colinsdeham.ch: Paule Godeau, Témoignage d'une militante colinsienne
Témoignage d'une militante colinsienne



par Paule Godeau, Paris.

L'article qui suit reproduit une conférence prononcée dans le cadre du Colloque organisé à l'Université de Mons-Hainaut (Belgique) le 9 décembre 1983 pour commémorer le bicentenaire de la naissance du philosophe Colins de Ham, dont les Actes sont publiés dans la
Revue Philosophie, XI, 1985, Université de Toulouse le Mirail, publiée avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique

Je ne voudrais pas quitter Mons, qui fut longtemps un des centres vivants du "socialisme rationnel", sans remercier notre Président d'avoir fait l'effort d'organiser cette journée de prises de contact et de discussions. Une journée d'études de l'œuvre de Colins, à l'occasion du 2ème centenaire de la naissance du philosophe, c'est bien peu, hélas, en regard des grands problèmes et des espoirs qui justifient notre présence ici, au service d'une pensée profonde et originale, d'une pensée qui touche aux points sensibles de la conscience humaine et qui avait pour objet la transformation radicale et pacifique des modes de vie des hommes en société.

Pourtant, nous assistons aujourd'hui à la faillite complète des systèmes sociaux qui ont été proposés au XIXème siècle et imposés par la Révolution au début du XXème. A l'intérieur comme à l'extérieur de ces systèmes, les masses désemparées sont enfermées dans des impasses dramatiques et menacées d'autodestruction atomique totale. Devant une telle situation, rien ne paraît plus nécessaire que de trouver, ou retrouver, la pensée colinsienne et de s'attacher à la défendre et à la faire accepter afin de rendre au monde l'espoir de vivre...

Est-ce impossible? J'ai bien compris les raisons invoqués par Ivo RENS et William OSSIPOW à la fin de l'Histoire d'un autre socialisme pour tenter d'expliquer pourquoi l'impact philosophique de Colins s'est trouvé si fâcheusement limité dans notre siècle. Mais, en colinsienne de bientôt soixante ans d'ancienneté et restée toujours ferme sur ses positions, je suis portée à croire qu'une "œuvre politique et philosophique intrinsèquement solide", peut trouver sa "chance historique" après une longue période d'insuccès, quand la faillite des systèmes qui se sont imposés s'avère irrémédiable et totale. Je ne suis pas seule à penser, par exemple, qu'il n'y a pas et qu'il ne peut pas y avoir de "Socialisme de la bombe atomique" et que l'heure de l'humanisme colinsien, en appelant toujours à la raison, viendra.

Bien sûr, Colins a donné à sa pensée des tournures dogmatiques, un peu rebutantes, qui l'ont desservie; il l'a trop théorisée, trop déshumanisée (en apparence). Son rayonnement en a été très sensiblement affecté. Dans un monde qui est incessamment livré aux conflits entre forces opposées, il ne s'est pas soucié, lui le "militaire", le "sabreur" comme l'appelaient certains marxistes de l'époque, de faire de sa pensée un instrument de combat social. Ainsi les héritiers de Colins ont été, comme lui-même, privés "de l'épée" indispensable pour s'imposer. Mais je crois qu'ils ont toujours, à leur disposition, la force d'une logique sans failles, d'une raison raisonnante et d'une pensée admirablement structurée. Il me semble donc que l'échec flagrant des autres systèmes, fortifie maintenant le devenir du socialisme rationnel et que le moment est venu de le proposer avec force, en utilisant tous les instruments de diffusion disponibles, en l'adaptant aux conditions économiques et politiques de notre temps. Radio-France Culture par exemple - qui se veut souvent didactique et propose des sujets de réflexion variés et inattendus s'adressant à un assez large public - me paraîtrait un moyen de choix pour semer les graines et faire jaillir l'étincelle dans les esprits, car il en est d'avides plus qu'on ne le suppose...

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La confrontation des divers éléments constituant le "socialisme rationnel" avec l'état actuel des doctrines et des sciences montre tout le chemin parcouru au cours du dernier siècle; le "système colinsien", cohérent et construit, semble bien "tenir le coup". Les conceptions philosophiques de Colins qui sont fondées sur une société de droit sont toujours valables. Individuellement et socialement, il reste difficile d'accepter que la vie soit un simple jeu, sans bien ni mal, dès lors qu'on parle au nom de la raison et de la conscience. La science moderne ne cesse d'apporter de nouveaux moyens de connaissance et de transformation du monde. Elle est devenue une pièce maîtresse dans l'univers malgré les dangers que provoquent certaines de ses applications.

Cependant de grandes interrogations demeurent. Ainsi, l'ordre est-il imposé de l'extérieur (le milieu) dont il faudrait accepter de subir toutes les contraintes; ou bien sont-ce les gènes qui déterminent les comportements humains. Le cerveau, de même que la cellule, n'est-il qu'une machine organisée, merveilleusement complexe ? et les idées procèdent-elles des faits, ou est-ce le contraire ? Qu'est-ce que la volonté? Où situer et comment définir la conscience? Qu'entend-on par liberté?

Ces interrogations ne peuvent être évacuées alors que, dans notre civilisation, la technologie tend à prendre la place de l'humanisme. Les inquiétudes qu'elles véhiculent déterminent, d'ailleurs beaucoup de réactions contre le matérialisme et conduisent certains esprits vers les philosophies occultes qui se prêtent bien à nourrir les rêves...

Ces interrogations pourraient trouver réponse dans la philosophie de Colins qui allie dans l'homme “l'ordre physique et l'ordre moral”.

En considérant les travaux de notre modeste colloque, ne croyez-vous pas, chers amis, que, d'un coup d'ailes en retour vers les années 1905, on pourrait retrouver l'image inversée des militants - comme nous peu nombreux - qui, en Suisse, à Paris ou à Vienne, s'acharnaient, en face d'un monde hostile et absolument étranger, à définir les moyens de la prise violente du pouvoir révolutionnaire... Douze ans plus tard... Vous connaissez la suite... Du fond de mes convictions j'appelle, pour tous les colinsiens convaincus, une prise de conscience obstinée, mais libérale et pacifique, qui conduise à de larges développements et au succès, les conceptions d'un socialisme rationnel dont le monde a tant besoin aujourd'hui... Et je pense aussi, en cet instant, à tous nos amis qui sont morts dans un tel espoir...