son fonctionnement, l’équipe des responsables, privée de sang neuf, n’aurait-elle pas laissé retomber sa dynamique première ? Ou au contraire, on peut se figurer que ce sont ces continuels changements (d’éditeur, d’équipe rédactionnelle) qui ont affaibli la revue, que peut-être sans eux elle aurait été promise à une plus grande notoriété. Personnellement, nous pencherions plutôt pour cette dernière possibilité, car en effet, seule la première série de La Société Nouvelle a réussi à paraître aussi longtemps et régulièrement, or il nous semble que la capacité à durer est une des composantes fortes du prestige d’une revue.

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Si les textes qui fondèrent nos recherches initiales mentionnaient bien les interactions qui s’étaient instituées entre ce formidable creuset de réflexions que fut La Société Nouvelle et d’autres formations belges et étrangères, en revanche ils ne s'appesantissaient selon nous pas assez à les détailler pour qu’on puisse bien en débrouiller l’écheveau.

C’est ainsi que si les quelques historiens et chercheurs qui se sont penchés, plus ou moins longuement, sur son parcours remarquent que la SN, largement diffusée outre-quiévrain — elle était co-éditée à Paris —, se cristallisa comme point de rencontre idéal entre les avant-gardes artistiques parisiennes, les anarchistes français et certains intellectuels belges — en conséquence de quoi nombre de ces derniers eurent par exemple l’occasion de placer leurs écrits dans des revues françaises, et inversement (par exemple, dans les suppléments littéraires de La Révolte ou des Temps Nouveaux) —, le lecteur n’apprenait pas grand-chose sur l’importante participation à la revue d’auteurs d’autres nationalités, ni sur les écoles de pensées

et les familles politiques qu’on y rencontrait.

Cela nous a rendu curieux de savoir quelles étaient les proportions d’écrits dus à chaque courant, école ou nationalité représentés dans la Société Nouvelle, et l’évolution de ces pourcentages au fil des années ; mais surtout de connaître en quoi certains ont influencé et marqué l’histoire du périodique qui les accueillait. Plus particulièrement, nous disions-nous, il serait intéressant d’essayer de préciser dans quelle mesure les avant-gardes artistiques (naturalisme, symbolisme…), politiques (socialisme, anarchisme, féminisme…), et éventuellement scientifiques et socio-philosophiques se percevaient mutuellement ; d’examiner si La Société Nouvelle a bien été ce bouillon de culture internationaliste auquel il est souvent rendu hommage et où tant individualités fortes se sont connues, que ce soit physiquement ou par l’entremise de leurs écrits ; d’estimer aussi quelles relations ces collaborateurs d’origines si variées et que tout séparait (langues, lieux d’origine, idéologies, expériences, notoriétés, statuts sociaux…) pouvaient entretenir ; de voir ce qu’il en résulta pour chacun ; de tenter finalement d’en tirer des conclusions sur d’éventuelles traces d’influences réciproques ou à sens unique. Bien entendu, il ne fallait pas nous bercer d’illusions : ces questions ne pouvaient trouver réponse dans le seul cadre d’un mémoire. Mais nous pouvions par contre faire acte de continuateur en défrichant certains des aspects peu exploités par nos prédécesseurs, et ainsi contribuer peut-être à ce qu’un jour soit écrite une histoire complète de La Société Nouvelle et de L’Humanité Nouvelle.

Nous avons essentiellement envisagé le sort des principaux individus qui ont construit et façonné La Société Nouvelle (et L’Humanité Nouvelle), et ce sans négliger les plus ou moins éphémères secrétaires de rédaction, les éditeurs d’un temps, les petits imprimeurs et les diffuseurs méconnus — soit une petite quarantaine de personnes au total — auxquels on oublie quelquefois de prêter une attention qui pourtant peut s’avérer payante pour ce qu’ils nous apprennent sur la vie intime de la publication à laquelle ils œuvrent ; pour en dégager autant d’enseignements que nous le pourrions, lesquels enseignements ne résultaient parfois que de supputations, conjectures ou hypothèses émergeant d’un faisceaux de détails que nous considérions globalement.

Un des intérêts majeurs de ce mémoire a été de devoir travailler sur des documents de types et de formats très différents (répertoires, manuscrits, articles, sommaires de revue, fiches d’inscription, registres de recensement, bibliographies, serveurs documentaires, dictionnaires, encyclopédies, inventaires, mémoires, thèses, catalogues d’expositions, microfilms, biographies, ouvrages d’histoire littéraire, pièce de théâtre, nouvelles, correspondances, les 282 n° de la SN et de l’HN…), et ce dans des environnement éminemment variés (bibliothèques, centres de documentations, fonds d’archives…), tout en gérant des contacts avec plusieurs personnes-ressources.

Après avoir passé un an en compagnie de cette revue littéraire, nous pouvons affirmer être aujourd’hui réellement persuadé de ce dont nous aurions peut-être douté hier, à savoir que " à partir des collections de revues, il est possible de reconstituer les opinions et le milieu (cafés, salons, réseaux, groupes...) d’un mouvement littéraire ".

C’est pourquoi nous formulons le souhait que ce travail puisse aider tout chercheur s’intéressant à la vie intellectuelle de nos contrées à la fin du XIXe siècle. De manière sans doute présomptueuse, nous rêvons de participer à l’émergence d’un nouvel intérêt pour la revue quelque peu oubliée qu’est la SN, et ainsi d’œuvrer humblement à un regain de considération pour l’histoire des revues littéraires et intellectuelles de notre pays, voire peut-être d’inciter l’un ou l’autre lecteur à prendre appui sur ce corpus et sur les travaux qui l’ont précédé pour poursuivre et approfondir nos recherches ; et ainsi un jour d’aboutir à ce que puisse être écrite une histoire de la Société Nouvelle. Mais nous trouverions déjà une récompense plus immédiate à nos efforts si ce travail pouvait donner envie, ne fut-ce que brièvement, de parcourir l’un ou l’autre numéro de La Société Nouvelle.