colinsdeham.ch: Introduction au Socialisme Rationnel de Colins: Chapitre V [b] : Transition au socialisme.
Introduction au Socialisme Rationnel de Colins



Chapitre V [b] : Transition au socialisme pp 479-524

Démontrer scientifiquement l'éternité des âmes, la réalité de la raison, l'inéluctabilité de la sanction religieuse et fonder sur ces notions métaphysiques, promues au rang de science des sciences, une souveraineté absolue et universelle, identifiée à la raison elle-même, ainsi qu'une économie sociale mariant la libre entreprise à une collectivisation poussée : c'est la déjà un programme d'une ampleur telle que peu de chercheurs de la vérité, aussi intrépides fussent-ils, ont cru pouvoir en proposer à l'humanité. Colins, toutefois, ne pouvait s'en contenter. Sa science sociale postulant la communauté d'idées sur le droit entre tous les hommes, donc une autorité mondiale, ne débouche-t-elle pas finalement sur une utopie totalement désincarnée ? Abstraction faite des critiques de détails, la société nouvelle, pour pouvoir exister, ne présuppose-t-elle pas chez les hommes plus de raison qu'ils n'en ont effectivement ? En bref, le socialisme rationnel est-il applicable ? Et comment Colins en a-t-il préconisé l'application ? Voilà les question auxquelles il nous faut maintenant répondre.

Rappelons tout d'abord combien dramatique est la situation dans laquelle se débat le monde d'après Colins. Placée entre un ordre disparu à jamais et un ordre inconnu, déchirée par le scepticisme et le fanatisme inhérents aux opinions, notre malheureuse humanité vit depuis l'avènement de l'incompressibilité de l'examen une révolution permanente dont elle finira par périr à moins qu'elle n'accepte la vérité morale rendue incontestablement rationnelle. Or, nos soi-disant sciences morales nient l'existence d'une telle vérité et la possibilité d'une telle connaissance. Par conséquent, l'humanité se trouve dans la situation d'un malade se croyant condamné malgré les dénégations de ses médecins qui prétendent lui administrer différents remèdes miracles, car il ne peut pas ne pas appliquer à son cas les conclusions de la science de son temps. Que les médecins en question, les " socialistes d'opinions " comme les appelle Colins, (176) cessent de se disputer au chevet du malade, la guérison n'aura pas pour autant avancé d'un pouce, car elle ne réside pas de l'union de quelques-uns autour d'une croyance, mais dans la soumission de tous à la raison, c'est-à-dire dans la communion universelle due à la connaissance de la vérité morale rationnelle. " Tous les socialistes s'époumonent à crier UNION ! - écrit Colins (177) - L'union en dehors de la vérité incontestablement démontrée, comme constatant l'identité possible entre l'intérêt de tous et l'intérêt de chacun ; et, cela quand la foi n'est plus possible ! il faut être fou pour y penser, archi-fou, plus fou à soi seul, que tous, les fous de Bedlam et de Charenton réunis. Notez, néanmoins, que tous je les estime, les aime et les respecte. Tous ont en vue le bien de l'humanité. C’est tout ce qu'il est permis d'exiger d'eux. Car, si les bonnes intentions sont obligatoires ; la science ne l'est pas : surtout en époque d'ignorance... " Comme Marx le dira plus tard des anarchistes, Colins méprise les doctrines socialistes de son temps, mais il respecte les hommes. Toutefois, ces hommes, sera-t-il possible de les convaincre par la raison ? Et la vérité rendue rationnellement incontestable pourra-t-elle triompher d'elle-même, par son propre mérite, au moyen surtout de la liberté de la presse ? Certes, Colins ne désespère pas de convaincre certains socialistes mais, contrairement à la plupart des réformateurs d'alors il fait preuve d'un pessimisme extrême quant à la possibilité pour le socialisme rationnel de s'imposer par la seule propagande : " Ceux qui sont encore esclaves des opinions, des préjugés, ne sont point libres d'accepter la vérité : même, présentée d'une manière rationnellement incontestable. Et, la liberté de la presse protège essentiellement les opinions ; les préjugés : aussi longtemps, que les opinions les préjugés ne sont point socialement, anéantis : par la domination, sociale, de la vérité sur l'éducation et l'instruction de tous et de chacun. Car, c'est seulement alors : que, la liberté de la presse protège la vérité. Vouloir guérir par le seul raisonnement, et au moyen de la liberté de la presse, une société composée d'hommes encore incapables de distinguer le bon raisonnement du mauvais : parce que chacun d'eux a autant de critériums de bon raisonnement que de passions différentes ; c'est vouloir guérir un Charenton avec seulement des homélies. " (178) Contrairement à l'Icarie de Cabet, la société nouvelle de Colins postule une totale liberté de la presse. (179) Mais notre philosophe ne voit pas en celle-ci un moyen susceptible d'instaurer le socialisme. Tant que durera la souveraineté de la force, le journalisme sera toujours asservi aux opinions dominantes et celles-ci, qu'elles soient despotiquement unifiées ou anarchiquement multiples, ne sauraient mettre en cause socialement les dogmes du matérialisme prétendu scientifique qui précisément les justifient toutes. Or, tant que les opinions n'auront pas été bannies des sciences dites morales, elles en seront les arbitres et, parées des prestiges de la raison, elles permettront à de faux savants d'édifier des sciences illusoires qui perpétueront le règne de la force grâce à de nouveaux sophismes. Pour, Colins, la considération dont jouit au XIXe siècle l'économie politique est un signe avant-coureur du joug moral croissant que les faux savants feront peser sur l'humanité. Mais qu'est-ce qu'un faux savant ? " Le faux savant - répond Colins (180) - préfère l'erreur qui vient de lui, à la vérité qui lui vient d'un autre. " Au demeurant, il ne faut pas tant condamner les erreurs que les sociétés qui les suscitent empiriquement pour justifier le droit illusoire du moment ou en fonder un autre sur un autre rapport de forces, ce qui constitue toujours une démarche vicieuse.

Quoi d'étonnant dans ces conditions à ce que la science sociale réelle soit destinée à n'intéresser que des exceptions ? Comment pourrait-il en être autrement aussi longtemps qu'elle apparaît comme totalement incompatible avec les données positives des sciences naturelles et morales de l'époque ? Avec l'universalisation du matérialisme et des erreurs qui en procèdent, la démonstration de l'immatérialité et de l'éternité des âmes est condamnée à rester sans prise sur l'immense majorité des moutons de Panurge qui constituent les sociétés ignorantes : la foi en la science illusoire du moment leur tenant lieu de raison, " presque tous se dispenseront d'examiner la démonstration ; parce que : presque tous la considéreront : comme utopique; comme impossible, tandis que presque tous, en considérant la solution comme impossible, auront cependant une solution à eux, à laquelle ils seront d'autant plus attachés : qu'elle sera plus irrationnelle. " (181) Et puis, il faut bien le dire, le socialisme rationnel dérangerait trop : sa métaphysique ne contredit-elle pas tout ce qui a été cru depuis l'origine de l'humanité en fait d'incapacité pour la raison de découvrir la vérité religieuse ; son économie sociale n'exige-t-elle pas une collectivisation trop accentuée, une éducation et une instruction trop égalitaires ? Aussi bien la vieille société restera-t-elle sourde : " les uns seront occupés à établir, ou à maintenir, un despotisme qu'ils appelleront ORDRE ; les autres à établir ou à maintenir, une anarchie qu'ils appelleront LIBERTÉ ; les gouvernants penseront à comprimer, par la force, les tendances révolutionnaires; les gouvernés penseront à faire triompher, les révolutions, aussi par la force ; personne n'imaginant qu'il soit possible : de soumettre la force à la raison " (182). Mais, dans ces oscillations accélérées du despotisme à l'anarchie et de l'anarchie au despotisme qui doivent s'étendre au monde entier, comment s'insérera le socialisme rationnel ? Nous avons déjà signalé que Colins rejette le recours à la révolution en raison des violences inévitables qu'elle comporte. D'ailleurs, on ne fait pas une révolution sans en appeler aux passions populaires et comme, même en cas de succès, on est dans l'incapacité de les satisfaire puisqu'elles sont par définition insatiables, toute révolution est immanquablement un jeu de dupes pour le peuple dans son ensemble. Nous savons aussi que notre philosophe a la plus profonde méfiance pour les partis politiques et les marchandages parlementaires qui consacrent le règne de la force : La vérité et la justice ne se marchandent pas : on s'y rallie ou on les trahit. Dès lors, il ne lui reste pratiquement qu'une solution, le recours à un homme extraordinaire qui fait penser au législateur de Rousseau et plus encore au prince rédempteur de Machiavel, lequel organiserait la transition au socialisme rationnel dans un premier pays destiné à être " le berceau de la liberté du monde. " (183)

La pensée de Colins sur ce point est tout à la fois extrêmement dure et singulièrement nuancée. Dans la perspective historique tragique qui est la sienne, Colins entrevoit l'apparition dans le monde d'innombrables dictatures qui constitueront autant de réactions empiriques contre l'anarchie inhérente au capitalisme, à la démocratie, et d'une façon plus générale, au règne des opinions. Bien entendu, il n'éprouve pas plus de sympathie pour ces retours à la force brutale que pour les régimes constitutionnels bourgeois fondés eux-mêmes sur la souveraineté de la force : ce sont pour lui deux aspects complémentaires d'une même réalité sociale. Aussi bien, Colins ne préconise-t-il à aucun moment la prise du pouvoir politique par ses disciples. Ceux-ci se voient assigner une tâche essentiellement intellectuelle : transmettre et diffuser les principes du socialisme rationnel, afin qu'ils puissent un jour être appliqués par un " autocrate " qui aura compris que le seul ordre durable est celui qui une fois établi par la force ne peut être contesté par la raison. S'il n'y a pas de doctrine colinsienne de la révolution, il n'y a donc pas davantage de théorie colinsienne du coup d’État, mais seulement une justification de toute dictature qui s'assignerait comme but la transition au socialisme rationnel. Selon Colins, toutefois, un tel but distinguerait radicalement l'autocrate qui en poursuivrait la réalisation de tous les dictateurs possibles : il lui imposerait, en effet, de ne pas s'appuyer exclusivement sur la force mais encore sur la raison dans toute la mesure où cela est possible tant que la majorité demeure prisonnière des préjugés inculqués par le matérialisme ; il lui imposerait en outre de réorganiser la société dans le sens de l'introduction progressive des principes d'économie sociale que nous avons étudiés ; il lui imposerait surtout de prodiguer aux jeunes générations une éducation et une instruction rationnelles à l'écart de l'atmosphère délétère de la vieille société. Si le recours à la dictature constitue un préalable nécessaire à l'avènement du socialisme rationnel, c'est que tant que dure l'ignorance sociale, le peuple est comparable à un aveugle et qu’ " il est plus facile à un aveugle d'être conduit à l'ordre par la force et dans la nuit, que d'y arriver en plein jour, livré à lui-même " (184) En somme, la fin que constitue le socialisme rationnel justifie pleinement le moyen dictatorial et c'est même la seule fin qui le justifie. Mais, il n'en résulte pas qu'elle justifie tous les moyens dictatoriaux, bien au contraire : " Je répéterai mille fois s'il était possible, écrit Colins, que le sol, actuellement possédé par des individus, doit entrer à la propriété collective sans nuire à ces même individus ; et, même en faisant leur propre bien-être, par la sécurité que cette entrée doit donner : non seulement à leurs propriétés, mais encore à leur existence, continuellement menacée par les révolutions. " (185)

L'autocratie rationnelle - pour reprendre l'expression de notre philosophe - n'est donc pas une dictature du type habituel, mais au contraire un régime intermédiaire entre la souveraineté de la force et celle de la raison puisque pour la première fois dans l'histoire c'est cette dernière qui guidera la force. Aussi bien, Colins n'a-t-il jamais éprouvé envers Napoléon III les faiblesses que celui-ci inspira à l'anarchiste Proudhon et ses disciples se sont-ils obstinément opposés à tous les régimes qu'ils ont connus, attendant vainement qu'apparaisse l'autocrate selon la raison, dont ils devaient être les seuls soutiens et les premiers collaborateurs. (186) Alors que Karl Marx fait dépendre l'avènement du socialisme de la contradiction croissante entre les modes de production capitaliste et les rapports sociaux bourgeois, Colins s'en remet à la contradiction croissante entre le besoin universel d'un ordre fondé sur la justice et l'impossibilité de l'assurer en présence de la dévalorisation de la raison due au matérialisme. Aussi bien, tandis que Marx place ses espoirs dans les pays européens - l'Angleterre, la France, l'Allemagne, puis surtout la Russie - Colins, lui, pense tout autant à des États extra-européens : " Je n'ai nullement indiqué : ni le temps ; ni le lieu ; où, cette autocratie s'établirait, primitivement. J'ai dit : qu'elle s'introniserait : là, où la nécessité s'en ferait le plus sentir, après que la science réelle aurait été découverte ; là, où une population serait assez forte, et l'autocrate assez sage, pour se faire soutenir par cette population, même contre toutes les autres nationalités au besoin. J'ai dit : que personne, actuellement, ne pouvait préciser là où s'établirait la première de ces autocraties ; et, qu'en s'énonçant par ordre alphabétique, cette autocratie pourrait surgir : soit en Angleterre ; soit, au Brésil ; soit, en Chine ; soit, aux États-Unis soit, en France ; soit, en Russie ; soit, au sein d'une contrée dont, l'agglomération ou population n'aurait pas même encore de nom. " (187) Il semble d'ailleurs que Colins inclinait à penser que sa doctrine prendrait corps loin des rivages de l'Europe où, selon lui, le capitalisme était en passe d'asseoir solidement sa domination grâce à l'exploitation éhontée du reste du monde. Et se référant ici au Christianisme qui, lors de l'effondrement de l'Empire romain sut rallier les hordes germaniques, il dresse un parallèle saisissant avec le socialisme : " Ainsi, les Chrétiens s'unirent aux barbares : et, ils agirent fort sagement. Le socialisme, un jour, par l'opiniâtreté du bourgeoisisme, pourra se trouver obligé : d'imiter les Chrétiens. " (188) Quoiqu'il en soit, l'essentiel est qu'un autocrate acquis au socialisme rationnel ait accédé au pouvoir dans un État suffisamment important pour résister aux pressions de l'extérieur et qu'il s'y maintienne, non point en éclairant la génération adulte, ce qui serait impossible, mais en dirigeant l'opinion publique sans qu'elle s'en doute, " comme une sotte qu'elle est. " (189)



Pour notre philosophe en effet, non seulement notre société livrée à sa propre spontanéité est inamendable, mais encore ses membres, même mis en présence de la vérité rendue incontestable à la raison, ne peuvent manquer de rester dans leur immense majorité marqués par les tares morales du despotisme. Il convient donc moins de les réformer que de les diriger en fonction de leur intérêt bien compris et de celui des jeunes générations. Cela ne sera possible à l'autocrate qu'en " muselant " temporairement le journalisme et en asseyant temporairement son autorité sur la force armée, c'est-à-dire en mettant au service du socialisme les instruments de pouvoir traditionnellement utilisés par le despotisme conservateur ou réactionnaire. Ce recours aux centurions peut surprendre de la part d'un socialiste, mais il est conforme à la logique d'un système qui vise non seulement à réorganiser la société sur les plans de la raison, mais encore à instaurer la souveraineté de la raison, c'est-à-dire à régénérer l'homme et la société par la connaissance de l'ordre moral, ce à quoi nulle révolution ne saurait aspirer tant que prévaut le matérialisme qui est, d'après Colins, le dernier état possible de la " prétendue science " en présence de l'ignorance sociale de la réalité du droit. Il est non moins conforme à notre personnage : Militaire de carrière parvenu au socialisme par une réflexion philosophique sur la force armée, Colins devait être tenté de confier à celle-ci un rôle historique conforme à la grandeur du métier des armes qui se verrait ainsi chargé de clôturer lui-même pacifiquement le règne de la force dont il fut le premier instrument. Au demeurant le socialisme ne saurait faire fi des vertus guerrières si même il doit condamner toute tendance belliciste comme absolument immorale. C'est ce qui explique les nombreuses attaches militaires qu'a longtemps gardées l’École du socialisme rationnel et la justification ci-après qu'en a donné Agathon De Potter : " On croit généralement qu'il y a incompatibilité entre la profession des armes et les spéculations philosophiques ; c'est à tort. On est beaucoup plus porté à réfléchir le lendemain d'une bataille où l'on a joué sa vie, que derrière un comptoir en débitant de la chandelle et de la mélasse, ou qu'en tripotant à la bourse. Puis, le cas où l'on se trouve de devoir à tout instant se dévouer à son pays, risquer son existence, fait que l'égoïsme a infiniment moins envahi l'armée que la population civile. " (190) À la vérité, c'est parce qu'ils constituent par profession la classe sociale la plus sensible aux méfaits du désordre que les militaires de carrière sont plus que d'autres prédisposés à adhérer à l'ordre moral réel du socialisme, si même ils sont encore souvent séduits par l'ordre moral illusoire des religions révélées. Tel est du moins le sentiment d'Agathon De Potter et de plusieurs colinsiens. Quant à notre philosophe, s'il parle parfois avec fierté de ses états de services et souvent avec estime de certains militaires, loin de miser jamais sur une hypothétique " conscience de classe " des centurions, il paraît soucieux surtout de neutraliser ce qu'il appelle génériquement " la sottise armée. " (191) Pendant la période de transition, l'autocrate socialiste - qui en aucun cas ne saurait être un prophète désarmé - devra se l'attacher en la sur-soldant autant que faire se peut et en empêchant la presse périodique de l'exciter. " Mais, si l'établissement social de la vérité, comme dominatrice des passions, est évidemment incompatible avec la liberté de la presse ; il n'est pas moins évident : qu'une fois cette domination socialement établie, la liberté de la presse redevient nécessaire à la conservation de cette domination anéantissant toute possibilité de despotisme et d'anarchie " (192).



Le problème dès lors se pose de savoir combien de temps durera la transition au socialisme. Ainsi formulé, le problème n'est pas susceptible de recevoir une réponse unique car le socialisme ne l'aura définitivement emporté que lorsqu'il se sera étendu pacifiquement au monde entier. En revanche, il est possible de prévoir approximativement le temps que durera l'autocratie dont nous venons de parler : jusqu'à ce que les nouvelles générations ayant bénéficie de l'éducation et de l'instruction rationnelles aient supplanté les anciennes, ce qui doit prendre environ un quart de siècle. Encore convient-il d'observer que ce n'est qu'après dix-neuf ans qu'interviendra le premier versement dans la société des majeurs d'individus ayant bénéficié d'une formation rationnelle vraiment complète (193). Une fois l'ignorance socialement anéantie, le dictateur rationnel remet ses pouvoirs à la société nouvelle dont il devient le premier sujet (194). Ces délais peuvent paraître longs, mais compte tenu de l'immensité de l'œuvre à accomplir - il s'agit d'opérer une révolution spirituelle, sociale et économique sans précédent - Colins les considère au contraire comme extraordinairement brefs à l'échelle de l'histoire. Notre philosophe estime donc que le socialisme rationnel peut être et sera même nécessairement pratiqué tout d'abord dans un seul pays. Quant à son extension ultérieure au reste du monde, elle sera, dit-il, fulgurante car pour les ignorants, l'expérience est toujours autrement probante que la démonstration, surtout en matière sociale. Mais il se refuse à en prédire les formes. (195) Tout au plus affirme-t-il avec force que cette extension doit être pacifique et que nul ne saurait entreprendre au nom du socialisme la libération des peuples qui n'en voudraient pas. " L'autocratie abjure toute conquête par les armes, dans tous les cas possibles. " (196) Une fois le socialisme rationnel instauré dans un pays et assurant à tous ses habitants la liberté dans la justice, comment en présence de la multiplication des communications caractérisant le monde moderne les autres États pourraient-ils éviter de s'y rallier les uns après les autres ? Tel est en bref l'essentiel de l'enseignement théorique de Colins sur le passage au socialisme rationnel.



Mais Colins ne s'est pas contenté de donner des directives générales; il en a aussi imaginé la mise en œuvre pratique dans la France de son temps, celle-ci étant choisie à titre d'exemple seulement : " nous prendrons, pour ne rien laisser dans le vague, écrit-il, (197) la France de notre époque, comme pouvant prendre l'initiative de l'application, tout en répétant : que, cette initiative peut se prendre partout : où, se trouveront les conditions nécessaires. " Et il décrit avec minutie ce que pourrait être le programme d'un autocrate rationnel dans ces circonstances de temps et de lieu particulières. Il nous paraît intéressant d'en décrire les grandes lignes car, malgré son caractère contingent, ce programme apporte d'utiles précisions à la conception dictatoriale de la transition au socialisme que nous avons esquissée ci-dessus. Nous le ferons en exposant successivement les relations de l'autocratie rationnelle avec l'opinion publique, son rôle économique et social, ses devoirs en fait d'éducation et d'instruction, enfin son attitude internationale.

" Un fait est certain - écrivait Michel Chevallier en 1848 (198) - la constitution sociale tout entière est en question chez nous ; et, par nous, elle l'est dans le monde ". Cette mise en question des fondements de la société est essentiellement le fait de ce que nous appelons l'intelligentsia et que Colins nomme les sommités intellectuelles. Certes, celles-ci ne sont pas les vraies responsables de l'anarchie qui, en présence de l'universalisation de l'examen, provient de l'antagonisme existant entre la nécessité de baser l'ordre sur des rapports de force et l'impossibilité croissante de conserver un ordre ainsi fondé. Il n'en demeure pas moins que cet antagonisme a pour effet de rendre " toutes les sommités sociales, par l'intelligence et la richesse, les ennemies nécessaires : de tout gouvernement possible. " (199) Or, comme ces sommités sont nécessairement à la tête de tous les partis et comme ce sont elles qui font l'opinion publique, l'autocrate rationnel, c'est-à-dire le dictateur socialiste, ne manquera pas de les trouver sur son chemin. Que faire pour surmonter cet obstacle ? C'est, remarquons-le, la réponse à cette question qui départage les régimes de pouvoir personnel, tels celui de Napoléon Ier, des régimes totalitaires, qu'ils soient du type de Savonarole ou de Robespierre, et à notre époque, de Mussolini ou de Staline. Bien que portant très fortement la marque de son époque et de son auteur, la solution proposée par Colins est significative en ce qu'elle exclut absolument les persécutions pour délits d'opinions, les enthousiasmes de commande et les unanimités de façade par lesquels les totalitarismes modernes dégradent la nature humaine. En effet, s'il préconise l'interdiction temporaire du droit d'association - sauf pour la constitution des associations de travailleurs à objectif économique - il entend bien non seulement respecter mais encore garantir les droits et libertés individuels. (200) Certes, il recommande la suppression temporaire de toute élection, mais non point celle de la liberté d'opinions et de croyances non plus que leur expression dans la presse. Celle-ci, il est vrai, se voit imposer d'importantes restrictions vraisemblablement par l'instauration d'une censure a priori mais seulement en ce qui concerne l'actualité politique intérieure et internationale.

Ne se faisant nulle illusion sur la possibilité pour le socialisme rationnel de s'imposer par la seule raison, il ne croit pas non plus en la possibilité pour son autocrate de l'imposer par la seule force. Celui-ci ne pouvant supprimer les opinions doit s'efforcer de les neutraliser en conviant l'intelligentsia à prendre part à une discussion publique entièrement libre sur la constitution sociale de l'avenir, c'est-à-dire sur les remèdes à apporter aux maux sociaux, abstraction faite des problèmes intérieurs et internationaux d'actualité immédiate. Le but poursuivi est double : d'une part soumettre à l'épreuve de l'examen tous les systèmes qui ont été proposés, afin de vérifier s'il en est qui lui résistent victorieusement ; d'autre part et surtout, faire ressortir publiquement que l'opposition quasi-unanime des intellectuels est purement négative, vu qu'il n'y en a pratiquement pas deux qui soient d'accord sur un même système de gouvernement. Ce débat général aurait lieu dans la presse qui y trouverait un exutoire : n'ayant plus le loisir de critiquer le gouvernement en place, elle poursuivrait son jeu de massacre dans le seul domaine idéologique où sa liberté demeurerait entière. Il porterait notamment sur les systèmes fouriériste, saint-simoniste et communiste, dont il apparaîtra inévitablement qu'ils " sont dépourvus de base scientifique ; base, hors de laquelle il est impossible d'avoir une communauté d'idées, communauté qui seule, cependant, peut réaliser une constitution sociale "... (201) Le socialisme rationnel serait soumis à ce même examen lequel aboutira, comme pour les autres systèmes, à une multiplicité de points de vue inconciliables car relevant pour la plupart de l'opinion. Lorsque ce débat public à l'échelon national aura mis en éveil l'esprit des " sommités sociales ", non seulement en France, mais dans tous les pays étrangers, le gouvernement de l'autocrate devrait intervenir, non point pour imposer ni même exposer son point de vue, mais seulement dans un but de clarté et afin de mettre en pleine lumière la multiplicité des positions en présence. Il parviendra à ce but " en ordonnant à l'Institut de France, véritable représentant des sommités sociales, de lui faire rapport sur la constitution sociale, présentée par Colins dans ses ouvrages ; ou, sur tout autre constitution sociale : que l'autocrate considérerait comme supérieure, scientifiquement, à celle de Colins ; et vers l'acceptation de laquelle, l'autocrate voudrait diriger l'opinion. " (202) Mais compte tenu de l'irresponsabilité inhérente aux assemblées délibérantes en époque d'ignorance sociale, cette consultation devrait être assortie de plusieurs précautions visant à la rendre aussi sincère et aussi probante que possible. La première de ces précautions serait d'ordonner que l'examen en question fût fait, non point par l'Institut en corps, ni même par les Académies qui le constituent, mais par chaque membre de l'Institut sous sa propre responsabilité. Il pourrait être pris prétexte, pour ce faire, de la nécessité de laisser à chacun toute initiative. Elle se justifie en fait par la raison que nous avons rapportée : si l'Institut ou les Académies étaient appelés à se prononcer en corps, il n'en sortirait qu'un rapport vague qui ne compromettrait personne et les représentants de l'intelligentsia pourraient garder la façade d'une opposition unie bien que leur unité fût purement négative. (203) La seconde précaution serait " non seulement de laisser à chaque membre, la liberté de donner son avis sur quelque point qu'il lui plaira de la constitution sociale ; mais encore de lui indiquer : tels et tels passages de la constitution présentée, sur lesquels tous seront tenus de s'expliquer et de donner un avis motivé, sans se borner à rester dans le domaine : soit, de l'affirmation ; soit, de la négation. " (204) Elle se justifie toujours par la même raison. La troisième précaution serait " de diviser, l'examen et la critique obligée, en un certain nombre de parties ; et, d'exiger que chaque membre, sous peine de se considérer comme démissionnaire, aura un mois : pour faire l'examen et la critique de chaque partie ; ainsi que pour remettre le tout au gouvernement, qui fera insérer au Moniteur ces différents examens critiques. " (205) Sinon, l'examen en question durerait autant que la rédaction du dictionnaire de l'Académie. La quatrième précaution serait de laisser à la presse toute latitude de reproduire ces documents, de les examiner, de les critiquer et de les juger, " mais en dehors, et très expressément, de tout rapport : aux différentes nationalités ; ainsi qu'à la politique. " (206) En effet, toute limitation imposée à la liberté intellectuelle ne peut manquer de nuire à l'acceptation sociale de la vérité ; c'est pourquoi les restrictions à la liberté de la presse ne sauraient porter que sur les questions d'actualité immédiate et non point sur les problèmes généraux de philosophie sociale. Enfin, la cinquième et dernière précaution serait : " de permettre à l'auteur de la constitution sociale examinée, s'il existe encore ; ou, s'il est mort, à quelqu'un capable de le représenter : d'examiner et de critiquer les rapports des membres de l'Institut ; ainsi que les critiques qui pourraient en être faites par les journaux ; et, de faire insérer au Moniteur, les observations qu'il pourra faire à cet égard. " (207) Colins n'entend pas par là se faire accorder un privilège, puisque les représentants de toutes les opinions seront autorisés à s'exprimer avec les seules restrictions que nous avons signalées, mais permettre l'expression des socialistes rationnels, quelque isolés et démunis qu'ils soient dans une société qui reste celle des opinions. D'ailleurs, il recommande expressément à l'autocrate de ne pas prendre part dans le débat (208). Mais, anticipant sur les résultats de ce dernier, il énumère et discute longuement les 96 principaux obstacles à l'intronisation de la vérité, constitués par autant de croyances que les socialistes rationnels devront réfuter et que l'autocrate devra surmonter pour établir la société nouvelle. (209)



Bien entendu, cette proposition de discussion publique traduit dans une large mesure les préoccupations d'un réformateur social qui engagea la polémique avec la plupart des publicistes français de son temps sans jamais réussir à obtenir d'aucun d'eux un examen sérieux de sa doctrine. Elle n'en manifeste pas moins une volonté très nette, non point de bâillonner l'opinion, mais au contraire d'en provoquer la rapide maturation par un dialogue généralisé. Toutefois, de cette maturation Colins n'attend pas une conversion des membres de l'Institut ni de personne au socialisme rationnel, mais une prise de conscience populaire des vrais problèmes sociaux et du néant des solutions avancées par l'intelligentsia, ainsi qu'une neutralisation mutuelle des oppositions et un ralliement au pouvoir de l'opinion publique, dû non point à la connaissance de l'ordre moral, mais à la peur du chaos. Car cette dernière constitue la seule motivation favorable au maintien de l'ordre dans la dernière phase de l'ignorance sociale avec incompressibilité de l'examen, donc encore pendant la transition au socialisme. " Ce n'est point par la science que l'autocrate doit régner, pendant cette durée ; - écrit Colins (210) - mais bien : PAR LA TERREUR DE L'AVENIR ".

Revenons plus en détail sur ces différentes idées. Colins, répétons-le, ne croit pas à la conversion de la société adulte à sa doctrine car, dit-il, " il est aussi impossible de guérir, soit par le raisonnement, soit par la force, des cerveaux déjà développés au sein de la gangrène des préjugés ; qu'il serait impossible d'amener à garder des moutons un lévrier déjà instruit à courir le lièvre. Un seul peut-être par million, ferait exception à la règle. " (211) Autrement dit, la raison est radicalement sans prise sur les masses élevées au sein de l'ignorance sociale. Si donc l'autocratie rationnelle entreprenait de lutter ouvertement contre leurs préjugés et leurs passions, elle en viendrait inévitablement à leur en imposer d'autres et à brimer l'opinion publique, par conséquent à recourir à des moyens incompatibles avec ses fins. Pendant l'époque de transition, " la liberté des opinions, la liberté des croyances, doit être proclamée : comme étant de nécessité sociale ", écrit Colins. (212) Aussi bien, l'autocratie rationnelle cessera-t-elle de salarier les ministres des religions révélées, sauf à indemniser ceux d'entre eux qui étaient en fonction lors de son apparition, et laissera-t-elle aux fidèles le soin de rémunérer à leur convenance ceux qui, postérieurement à cette date entreraient dans les ordres. (213) Par ces précisions, notre philosophe montre bien qu'il répudie tout délit d'opinion et toute persécution religieuse. D'ailleurs, ce qui importe à l'autocrate, ce n'est pas tant de supprimer les préjugés et les passions que d'en neutraliser les manifestations anarchiques parmi les générations adultes pendant la période nécessaire à la formation d'une jeunesse qui en sera perpétuellement exempte et à la transformation progressive de la société. Pour ce faire, Colins propose d'opérer un transfert d'intérêt du public du domaine des événements à celui de leur signification, de celui de la politique immédiate à celui de l'avenir politique, ce qui l'amène à préconiser concurremment d'abolir temporairement la liberté de la presse en matière d'informations mais de lui laisser au contraire libre cours en matière idéologique. L'autocrate y parviendra, dit-il, en organisant cette confrontation générale de tous les systèmes, dont nous avons parlé, en vue de définir la " constitution sociale de l'avenir ". Toutefois, on s'en doute, l'essentiel ne réside pas dans les conclusions que les intellectuels tireront de cette confrontation, mais dans la possibilité qu'y trouvera le gouvernement socialiste de " neutraliser les tendances du public à s'occuper des questions gouvernementales et politiques. En effet : dès ce moment, le public considérera ces questions comme secondaires : ce qu'elles sont en réalité "... (214) Certes, cette auto-neutralisation de l'opinion publique ne saurait durer éternellement, mais Colins estime qu'elle devrait laisser à l'autocrate les mains libres pendant le petit nombre d'années qui lui sont nécessaires pour poser les bases de la société nouvelle, d'une façon ordonnée, c’est-à-dire sans violences d'aucune sorte.

Le lecteur contemporain ne peut manquer d'être frappé par le curieux mélange de naïveté et de machiavélisme dont Colins fait preuve dans sa proposition de débat public national. Néanmoins, on se tromperait en n'y voyant que cela. Notre philosophe poursuit encore un autre objectif non moins important, celui de généraliser l'anarchie intellectuelle qui mine les classes dirigeantes et de provoquer une prise de conscience populaire de l'ignorance sociale, qui viendra couronner l'œuvre de destruction commencée avec l'avènement du libre examen. Celui-ci, qui en sera le principe moteur, ne laissera pas pierre sur pierre de l'ancienne société en fait d'opinions, de croyances ou de systèmes ; mais Colins est persuadé qu'il sera sans prise sur le socialisme rationnel qui apparaîtra peu à peu pour ce qu'il est, à savoir l'ultime chance de notre humanité. Bien sûr, ce ne sera pas là encore une connaissance, mais seulement une espérance. Toutefois, à elle seule, cette espérance, tant qu'elle reste possible, est susceptible d'enrayer la course aux révolutions, contre-révolutions et guerres internationales qui menacent notre monde d'anéantissement. (215) En l'éveillant dans le cœur d'une génération guettée par le nihilisme, l'autocrate se condamne à la réaliser rapidement et pacifiquement, sous peine de la trahir.

En matière économique et sociale, l'œuvre que Colins assigne à l'autocrate rationnel est entièrement subordonnée à la fin du socialisme qui est le règne du travail. Or, celui-ci postule principalement la collectivisation du sol ainsi que de la majeure partie des capitaux et la suppression des féodalités financières. Par conséquent, l'autocrate rationnel devra réaliser ces deux objectifs fondamentaux et leurs corollaires pendant la durée de transition soit vingt-cinq ans environ, et ce, sans nuire à la production qui bien entendu conditionne toujours le bien-être de la société tout entière. Comment Colins lui recommande-t-il de s'y prendre dans la France de son temps ? Voilà ce qu'il nous faut maintenant examiner. " Le sol peut entrer a la propriété collective, avec toutes les conditions de justice que je viens d'énoncer, en moins d'un quart de siècle ", affirme Colins (216). Les conditions en question ont trait à la rémunération de chacun en fonction de son travail. Mais les moyens auxquels notre philosophe propose de recourir pour atteindre ce but ne laissent pas de surprendre puisqu'ils consistent seulement, semble-t-il, dans l'application de sa doctrine de l'hérédité, assortie d'une déclaration que le sol, une fois entré à la propriété collective, est inaliénable. Comment imaginer en effet que, en vingt-cinq ans, tout le sol français pourrait être collectivisé sans expropriation par le seul jeu de la dévolution à l’État des successions ab intestat sans héritiers directs et de l'imposition, même sévère, des successions testamentaires ? Il y a là une lacune tellement énorme qu'elle ne peut pas ne pas avoir été voulue par Colins. Peut-être estimait-il que du seul fait que l'autocrate rationnel annoncerait son intention de collectiviser en vingt-cinq ans tout le sol national, celui-ci perdrait aussitôt une part telle de sa valeur que l’État pourrait le racheter sans difficultés majeures. Peut-être aussi escomptait-il des possédants une nuit du 4 août de la propriété, au nom de l'espérance dont nous venons de parler. Plusieurs passages de son œuvre nous laissent penser que, en n'insistant point sur les moyens d'assurer cette collectivisation, Colins espérait ne point effaroucher les classes favorisées dont l'opposition aux socialismes utopiques et matérialistes pourrait faire place à un ralliement à son socialisme rationnel et spiritualiste. Mais, faute de textes, on en est réduit ici aux conjectures. Toujours est-il que Colins prévoit l'entrée en vigueur progressive de son système d'exploitation du sol par baux attribués aux plus offrants et derniers enchérisseurs individuels ou collectifs pendant même la période de transition. (217) Nous n'insisterons pas sur ce système puisque nous l'avons exposé en détail dans la section précédente. Plus intéressantes nous paraissent être les modalités auxquelles Colins recommande de soumettre la proscription des associations de capitaux. Celle-ci doit être prononcée dès le commencement de l'époque de transition. Mais elle ne peut s'appliquer dans un premier temps qu'à la formation de nouvelles sociétés car si les sociétés existantes devaient être liquidées immédiatement, " il en doit être dictatorial. Les moyens prévus par Colins à cet effet ressortissent toutefois plus à la persuasion par le raisonnement qu'à la contrainte par la force (221) Le problème dès lors se pose de savoir quel sursis pourra être accordé aux sociétés existantes. Il ne doit pas excéder, répond Colins, la durée nécessaire à la formation rationnelle complète d'une première volée de citoyens. Autrement dit, la liquidation de toutes les associations de capitaux existantes devra intervenir dans un délai de dix-neuf ans à partir de la déclaration de principe les proscrivant. " Pendant ce premier laps de transition - écrit Colins (218) - des associations de travailleurs pourront être formées. Très peu réussiront, si ce n'est dans des circonstances exceptionnelles, surtout dans le commencement. Les associations de capitaux, tant qu'elles existent, étouffent nécessairement les associations de travailleurs. Sur la fin de ce laps, néanmoins, les prolétaires se trouvent débarrassés des soins de la famille ; et les salaires s'élevant à mesure que le sol et les capitaux entrent à la propriété collective, les associations de travailleurs seront de moins en moins opprimées. Mais le bien-être social peut seulement commencer son existence: lorsque la société des mineurs, éduqués et instruits selon la science réelle, aura commencé à verser la science au sein de l'ignorance. Tous les ans, alors, les ignorants diminuent, au sein de la société des majeurs, et les savants y augmentent proportionnellement. Lorsque les associations de capitaux auront été liquidées, les capitalistes, individuellement, voudront lutter encore avec les associations de travailleurs. Mais, l'élévation progressive du salaire, et l'abaissement également progressif de l'intérêt du capital, auront bientôt ruiné ceux qui se seront obstinés à s'appuyer sur le capital, lorsque celui-ci se trouve dominé par le travail. Une fois cette domination accomplie, les prolétaires et les bourgeois ont cessé d'exister ; il n'y a plus que des frères: tous, également libres. " Bien sûr, il appartiendra au gouvernement de l'autocrate de favoriser cette relève des sociétés capitalistes par les associations de travailleurs au moyen d'une réglementation appropriée dans le détail de laquelle Colins, toutefois, se garde d'entrer (219). Notre philosophe préfère s'en tenir aux exigences de la loi rationnelle qui devront être progressivement appliquées pendant la période de transition: l’État devra anéantir l'institution de la dette publique, prohiber radicalement toute rente perpétuelle et n'autoriser que les prêts viagers ou à temps, organiser des bazars afin de concurrencer le commerce intérieur privé, prendre en charge moyennant expropriation les services de la monnaie, de la banque, des télégraphes, des postes, des canaux, des messageries, des roulages, etc. qui seront mis à la disposition du public sur la base du prix coûtant. Telles sont, en résumé, les réformes économiques et sociales qui devront intervenir pendant la période de transition au socialisme, mais dont on a vu qu'elles sont largement dépendantes de la révolution préconisée par Colins en fait d'éducation et d'instruction de la jeunesse.

Notre philosophe dresse un plan d'éducation et d'instruction pour la transition au socialisme dont la méticulosité tranche avec les généralités dont il ne se départit pas lorsqu'il traite des problèmes économiques relatifs à cette même période. Cette différence de ton, comme aussi la place considérable qu'il accorde au plan en question témoigne, croyons-nous, de l'importance primordiale que revêt pour lui la formation rationnelle des nouvelles générations. " La société des mineurs est le germe de la société nouvelle, écrit-il. Dès que ce germe est procréé par l'autocrate, au sein de la vieille société, tous les soins de l'autocrate sont presque exclusivement consacrés : à la conservation et au développement de ce germe, qui doit rester près d'un quart de siècle à l'état embryonnaire. " (220) Mais, nous l'avons déjà relevé, Colins estime que pendant la période de transition, la jeunesse doit être séparée de la manière la plus absolue de la société des adultes afin que son éducation et son instruction rationnelles ne soient pas contaminées par les turpitudes inhérentes à l'ignorance sociale. Autrement dit, l’État doit soustraire les enfants à leurs parents dès l’âge de deux ans pour ne les rendre à la société des adultes qu'a l’âge de vingt-et-un ans accomplis. De toute évidence notre philosophe ne pouvait se faire d'illusions sur l'accueil que la France de son temps - puisque c'est toujours d’elle qu'il s'agit - eût fait à un tel programme. Ne contredit-il pas quelques-uns des sentiments les plus naturels et les plus puissants de l'homme ? Et ce faisant, ne risque-t-il pas de soulever des passions telles qu'aucun régime politique ne saurait y faire face ? Colins voit bien ces obstacles, mais ils n'entament en rien, selon lui, la nécessité absolue qu'il y a de dessaisir la famille de sa mainmise sur les enfants afin de leur assurer à tous l'égalité des chances au départ et de les former à l'écart de la vieille société pour que puisse s'instaurer la souveraineté de la raison. Dès lors, il convient de surmonter ces obstacles et c'est, semble-t-il, pour cela surtout que le gouvernement de la période de transition au socialisme doit être dictatorial. Les moyens prévus par Colins à cet effet ressortissent toutefois plus à la persuasion par le raisonnement qu'à la contrainte par la force (221). Que notre philosophe pèche ici par excès d'optimisme, voilà qui nous paraît probable. Mais peut-être moins qu'il ne le semble à première vue. En effet, si la classe bourgeoise française ne pouvait manquer de rejeter avec horreur un programme tendant à retirer les enfants de la garde de leurs parents, peut-être aurait-on pu l'y résigner en lui montrant l'exemple de l'aristocratie britannique qui volontairement confiait ses enfants à des pensionnats dont ils ne sortaient guère jusqu'à leur majorité. Quant aux classes paysannes et ouvrières françaises du milieu du XIXe siècle, elles vivaient alors dans une misère telle que la vie de famille y était souvent réduite à un esclavage commun dont les parents eussent parfois sans doute volontiers affranchi leurs enfants. Tel est du moins le sentiment de Colins qui, dans cet espoir, entreprend de dépeindre avec un grand luxe de détails les établissements scolaires de son autocratie rationnelle.

Il semble a priori que les conceptions socio-éducatives de saint Ignace de Loyala, Fourier et Napoléon 1er n'aient aucun rapport entre elles. Et cependant, celles de Colins en sont comme la synthèse. Notre philosophe propose en effet la création, dans chaque département, d'un établissement pour les mineurs d'âge qui fait penser à un énorme couvent, à un immense phalanstère ou même à une ville de garnison, car il pourrait compter jusqu'à deux cent mille individus, et comporterait suffisamment de " sol, mines, forêts, bâtiments, outils, machines, mobiliers, animaux, champs cultivés, prairies, canaux, chemin de fer particuliers, viviers spéciaux, ports de mer spéciaux, etc. " pour que sa population puisse " se suffire à elle-même : pour ce qui concerne le matériel. " (222) Le but à atteindre est d'initier les jeunes à tous les aspects de la vie économique et sociale en leur remettant autant que faire se peut la gestion de leur établissement. Mais, comme Colins n'envisage pas, semble-t-il, de les y admettre après l'âge de deux ans, il est amené à prévoir pour le lancement de chacun de ces établissements un personnel nombreux qui assurera le fonctionnement des divers services en attendant que les mineurs les prennent progressivement en charge plus ou moins complètement. Afin d'éviter la contamination de la jeunesse nouvelle, le personnel en question sera " parfaitement cloîtré dans les limites favorables à son hygiène, et n'aura de communication avec l'intérieur de l'établissement que par un tour semblable a ceux des anciens couvents. " (223) Toutefois cette claustration sera levée lorsque le personnel extérieur aura été entièrement remplacé par un personnel ayant bénéficie d'une formation rationnelle. Chacun de ces établissements devra s'efforcer de se suffire progressivement à lui-même intellectuellement aussi en recourant aux élèves des classes supérieures pour servir de maîtres à ceux des classes inférieures. Toutefois, pour commencer, tous les maîtres seront bien sûr recrutés à l'extérieur et les professeurs des classes supérieures devront l'être pendant longtemps encore, mais ils " n'auront avec la société des mineurs : que, des communications officielles, publiques, et uniquement relatives : à ce qu'ils seront chargés de professer. " (224) Jusqu'à l’âge de six ans, les enfants des deux sexes seront élevés ensemble et exclusivement par des femmes. Par la suite, l'éducation et l'instruction des garçons sera confiée à des hommes, celles des filles à des femmes. Mais, dira-t-on, les enfants privés de contacts personnels avec leurs parents comme avec leurs maîtres et de toute relation avec les services de leur établissement comme avec l'extérieur ne risquent-ils pas d'être sevrés d'affection et d'en pâtir cruellement ? Pour parer à ce danger, Colins propose que des personnes âgées, veuves de leur état, et choisies en fonction de leurs mérites particuliers, fassent office de " père, et mères intellectuels ", avec comme mission " de se faire aimer des élèves ; de leur donner des conseils, quand ceux-ci les demanderont ; et de leur servir de protecteurs, autant que cela est raisonnable vis-à-vis de l'autorité " laquelle réside alors en dernier ressort dans le chef de l'établissement. (225) Mais, ne sera-ce pas la exposer les jeunes à la contagion de l'ignorance sociale ? Non, semble-t-il, car " les pères et mères intellectuels, une fois nommés par la société des majeurs, et entrés dans la société des mineurs, y resteront absolument séparés, matériellement, de la société des majeurs. Ces nominations, après celles de directeurs d'établissements, seront les plus honorables que la société des majeurs puisse accorder. " (226) Les mineurs se verront refuser, en tout cas pendant la période de transition au socialisme, tout contact avec la société des adultes. Par conséquent ils ne seront pas autorisés à sortir de leur établissement, sauf pour en rejoindre un autre, après l'âge de quinze ans, au cas ou leur orientation professionnelle l'exigerait car, en matière d'enseignement technique, une certaine spécialisation est inévitable. En bref, la solution colinsienne en matière scolaire est celle de grandes communautés quasiment autarciques. Toutefois sa justification ne tient pas seulement à la crainte de contamination dont nous avons fait état. Elle réside tout autant dans la volonté qu'aura l'autocrate socialiste de former non point de purs intellectuels, mais des hommes complets dont les premières volées seront capables à leur majorité de remodeler la société tout entière conformément aux exigences de la raison.

Avant de passer en revue les différentes phases d'éducation et d'instruction distinguées par Colins, il nous paraît utile de donner encore quelques indications sur l'ensemble de son système d'enseignement dont la validité paraît d'ailleurs devoir s'étendre, pour l'essentiel, bien au delà de la période de transition. Tout gouvernement se réclamant du socialisme se doit de ne rien négliger pour rendre les établissements d'enseignement aussi efficaces, aussi confortables et aussi attrayants que possible. C'est que, à la vérité, l'inculcation de la science - au sens générique du terme - à tous les jeunes indistinctement constitue le premier devoir du socialisme car elle est la condition sine qua non de l'avènement et de la permanence de l'ordre moral, caractérisé par la domination de l'homme sur la matière, du travail sur le capital, de l'intelligence sur l'organisme, de la raison sur les passions. Colins insiste par-dessus tout sur cette nécessaire égalité au départ, " sauf de rares exceptions, relatives aux différences de sexe, et quant à l'éducation seulement ; exceptions qui n'en sont point en réalité : dès qu'elles dérivent également - de l'instruction. " (227) Les femmes " doivent donc être initiées à toutes les connaissances aussi bien que les hommes ". (228) Mais cette égalité de départ entre tous les mineurs n'exclut nullement une différenciation ultérieure en fonction des aptitudes non plus qu’une spécialisation professionnelle de chacun sur laquelle nous reviendrons. Les méthodes d'enseignement préconisées par Colins méritent de retenir l'attention. Tout d'abord notre philosophe propose la répartition des élèves en classes correspondant non point à leur âge mais à leurs capacités. Les classes seront divisées en sections qui constitueront autant de groupes restreints d'élèves confiés à la direction d'un maître assisté de plusieurs moniteurs. Ainsi les jeunes seront étroitement encadrés dans un système hiérarchique qui culminera dans le chef de l'établissement. Toutefois cet encadrement doit viser non point à contraindre et châtier mais à intéresser les élèves et à leur insuffler l'amour du travail en observant un système d'alternance dans les occupations qui, bien que postulé par la raison, n'est pas sans évoquer celui que Fourier justifiait par la passion papillonne ! Ici nous ne pouvons mieux faire que de citer Colins lui-même :

" De même, que sous l'ordre rationnel il ne peut y avoir de châtiment ; de même, sous l'ordre rationnel, il ne peut y avoir de récréation.

Le mot récréation, employé comme signifiant absence de travail, implique - que le travail est une peine ; qu'il ne peut être un plaisir. C'est le contraire qui est la vérité. Considéré comme absence de travail, le repos quand il n'est point le sommeil nécessaire à la santé est toujours : de l'ennui ; de l'inquiétude ; c'est-à-dire : le contraire du repos ; le contraire du plaisir. Ce repos est une peine. Le désir de ce repos est une maladie : la paresse. Et la paresse est inhérente à l'organisme.

Pendant la veille, le repos absolu ou l'absence de travail : c'est la mort de la pensée ; c'est la mort morale.

Pendant la veille, le repos relatif : c'est le changement de travail.

Tout jeu, soumis à une règle, est un travail. Tout jeu, sans règle, est une anarchie, un enfer.

Toute conversation, soumise aux règles du raisonnement, est un travail.

Toute conversation, non soumise aux règles du raisonnement, et telle que serait une conversation de maniaques, est une anarchie, un enfer.

Et l'essence de l'enfer : est l'exclusion de tout plaisir.

L'exercice des muscles succédant à l'exercice du cerveau seulement ; l'exercice du cerveau, seulement, succédant à l'exercice des muscles dirigés au moyen du cerveau; ou, l'un de ces exercices succédant à un autre de même genre ; voilà, le repos relatif - qui est toujours un travail.

Tout travail spécial des élèves, sur un point quelconque d'éducation ou d'instruction, jeu compris et conversation libre comprise, n'aura jamais qu'une heure de durée par jour ; et toujours beaucoup moins : pour la première période de deux à six ans. C'est surtout pour les enfants que le péripatétisme ou la promenade est utile "... (229)

Ce système doit permettre le libre épanouissement de la mémoire, des goûts et des talents en fonction de la seule émulation générale qui préfigure, en quelque sorte, la libre concurrence. Quant aux élèves qui s'y montreraient rebelles, ils ne seront jamais punis - car encore une fois sous la souveraineté de la raison le châtiment relève de la seule justice éternelle - mais soignés, soit dans une infirmerie pour les maladies physiques, soit dans une infirmerie pour les maladies morales, dont tous les établissements d'enseignement seront pourvus. L'éducation et l'instruction seront dispensées non seulement par des cours ex cathedra que Colins appelle leçons d'enseignement simultané, mais encore et surtout par des discussions entre les élèves, qu'il appelle leçons d'enseignement mutuel : " Une leçon d'enseignement mutuel, ou même deux s'il est nécessaire, succédera toujours : à une leçon d'enseignement simultané ". (230) En revanche, les leçons particulières données à un seul élève seront proscrites comme constituant un privilège. Pour finir, signalons que chacun des établissements pour mineurs d'âge comprendra une école normale ou seront admis les meilleurs élèves, en vue de former les futurs maîtres.

Aussi importantes soient-elles, les prescriptions que nous venons d'exposer sont secondaires par rapport à celles régissant la formation morale de la jeunesse. Répudiant tout à la fois les préjugés inhérents à l'éducation anthropomorphiste et l'amoralité propre à l'instruction matérialiste, le socialisme rationnel postule une éducation morale scientifique, c'est-à-dire fondée sur la science religieuse et confirmée par elle sitôt que le permet l'éveil des facultés intellectuelles. Cette science, on le sait, révèle le dualisme fondamental de l'homme, l'existence et la nature de l'ordre moral, ainsi que l'échelle des valeurs qui en découle. Aussi bien commande-t-elle intégralement la formation morale nouvelle : " La passion - écrit Colins (231) - rapporte tout à la vie temporelle ; égoïsme passionnel ; égoïsme opposé au dévouement. La raison rapporte tout à la vie éternelle : égoïsme rationnel ; égoïsme constituant le dévouement. La solution sociale, de cet antagonisme, est : la domination de l'intelligence sur l'organisme. " La mémoire matérielle ou instinctive enregistre nécessairement dès le plus jeune âge des comportements qui ne peuvent être compris et assumés en connaissance de cause qu'avec le développement de la mémoire intellectuelle. Mais ces deux sortes de mémoires ayant un même organe, le cerveau, il est de la plus haute importance qu'elles ne soient pas formées en sens contraires. Or, c'est inévitablement ce qui se passe en période d'ignorance sociale avec incompressibilité de l'examen. Alors, l'instruction s'efforce de justifier ou de condamner les comportements soi-disant naturels issus de la première éducation, mais elle ne peut le faire que par des sophismes qui constituent autant de préjugés, puisque le fondement de la raison n'est pas encore démontré absolu, socialement parlant. Dès l'avènement du socialisme, en revanche, " l'instruction et l'éducation se trouveront être : les développements raisonnés du cerveau " (232) de sorte qu'elles seront également inattaquables au regard du libre examen, c'est-à-dire de la raison.

Colins distingue soigneusement la première éducation morale, qui n'intéresse que la mémoire instinctive, de la seconde qui s'adresse à la mémoire intellectuelle. La première relève moins de l'explication verbale que de l'habitude contractée par des exemples enregistrés dès la plus tendre enfance. Elle " doit se faire, pour ainsi dire par la seule pression de l'atmosphère morale ; atmosphère devant être inhérente à la société des mineurs. " (233) La seconde éducation morale fait explicitement appel à l'intelligence et vise à inspirer une appréciation correcte des rapports entre les actions et leurs conséquences rationnelles, en prenant appui pour commencer sur l'expérience concrète de ces dernières : " Les maladies physiques ou morales seront toujours vis-à-vis des élèves, et très spécialement dans le jeune âge, mises en rapport avec l'éternelle justice ; comme étant des expiations de fautes commises dans des vies antérieures ; comme étant le résultat de l'éternelle harmonie : entre la liberté des actions ; et, la fatalité des événements. C'est la continuelle pensée, de cette éternelle harmonie qui constitue l'atmosphère morale qui doit vivifier la société des mineurs ; et, par suite la société des majeurs, lorsque, par excès de population, la société des mineurs s'épand dans la société des majeurs. Cette atmosphère morale se compose donc : de fatalité et de liberté. Et, s'il était permis de comparer, entre elles, deux choses de nature aussi différente que l'éternité et le temps ; nous dirions : que la fatalité est à l'atmosphère morale ce que l'oxygène est à l'atmosphère physique ; et, que la liberté est à l'atmosphère morale, ce que l'azote, privant de vie, est à l'atmosphère physique. La fatalité seule causerait la mort morale. La liberté seule, la causerait également. De part et d'autre, l'éternelle harmonie, entre les éléments, est seule : source de vie. " (234) Comme on le voit, cette seconde éducation est indissociable de l'instruction métaphysique de la jeunesse, laquelle toutefois postule une réflexion individuelle sur la condition humaine et son apparente absurdité. C'est pourquoi, à l'instar de certaines règles monastiques, Colins va jusqu'à affirmer : " Penser à la mort, est presque la seule pensée : absolument utile. " (235) N'est-elle pas, en effet, plus propre qu'aucune autre à situer la condition humaine dans son cadre réel, qui est celui de l'éternelle raison ? Aussi bien, l'instruction métaphysique, parachevant et justifiant l'éducation morale, constituera-t-elle le trait caractéristique de la formation socialiste de la jeunesse. Elle lui donnera accès à la science réelle qui, en révélant à tous la règle des actions et sa sanction religieuse, fondera les relations humaines sur le dévouement réciproque identifié à l'égoïsme bien compris (236) et justifiera la pitié des générations à venir pour le fumier de l'ignorance sociale dans lequel notre humanité croupit encore. (237)



Il nous reste à passer rapidement en revue les grandes étapes d'éducation et d'instruction sociales distinguées par Colins. Ces étapes sont au nombre de quatre ; mais elles sont précédées de deux périodes de " formation domestique " dont les imperfections ne pourront guère être qu'atténuées pendant la phase de transition au socialisme. Notre philosophe vise ici d'une part la vie intra-utérine et d'autre part l'existence des bébés de leur naissance à l'âge de deux ans, qui sera celui de leur prise en charge par la société. Pendant la première de ces périodes, dit-il, " les modifications du cerveau de la mère influent : sur le cerveau du fœtus. Ces modifications cérébrales, constituant l'instinct, sont d'autant plus difficiles à détruire, par l'éducation, qu'elles sont réellement innées : non, dans le sens des prétendus métaphysiciens ; mais dans le sens des physiologistes. " (238) Quant à la seconde, elle est encore plus importante en raison de l'extrême malléabilité des jeunes cerveaux s'éveillant à la conscience. Seuls des parents ayant bénéficié d'une formation rationnelle complète pourront faire face convenablement à toutes leurs responsabilités en ce qui concerne ces deux périodes. Aussi bien, pendant la phase de transition, les enfants ne manqueront pas d'en sortir avec divers handicaps que la société devra tout faire pour résorber dès que possible.

Le première étape de formation sociale des enfants s'étendra en principe de l'âge de deux ans à l'âge de six ans, cette dernière limite pouvant être modifiée en fonction des aptitudes individuelles. Il s'agira d'une phase d'éducation essentiellement dogmatique au cours de laquelle les élèves devront contracter de bonnes habitudes, surtout en ce qui concerne le langage et les relations sociales, ces deux domaines étant d'ailleurs intimement liés. Nous avons déjà indiqué que l'un des principaux soucis des éducateurs de l'avenir sera d'apprendre aux enfants à n'utiliser que des expressions parfaitement déterminées. Pour ce faire, ils devront leur enseigner à parler plusieurs langues, car c'est le meilleur moyen de se rendre compte que toutes sont mauvaises. Colins a prévu à cet effet un système original d'alternance linguistique . " Dès leur entrée dans un établissement, les élèves commenceront à parler les trois langues les plus généralement en usage au sein de ce qu'on appelle la civilisation (239). Par ordre alphabétique, ces langues sont l'anglais, l'espagnol, le français. Ces langues seront parlées un jour, l'une exclusivement; le lendemain, une autre; le surlendemain la dernière ; pour recommencer ensuite. Si la langue du pays n'est aucune des trois ci-dessus indiquées ; un quatrième jour sera ajouté pour cette langue. " (240) Le but poursuivi par ce plurilinguisme sera de permettre aux enfants d'effectuer la nécessaire dissociation entre la forme et le fond de la pensée, afin de pouvoir imposer à l'une et à l'autre les règles du raisonnement. " Comme preuve de l'accomplissement de cette condition, l'enfant devra toujours pouvoir traduire sa pensée par d'autres mots : dans cette langue; et, aussi dans une autre langue. " (241) En bref, c'est en s'exerçant à varier l'expression de leur pensée que les élèves apprendront l'invariabilité des lois de la logique. Et les maîtres devront susciter ce travail avec une patience infinie, sans jamais ennuyer leurs élèves et même en les amusant, ce qui exigera d'eux un dévouement tel que seules les femmes en sont capables, affirme Colins. (242) En matière de relations sociales, il conviendra d'inculquer aux enfants les principes suivants :

1° La bonne foi, la sincérité, la loyauté.

2° Le respect de la supériorité d'âge.

3° Le respect de l'infériorité d'âge.

4° L'amour de la propreté.

5° L'amour de l'ordre : tant au physique qu'au moral.

6° La bienveillance.

7° La bienséance.

8° La pudeur.

9° L'amour du travail.

10° Le respect de la propriété.

11° L'amour de la liberté des actions, pour les faits à accomplir ; le respect de la fatalité pour les événements intervenus.

12° La conscience religieuse.

13° L'amour du dévouement.

ALIGN="JUSTIFY">14° La pitié, et non le mépris, pour l'époque d'ignorance. (243)

Nous ne développerons pas ces principes dont on constate qu'ils procèdent tous de la métaphysique colinsienne. Nous n'insisterons pas davantage sur les disciplines classiques telles que la lecture, l’écriture, l'orthographe, la grammaire, l’arithmétique, le dessin, la musique et la gymnastique, auxquelles les élèves seront initiés entre deux et six ans (244). Il nous suffit d'avoir exposé les idées directrices qui précédent pour que nos lecteurs aient compris que, en ce qui concerne la première période de formation de la jeunesse, Colins accorde à l'éducation du raisonnement et à l'inculcation de principes moraux une importance beaucoup plus considérable qu'à l'acquisition de connaissances particulières.

L'une des caractéristiques de la vérité, on l'a vu, c'est la simplicité. Inversement, l'ésotérisme est la marque du mysticisme, donc de l'erreur : " Toute philosophie, toute métaphysique, toute religion, toute organisation sociale, qui n'est point mise à la portée d'un enfant de dix ans bien élevé; ne peut être : que, du galimatias, plus ou moins bien fardé d'éloquence. " (245) De fait, Colins estime non seulement que la science sociale réelle peut, dans son principe au moins, être comprise par des enfants de dix ans, mais encore qu'elle doit l’être par eux tous, dès l'époque de transition au socialisme. Tel sera d'ailleurs l'objet essentiel de la deuxième période de formation de la jeunesse, qui intéresse les enfants de six à dix ans accomplis, sauf les dérogations que nous avons déjà signalées. Mais, comment procéder pour donner aux mineurs en question une telle instruction ? La solution préconisée par Colins est ici encore d'une extrême simplicité, en théorie du moins : Au fur et à mesure que les maîtres initieront leurs élèves aux éléments des sciences mathématiques, physiques et naturelles, ils leur en montreront les implications d'ordre philosophique. Toutefois, s'agissant encore d'une science élémentaire, ses implications ne peuvent être que matérialistes. Aussi bien, les maîtres devront-ils " commencer par exposer aux élèves : que, vis-à-vis de l'ignorance vaniteuse, la série des phénomènes, la série des êtres apparaît évidemment continue; que tous les phénomènes paraissent appartenir à une seule et même nature : depuis l'homme, inclusivement, jusqu'aux forces... " (246) L'étude de la géologie, de l'anatomie et de la physiologie étayera cette conclusion provisoire. En zoologie, des expériences seront faites pour mettre en lumière les fonctions sensitives et motrices des nerfs de façon à rendre évident :

" Que les animaux ont de l'intelligence, du raisonnement, par conséquent de la sensibilité ;

Que cette intelligence, ce raisonnement, par conséquent la réalité de leur sensibilité, se trouve dans le cerveau, pour la série zoologique ;

Que telle partie du cerveau correspond à telle partie du raisonnement ;

Que l'homme, quant au raisonnement, ne diffère en rien de l'animal, si ce n'est par le volume du cerveau; et que les différences en quantités de sensibilité et d'intelligence sont exclusivement relatives à ce volume... " (247)

Bref, il s'agit de familiariser les élevés avec la vision matérialiste du monde et de leur montrer " comment l'ignorance vaniteuse, conduit nécessairement, à accepter l'absurde : comme vérité. " (248) Ainsi conduits à la crise intellectuelle qui a miné l'humanité à partir de l'avènement de l'incompressibilité de l'examen, les mineurs en sortiront à tout jamais immunisés contre le nihilisme matérialiste. Pour les en sortir, les maîtres commenceront par dévoiler le caractère pseudo-scientifique du matérialisme. Ils feront remarquer " que cette hypothèse, de la matérialité de la sensibilité de l'homme, repose... sur la réalité présumée de la valeur du raisonnement; et que cette hypothèse, ayant pour conséquence l'automatisme de l'homme, ou la négation de la réalité du raisonnement; l'hypothèse de la matérialité de l'homme se trouve, comme démonstration, réfutée par elle-même. C'est une solution de la question par la question. C'est un cercle vicieux. " (249) Nulle science ne mérite ce nom si elle aboutit à l'acceptation de l'absurde ou à la négation de la raison, qui est l'instrument obligé de toute connaissance. Tel est le point de départ de la recherche philosophique à laquelle il faudra convier les mineurs. Une fois ce point acquis, il importera de leur faire envisager l'hypothèse du caractère illusoire de la sensibilité animale et de l'immatérialité de la sensibilité humaine comme étant seule à même de fonder la liberté et la raison. Mais comment démontrer la vérité de cette hypothèse ? Évidemment en recourant à l'étude des phénomènes, puisqu'ils constituent les seules données de la raison présupposée réelle. Désormais, tout le problème consistera à rechercher : " quel est le seul phénomène duquel puisse résulter l'incontestable certitude : que, la sensibilité, qu'elle soit matérielle ou immatérielle, existe en réalité; et n'est pas seulement apparente ? Ce phénomène unique est incontestablement le verbe. " (250) La réflexion sur la sensibilité ayant débouché sur l'étude du verbe, de ses caractéristiques et des conditions de son apparition, les élèves seront conduits rapidement à la démonstration de l'immatérialité et de l'éternité des âmes qui constitue le fondement métaphysique inébranlable de la société nouvelle. Chacun d'eux saura à tout jamais que les phénomènes complexes, c'est-à-dire ceux résultant de l'union de l'âme et du corps, sont inassimilables aux phénomènes simples et que l'ordre moral transcende nécessairement l'ordre physique. Alors, l'instruction aura pour l'essentiel justifié l'éducation antérieure dont le bien-fondé apparaîtra à tous les mineurs comme rationnellement incontestable. " À l'âge de dix ans accomplis, chaque élève, non pathologiquement affecté, sera aussi convaincu de la réalité de la science religieuse; qu'il est convaincu de sa propre existence. " (251) Et tous seront préparés moralement à se faire les instruments de la souveraineté de la raison.

Outre l'enseignement scientifique élémentaire que nous avons signalé et l'instruction métaphysique dont nous avons rapporté le processus, la seconde période de formation de la jeunesse comportera également une initiation à la vie économique et professionnelle, donc aux machines de toutes sortes qui sont appelées à se multiplier en accroissant constamment la productivité générale : " Partout et toujours, autant que possible, les métiers seront exercés au moyen de machines. Faire avec le moins de machines possible; faire avec ses doigts, avec ses dents, constitue la sauvagerie. Monopoliser les machines, constitue le despotisme. Placer les machines à l'usage de tous, caractérise le règne de la vérité... " (252) D'autre part les enfants seront familiarisés avec l'utilisation de la monnaie dont l'unité sera fixée pour commencer à " la valeur moyenne de six heures de travail employé à la production de marchandises domestiques " (253) soit, à " une journée en travail moyen ". (254) Mais, quelles que soient les différences d'aptitude des mineurs dans ces diverses spécialités, ils seront admis dans les classes de la troisième période d'éducation et d'instruction dès qu'ils auront compris les fondements métaphysiques de la science sociale.

Pendant leur troisième période de formation, les jeunes de dix à quinze ans au moins poursuivront l'étude de la science sociale, des sciences naturelles et de leurs applications pratiques auxquelles ils auront été précédemment initiés. En ce qui concerne la science sociale, l'accent sera place sur l'interprétation rationnelle de l'histoire. En ce qui concerne les autres connaissances, le but à atteindre est une " omniscience " aussi large que possible. (255) Quant aux activités pratiques, on veillera à leur conserver un caractère polytechnique marqué, excluant toute spécialisation prématurée. N'oublions pas que ces activités revêtiront dans les communautés quasi-autarciques que constitueront les établissements pour mineurs une importance économique certaine. (256) Elles donneront aux jeunes le sens des responsabilités que, à la différence de toute autre, la formation socialiste ne saurait négliger sous peine de renoncer à son but qui est la liberté de chacun et de tous identifiée à la domination du travail sur le capital, de l'homme sur la matière, de la raison sur les passions. Enfin, au cours de la quatrième et dernière période, la liberté d'initiative des adolescents sera développée par leur spécialisation en fonction de leurs aptitudes particulières et cela, tant sur le plan scientifique que sur le plan pratique. C'est dire que cette période sera, dans une large mesure, celle de la formation professionnelle proprement dite, encore qu'elle doive comporter l'enseignement à tous d'un important programme commun. En ce qui concerne les disciplines étudiées au cours de ces deux dernières périodes, nous renvoyons le lecteur à ce que nous avons écrit dans notre précédente section sur l'instruction dans la société nouvelle. Nous en avons dit assez, croyons-nous, sur la formation de la jeunesse pendant la phase de transition au socialisme pour donner une idée correcte de la pensée de Colins à cet égard.

Il nous reste maintenant à définir la politique internationale du premier État socialiste. Pour ce faire, il convient de rappeler tout d'abord que l'anéantissement des nationalités par leur union sous la souveraineté de la raison constitue, d'après Colins, une nécessité sociale absolue, au sens le plus fort du terme, puisqu'il en va de la survie de l'humanité sur notre planète. Mais, comment l'autocratie rationnelle ou la société socialiste qui lui succédera favorisera-t-elle cette indispensable union ? Voilà ce qu'il nous faut à présent examiner en distinguant soigneusement les plans économique et social, d'une part, intellectuel, d'autre part, politique et militaire enfin.

En matière économique et sociale, la politique préconisée par Colins est celle de l'isolement, pour la durée de la période de transition et même au delà, jusqu'à l'extension du socialisme au monde entier. Il avance pour cela des raisons d'ordre économique surtout : " La nationalité, où le travail est affranchi, s'isolera de toute nationalité où le travail est esclave, où le salaire est au plus bas... ou le paupérisme existe enfin. Car, s'il y a communication possible entre les deux nationalités, le pays où le travail est libre se trouvera immédiatement ruiné, et sera forcé de rétablir le paupérisme et l'impôt sur la consommation. Le libre échange ne peut exister sans causer l'anarchie et le despotisme : que, par l'anéantissement des nationalités; anéantissement qui se fait de soi-même : dès que le besoin de communauté de droit se fait sentir; et que l'ignorance, sur la réalité du droit se trouve elle-même anéantie. " (257) Toutefois, isolement ne veut pas dire autarcie. Il n'est ni possible ni souhaitable d'empêcher l’État socialiste de commercer avec l'extérieur. Mais c'est cet État lui-même, à l'exclusion des individus et des associations, qui doit prendre en main ces relations commerciales, sous peine de permettre aux pays capitalistes de saper les fondements économiques de la société nouvelle (258).

Sur le plan des relations intellectuelles, l'autocrate socialiste devra, semble-t-il, imposer à la diffusion de la presse étrangère les mêmes restrictions que celles qu'il instaurera dans la presse nationale. En revanche, il permettra aux étrangers de prendre part à la discussion publique de la constitution sociale de l'avenir au même titre qu'aux nationaux. D'ailleurs, Colins fonde de grands espoirs sur les répercussions de cette discussion hors de l’État socialiste. Elle vulgarisera les fondements scientifiques du socialisme rationnel dans le monde entier, préparant ainsi la voie à la libération successive de tous les pays soumis au règne de la force. Mais curieusement, notre philosophe, qui dans la plus grande partie de son œuvre récuse la révolution violente, semble avoir perdu sur le tard sa confiance en une extension purement pacifique du socialisme (259). Une fois ce dernier instauré dans un pays, c'est par la force que les autres nations se libéreront du règne de la force, pour se placer volontairement sous la souveraineté de la raison en se fondant dans la société nouvelle. Aussi bien l'expression " premier État socialiste " que nous avons utilisée pour désigner le premier pays parvenu au socialisme traduit-elle mal la pensée de Colins sur ce point. Il n'y aura pas, à proprement parler de premier État socialiste car il est inconcevable qu'il y en ait jamais un second vu que le socialisme les unifiera nécessairement en basant sur la seule raison la communauté d'idées sur le droit entre tous leurs ressortissants : " Faites attention du reste - s'écrie Colins (260) - qu'il ne s'agit point d'anéantir les nationalités au profit, ni même en l'honneur de l'une d'elles. Il s'agit de les unir toutes : dans le sein de l'humanité dont elles sont sorties ; et, de les unir sous le règne de la raison, hors duquel il n'y a qu'esclavage sous le règne des passions, source des patries différentes. La patrie de l'esclave est circonscrite par le fouet de son maître; la patrie de l'homme libre, c'est le globe. Et, socialement parlant, il n'y a d'homme libre : que lorsque l'humanité est elle-même devenue libre, par son affranchissement du joug de l'ignorance. " Si donc l'existence des nationalités est une preuve irréfragable de l'ignorance sociale, l'avènement de la science sociale se caractérisera au contraire par leur résorption intégrale au sein de la société nouvelle, une comme la raison réelle dont elle procédera. Et ce sont les relations intellectuelles entre les nations qui constitueront l'élément moteur de ce processus.

Ces remarques nous amènent au problème de la politique étrangère proprement dite de l'autocratie socialiste et de la société nouvelle avant son extension mondiale. Rien ne définit mieux la position préconisée ici par Colins que les expressions de neutralité armée et de non-intervention systématique, issues du jargon diplomatique moderne. Consacrant une rupture radicale avec les pouvoirs nationaux traditionnels, la souveraineté de la raison, quelle qu'en soit l'assise sociale originaire, ne peut se manifester internationalement que par une attitude aussi dénationalisée que possible. Abjurant toute conquête par les armes, toute revendication territoriale, toute alliance, toute tentative d'hégémonie ou de subversion, l’État socialiste s'assignera comme but unique la construction du socialisme à l'intérieur de ses frontières (261). Certes, il ne saurait renoncer à son extension mondiale à peine de se renier. Mais cette extension ne saurait résulter que de l'adhésion volontaire des nations étrangères au socialisme rationnel. Or, rien ne compromettrait autant cette libre adhésion que l'intervention de l’État socialiste dans les affaires intérieures des nations en question. Par conséquent, c'est par la seule vertu de ses principes dont ses réalisations porteront témoignage que le socialisme pourra conquérir une à une les nations du monde pour les unir enfin toutes dans la cité humanitaire. Toutefois, en attendant, l’État socialiste devra coexister avec des pays soumis au règne de la force, dans un contexte international ou prévaut nécessairement la loi de la jungle. S'il était faible et désarmé, nul doute que son indépendance et son régime politique ne fussent en danger. C'est pourquoi l’État socialiste doit se tenir prêt à repousser par la force toute attaque ou toute provocation extérieure. À cet effet, il entretiendra une armée de métier qui constituera le noyau de son système de défense, auquel toute sa population masculine sera appelée à participer. Ici, Colins se sépare des socialistes de son temps qui condamnaient tous les armées permanentes, si même ils ne se contentaient pas de proclamations pacifistes. Notre philosophe, qui fut aussi un militaire, sait bien que les bonnes intentions ne suffisent pas à éloigner le spectre de la guerre. Si celle-ci venait à lui être imposée, l'autocratie socialiste, en cas de victoire, " brisera chez la nationalité vaincue, toute organisation de pouvoir et de propriété; laissant au vote universel de cette nationalité, le soin de réorganiser son pouvoir et sa propriété comme elle l'entendra. Elle déclarera cette nationalité neutre ; et considérera comme ennemie toute nationalité étrangère qui voudrait s'opposer à la liberté de cette nation, telle que les masses la comprendraient. " (262) Tel est, en bref, la doctrine colinsienne des relations internationales pour la phase de transition au socialisme.

Si nous avons exposé aussi longuement les idées de Colins quant aux moyens d'instaurer la société nouvelle, c'est moins en raison de leur valeur intrinsèque que pour éclairer l'essence même du socialisme rationnel. Contrairement aux autres doctrines socialistes de l'époque, ce dernier ne pouvait donner lieu à aucun réformisme ni à aucune application partielle, car il postule une transformation préalable non seulement du régime de la propriété mais encore des hommes eux-mêmes, qui ne peut procéder que d'une " révolution par en haut ", opérée au nom de la science sociale. Il devait donc faire de ses adeptes des exilés politiques dans les sociétés de l'ignorance qui, comme la plupart des exilés politiques, se refusèrent systématiquement à toute compromission avec le régime honni, à savoir la souveraineté de la force, sous toutes ses formes. Groupés autour de la Revue du socialisme rationnel et de la Société nouvelle, les colinsiens poursuivirent pendant plusieurs décennies leur œuvre de propagande, dénonçant âprement l'envahissement du matérialisme, réfutant le marxisme et diffusant les principes du socialisme rationnel, dans l'espoir quasi-messianique de les voir un jour appliqués comme prédit par le maître. Cet espoir fut ruiné et l’École colinsienne dispersée par la première guerre mondiale dont on n'a pas fini de mesurer l'irréparable perte de substance spirituelle qu'elle entraîna pour notre civilisation. Si donc l'on s'en tient au critère politique du résultat, de tout ce mouvement de pensée il ne reste pratiquement rien. Dans quelle mesure la faute en revient-elle à la solution dictatoriale proposée par Colins au problème de la transition au socialisme ? C'est ce qu'il nous faut à présent examiner brièvement. Que l'on nous permette tout d'abord de rappeler ici que la notion de dictature intérimaire, loin d'avoir été inventée par Colins, se retrouve sous diverses formes chez plusieurs socialistes d'alors, Cabet, Auguste Blanqui et Karl Marx notamment, lesquels l'ont sans doute empruntée les uns et les autres à Machiavel, Rousseau et Robespierre. Il serait donc erroné d'y voir, en l'espèce, la preuve du caractère réactionnaire d'une doctrine qui est certes tributaire du bonapartisme, de l'ultramontanisme, voire de la scolastique autant que de la tradition révolutionnaire française. En un sens, on peut même dire que le colinsisme est d'autant plus révolutionnaire qu'il se départit davantage de cette tradition (263). Or, nul ne contestera qu'aucune idéologie authentiquement novatrice ne peut se passer de moyens autoritaires.

Le problème qui se pose dès lors est de rechercher dans quelle mesure les moyens préconisés par Colins auraient pu servir la fin qu'il leur assignait - question embarrassante, car sujette à d'importantes divergences d'appréciation. Pour ce faire il convient, croyons-nous, de distinguer l'essentiel de l'accessoire dans le programme colinsien de transition au socialisme, et surtout de replacer ce programme dans son cadre géographique et historique.

Ce qui nous paraît essentiel, en l'occurrence, c'est l'idée d'une " révolution par en haut " visant à l'" intronisation de l'ordre moral réel ", c'est aussi la prise en charge par l’État de l'éducation et de l'instruction de tous les enfants, la collectivisation du sol et de la majeure partie des capitaux mobiliers assortie de leur exploitation privée excluant toute intervention de l’État dans la production, le remplacement progressif des sociétés capitalistes par des associations de travailleurs, la mise en œuvre d'une concurrence enfin libre et, sur le plan des relations internationales, la neutralité armée. Ce qui nous paraît accessoire, ce sont les modalités prévues par Colins. Mais, comment faire accepter ces principes à un monde qui cherchait le salut dans les sciences matérialistes, c'est-à-dire là précisément où il n'avait aucune chance de le trouver ? Certainement pas en se fiant à la spontanéité révolutionnaire du prolétariat dont une partie était analphabète et dont l'autre était tout autant que la bourgeoisie prisonnière des préjugés matérialistes. D'ailleurs, la science sociale, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, n'était accessible qu'à des intellectuels suffisamment instruits dans les sciences matérialistes pour en discerner les fondements illusoires et saisir, dans toutes ses conséquences, la démonstration de l'immatérialité et de l’éternité des âmes. Profondément marqué par l'épopée bonapartiste, Colins est intimement persuadé que les grands desseins sont toujours le fait d'hommes seuls sachant capter les attentes inconscientes de leur époque et les réaliser le plus souvent contre la volonté explicite de la majorité. Bien qu'ironique sur Napoléon III, qu'il appelle l’Oedipe des temps modernes, notre philosophe voit dans son accession au pouvoir la confirmation de cette vérité d'expérience.

En ce qui nous concerne, nous ne sommes pas loin de penser que, dans le cadre intellectuellement et matériellement sous-développé qu'offrait la France d'alors, l'éventualité d'une transition au socialisme de style bonapartiste était beaucoup moins utopique que celle d'une transition révolutionnaire réellement prolétarienne, pour ne pas parler de la voie parlementaire. Mais, cette méthode s'étant avérée stérile, il appartenait aux disciples de Colins d'en tirer les conséquences et de définir une orientation moderne, en fonction des circonstances nouvelles qui prévalaient dès la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Tout en restant largement inculte, le prolétariat n'était plus ignorant comme il l'avait été et son élite témoignait souvent d'une insatiable curiosité intellectuelle et d'une remarquable ouverture d'esprit. D'autre part, les progrès techniques avaient multiplié les moyens de communication intellectuelle, rendant caduques bien des modalités indûment autoritaires ou restrictives de l'enseignement de Colins sur la transition au socialisme. Sans doute retenus par une excessive fidélité envers le maître, Agathon De Potter, qui vécut jusqu'en 1906, et les autres socialistes rationnels du début du siècle n'osèrent-ils pas repenser cet enseignement afin de l'adapter aux circonstances nouvelles. Cette erreur devait être fatale à la seule École socialiste issue du XIXe siècle qui avait tenu tête au marxisme et dont la doctrine eût pu, le moment venu, présenter une solution de rechange au " matérialisme scientifique ". Somme toute, la malchance historique de Colins, qui pourtant avait trouvé deux Engels - Louis et Agathon De Potter -, fut de n'avoir suscité aucun Lénine.


Notes:

[176]. QESS, III, p. 219.

[177]. QESS, II, p. 360.

[178]. JS, I, p. 690.

[179]. JS, I, p. 699.

[180]. EP, VI, p. 62.

[181]. JS, I, p. 691.

[182]. Ibidem.

[183]. JS, I, p. 706.

[184]. QESS, II, p. 101.

[185]. QESS, II, p. 292.

[186]. JS, I, p. 709.

[187]. JS, III, pp. 268-269.

[188]. SS, II, p. 368. On rapprochera ce passage de celui des Réflexions sur la violence dans lequel Sorel écrit : " Il ne faut pas qu'il arrive au prolétariat ce qui est arrivé aux Germains qui conquirent l'empire romain : ils eurent honte de leur barbarie et se mirent à l'école des rhéteurs de la décadence latine ; ils n'eurent pas à se louer d'avoir voulu se civiliser ". (Librairie Marcel Rivière et Cie, XIe édition, Paris, 1950, p. 53.) Il est symptomatique que Sorel identifie le socialisme aux destructeurs de l'empire et oublie le christianisme, alors que Colins le compare à ce dernier et fait abstraction de la décadence latine. C'est que la sociologie du premier est fondée sur les mythes, donc l'irrationnel, tandis que celle du second est fonction de la communauté d'idées sur le droit, donc d'un raisonnement réel ou illusoire, mais socialement tenu pour réel. C'est ce qui explique l'irréductibilité des doctrines sorélienne et colinsienne qui pourtant répudient toutes deux la démocratie, mais pour des motifs opposés : la première, parce qu'elle ne croit pas en la raison ; la seconde, parce qu'elle ne croit qu'en elle.

[189]. JS, I, p. 704 ; cf aussi p. 707.

(190) Agathon De Potter, " Le bourgeoisisme et le patriotisme, Discussions contradictoires ", in La philosophie de l’avenir, 1881-1882, pp. 408 et ss. Cf aussi F. Borde, "L'armée nouvelle" in La philosophie de l'avenir, 1897-1898, pp. 111-128 et P. Brouez, " À propos des armées ", in La revue du socialisme rationnel, 1900-1901, pp. 148-154.

[191]. SS, 1, p. 704.

[192]. JS, I, p. 699.

[193]. JS, III, p. 518.

[194]. SS, V, p. 463.

[195]. JS, I, p. 14.

[196]. JS, III, p. 290.

[197]. JS, I, p. 703.

[198]. JS, I, II et III, exergue.

[199]. JS, II, p. 6.

[200]. JS, III, pp. 284-285.

[201]. JS, II, p. 10.

[202]. JS, II, p. 11.

[203]. JS, II, p. 13.

[204]. JS, II, p. 12.

[205]. JS, II, p. 12.

[206]. JS, 11, p. 12.

[207]. JS, II, pp. 12 et 15.

[208]. JS, II, p. 13.

[209]. Cf JS, I, pp. 782-799 ; JS, II, pp. 22-784 et JS, III, pp. 1-267.

[210]. JS, I, p. 20.

[211]. JS, II, p. 20.

[212]. JS, III, p. 503.

[213]. JS, III, p. 504.

[214]. JS, II, p. 14.

[215]. JS, II, p. 27.

[216]. QESS, II, p. 295.

[217]. JS, III, p. 286.

[218]. JS, III, pp. 518-519.

[219]. Cf cependant JS, III, pp. 288 et ss.

[220]. JS, III, p. 514.

[221]. JS, III, pp. 506 et ss.


[222]. JS, III, p. 295.

[223]. JS, III, p. 296.


[224]. Ibidem.


[225]. JS, III, pp. 302-303.

[226]. JS, III, p. 303.

[227]. JS, III, p. 293.

[228]. JS, III, p. 316.

[229]. JS, III, pp. 304-305.

[230]. JS, III, p. 299.

[231]. JS, III, p. 293.

[232]. JS, III, p. 293.

[233]. JS, III, p. 298.

[234]. JS, III, pp. 300-301.

[235]. JS, III, p. 305.

[236]. Peut-être Karl Marx songeait-il à réfuter Colins lorsque parlant de la phase suprême du communisme il écrivait que " la conscience des individus à l'égard de leurs relations réciproques sera naturellement tout autre qu'aujourd'hui, et sera aussi peu le principe d'amour ou de dévouement que l'égoïsme ". (Idéologie allemande, éd. Landshut et Mayer, 1932-1933, t. II, p. 467.)

[237]. JS, I, pp. 8, 9 et ss.. ainsi que JS, III, p. 313.

[238]. JS, III, p. 319.

[239]. Voici comment Colins justifie cette restriction quant à l'emploi du terme civilisation : " Quand on se défie suffisamment de ses préjugés ; on reconnaît : qu'il n'y a que des hommes civilisés. Il n'y a pas d'autre civilisation que le raisonnement ; et avant la civilisation, le raisonnement, l'homme n'existe pas. " SS, IV, p. 180.

[240]. JS, III, pp. 322-323.

[241]. JS, III, pp. 322-323.

[242]. JS, III, p. 323.

[243]. JS, III, p. 324.

[244]. JS, III, p. 334.

[245]. JS, III, p. 334.

[246]. JS, III, p. 361.

[247]. JS, III, p. 363.

[249]. JS, III, p. 364.

[249]. JS, III, p. 365.

[250]. JS, III, p. 356.

[251]. JS, III, p. 371.

[252]. JS, III, pp. 372-373.

[253]. JS, III, p. 376.

[254]. JS, III, p. 375.

[255]. JS, III, p. 409.

[256]. JS, III, p. 411.

[257]. QESS, II, pp. 65-66.

[258]. JS, III, p. 288.

[259]. JS, II, p. 19.

[260]. QESS, II, p. 268.

[261]. JS, III, p. 290.

[262]. JS, III, p. 291.

[263]. Peut-être n'est-il pas inutile de donner ici la définition colinsienne de ces termes amphibologiques : " Le mot révolution a pour valeur réelle : Protestation, de l'humanité ignorante contre l'autorité de la force ; et tendant à se placer, sous l'autorité de la raison ". JS, III, p. 412. " J'appelle réactionnaire, ou contre-révolutionnaire : quiconque, le sachant ou sans le savoir, veut conserver la société actuelle "... SN, I, p, 209.