colinsdeham.ch: Introduction au Socialisme Rationnel de Colins: Chapitre Ib.
Introduction au Socialisme Rationnel de Colins



Chapitre I [b] : pp 90-168

Que la doctrine du Pacte social n'ait pas longtemps contenté Colins, c'est ce qu'attestent deux séries de faits :

D'une part, si dans quelques-uns de ses nombreux ouvrages subséquents, Colins mentionne parfois son premier livre, publié anonymement, c'est pour n'en approuver sans réserve que l'idée de collectivisation du sol, pour en condamner la notion même du pacte social et pour prendre ses distances envers la philosophie qui l'inspirait alors (165). D'ailleurs, si en 1835 l'auteur n'avait pas signé son écrit, n'était-ce pas qu'il savait n'être encore que " demi-savant " ou même qu'" honnête homme ", pour reprendre la cruelle appréciation de la Revue des deux mondes (166). Or, qu'était-ce qu'un honnête homme sinon un individu obéissant aux sentiments dits naturels et aux préjugés inculqués par l'éducation plutôt qu'a la froide raison, seule source de certitude dans le monde moderne ? À la vérité, selon sa position sociale, un honnête homme est soit un fripon, comme la plupart des philosophes du siècle des lumières, soit un mystique, c'est-à-dire, selon Colins, un sot. Dans la mesure où l'auteur du Pacte social avait fait appel à la probité plutôt qu'à des connaissances incontestablement démontrées, il avait donc été un mystique. (167) Tel est le jugement exempt de mansuétude que Colins portait après coup sur son premier essai.

D'autre part, après avoir écrit le Pacte social, mais avant même sa parution, son auteur âge alors de 51 ans, décida de se mettre à la hauteur de la science de son temps, donc de parfaire, ou même de refaire sa formation intellectuelle. Depuis deux ans déjà, on le sait, il fréquentait l'Université. Il en fit dès lors le centre de son existence. Redevenu étudiant à l'âge où ses contemporains songeaient plutôt à cultiver leur jardin, il suivit assidûment, pendant près de dix ans, les cours des Facultés des sciences, des lettres, de théologie et de droit, ainsi que ceux de l’École de médecine, de l'Observatoire, du Jardin des plantes, du Musée d'histoire naturelle, de l’École royale des mines, du Collège royal de France et du Conservatoire des arts et métiers (168).

Vivant comme un ermite - et nous verrons mieux plus loin dans quelles conditions matérielles - Colins accumula pendant ces longues années des monceaux de notes sur ses cours ainsi que sur ses lectures qui étaient d'une prodigieuse variété. Rarement, en effet, homme s'adonna à la lecture avec plus d'ardeur. Il dévora les anciens et les modernes, les philosophes comme les scientifiques, et particulièrement les physiologistes et les économistes dont il lut tout ce qui avait paru en français. Si nous possédons la liste des auteurs qu'il pratiqua alors ainsi que celle des professeurs dont il suivit l'enseignement pendant ces dix années d'études (169), nous ne connaissons que très indirectement son évolution intellectuelle par ses écrits postérieurs qui jamais ne s'y réfèrent explicitement. Dans les pages qui suivent nous n'en donnerons donc que les grandes lignes, reconstituées non sans peine, en nous limitant à son aspect philosophique, désormais le plus important.

Déjà pendant son existence cubaine, Colins était parvenu à la conclusion que le rationalisme était incompatible avec le matérialisme. Si tout n'est que matière, le droit, la vérité, la raison ne sont que des faits assujettis au déterminisme universel, ce qui annihile toute responsabilité morale. Or, ce n'est pas là une doctrine parmi d'autres, mais bien l'essence même du message de la science moderne, donc de la raison qui paradoxalement en vient à contester sa propre dignité. Avec la diffusion moderne des connaissances et des idées, ce message ne peut manquer de s'imposer à un nombre croissant d'esprits, voire à tout le monde, ce qui sapera inévitablement non seulement les bases des sociétés existantes, niais encore celles de toute société possible. La foi, qui unissait les esprits dans les cités anciennes, étant renversée, comment un ordre social serait-il possible si la raison ne la remplaçait pas et si elle enseignait qu'il n'y a ni bien, ni mal, ni vérité, ni erreur, mais seulement des faits ? À son retour en Europe, Colins avait été vivement frappé par les progrès du matérialisme, ce qui ébranla sa confiance dans le progrès indéfini de l'humanité que lui avaient inculquée les idéologues. Mais ceux-ci précisément n'étaient-ils pas les premiers responsables de l'envahissement du matérialisme ? En fondant sa doctrine de la connaissance sur la sensation, Condillac n'avait-il pas frayé la voie par laquelle devaient s'engouffrer le philosophe matérialiste athée Destutt de Tracy et les Cabanis, Broussais, Geoffroy Saint-Hilaire, etc. ? Certes une réaction spiritualiste s'était fait jour avec Maine de Biran, Royer-Collard, Cousin et Damiron qui combattaient alors victorieusement les idéologues, mais Colins ne pouvait s'en réjouir car rien ne lui paraissait plus inconsistant que le vague idéalisme des éclectiques kanto-platoniciens qui aboutissait en fait à justifier le retour à la foi. C'était là une démarche exactement inverse de celle qui avait inspiré la Grande Révolution. La Déclaration des droits de 1789 témoignait en la raison et la vérité une confiance qui procédait de Descartes - " L'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'homme, proclamait-elle, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements " - et les Constituants avaient voulu fonder leur œuvre sur des principes simples et incontestables, donc sur la raison. Colins demeurera toujours fidèle à cet objectif. Il était donc logique qu'il se réclamât de Descartes qu'avait réfuté Condillac. Telles étaient ses dispositions d'esprit lorsqu'il écrivit son Pacte social. Mais, formé par l'idéologie dans laquelle il vit toujours la meilleure expression de la philosophie moderne des sciences, c'est à elle qu'il devait revenir pour la retourner contre ses propres conclusions. Or, vers 1835, l'école des idéologues était riche surtout de son passé, à tel point que Colins aurait pu émettre déjà à son endroit le jugement suivant, que, à la fin du siècle dernier, Picavet porta sur elle : " Son ambition a été grande : ses représentants les plus marquants ont voulu rompre complètement avec le passé; recréer, en même temps que l'entendement humain, les sciences morales, à l'image des sciences mathématiques et physiques; constituer la philosophie des sciences et même esquisser une métaphysique nouvelle qui aurait pour solide appui la connaissance des phénomènes et de leurs lois les plus générales, comme les plus particulières... En proclamant les avantages de l'histoire et en indiquant fort bien comment il faut la faire, ils l'ont trop souvent considérée comme déjà faite ou comme pouvant être rationnellement construite. Ils ont insisté sur la nécessité de donner l'idéologie pour base à toutes les sciences, mais ils ont trop aisément cru qu'il suffisait, pour en faire une science indépendante, d'en tracer le plan et d'en indiquer la méthode... En affirmant la perfectibilité indéfinie de l'esprit humain, ils ont cru qu'ils pouvaient donner à leur œuvre une perfection telle que leurs successeurs n'eussent jamais que bien peu de chose à y changer... Enfin, ils ont entrevu et signalé le rôle des sentiments, des passions dans la vie humaine et ils ont cru a l'influence exclusivement bonne de l'instruction, ils ont cherché surtout par le progrès des lumières, les progrès de la moralité et du caractère. " (170) Il est frappant de constater combien ces différentes tendances caractérisent l'œuvre ultérieure de Colins où nous les retrouvons, toutefois, insérées dans un système d'une cohérence inégalée. Cela prouve à quel point notre personnage fut un disciple des idéologues. Que ceux-ci eussent échoué, devait-il se dire, ne signifiait pas nécessairement que leur entreprise était vaine ou impossible, mais bien qu'il fallait en repenser les prémisses afin d'y substituer systématiquement le rationalisme au matérialisme... à condition cependant que le matérialisme fût réfutable par la raison. C'est à cette tache que s'attela Colins. Elle supposait une critique de la philosophie de Condillac où devait se trouver mêlée à l'inspiration géniale la faille initiale. Nous savons que Colins s'y adonnait activement en 1836 (171). À cette époque en effet, il eut une controverse publique sur Condillac avec le polytechnicien fouriériste Jules Lechevalier lequel donnait alors des cours de philosophie sociale d'inspiration condillacienne à l'Association polytechnique qu'il avait fondée pour éduquer le peuple au faubourg Saint-Antoine (172). Mais cette attitude ne doit pas faire illusion. Loin de rompre totalement avec le condillacisme, Colins s'affirmait en l'adoptant comme un disciple - dissident certes, mais disciple tout de même - du plus illustre survivant de l'école, l'idéologue spiritualiste Pierre Laromiguière, qu'il avait quelque peu connu personnellement (173), mais plus encore par son suppléant à la Sorbonne, le professeur Valette (174), et surtout par ses publications philosophiques. Laromiguière avait repris de Condillac la méthode et la métaphysique, mais il s'était éloigné de lui en ce qui concerne la genèse des idées et celle des facultés de l'âme. " Condillac, écrit-il, a de commun avec un très grand nombre de philosophes de faire dériver les idées des sensations : ce qui lui est particulier, c'est de faire dériver les facultés de la même source " (175). Or, c'est précisément ce que Laromiguière ne pouvait accepter. Puissances et moyens d'agir, les facultés ne pouvaient, selon lui, s'expliquer par la sensation qui est purement passive : " En reconnaissant dans notre âme la sensibilité et l'activité, comme deux attributs inséparables de son essence, nous nous croyons certains d'une vérité que le doute ne peut ébranler. " (176) L'âme active, s'appliquant aux sensations pour en tirer les idées, produit les facultés de l'entendement qui sont au nombre de trois : l'attention, la comparaison et le raisonnement (177) ; cherchant ce qui lui agrée et fuyant ce qui lui répugne, elle produit la volonté, condition sine qua non de la liberté. La liberté n'est pas le pouvoir de faire ce que l'on veut comme l'ont prétendu plusieurs philosophes célèbres. " Le pouvoir de faire ce qu'on veut peut s'allier avec la nécessite. La liberté est le pouvoir de faire ce qu'on veut après délibération. Si l'agent ne délibère pas, il ne se dirige pas lui-même; il est entraîné. " (178) Colins dut longuement méditer ces notions, et s'il n'en garda pas la savante classification des facultés, c'est que, pour lui, les caractères actif et passif de l'âme sont fondamentalement indissociables. Nous verrons par ailleurs combien sa conception de la liberté procède de celle de Laromiguière, tout en la complétant dans un sens purement rationaliste. Enfin, toute sa méthode philosophique se trouve esquissée dans la note suivante que Laromiguière avait placée discrètement au bas de la première page de son chapitre sur le principe des facultés de l'âme : " Les facultés de l'âme supposent l'existence de l'âme. Il semble donc qu'avant de parler des facultés, il faudrait avoir prouvé que l'âme existe; que ce que les philosophes appellent notre âme, ce que tout le monde appelle notre âme, n'est pas le résultat de l'organisation du corps ; que c'est un être réel, une substance essentiellement différente de la substance corporelle, mais cette preuve tirant sa force principale des facultés auxquelles nous devons les développements de l'intelligence, nous avons cru nécessaire de commencer par faire l'étude de ces facultés. " (179) Dans ce passage, Laromiguière paraît tomber dans la confusion, ensuite souvent dénoncée par Colins, entre les notions de matière et de substance corporelle, mais il se rattrape ailleurs lorsqu'il écrit : " À la vérité, l'âme est une substance immatérielle, inétendue, simple, spirituelle ; mais la connaissance de la spiritualité de l'âme est une suite de celle de son activité et de sa sensibilité " (180). En revanche, quelle faiblesse dans la démonstration de l'existence de cette substance et dans celle de Dieu. Voici la première de ces deux démonstrations : " Une substance ne peut comparer sans avoir au moins deux idées à la fois. Que la substance soit composée, ne fût-ce que de deux parties, où placerez-vous les deux idées ? Seront-elles toutes deux dans chaque partie, ou l'une dans une partie et l'autre dans l'autre ? Il n'y a pas de milieu. Si les deux idées sont séparées, la comparaison est impossible. Si elles sont réunies dans chaque partie, il y a deux comparaisons simultanées; et par conséquent deux substances qui comparent, deux âmes, deux moi, mille, autant, en un mot, que vous supposerez de parties dans l'âme. " (181) Et voici la preuve de l'existence de Dieu - " Or, une série de causes et d'effets, dans laquelle chaque cause est en même temps effet, et chaque effet en même temps cause, remonte nécessairement à une cause qui n'est pas effet, c'est-à-dire à une cause première. Ainsi, de l'idée de cause, qui a son origine immédiate dans le sentiment d'un rapport entre des manières d'être de notre âme, le raisonnement nous conduit au milieu des choses, d'où il s'élève à l'idée d'une cause première, d'une cause qui, dans son universalité, embrasse toute la nature. Le raisonnement fera plus : dans l'idée de cause première, il nous montrera l'idée d'un être souverainement parfait, l'idée même de Dieu. " (182) Colins dut sentir par ces " preuves " combien l'idéologie était faible quand elle se réclamait du spiritualisme et combien elle était forte lorsqu'elle s'en tenait aux données matérielles, donc lorsqu'elle concluait au matérialisme. Si donc l'influence de Laromiguière sur Colins se borna à la méthode, elle s'exerça surtout, semble-t-il, par un petit livre que cet auteur avait publié anonymement des 1805, soit bien avant les Leçons de philosophie dont nous avons extrait les passages ci-dessus. Nous voulons parler des Paradoxes de Condillac, ou réflexions sur la langue des calculs, dont nous avons déjà signalé que nous ignorions quand Colins le lut pour la première fois. Probablement d'ailleurs connaissait-il depuis longtemps déjà la Langue des calculs lorsqu'il médita sur les Paradoxes de Condillac. En tout cas, le Pacte social comporte, nous le verrons des traces du premier de ces ouvrages, mais plutôt à l'état de réminiscences, ou d'aspirations, alors que le second devait marquer d'une empreinte indélébile toute l'œuvre ultérieure de Colins. Cette influence fut telle que nous croyons utile de résumer ici quelques-unes des thèses principales des Paradoxes de Condillac.


Dans une première partie de son ouvrage, Laromiguière fait ressortir la hardiesse de celui de Condillac. Alors que plusieurs philosophes ont étudié la logique des mathématiques, ce dernier s'est attaché à faire sortir la science des mathématiques tout entière de sa logique, ce qui l'amène à démontrer qu'une science se réduit à une langue bien faite. Dans sa seconde partie, consacrée à la logique, nous trouvons la citation ci-après de Condillac : " Puisqu'il n'est pas au pouvoir de l'homme d'inventer, tous ses efforts ne peuvent aboutir qu'à trouver quelques vérités.

On trouve ce qu'on ne sait pas dans ce qu'on sait ; car l'inconnu est dans le connu, et il n'y est que parce qu'il est la même chose que le connu.

Aller du connu à l'inconnu, c'est donc aller du même au même, d'identité en identité.

Une science entière n'est qu'une longue trace de propositions identiques, appuyées successivement les unes sur les autres, et toutes ensemble sur une proposition fondamentale qui est l'expression d'une idée sensible.

Les diverses transformations de l'idée fondamentale forment les diverses parties de la science ; et la transfusion de la même idée dans toute cette diversité de formes en établit la certitude.

Le génie le plus puissant est obligé de parcourir successivement et une à une, toute la série de propositions identiques, sans jamais franchir aucun intervalle.

Et cependant, quand on sait la première proposition, on sait la seconde ; quand on sait la seconde, on sait la troisième, etc., en sorte qu'il semble qu'on parvienne à savoir une science entière, sans avoir rien appris.

Ce passage d'une proposition identique à une proposition identique est ce qui constitue le raisonnement.

Le raisonnement n'est qu'un calcul ; donc les méthodes du calcul s'appliquent à toute espèce de raisonnement, et il n'y a qu'une méthode unique pour toutes les sciences... " (183)



Somme toute, remarque Laromiguière, La langue des calculs est un ouvrage de pur raisonnement, c'est-à-dire qu'il ne porte pas sur l'analyse expérimentale, mais uniquement sur les méthodes de la raison déductive, c'est-à-dire sur les langues et plus encore sur la valeur des signes au regard de la vérité. Ce rapport étroit de l'art de raisonner avec le langage a été aperçu par les Anciens et c'est pourquoi ils le baptisèrent logique, c'est-à-dire discours. " Le raisonnement, poursuit Laromiguière, est en effet le discours par excellence, comme les mathématiques sont la science par excellence, et comme, parmi les éléments de la parole, le verbe est le mot par excellence " (184). Or, dans tout raisonnement, on conclut du général au particulier, ou bien d'un certain nombre de cas particuliers on s'élève au général, ou enfin, on va de connaissances en connaissances, sans généraliser ni particulariser, en identifiant l'idée contenue dans des propositions différentes par la forme, exactement comme en mathématiques, toutes les opérations aussi complexes soient-elles, peuvent se ramener à la soustraction, à l'addition et à la substitution. Fondamentalement, le raisonnement consiste à substituer une expression à une autre en conservant la même idée, comme dans le calcul, les sommes, les différences, les produits, les quotients ne sont que des expressions abrégées qu'on substitue à d'autres expressions moins commodes, mais renfermant le même nombre ou la même idée. Condillac a donc prouvé ce que Hobbes avait affirmé, à savoir que tout raisonnement est un calcul. Par conséquent, si l'on parvient à définir exactement ce qui fait la perfection de la langue des calculs on pourra conférer à la logique la même perfection féconde qu'aux mathématiques, et non seulement à la logique, mais aussi à la métaphysique, à la morale et à la politique qui devraient en être des applications immédiates. Car c'est seulement en raison de l'inadéquation de leurs langues que, contrairement aux mathématiques, la métaphysique, la morale et la politique ne sont pas encore des sciences constituées. " Trois qualités font toute la perfection des langues de raisonnement ; à l'analogie, et à la simplicité, il faut encore ajouter la détermination rigoureuse des signes; détermination, il est vrai, qui le plus souvent est un effet de l'analogie, mais qu'on peut, et qu'on est souvent forcé d'obtenir sans elle. Si les signes sont analogues, le raisonnement sera facile ; s'ils sont déterminés, il sera sûr ; s'ils sont simples, on le saisira promptement. " (185) La seule de ces trois qualités qui soit indispensable à la véracité du raisonnement est donc la détermination des expressions. C'est grâce à elle que l'esprit peut raisonner par identités. Et que l'on ne dise pas qu'un tel raisonnement est frivole ! Il ne l'est que lorsque les deux propositions qu'il relie sont identiques quant à la forme mais non point lorsqu'elles le sont quant au fond seulement. Dans ce dernier cas, on procède par traductions successives d'une idée générale ou complexe, c'est-à-dire d'un signe de signes, en une idée moins générale ou moins complexe, pour finalement la ramener à un signe d'idée et à " des mots sous lesquels on ne trouve plus que des sensations pures, des mots au-delà desquels il n'y a plus de transformations possibles, mais au delà desquels nulle transformation n'est nécessaire, puisqu'on est arrivé à la source de toute lumière " (186). Encore faut-il pour cela que les signes soient parfaitement déterminés sinon on sera forcé de recourir constamment aux idées, de sorte qu'il n'y aura plus à proprement parler ni langue ni raisonnement, comme cela arrive dans les sciences morales et politiques.

Celles-ci " sont donc encore bien loin de leur perfection, et, malgré l'ordre qui brille dans quelques-unes de leurs parties, elles attendent la main habile qui saura les disposer dans cet ordre qui les embrasse toutes, et qui les montre toutes dans une idée fondamentale.

Si la chose est difficile, elle n'est pas impossible. Quelques essais heureux, quelques parties régularisées suivant les lois d'une bonne analyse, nous donnent de grandes espérances, et nous osons croire que le moment n'est pas loin où, tous les bons esprits s'accordant sur une même langue, dont ils sentent la nécessité, on verra, par la réunion de tant d'efforts, l'ordre succéder enfin au chaos, et la lumière aux ténèbres. Alors le nom de sciences exactes ne conviendra plus exclusivement aux mathématiques.

Et qu'on ne dise pas, pour nous enlever cet espoir, que les mathématiques reposent sur une idée extrêmement simple, l'idée de grandeur ou de quantité, tandis que les autres sciences s'embarrassent de mille éléments divers, de mille notions disparates, et que c'est une chimère de croire qu'on puisse les ramener au même ordre systématique, au même degré d'exactitude que l'arithmétique ou l'algèbre.

Dans une science, quel que soit son objet, l'embarras, s'il y en a, vient toujours de celui qui la traite, et jamais de la diversité ou de la multiplicité des éléments. Une science ne s'appuie jamais que sur une idée, idée toujours à la portée des esprits les plus ordinaires, puisqu'elle sort immédiatement, ou presque immédiatement, des sensations. " (187)

De Laromiguière Colins écrira : " Il partageait les erreurs de Condillac; mais il avait comme Condillac, l'amour de la vérité, et la haine de l'obscurité " (188). Bien que Condillac et Laromiguière ne puissent guère être tenus pour des esprits révolutionnaires, on avouera que les thèses rapportées ci-dessus étaient véritablement révolutionnaires; si même elles s'inspiraient d'un vieux rêve de la scolastique, elles l'actualisaient et le justifiaient par une méthode entièrement nouvelle. Aussi bien contiennent-elles en germe tout le socialisme rationnel. Toutefois, ce sont les inconséquences de Condillac qui paraissent avoir le plus frappé Colins (189). En effet, dans la perspective condillacienne, la sensation étant " la source de toute lumière ", n'est-il pas évident que les sciences de la nature qui s'y rapportent exclusivement puisqu'elles procèdent de l'expérience seraient susceptibles d'un degré de certitude beaucoup plus grand que les sciences morales ? D'ailleurs, malgré une précision restrictive donnée au passage par Laromiguière, La langue des calculs ne tend-elle pas à ramener tout raisonnement et toute science à une série de déductions ? En tant que naturaliste de formation, Colins ne pouvait évidemment souscrire à une telle position. Il fallait donc opérer une séparation radicale entre les sciences naturelles et les sciences morales pour fonder ces dernières sur une idée plus fondamentale, plus simple et moins contingente que la sensation (190), et cependant une " idée toujours à la portée des esprits les plus ordinaires " comme disait Laromiguière. Dans son Introduction à la philosophie, parue en 1830, l'idéologue Thurot s'était timidement engagé dans cette voie en affirmant que le physique et le moral resteront toujours séparés l'un de l'autre par la " distance incommensurable qu'il y a entre un fait de conscience et une modification de la matière ". Mais il n'allait pas plus loin que la conception de deux ordres distincts de phénomènes et ne concevait pas " ce que serait pour l'âme une existence distincte et séparée du corps ", séparée même des pouvoirs et facultés qui la font distinguer (191). Parmi ces dernières, Colins devait étudier tout particulièrement le langage en raison de la place que lui avait faite le dernier livre de Condillac. Or, pour ce même motif, les idéologues lui avaient consacré de savants travaux et l'un d'eux, Degerando, reliant ces recherches à une problématique plus ancienne, avait montré que " rien n'est plus injuste... que le mépris avec lequel nous traitons aujourd'hui cette grande discussion entre réalistes et nominaux, qui se rattache aux plus célèbres doctrines de l'antiquité et des temps modernes et porte sur la question fondamentale de la génération des idées " (192). Colins renouait là avec l'enseignement de Debouche. Parmi les autres influences qui s'exercèrent sur lui à cette époque, on doit mettre au premier plan celles de Bonald, de Maistre et Lammenais qui jouèrent le rôle de révélateurs sinon pour sa métaphysique, en tout cas pour sa doctrine politique, ce qui est moins paradoxal qu'il ne le semble à première vue (193). D'autre part, il faut faire une place spéciale, comme nous le verrons, à la philosophie matérialiste des sciences telle qu'elle se dégageait des cours que Colins suivait à l'Université. Enfin, on ne saurait oublier Descartes dont nous croyons avoir montré que le rationalisme était moins étranger qu'on ne le croit généralement à la méthode condillacienne.

La conjonction de ces diverses influences amena Colins à remplacer la notion condillacienne de sensation par celle de sensibilité réelle, définie comme " le sentiment que chacun a de sa propre existence ", pour en faire l'idée de base de sa logique et de sa métaphysique. Et cette substitution le conduisit entre 1838 et 1840 - mais nous ne savons exactement ni quand ni comment - à la " démonstration rationnellement incontestable " de l'immatérialité et de l'éternité des âmes, avec pour conséquence purement déductive une preuve entièrement nouvelle de l'existence non point de Dieu, mais du Logos, qu'il appelle l'éternelle raison ou 1'éternelle justice. Que l'on nous pardonne de ne développer ici ni cette démonstration ni cette preuve : elles font l'objet essentiel de notre chapitre intitule De la réalité de l'ordre moral.


Jamais homme ne fut plus sûr que Colins d'avoir non seulement trouvé mais encore démontré la vérité, l'absolu. La métaphysique, la morale, le droit, la politique, l'économie, voire l'histoire, s'en trouvaient révolutionnées au point d'être enfin promues au rang de sciences réelles, ou plutôt, elles lui apparurent dès lors comme un corps unique de déductions syllogistiques découlant de la vérité centrale et constituant l'ensemble des sciences morales en une science des sciences, la science sociale rationnelle, rendant compte de tous les comportements humains, même les plus irrationnels. Que cette science nouvelle dût prendre la place exacte des vieilles religions révélées, minées par le libre examen, voilà qui ne pouvait surprendre et scandaliser qu'un monde auquel le scepticisme issu du matérialisme avait ôté toute confiance en la raison et jusqu'au goût de la vérité. Jugeant ce monde frappé de folie, Colins sut qu'il serait lui-même taxé de folie, qu'il deviendrait un isolé, un solitaire, étranger à ses compatriotes et à ses contemporains, comme l'aliéné est étranger à la société. Mais, " dans le cas que tout le monde soit fou ; et que la folie universelle doive et puisse cesser, ne faut-il point que le premier guéri soit quelqu'un ? Qu'importe alors que ce soit celui-là ou tout autre ? " (194) Il semble d'ailleurs que la découverte de l'absolu ait transformé l'homme lui-même : sur le caractère combatif et truculent du héros de la Grande Armée est venu se greffer l'intransigeance dogmatique du prophète de la vérité. De la possession de cette dernière, Colins ne tira, on doit le reconnaître, nulle vanité, mais tout à la fois une énergie et une sérénité étonnantes qui accusèrent les paradoxes de son personnage. " Malheureux les hommes qui en tout genre devancent leur temps ! avait dit Lamartine. Leur temps les écrase. "

" Qu'importe d'être écrasé - répondit Colins - quand on remplit son devoir ? " (195) Tel saint Jean Baptiste prêchant dans le désert, il ne se faisait guère d'illusions sur l'efficacité immédiate de sa parole que beaucoup de personnes ne manqueraient pas de repousser " malgré l'autorité de la raison ", disait-il, " par cela seul que moi, homme obscur, j'en suis... l'inventeur. " (196) D'ailleurs, ce qualificatif d'inventeur, il le repoussait avec obstination (197), considérant que son rôle n'avait été que de découvrir le premier la vérité, que quiconque pourrait désormais retrouver par la raison eu égard surtout au progrès des sciences naturelles et à l'impasse dans laquelle ces dernières avaient conduit la philosophie traditionnelle. Toutefois, il était certain d'occuper dans l'histoire une place particulière comme l'atteste le passage suivant : " De Maistre a dit : " Attendez que l'affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tête d'un seul homme... L'apparition de cet homme ne saurait être éloignée, et peut-être existe-t-il déjà... Alors toute la science changera de face ; l'esprit longtemps détrôné et oublié reprendra sa place ". " Ce que de Maistre a prédit, nous le réalisons ", affirmait Colins (198). Que cela lui valût quelque mérite, il n'en disconvenait pas, mais bien d'autres à sa place eussent fait de même, de sorte qu'il n'en attendait nulle gloire. D'ailleurs, " si les actions de cette vie sont liées à d'autres vies, qu'importe la gloire ? Sinon, elle importe bien moins encore. " (199)Son messianisme, allié à son ultra-rationalisme et à son tempérament autoritaire d'officier supérieur donna à son esprit comme à ses écrits une tournure caustique, dont il était conscient (200), mais qui n'épargnant rien ni personne, ne pouvait manquer de lui aliéner bien des sympathies. Persuadé que les hommes ne pourraient vivre en paix sur la terre qu'à la condition d'accepter la vérité dont il était porteur, Colins dut être tenté de crier cette vérité au monde. Mais le monde ne la reconnaîtrait pas car elle était de nature à choquer les tenants de toutes les opinions. Il lui fallait donc écrire, moins pour ses contemporains que pour les générations à venir qui le comprendraient, elles, mais seulement lorsqu'elles y seraient forcées par l'accroissement du désordre et des maux inhérents à l'ignorance sociale de la réalité du droit. Quant à la génération actuelle, il fallait ne rien négliger pour lui montrer la vanité de toutes les solutions qui lui étaient proposées aux problèmes sociaux et ce n'est qu'ensuite que la vérité pourrait lui être présentée utilement. " Vous m'avez souvent dit - écrivait-il quelques années plus tard à un ami - d'exposer la doctrine rationnelle, au lieu de critiquer les autres. Encore une fois : Non, Monsieur. Avant de proposer un remède, il faut que le malade sache que tous les remèdes que les docteurs dorés lui conseillent sont empoisonnés. C'est ce que je fais. Quand le malade saura qu'il a besoin d'un remède autre que ceux qui lui ont été offerts, je le lui présenterai; et, il pourra, avant de le prendre, examiner s'il est réellement radical et souverain. " (201)



Ces indications permettent de comprendre le double aspect de l'œuvre énorme dont Colins entreprit la rédaction vers 1842. D'un côté nous trouvons son magnum opus, la Science sociale, fort d'une vingtaine de tomes, dans lequel il expose sa doctrine méthodiquement en explicitant et justifiant ses prémisses philosophiques pour en déduire leurs conséquences dans les domaines de la morale, du droit, de la politique et de l'histoire. Nul doute qu'il ne destinât ce travail surtout aux générations à venir, de même que son livre posthume intitulé De la justice dans la science hors l’Église et hors la révolution qui débute d'ailleurs par une " préface dédicatoire à une prochaine génération ". D'un autre côté, il y a ses ouvrages essentiellement critiques et prolégoménaux, au nombre de quatre, à savoir, Qu'est-ce que la science sociale ?, L'économie politique source des révolutions et des utopies prétendues socialistes, De la souveraineté, et Société nouvelle, sa nécessité, dans lesquels il s'efforçait de convaincre ses contemporains de l'inanité des remèdes sociaux proposés et de l'absolue nécessite de fonder l'ordre social sur la raison préalablement reconnue comme réelle. Les autres écrits de Colins sont des opuscules ou des articles de circonstance ainsi que des notes de lectures publiés après sa mort par ses disciples comme d'ailleurs bon nombre des tomes de ses ouvrages sus-mentionnés. Si même l'on s'en tient à ceux-ci, on ne peut manquer d'être impressionné par leur nombre, comme aussi par la multiplicité des sujets traités : philosophie, morale, droit, économie, éducation, sociologie, linguistique, voire même mathématiques, physique, biologie, mécanique ; rien ne laissait notre auteur indifférent. En revanche, peu d'écrivains sont d'un abord plus ingrat, d'un style tout à la fois plus touffu et elliptique, et d'une lecture plus fatigante que Colins. " On peut le comparer - écrit l'historien socialiste H.P.G. Quack (202) - à l'un de ces glossateurs du Moyen-Age qui, avec une patience tenace, tiraient des textes des Pandectes et tâchaient de les éclaircir. La forme de ses livres est un enchaînement de citations et de remarques à propos de ces citations. Ces livres ressemblent beaucoup à ces collections de notes que rassemble maint auteur avant de donner à son ouvrage la forme de l'œuvre d'art. La lecture d'un livre de Colins évoque l'image du baron tel qu'il devait être chez lui, couvert de sa robe de chambre à fourrures, entouré de livres poussiéreux ouverts devant lui. Semblable à une sorte de Faust social, il travaille, pense, combine et construit son architecture fantastique de tous les matériaux étalés devant lui... " Ce qui frappe en effet chez Colins, c'est l'opposition entre le fond de sa pensée qui est, sinon fantastique en tout cas fort originale, et la forme dialoguée ou commentée qu'il lui donne le plus souvent : " Mon ami, M. de Girardin - écrit Colins (203) - m'a souvent dit que je n'étais qu'un commentateur. J'accepte le titre et je m'en honore. " Tel fut l'écrivain.

Mais, revenons à l'homme. Ce que nous connaissons de sa vie pendant cette phase d'étude intense qui dura de 1834 à 1844 se réduit à bien peu de choses. Nous savons seulement qu'il vécut dans la misère, sacrifiant tout à ses travaux intellectuels, mais entouré d'affection par deux femmes dont l'une était peut-être son ancienne maîtresse, et l'autre sa fille Marie-Caroline, née à Paris en 1817 et devenue artiste peintre. Voici toutefois un passage relatif à cette période extrait d'un document autobiographique inédit :

" Privé d'encouragement social et affligé d'une sensibilité d'autant plus poignante qu'elle était socialement comprimée, je devais chercher un soulagement domestique à tant de compressions extérieures. À cet égard j'ai été favorisé, autant que je pouvais le désirer. Là-dessus, silence encore. Le bonheur domestique, pour ne point expirer, ne doit jamais aborder le seuil social.

Ma solde était de deux mille francs. C'était plus qu'il n'en fallait pour moi seul. Mais... je devais avoir plus pour le bonheur des personnes qui se dévouaient noblement à mon sort ; pour avoir ce plus j'ai sacrifié tout ce qui m'était permis de sacrifier, mon amour-propre : j'ai subi l'humiliation de demander.

Mais je n'ai demandé que dans les limites nécessaires. Depuis quinze ans, - il écrivait cela en 1847 - moi et les deux personnes qui se sont associées à mon sort, nous n'avons eu ni vin, ni pour ainsi dire de viande. Nous avons eu faim, froid, nous avons eu les pieds mouillés faute de chaussures ; l'une d'elles en est morte : morte noblement...

Peut-être ai-je eu tort, j'avais deux amis, deux disciples, j'aurais dû leur dire ce que je dis dès maintenant que je me trouve au moment de ne plus avoir à leur demander. C'est possible. Ce tort, s'il existe je veux l'expier devant la postérité... " (204)



Qui étaient ces deux disciples et comment Colins les avait-il convertis ? C'est ce qu'il nous faut à présent tenter d'élucider. Parmi le peu de personnes que fréquentait Colins pendant cette période, il y avait le frère de son beau-frère le capitaine Sari, un homme sur lequel nous ne savons d'ailleurs rien, sauf que c'est chez lui, à Paris, qu'il rencontra vers 1836 Louis De Potter qui était alors une personnalité célèbre. Né en 1786 à Bruges, celui qui devait devenir le père de la révolution belge de 1830 avait, contrairement à Colins, été formé dans sa jeunesse par la philosophie allemande. " Après s'être nourri de Leibniz, de Fichte et de Schelling, il s'arrêta à Kant. Enthousiasmé par ce philosophe, il se proposa de faire connaître la nouvelle doctrine au public français par une série de lettres sur la métaphysique, dans lesquelles, à cette époque déjà - cela se passait entre 1806 et 1810 - il combattait le matérialisme du XVIIIe siècle au profit du spiritualisme de la philosophie allemande. Le manuscrit de cet ouvrage fut soumis a la censure napoléonienne qui le conserva dans un de ses tiroirs (1810). Louis de Potter rentra en possession de son premier écrit sous la Restauration. Il le brûla, ainsi que d'autres papiers, en 1840. " (205) Entre-temps une vocation d'historien du christianisme s'était éveillée en lui, et à la suite de plusieurs longs séjours à Rome, il publia en 1816 des Considérations sur l’histoire des principaux conciles, depuis les apôtres jusqu'au grand schisme entre les grecs et les latins, deux volumes, en 1821 des Considérations philosophiques et politiques sur l’histoire des conciles et des papes, depuis Charlemagne jusqu'à nos jours, en six volumes, puis la même année une refonte des deux ouvrages précédents sous le titre de Esprit de l’Église ou considérations philosophiques et politiques sur l'histoire des conciles et des papes, depuis les apôtres jusqu'à nos jours, en huit volumes, et il continua avec la publication en 1825 de sa Vie de Scipion de Ricci, évêque de Pistoie et Prato, en trois volumes, et de ses Lettres de Saint Pie V sur les affaires religieuses de son temps en France, etc. etc. Lorsque Colins fit sa connaissance, Louis De Potter était sur le point de faire paraître ou venait de publier sa monumentale Histoire du Christianisme en huit volumes, dont Stendhal étonné dira dans ses Mémoires d'un touriste : " Mais qui sait ces choses ? Qui a lu M. De Potter ? " (206) Ce dernier, à la vérité se plaçait d'un point de vue totalement extérieur au christianisme, dans lequel il voyait non point l'œuvre de Dieu ni même de Jésus, dont il discutait l'existence, mais celle de saint Paul ainsi que de générations de croyants et en définitive, " une religion devenue nuisible par cela seul qu'elle avait cesse d'être utile " (207). Toutefois, en 1836, ce n'était pas tant l'historien qui était célèbre que le révolutionnaire. Banni puis emprisonné par le roi Guillaume, De Potter fut l'un des artisans de la révolution belge qu'il aurait voulue républicaine et sociale : " Par le peuple et pour le peuple ", telle était sa devise (208). " Le lendemain de la rentrée de De Potter, écrit son biographe au sujet de son action en 1830 (209), la pièce suivante fut publiée par le gouvernement provisoire : " Un de nos meilleurs citoyens, M. De Potter, que le vœu national rappelait à grands cris depuis le commencement de notre glorieuse révolution, est entré dans nos murs. Le gouvernement provisoire s'est empressé de se l'adjoindre. En conséquence, à partir du 28 septembre 1830, M. De Potter fera partie du gouvernement provisoire. Bruxelles, le 28 septembre 1830. " Suivent les signatures de tous les membres du gouvernement. Ce texte habile n'enregistre pas la véritable position de De Potter dans le gouvernement, il n'en fait qu'un membre ordinaire, alors qu'en réalité il y occupera la première place aux yeux de la population tout entière. Les diplomates étrangers considéraient que De Potter était à la tête du gouvernement qui venait de s'établir à Bruxelles. (Col. X, 111, 164, Mier à Metternich.) En se mettant à la tête de la nation, dit M. Pirenne, il ne faisait qu'obéir aux événements. " Toutefois l'opposition de la majorité bourgeoise et conservatrice du Gouvernement provisoire amena Louis De Potter à démissionner le 13 novembre 1830. Suspecté par le pouvoir d'exciter " la populace ", il fut contraint en mars 1831 de s'exiler à nouveau à Paris qu'il avait quitté cinq mois plus tôt. Lié à Lafayette, Stendhal et Lammenais, en relations avec Lacordaire, Montalembert et Auguste Comte, De Potter apparaissait comme le chef de l'opposition démocratique belge à la monarchie censitaire. Néanmoins, sa vie politique était terminée et peu à peu devait naître en lui, avec la certitude de la vérité, la vocation de théoricien du socialisme rationnel. Voici deux passages dans lesquels il relate, trop brièvement hélas, sa conversion :

" J'avais fait la connaissance de M. de Colins à Paris, par M. Sari, le frère du beau-frère de M. de Colins, et que j'avais vu souvent à Rome chez l'ex-roi Louis.

Il me frappa, dès le premier abord, par ses paradoxes, et il m'attira vers lui par la vivacité qu'il mettait à les soutenir. De mon côté, je ne me fis jamais faute de les réfuter. L'originalité de M. de Colins m'avait rendu attentif à ses paroles : la rigueur et la solidité de ses raisonnements achevèrent bientôt de me captiver. Nous luttions toujours avec ardeur, mais je perdais constamment du terrain. Je combattais en ne cédant que pouce à pouce. Mais je sentais bien que je faiblissais chaque jour; et plus je tâchais de reprendre mes avantages, plus j'en laissais prendre sur moi " (210). Et ailleurs, Louis De Potter écrit :

" Pendant plus de dix ans, J'ai lutté contre la doctrine nouvelle dont maintenant je me fais le propagateur. Mes opinions préconçues, mes préjugés, l'éducation de ma jeunesse, l'enseignement qui l'avait suivie, et peut-être à mon insu, la vanité et la paresse, repoussaient cette doctrine de toute la puissance d'une habitude enracinée. Je n'ai cédé finalement que lorsque la contrainte morale est devenue irrésistible.

Et encore, pour achever de me convaincre, m'a-t-il fallu reconstruire moi-même, pièce à pièce, l'édifice que, si longtemps, j'avais cherché à saper par la base. Quand je me suis rendu à l'évidence, je ne devais plus cette évidence qu'à moi seul.

Ce travail de reconstruction est tout ce qu'il me soit permis de revendiquer... " (211)

Aussi bien devait-il déclarer d'un de ses ouvrages socialistes rationnels : " J'ai puisé ce dont il se compose, dans les manuscrits, les conversations et la correspondance d'un ami qui refuse à se faire connaître, parce que, dit-il, son nom, sans autorité sur les esprits, n'ajouterait rien à la force de la vérité dont le triomphe est son unique but. " (212) Cet ami, bien sûr, n'était autre que Colins (213). Si l'essentiel de la correspondance entre les deux hommes paraît malheureusement perdu, nous avons retrouvé les minutes de plusieurs lettres adressées par Colins à Louis De Potter; nous avons extrait déjà un passage de l'une d'elles et nous les utiliserons encore dans la suite de ce travail.

L'autre disciple que fit Colins pendant cette même période n'était autre que Ramón de la Sagra qu'il avait fréquenté à La Havane. Ayant obtenu d'être envoyé en mission en Europe dans le cadre de son enseignement cubain, Ramón de la Sagra se rendit quelque temps aux États-Unis d'où il rejoignit Paris en 1836. Sa réputation scientifique l'y avait précédé. Il s'était fait connaître en effet par de nombreuses publications relatives à la botanique, à l'agronomie, à la géographie économique et surtout par son Historia económico-política y estadística de la isla de Cuba, parue en 1831. Sitôt arrivé en Europe il publia la relation de son voyage aux États-Unis sous le titre de Cinco meses en los Estados Unidos de la América del Norte. Une traduction française parut en 1836 également et obtint un réel succès, l'Amérique ayant juste été mise à la mode par Tocqueville. Aussi bien fut-il nommé membre correspondant de l'Académie des sciences morales et politiques, qui avait été créée en 1832. Au cours des années précédentes, Ramón de la Sagra avait évolué dans le sens du christianisme social naissant de sorte qu'il se sentit bientôt en parfaite communion d'idées avec Villeneuve-Bargemont qui venait de publier, en 1834, une Economie politique chrétienne (214). De 1836 à 1840 il partagea son temps entre La Coruña qui l'avait élu député sur une liste dite modérée, Madrid où il exerçait épisodiquement son mandat aux Cortes et Paris ou il poursuivait ses recherches sur Cuba qui devaient aboutir, bien plus tard, entre 1842 et 1861, à la publication échelonnée des treize volumes de son Historia física, política y natural de la Isla de Cuba (215). Pendant ces années et celles qui suivirent il fit également quelques voyages en Belgique, en Hollande et en Allemagne. Nous ne savons pas exactement quand il retrouva Colins mais il semble que leurs relations ne devinrent étroites qu'à partir de 1840, époque à laquelle il décida de se retirer de la vie publique. En tout cas, le 21 décembre 1840, Colins écrivait à Ramón de la Sagra retourné en Espagne une lettre dont nous extrayons le passage suivant qui témoigne déjà d'une longue pratique et d'une certaine intimité intellectuelle :

... " Vous me dites, cher Monsieur, que dans votre pays il n'y a que des ruines matérielles et morales ? Et chez nous donc ? Ah ! croyez-le, c'est pire encore. Je vous l'ai dit mille fois, je vous le répète encore, il n'y a que l'excès des maux causés par l'anarchie qui puisse ouvrir les yeux sur la nécessité de reconstruire radicalement la société, en commençant par la science sur laquelle elle a été basée jusqu'à présent.

Je vous félicite bien sincèrement de votre rentrée dans la vie privée. Vous pouvez dans le moment présent, être plus utile comme écrivain que comme administrateur. je vous envoie deux brochures de De Potter. Je crois que si vous les traduisiez en espagnol, vous rendriez service à votre pays.

Quant à mon ouvrage, je compte en faire imprimer quelque chose à Bruxelles. Ici, je n'oserais. Vous verrez que les brochures de De Potter ne sont pour ainsi dire que des prolégomènes à mon ouvrage. Je vous joins également les Souvenirs de la révolution belge... " (216)

Louis De Potter, de retour à Bruxelles, avait en effet publié en 1839 ses Souvenirs personnels de la Révolution belge, et l'année suivante il avait commencé son œuvre de théoricien socialiste en faisant paraître plusieurs brochures dont l'une s'intitulait Le scepticisme constaté, l'égoïsme justifié et l'anarchie prédite et une autre, La science sociale ramenée à son principe. D'autres brochures suivirent que Louis De Potter réédita en 1841 et en 1842 sous forme de deux volumes de Questions sociales. Il semble avéré que leur auteur ne fut alors compris d'à peu près personne. Lui qui avait porté de si rudes coups au catholicisme, il parlait maintenant de vérité religieuse rationnelle; n'était-ce pas la du protestantisme ? Lui qui avait été libéral, il écrivait à présent : " Plus un pacte constitutionnel est libéral, moins il est exécutable "; (217)n'était-ce pas là une tendance ultramontaine ? " Nos formes de gouvernement - disait-il plus loin (218) - sont tout juste ce qu'est la société entière, savoir un immense mensonge. " Or parler de mensonge c'était présupposer l'existence de la vérité. Et qui croyait encore en la possibilité pour l'humanité de connaître la vérité métaphysique, morale et sociale, et d'y parvenir par la seule raison ? N'était-ce pas aussi peu " scientifique " que possible ? À la même époque, soit en 1842, Louis De Potter lança à Bruxelles un périodique, L'Humanité, dont il était pratiquement le seul rédacteur. Ce premier journal socialiste belge dura à peine plus de trois mois. Puis, Louis De Potter se remit à publier des brochures et parallèlement il entreprit d'initier son fils Agathon, alors adolescent - il était né en 1827 - à la science sociale (219). Pour ce faire il rédigea un Catéchisme rationnel qu'il soumit a Colins lequel rapporte la chose comme suit à de la Sagra : " De Potter vient de m'envoyer son Catéchisme pour la troisième fois. Et il a eu la bonté de se soumettre à mes corrections les trois fois... je crois qu'il n'y aura plus rien à dire pour le fond. Quant à la forme, vous savez qu'elle ne me plaît pas. Je n'aime pas les Catéchismes surtout quand ils sont sérieux. J'ai peut-être tort, car ici il ne s'agit pas de vérité absolue mais d'un jugement sur le fait. " (220) Et ailleurs il renchérit : " Il (Louis De Potter) vient de me consulter sur le titre de son Catéchisme : je lui ai répondu : je n'aime pas qu'un rationaliste se serve du mot Catéchisme. Catéchisme, dit le dictionnaire, signifie : instruction sur les principes et les mystères de la foi. J'avoue que je n'aime ni les mystères ni la foi; et que je ne connais de principes que les âmes et la matière... J'aimerais mieux un titre plus simple : conversation, dialogue, entretien, etc. " (221) Finalement, Louis De Potter abandonna, non sans regret, le titre qu'il avait choisi et le remplaça par celui, plus étonnant pour les non-initiés, de La justice et sa sanction religieuse, mais il refusa d'y annexer une " pochade " de Colins, rédigée à son intention et intitulée Un mois de folie, bavardage à propos de principes, dont il jugeait le style trop irrévérencieux (222). L'ouvrage de Louis De Potter parut en 1846 sans soulever apparemment beaucoup d'intérêt ni même de curiosité. L'année suivante, Agathon De Potter qui avait des éclaircissements à demander à Colins sur les bases mêmes de la science sociale vint passer quelque temps à Paris auprès du maître. Voici ce que Colins écrivit à Louis De Potter au terme du séjour de son fils à Paris : " Agathon part. La démonstration essentielle est pour lui tellement claire, qu'il lui paraît étonnant qu'il ne l'ait point trouvée seul et de prime abord. C'est là ce que je voulais. Ce n'est qu'ainsi que l'on comprend parfaitement. J'ai continuellement eu beaucoup de plaisir à causer avec Agathon. Il a le jugement sain. Et quand un préjugé l'embarrasse, il sait le reconnaître. C'est le point essentiel pour ne point rester dans l'erreur lorsqu'on s'y trouve par l'une des mille circonstances qui souvent nous y jettent à notre insu. Une fois sur la bonne voie, Agathon a pu y marcher sans obstacle. Maintenant il comprend mieux l'économie sociale que tous les économistes et tous les socialistes ; et en vérité, ce n'est pas beaucoup dire. Mais ce dont il doit se garder c'est de croire qu'il pourra répandre sa conviction avec facilité. Exposer subitement à la lumière un aveugle auquel on vient d'extraire les cataractes, c'est l'aveugler pour toujours... Il va étudier la médecine... Le médecin et l'avocat, voilà les protecteurs du pauvre. Le prêtre jadis était en première ligne. Désormais il a perdu ce rang ; et le philosophe pourra seulement le remplacer lorsqu'il n'y aura plus de pauvres quant aux richesses extérieures. Ce n'est qu'alors qu'il peut être réellement consolateur - non plus pour le paupérisme d'extériorité; mais pour celui d'intériorité... " (223) Agathon De Potter retourna donc à Bruxelles entièrement convaincu. Mais, curieusement, ses relations ultérieures avec Colins furent d'une toute autre nature que celles qu'avait contractées son père. Pour ce dernier, l'adhésion au socialisme rationnel avait été acquise au cours d'une longue joute avec son ami Colins, au terme de laquelle la victoire intellectuelle de ce dernier, bien qu'elle fût pour l'un et l'autre celle de la vérité, avait laissé dans l'esprit de Louis De Potter un sentiment de frustration qui minait déjà leur amitié. Pour Agathon De Potter en revanche, la conviction colinsienne procédait de l'éducation et de l'instruction paternelles, acceptées sous bénéfice d'inventaire et soumises à l'épreuve de la raison en 1847. Agathon n'éprouva apparemment jamais envers Colins de sentiment autre que celui du respect dû à un grand savant, abstraction faite de ses faiblesses ou même de ses défauts. Aussi bien ce sentiment purement intellectuel résista-t-il à l'épreuve qui devait emporter un an plus tard l'amitié du père et du maître et mettre fin à leurs relations. Toujours est-il qu'en 1846 celles-ci étaient encore très étroites. À peine La justice était-elle sortie de presse que Louis De Potter entreprit de la remanier profondément pour en faire un ouvrage plus important. Il écrivit à ce sujet à Colins : " Je prépare une correction et addition pour une édition nouvelle; envoyez-moi les vôtres s.v.p... Seulement il faut que je vous avertisse d'une chose, c'est que si une autre édition est nécessaire je mettrai en tête un avis avec l'épigraphe Suum cuique, pour déclarer que les idées publiées par moi ne sont pas de moi, mais d'un ami qui ne veut pas être nommé, etc. "... Ce à quoi Colins répondit : " Je lirai simplement votre travail et vous dirai ce que je crois utile pour une nouvelle édition. Quant à votre Suum cuique, vous concevez, mon ami, que nous n'avons pas à occuper le public de ce qui nous regarde. Vous, moi, Sagra et ceux qui se joindront à nous, nous sommes un. Nous savons tous que les glorioles sont pour les fripons qui se font mettre aux calendriers théologiques ou philosophiques. Nous, nous avons mieux que cela. Allons au but et ne trébuchons pas sur ces fabioles " (224). Nous avons vu que Louis De Potter ne suivit pas l'avis de Colins et qu'il signala ce mystérieux ami qui ne voulait pas être nommé en tête de son ouvrage intitulé La réalité déterminée par le raisonnement, paru en 1848 (225). Mais pourquoi Colins tenait-il à rester dans l'obscurité ? La réponse à cette question ne saurait s'énoncer en quelques mots et nous croyons bien faire, pour éclairer la position de notre philosophe, de citer ci-après de larges extraits de la lettre qu'il avait adressée à ce sujet le 8 avril 1843 à Louis De Potter, puis à Ramón de la Sagra :

" Mon bon ami,

Depuis longtemps, vous m'engagez à publier mon ouvrage sur la réorganisation sociale. Vous m'avez entendu dire : Que ce travail est basé sur le seul principe qui soit incontestablement le même pour chaque individu de l'humanité; que tous les chaînons de ce travail sont identiques et non analogues; que la conclusion, formule de réorganisation, n'est elle-même que le dernier chaînon, et que, par conséquent, cette conclusion est aussi incontestable que le principe. Vous me répétez souvent que l'exactitude d'un pareil développement ne peut être contestée. Nous différons complètement de manière de voir à ce sujet. Et comme nous partageons généralement les mêmes opinions, je tiens à vous exposer la mienne. Vous savez que j’adopterai la vôtre, si vous me prouvez que je suis dans l'erreur...

Personne, ou un nombre qui mérite à peine d'être mentionné, n'aura la volonté, ni la capacité de suivre la chaîne de mes raisonnements pour savoir si la conclusion est réellement ou illusoirement incontestable. À part vous, en effet, et quelques rêveurs qui vous ressemblent, quels sont ceux qui croient : que, l'ordre social, c'est-à-dire l'existence de l'humanité, dépend d'une science qui n'existe point encore ? Quels sont ceux qui reconnaissent : que toute science existante ne peut plus conserver la vie à la société ? En trouveriez-vous dix, cent, mille si vous voulez ?

Vous ne le croyez pas.

Et, que voudriez-vous faire avec cette imperceptible minorité, quand même, ce dont je doute, vous obtiendriez de chacun de ses membres : non seulement l'attention nécessaire pour s’assurer de la réalité de la conclusion, embrassant la coordination de toutes les connaissances à la direction rationnelle des actions tant individuelles que sociales; mais encore l'aveu que cette coordination est réelle ? Chacun ne la repousserait-il pas, par cela seul qu'il n'en serait pas l'auteur ? Mais, pour comble de concession, supposons cette minorité convaincue et unie; elle sera bafouée, honnie, vilipendée; non seulement par les maîtres; mais encore par les esclaves, qu'elle aura voulu affranchir.

Vous voyez, mon ami, que j'ai raison de refuser.

Vous me demandez quand il sera temps de publier : soit mon travail, soit tout autre, qui aura le mérite que je suppose au mien; en un mot, quand il sera temps de publier un travail qui, quel que soit son auteur, soit, en effet, rationnellement incontestable.

Ce sera : lorsque tous les systèmes rationnellement contestables seront reconnus : être devenus incapables de servir de base à l'existence de l'ordre.

Aussi longtemps qu'il y aura des anthropomorphistes, déistes ou révolutionnaires ; des matérialistes se basant sur des analogies ; des représentativistes, des républicains se basant sur des nationalités ; des radicaux, des prétendus socialistes, des saint-simoniens, des fouriéristes, des rationalistes sans mètre de raisonnement, se divisant en genres, espèces et variétés aussi nombreuses que les individus; il n'y a rien à espérer, en réorganisation sociale, par le raisonnement réel...

Le règne réellement rationnel peut seulement s'établir socialement, lorsqu'il sera devenu nécessaire à l'existence de l'humanité. En dehors de cette nécessité, il ne s'établirait jamais.

Je viens de vous convaincre théoriquement. Je veux encore vous convaincre pratiquement. Il est de mon devoir de faire tout ce qui dépendra de moi pour vous désabuser.

Pour vous convaincre pratiquement, commencez la publication de mon travail.

Certes, si quelque chose pouvait exciter la curiosité d'un public harassé d'utopies, ce devrait être la démonstration que les bases sur lesquelles la société s'appuie, et qu'elle croit des réalités, sont plus utopiques encore que tous les systèmes qu'il repousse comme inacceptables. Eh bien ! je le répète, commencez à publier, et vous verrez : qu'il n'en résultera ni blâme ni louange,, que l'ouvrage ne sera point lu; et cela doit être. Dans une époque d'anarchie et d'illusion, tout homme ami de l'ordre et de la vérité est nécessairement considéré : comme un ennemi commun, qu'il faut asphyxier dans le silence.

Si vous acceptez ma proposition, ce que d'ailleurs je suis loin de vous conseiller ; pour en vérifier l'effet, écrivez-moi; et je vous enverrai de suite le commencement de mon travail. Je m'arrêterai, quand vous serez convaincu de votre erreur.

Je désire cependant vous imposer une condition; et je suis certain que vous l'accepterez. C'est : que je ne serai désigné que sous la dénomination de prolétaire. C'est un titre dont je suis fier. je le compare à celui de chrétien, sous la persécution du panthéisme romain. Et, je veux conserver ce titre : Jusqu'à la mort; ou, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de prolétaires; jusqu'à ce que nous soyons tous propriétaires... " (226)

Nous ne connaissons pas la réponse que firent Louis De Potter et Ramón de la Sagra à cette étrange proposition qui aurait fait de l'un et l'autre les auteurs des livres de Colins. En effet, ce dernier précisait encore à de la Sagra le 23 octobre 1844 : " Ce que je vous envoie, vous pouvez le traduire et le donner comme étant de vous, si vous le désirez, je suis assez vieux pour donner et quand mon ouvrage paraîtra, s'il paraît, je dirai que je l'ai pris de vous. " (227) La seule réserve que Colins mit à l'utilisation par ses disciples de ses manuscrits - réserve de taille, il est vrai - avait trait à sa fameuse démonstration de l'immatérialité et de l'éternité des âmes qu'il leur fit promettre de ne pas publier sans son consentement avant sa mort. Il semble d'ailleurs que, bien qu'initiés depuis longtemps au mécanisme de cette démonstration, Louis De Potter et Ramón de la Sagra ne furent saisis de tous les développements que Colins lui consacra qu'autour de 1846. Ce que nous savons en revanche, c'est que ses deux premiers disciples firent copier à leurs frais l'œuvre manuscrite déjà immense de Colins, et qu'ils s'en imprégnèrent tant et si bien que, jusqu'en 1848, ils furent par leurs publications non seulement les fidèles porte-parole du maître, mais aussi les exécutants de toutes ses volontés (228).

Toutefois, de par sa tournure d'esprit plutôt romantique, Ramón de la Sagra ne fut un disciple orthodoxe qu'à partir de 1844 et il ne le resta guère au-delà de 1848. Ses relations avec Colins méritent d'être étudiées de plus près. En 1844, de la Sagra lança une importante publication périodique à Madrid qu'il intitula Revista de los intereses materiales y morales. Periódico de doctrinas progresivas en favor de la humanidad. Colins, qui suivait la vie intellectuelle de l'Espagne presque autant que celle de la France, applaudit à cette initiative. Toutefois il critiqua vivement le titre de la revue - " la science n'est pas progressive " (229) - et s'érigea en censeur impitoyable des tendances éclectiques dont de la Sagra faisait montre dans plusieurs de ses articles.

" Vous appelez les œuvres de MM. Blanqui, Rossi, etc. de la science transcendante, lui écrit-il (230). Eh bien... moi je crois et je prouverai un jour que les œuvres de ces Messieurs sont des stupidités transcendantes au superlatif, et que sous ce dernier rapport, on peut mettre tous les instituts du monde au défi de les surpasser...

Vous êtes encore dans les lieux communs des libéraux : vous condamnez le despotisme sans réfléchir que depuis que le monde est monde et jusqu'à présent le despotisme a été la seule base possible d'ordre. Tout le mal actuel vient de ce que le despotisme n'est plus possible que d'une manière éphémère et qu'en plus du despotisme il n'y a encore de possible que l'anarchie. Quant à la liberté, on n'en sait pas encore le premier mot. Le premier mot, entendez-vous ? "...

Dans le courant de l'été de 1844, Ramón de la Sagra se rendit à Paris où après avoir longuement discuté avec Colins il résolut de consacrer le reste de sa vie à la propagation du socialisme rationnel. Mais comment gagner le monde à une doctrine qui n'avait alors en tout que trois adeptes ? Il fallait posséder un organe de presse, de préférence à Paris, et pouvoir disposer de tout son temps pour s'adonner au bon combat. C'est-à-dire qu'il fallait de l'argent. Louis De Potter en avait, mais il n'avait jamais proposé de le mettre à la disposition de la cause commune. Colins, lui, vivait dans une misère telle que son état de santé, mis à rude épreuve par l'œuvre entreprise, donnait déjà de sérieuses inquiétudes. Ramón de la Sagra avait réalisé de substantielles économies, mais qui étaient loin de lui assurer son avenir et celui de sa famille. Il résolut donc de tenter le diable capitaliste en lançant en Andalousie une sucrerie modèle utilisant des techniques révolutionnaires dont certaines avaient déjà été essayées avec succès par les betteraviers français et belges. C'est dans ces circonstances qu'il décida de cesser la publication de sa revue, au grand désespoir de Colins (231). Ce dernier toutefois accepta de l'aider dans la recherche des brevets et l'étude des nouveaux procédés de traitement du sucre. Et au début de 1845, Ramón de la Sagra s'installa dans la propriété qu'il venait d'acheter entre Marbella et Mar de leche, où s'édifiait son entreprise. Mais à la fin de l'année les coûteuses machines qu'il avait commandées à l'étranger disparurent dans le naufrage du navire qui les transportait en Andalousie. Dès lors la sucrerie ne pouvait fonctionner sur les bases prévues et il fallut la vendre à perte, ce qui fut fait au printemps de 1847. Entre-temps, Ramón de la Sagra avait, de concert avec Colins, décidé de faire un coup d'éclat à l'Académie des sciences morales et politiques, afin d'attirer l'attention des milieux intellectuels sur la doctrine nouvelle. Le choix du terrain de combat peut surprendre. Mais il faut savoir que, dans la philosophie colinsienne de l'histoire, c'est toujours du pouvoir spirituel que partent les transformations sociales; or l'Institut de France était alors ce qui en tenait lieu. C'est d'ailleurs la philosophie colinsienne de l'histoire que Ramón de la Sagra décida de jeter en pâture à l'Académie. Il lui consacra un opuscule, rédigé sous forme d'aphorismes, qu'il publia dans le dernier numéro de sa revue et il demanda d'en lire la traduction française à l'Académie. La lecture des Aphorismes sociaux de Ramón de la Sagra plongea ses auditeurs dans la stupéfaction. Un vif débat s'ensuivit au terme duquel le bureau de l'Académie décida de rendre compte dans ses annales de la lecture mais non de la discussion qu'elle avait provoquée. C'est Adolphe Blanqui qui fut chargé d'en informer de la Sagra et aussi de lui demander des explications. Il le fit dans ces termes par une lettre en date du 8 novembre 1845:

" ... Voilà mon cher confrère, exactement ce qui s'est passé et maintenant, j'ai bien le droit de vous demander ce que vous vouliez, en faisant cette déclaration apocalyptique de décadence et d'anarchie, qui nous présageait la fin prochaine du monde moral. Puisque la foi ne peut plus rien, attendu que nous ne l'avons plus, vous tout le premier, pourquoi supposez-vous qu'on ne peut plus rien mettre à sa place ? Croyez-vous donc que civilisation et pourriture soient la même chose ? C'est pourtant la le sens de votre dernier écrit, dont nous avons tous été stupéfaits, comme d'un cri de désespoir inexplicable de la part d'un homme aussi éclairé que vous l'êtes ; et nous avons cru que c'était un jeu d'esprit, une boutade philosophique et politique, rien de plus. Ce n'est pas ... (mot illisible) que vous avez rappelé le despotisme de la foi catholique et le règne de l'inquisition qui n'existent chez nous que comme tradition exécrable et qui ont fait le malheur de votre pays. Si l'Espagne a des vices, si elle éprouve des retards dans son mouvement ascensionnel, elle le doit aux cicatrices que lui ont laissées ces deux fléaux de l'espèce humaine, le despotisme de l'Eglise et l'inquisition pour la foi. Vous ne pouvez pas avoir voulu exprimer un regret sur ces illusions pestilentielles, vous, Don Ramón de la Sagra, philosophe éclairé, naturaliste savant, homme d'affaires exercé au contact des hommes. Qu'est-ce que vous aviez en vue ? Qu'est-ce que vous vouliez ?

Pour que nous le sachions, hombre de bién, il faut que vous nous le disiez; je veux le despotisme des rois, des prêtres, des gendarmes, ou tout autre. Sinon nous ne le croirons pas. Faites donc une autre brochure, envoyez-la ici en manuscrit à l'Académie, et nous vous répondrons. Jusque là, laissez-nous croire que vous êtes toujours le même, un esprit éclairé, d'un savoir étendu, d'une générosité d'idées cosmopolite, et que pour faire un habit neuf a l'Espagne, vous n'avez pas plus besoin qu'elle du vieux drap roussi et des vieux oripeaux de l'inquisition... " (232) Si l'agression contre la vieille société s'était soldée par un demi-échec, du fait de l'absence de publicité donnée à la discussion, c'était aussi un demi-succès, puisque l'agresseur était sommé de s'expliquer et qu'on promettait de lui répondre en lui offrant donc le débat public qu'il réclamait. Quant aux questions de Blanqui, qui faisait mine de prendre Ramón de la Sagra pour un ultramontain, on doutait qu'elles fussent sincères, car il connaissait personnellement son collègue espagnol, Colins, et leurs relations. Colins écrivit donc à son disciple :

" Ces Messieurs croient vous tuer, car cette lettre a été concertée. Tant mieux qu'ils le croient, cela leur donnera de la confiance en eux-mêmes. Ils ne voient pas qu'ils vont s'engager avec vous dans une controverse vis-à-vis du public de laquelle ils ne sortiront que vaincus. Mais ici, il faut agir avec beaucoup de prudence et surtout de politesse. Il ne suffit pas d'avoir le fond pour soi, il faut encore avoir la forme, et nous aurons l'un et l'autre... " (233) Et encore : " Je vous envoie un article du Siècle. Vous voyez qu'il suffit qu'une discussion sorte de l'Académie pour qu'on en parle. Adieu mon ami. Dans six mois, le monde entier parlera de votre discussion avec Blanqui... " (234)


Ramón de la Sagra était suspecté de nihilisme; il décida donc, en accord avec Colins, d'exposer les principes constructifs du socialisme rationnel sous un titre emprunté à un auteur à la mode, Louis Blanc, à savoir L'organisation du travail. Le bureau de l'Académie fut saisi de son texte en janvier. Colins se présenta donc à la séance publique qui suivait immédiatement celle du bureau, afin d'y apprendre ce qui avait été décidé. Voici comment il relate à de la Sagra la séance en question :

... " Peu à peu les momies sont arrivées... La séance a été ouverte, on a lu le procès-verbal. Pendant la lecture, Cousin qui était assis sur le fauteuil le plus rapproché de Mignet parlait avec ses deux collègues de sa droite, mais tellement haut que si ce n'eût été lui, on lui aurait, je crois, dit de se taire. Mon éloignement et le bruit des autres momies qui entraient ne m'a laissé saisir que les phrases suivantes, qui sont bien significatives : Il est en opposition avec la politique libérale, il est donc absolutiste, c'est évident; et il se démenait comme un diable dans un bénitier. Après la lecture du procès-verbal, il est venu s'asseoir vis-à-vis de moi auprès de quelqu'un que je ne connais pas, et il a causé, à lui tout seul à cette personne pendant toute la séance qui a consisté dans une lecture insipide sur saint Thomas d'Aquin. L'Académie est digne du Bas-Empire... " (235) Après cette séance Colins était allé trouver Blanqui qui " l'air penaud et embarrassé " (236) lui expliqua que le bureau avait refusé la lecture de L'organisation du travail vu que le texte en avait été publié quelques jours auparavant dans une revue française (237). Tout était à recommencer ! Pour aller plus vite, Ramón de la Sagra rédigea en espagnol cette fois, une troisième communication que Colins traduisit aussitôt en français et qui fut présentée sans délai à l'Académie (238). Cette dernière en refusa la lecture par l'organe de son bureau sans donner, cette fois, la moindre explication. Ramón de la Sagra protesta, mais en vain (239). Ses honorables collègues avaient éventé l'attaque qu'il avait ourdie contre l'ordre établi et, en fidèles défenseurs de ce dernier, ils avaient résolu d'étouffer sa voix. Certes, il fut nommé à la même époque membre correspondant de l'Académie royale de Belgique et il prit part en 1847 à un Congrès des économistes et à un Congrès des amis de la paix à Bruxelles, dans lesquels il défendit ses idées, mais il ne pouvait en espérer la publicité qu'il escomptait de l'Institut de France. Les temps n'étaient pas mûrs. Aussi bien, est-ce sans doute alors que Colins se préoccupa pour la première fois sérieusement d'une prochaine publication de ses ouvrages. Il ne pouvait espérer y intéresser un éditeur en raison de leur dimension, de leur genre et de son isolement intellectuel. Il devait donc trouver des souscripteurs, à commencer par ses disciples dont l'un était fort riche et l'autre encore aisé. C'est pourquoi il écrivit à Ramón de la Sagra le 25 mai 1847 une lettre dont nous extrayons le passage suivant :

" Vous concevez de quelle importance il est que mon ouvrage paraisse de mon vivant; qu'il paraisse dans tous ses détails et tel que je l'ai conçu. C'est pour ainsi dire le seul moyen pour que je puisse le porter à son point de perfection. Je n'insiste point là-dessus. À bon entendeur peu de paroles suffisent. Vous m'avez parlé de vos jeunes gens de La Havane pour faire paraître l'ouvrage par souscription, dont vous seriez l'éditeur à ma demande, puisque je ne veux pas que mon nom paraisse. Je crois que c'est pour ces jeunes gens, pour nous et pour l'humanité une occasion qu'il ne faut point laisser échapper... " (240)



Mais il semble que de la Sagra fit la sourde oreille et que Louis De Potter qui reçut vraisemblablement une invite analogue rappela à Colins qu'il lui avait déjà avancé de petites sommes d'argent à fond perdu. Colins en fut ulcéré, mais, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il écrivit à Louis De Potter :

... " Je vous prie de m'envoyer la note de ce que vous avez eu la bonté de me prêter sans autre caution que les brouillards de la Seine : ce qui, pour vous était bien comme donné. Je veux pouvoir énoncer cette somme dans mon testament, pour qu'elle vous soit payée sur ce que produira mon travail, s'il produit, soit avant, soit après ma mort. Cette lettre vous est commune avec Sagra, auquel je suis redevable d'une somme de sept cent cinquante francs. Dans mon testament copie de la présente lettre s'y trouvera incluse.

Je ne m'excuse point de parler de la postérité. Vous seriez un sot, votre fils serait un sot, si je n'y avais droit; et je serais un sot ou un hypocrite si je faisais le modeste. Je ne me vante point de ce que j'ai pu faire. Mille autres, dans les mêmes circonstances, auraient fait de même. Mais aussi mille autres ne l'auraient pas fait; et là se trouve mon mérite... " (241)



Louis De Potter aussi fit la sourde oreille. Colins ne prit pas la chose au tragique, mais il se demanda ce qu'il arriverait s'il disparaissait. Ses disciples continueraient-ils le bon combat ? Publieraient-ils ses ouvrages ? Viendraient-ils en aide à sa fille Caroline pour les études de laquelle il avait consenti les plus grands sacrifices et qui à présent se dévouait sans compter pour lui ? Les événements n'allaient pas tarder à apporter à ces questions des réponses brutales et inattendues. Nos lecteurs n'auront pas manqué d'être frappés par le fait que notre biographie se soit progressivement éloignée des événements de l'époque au point de se limiter pratiquement aux rapports de Colins avec ses trois premiers disciples. Ce n'est pas là un hasard. L'anti-réformisme de Colins se traduisait pour lors par un apolitisme intégral. Tout étant à rejeter dans la vieille société, à commencer par les faux pouvoirs qui s'y manifestaient, notre philosophe et ses disciples couraient au plus pressé en travaillant à dégager le pouvoir spirituel de la société nouvelle de demain, à savoir la raison. Cependant la politique allait prendre sa revanche sur l'utra-intellectualisme des premiers socialistes rationnels. En février 1848 éclatait à Paris une révolution qui se voulait sociale et même socialiste, révolution qu'ils n'avaient pas souhaitée ni prévue si rapide et encore moins préparée. Comment l'accueillirent-ils ? C'est ce qu'il nous faut maintenant exposer.

Tout d'abord quelles étaient alors les relations de Colins et ses disciples avec les divers mouvements socialistes et leurs chefs ? Il semble bien qu'elles fussent quasiment nulles. On sait que, sous la monarchie de juillet, il y avait profusion de sociétés secrètes plus ou moins socialistes et révolutionnaires. Or Colins professait à l'égard de ce type de sociétés une tenace aversion qu'il conserva jusqu'à sa mort (242). Mais il avait lu les œuvres de tous les précurseurs du socialisme et médité tout particulièrement sur leurs rapports avec les doctrines des économistes anglais et français. Nous avons déjà signalé l'influence qu'exercèrent sur lui Saint-Simon ainsi que Fourier et ses contacts avec jules Lechevalier. Il convient d'ajouter à ces noms ceux de Sismondi, Vidal et Pecqueur, à cheval entre l'économie politique et le socialisme, ceux de Bazard, Enfantin, Cabet, Victor Considérant, Pierre Leroux et Louis Blanc, celui de Lammenais passé de l'ultramontanisme au socialisme et celui du prince Louis-Napoléon dont l'Extinction du paupérisme, parue en 1844, avait enfin doté le parti bonapartiste d'une doctrine sociale (243). Deux noms toutefois méritent d'être mis à part, celui d’Émile de Girardin, le très modéré directeur de La Presse, dont Colins devint un intime dès 1847 et le resta toujours en dépit des profondes divergences qui ne cessèrent de les séparer, et celui du jeune iconoclaste Proudhon à la réfutation duquel Colins devait consacrer une notable partie de son œuvre. Il est très remarquable que Colins ne cite jamais le révolutionnaire Auguste Blanqui, peut-être parce qu'il avait fréquenté son frère Adolphe, l'économiste libéral, et qu'il ne mentionne dans aucun de ses livres Karl Marx ni Friedrich Engels dont il paraît avoir ignoré l'existence jusqu'à sa mort en 1859. De même, comme le souligne Maurice Bologne, " nous n'avons pas trouvé mention de Louis De Potter dans les œuvres de Karl Marx, ni allusion à Marx dans De Potter. Il est pourtant curieux de souligner que Marx et Engels ont élaboré le matérialisme historique à Bruxelles entre 1845 et 1847 (cf. Ch. Andler, Le manifeste communiste) au moment ou Louis De Potter publiait son œuvre socialiste. Marx connaissait Le manifeste des égaux de Babeuf. Il devait connaître aussi la Conspiration pour l’Égalité de Buonarotti. Marx pouvait-il ignorer que De Potter en fût l'éditeur ?... " (244) Ainsi, malgré l'unité de temps, de lieu et d'action, les prophètes du socialisme rationnel et ceux du socialisme scientifique s'ignorèrent-ils leur vie durant, si l'on veut bien excepter les quelques mentions de Colins par Marx que nous avons signalées en tête de cet ouvrage et qui témoignent d'une connaissance tardive et superficielle.

Le 25 février 1848, Colins écrivait à son ami de Girardin : " Les utopies vont s'égorger mutuellement. C'est seulement après leur mort que je puis paraître. Attendons ! " (245) Dans la même lettre, il précisait comme suit sa position à l'égard des hommes politiques du jour :

" Vous savez, leur ai-je toujours dit : que, pour moi, la monarchie, sous quelque forme qu'elle puisse se masquer, représente l'ancienne société ; et, que je considère cette société comme condamnée à mourir dans les convulsions de l'anarchie. Aussi, j'adore votre république ayant pour expression le vote universel : parce que, pour moi, c'est le beau idéal de l'anarchie, de cet enfer social dans lequel l'ancienne société doit expier ses crimes. Ce sera seulement : lorsque les monarchies et les républiques se seront rendues également impossibles ; que, le besoin d'ordre par la vérité pourra se faire sentir ; et, alors, monarchie et république seront identiques : la monarchie de la raison ; et la république de tous.

Vous concevez, Monsieur, que les républicains m'auraient eu en horreur, s'ils ne m'avaient estimé. Ils se contentaient de dire : C'est un fou, mais c'est un honnête homme... " (246)

Colins prévoyait que cette République ne pouvait que décevoir les illusions des masses populaires qui s'y étaient ralliées d'enthousiasme au nom des doctrines les plus contradictoires. Mais la ferveur qu'elle leur inspirait la lui rendait sinon sympathique du moins infiniment respectable. Persuadé que le socialisme rationnel était seul à même de résoudre la question sociale posée par le prolétariat français, il ressentit plus que jamais l'urgente nécessité d'en vulgariser les principes. Pour ce faire, il présenta a la Commission du Luxembourg un exposé que celle-ci prit, affirmait-il, en grande considération (247) et qui parut l'année suivante sous la forme d'un opuscule intitulé Le socialisme ou organisation sociale rationnelle, il publia une série d'articles dans La révolution démocratique et sociale de Charles Delescluze (248) et dans La Presse d’Émile de Girardin et il fit appel à ses disciples pour l'épauler. Là, de graves désillusions l'attendaient, mais malheureusement nous n'avons que des renseignements fragmentaires sur la détérioration de ses relations avec Ramón de la Sagra et Louis De Potter. Voici comment, dans l'état actuel de nos connaissances, les choses nous paraissent s'être passées. Tandis que sortaient de presse plusieurs de ses écrits strictement colinsiens (249), Ramón de la Sagra se rapprochait de Proudhon au mépris de toute cohérence doctrinale. Colins qui lui-même, par solidarité socialiste, devait accepter en 1849 de faire partie du Comité provisoire de la Mutualité des travailleurs (250) qui succéda à la Banque du peuple de Proudhon, reprocha vivement à de la Sagra ses prises de position doctrinales en faveur de ladite Banque et du crédit gratuit (251). Réfléchissant sur cette infidélité, relativement mineure, Colins mesura combien l'opinion publique pouvait anesthésier la raison d'un homme pourtant mieux armé que tout autre pour lui résister, et c'est peut-être ce qui l'incita à envisager un grand coup pour tenter de frapper les esprits donc de s'imposer à l'opinion publique. Le socialisme rationnel, il le voyait maintenant clairement, loin de l'emporter en France après l'échec des autres socialismes, risquait d'être balayé avec eux par la réaction, au nom de l'ordre que pourtant il se flattait de pouvoir seul établir durablement. Colins songea que Louis De Potter, qui lors de la révolution belge de 1830 s'était courageusement affirmé républicain, pourrait à présent prendre la tête du mouvement révolutionnaire qui se dessinait en Belgique afin d'y substituer une république démocratique et sociale à la monarchie louis-philipparde qui y subsistait encore. Certes, la Belgique n'était pas mûre pour le socialisme rationnel, et il était même douteux qu'un si petit Etat pût jamais prendre l'initiative d'instaurer la société nouvelle, mais une révolution républicaine accomplie dans ce pays par Louis De Potter permettrait au socialisme rationnel de s'imposer aux esprits des contemporains et de prendre date dans l'histoire. Bien entendu, la République belge ne devait être qu'une première étape. Pour encadrer le mouvement qui s'ensuivrait, il fallait une organisation. Aussi Colins rédigea-t-il alors la charte d'une " Internationale ", qui devait paraître l'année suivante sous le titre de Socialisme rationnel, ou Association universelle des amis de l'humanité, du droit dominant la force, de la paix, du bien-être général pour l'abolition du prolétariat et des révolutions. Le malheur pour Colins fut que le principal intéressé, Louis De Potter, ne paraissait nullement enthousiaste du rôle historique qui lui était assigné.

Là-dessus, les événements se précipitèrent à Paris : on était en juin, les ateliers nationaux furent supprimés, le prolétariat se souleva, l'insurrection fut réprimée dans le sang par l'armée ; la réaction bourgeoise triomphait avec la bénédiction des " honnêtes gens ". Nous ignorons tout de l'éventuelle participation physique de Colins aux combats de juin. Ce que nous savons en revanche, c'est qu'il fut non seulement emprisonné, mais mis au secret dans un cabanon de l'hôpital militaire du Val de Grâce et condamné - sans jugement - à la transportation en Algérie comme les plus dangereux " meneurs ", à cause, soi-disant, de l'article intitulé Lettre sur les montagnards et les girondins qu'il avait publié dans La Presse du 14 juin 1848 (252). Après deux mois de secret, son internement se fit moins sévère sur l'intervention, vraisemblablement, de son vieil ami républicain Joseph Augustin Guinard avec lequel il avait négocié à Londres en 1831, qui était alors députe et qui avait pris parti non sans hésitation pour l’ "ordre ", étant un familier de Godefroy Cavaignac, le frère du général qui avait dirigé la répression en qualité de ministre de la guerre (253). Colins, qui avait lui aussi été lié à Godefroy Cavaignac, le Président de la Société des droits de l'homme, ne pouvait croire que le général Cavaignac avait mesuré toutes les conséquences de ses actes si contraires à l'honneur militaire et ne désespérait pas de le voir se libérer de l'emprise de la bourgeoisie réactionnaire ; aussi écrivit-il de sa prison, le 22 août 1848, à Guinard, la curieuse lettre que voici :

" Mon cher XXX. je vous ai prié de venir me voir. Vous n'êtes pas venu; peut-être ne m'avez-vous pas lu. Il ne s'agissait que de moi. Je vous pardonne.

Maintenant il s'agit du salut de la République, et vous me lirez, je n'en doute pas.

Je ne croirai jamais que le général Cavaignac soit un traître, je le croirai aussi peu de vous, de moi-même. Le frère de Godefroy ne peut être que la loyauté même. Il y a donc erreur de sa part, ou plutôt ne sachant que faire il marche en aveugle au jour le jour, espérant que le temps lui apportera la lumière. Il ne voit pas qu'il conduit la France à sa perte : et l'Europe et le monde à la suite de la France. Il ne voit pas qu'il voue son nom au mépris si ce n'est à l'exécration de la postérité.

Le général Cavaignac peut sauver la France et l'Europe et le monde. Je m'engage à le lui prouver en une heure de conversation. Il ne lui faut pour cela que du courage, et à cet égard il a fait ses preuves ; que de la décision, et son indécision actuelle est la suite nécessaire de l'obscurité dans laquelle il se trouve. Je me charge de la dissiper.

Montrez ma lettre au général Cavaignac si vous estimez encore que je puisse le voir une heure, et la France est sauvée.

Adieu mon cher XXX. Souvenez-vous que tout ce que je vous ai dit depuis le 24 février s'est vérifié. Souvenez-vous que j'ai refusé l'ambassade que vous vouliez me faire avoir : en vous disant que le danger était à l'intérieur et que j'y restais. J'aurais cependant pu aller utilement auprès du Vicaire de l'Empire, l'archiduc Jean, qui me connaît et m'estime. J'ai refusé et je refuserais encore. C'est ici qu'il faut vaincre ou mourir.

Je vous embrasse. Colins. " (254)

Naturellement, notre philosophe ne vit pas le général Cavaignac qui ne fut sans doute pas mis au courant de sa requête. Le régime des transportés, qu'il subit en tout cas jusqu'à la fin de 1848, mit à rude épreuve sa santé déjà hypothéquée par un travail intellectuel excessif. Heureusement sa fille, qui privée du jour au lendemain de toute ressource avait trouvé asile chez Guinard, put lui rendre visite de plus en plus fréquemment, et lui apporter, avec des nouvelles, les livres et les médicaments qui lui étaient indispensables. C'est à cette époque sans doute que Colins décida de reconnaître officiellement Caroline afin qu'elle pût porter son nom. Mais il songeait surtout à l'avenir de l'humanité et au triomphe final du socialisme rationnel. Aussi bien pressait-il toujours plus De Potter de prendre la tête des révolutionnaires belges. En même temps il le pria - et peut-être même le somma-t-il - de lui avancer une certaine somme pour permettre vraisemblablement à sa fille d'attendre sa libération et la reprise des versements de sa solde. C'est cette double circonstance qui provoqua la rupture entre Colins et son premier disciple. Voici d'ailleurs comment celui-ci la relate dans son journal intime :

... " Je commençais à répondre à mes correspondants que j'avais rêvé la forme républicaine pour la Belgique en 1830, parce qu'alors la dépendance de ma patrie me semblait devoir être la conséquence de son entrée dans le concert des dynasties régnantes en Europe ; que mes concitoyens que cela regardait autant que moi avaient pensé le contraire ; que la Belgique actuelle était calme et aussi prospère que le permettait l'irrationnelle organisation sociale de tous les peuples jusqu'à ce jour ; que changer la forme à la convenance et pour le bon plaisir de la France serait une lâcheté ; que changer avec la certitude de n'avoir au fond rien de mieux puisque la base resterait la même, était une sottise, dont je ne voulais à aucun prix me rendre complice...

Parmi mes correspondants, le plus acharné de tous était le baron de Colins, devenu M. et même le citoyen Colins tout court. Les discussions que nous eûmes au sujet des affaires du temps ôtèrent peu à peu à nos relations ce qu'elles avaient eu jusqu'alors de plus agréable. Je tolérais ses critiques scientifiques, quelque acerbes, quelque grossières même qu'elles fussent ; je jugeai nécessaire de relever ses injures personnelles motivées par ma conduite politique. M. de la Sagra, ami et disciple comme moi de M. de Colins, venait de se brouiller avec lui. M. de Colins exigeait ce que M. de la Sagra ne croyait pas devoir lui accorder, lors de ses publications où ce dernier n'était que le prête-nom. Je ne me brouillai pas, moi, positivement, mais la correspondance tourna petit à petit à l'aigreur. Elle fut bientôt entièrement rompue ; voici à quelle occasion.

M. de Colins, ce même homme qui ne sacrifiait qu'à la froide raison lorsqu'il discutait, et qui n'écoutait que la voix de la passion quand il était question d'agir, M. de Colins, que j'avais vu bonapartiste exalté, conspirateur même pour le bonapartisme, puis combattant les républicains du National de Paris, soutenir l'hérédité quand même du pouvoir exécutif, et que je retrouvais maintenant terroriste et guillotineur, M. de Colins s'était fait mettre en prison lors de l'insurrection de juin. Il m'écrivit alors qu'il avait besoin d'une somme ronde que, dans les circonstances où l'on se trouvait, je n'avais pas par devers moi. Je lui répondis sans tarder, et donnai franchement pour motif de mon refus l'impuissance où j'étais d'accorder. M. de Colins savait mieux que personne que je ne lui disais que la vérité; car jusque là il ne s'était jamais adressé à moi en vain. Peu de mois auparavant, il m'avait demandé le relevé exact des diverses sommes que je lui avais envoyées à plusieurs reprises, et dont, me disait-il, il voulait garder la mémoire pour me les rendre un jour ou du moins en faire mention dans son testament. Et je lui avais répondu que je ne tenais jamais note des services que j'étais assez heureux de pouvoir rendre : sur quoi, il s'était confondu en expressions de gratitude et d'admiration.



Maintenant, - je ne puis encore m’en expliquer clairement le pourquoi et le comment, - les choses avaient subitement et entièrement changé d'aspect. Peu après le refus forcé dont je viens de parler, ayant appris que M. de Colins était à l'hôpital assez gravement indisposé, je fis de mon mieux, et après avoir réalisé à la hâte une somme moindre à la vérité que celle qu'il m'avait demandée, je ne m'empressais pas moins de l'expédier à Paris. Je ne voulais pas de remerciements ; je n'en attendais même pas : mais aussi je ne m'attendais pas à des impertinences. Il m'en arriva cependant et des plus qualifiées. Mon argent dans la poche, et dans une poche dont il ne sortit plus, - j'insiste sur ce point parce qu'il me paraît caractéristique, - M. de Colins m'écrivit qu'en tout temps et en toutes circonstances mon avarice m'avait perdu, que j'étais un égoïste, un homme digne d'être jeté aux chiens de la rivière jaune (textuel). Je ne me fâchai point. Je me bornai à faire comprendre à M. de Colins que désormais, l'échange de lettres entre nous, si toutefois il y aurait encore échange de lettres, devait se limiter aux simples rapports scientifiques. Je sentis fort bien que, restreint de cette manière, il serait bientôt tout à fait supprimé. " (255)

Nous avons tenu à rapporter intégralement ce texte excessif et injuste, manifestement contemporain des événements qu'il relate, parce qu'il est lui-même caractéristique de ce sentiment de frustration dont nous avons dit plus haut qu'il minait depuis un certain temps déjà l'amitié que Louis De Potter vouait à Colins. Sans cela, comment expliquer que Louis De Potter assimile à une entreprise de terroristes et guillotineurs l'insurrection ouvrière de juin, ce cri de désespoir du prolétariat parisien, que Colins avait très logiquement appuyé, alors que manifestement c'est le camp de la réaction bourgeoise qui méritait ce reproche ? Sans cela aussi, comment expliquer ce rappel des opinions politiques de Colins antérieures à sa découverte métaphysique de 1838-1840 ? - et, surtout, comment expliquer ces pénibles querelles d'argent qui ne traduisent en définitive qu'un refus d'assistance opposé par l'ancien disciple au vieux maître emprisonné et malade ? D'ailleurs, quand on connaît l'envoûtement intellectuel que Colins exerça en tout cas dès 1840 sur Louis De Potter, on ne peut manquer d'être frappé par les silences des Souvenirs intimes où l'ancien chef du gouvernement belge ne mentionne Colins pour la première fois qu'a la page 235 à l'occasion de l'éducation de son fils Agathon, en 1845. Après coup, néanmoins, Louis De Potter ne fut plus si sûr d'avoir bien agi en ces circonstances, comme il l'avoue dans la suite de ses Souvenirs intimes : " Les reproches de M. de Colins - écrit-il (256) - ne m'avaient été si pénibles dans le temps que parce que je supposais que peut-être, en certaines occasions, je les avais méritées, que, sans bien m'en rendre compte, je m'étais laissé entraîné par l'égoïsme, que j'avais été pour l'infortuné froid et dur. "

Ceci dit, nous sommes loin de penser que Colins n'ait pas eu sa part de torts dans cette affaire. Sans doute ne songea-t-il pas suffisamment à ménager la susceptibilité de ses disciples et en particulier du premier d'entre eux. Et probablement donna-t-il trop d'importance par la suite à certains propos mal rapportés de Louis De Potter et à un petit incident qui eut lieu sans doute en 1849 et qu'il rapporte comme suit :

" Depuis que M. De Potter a dit à M. Lebraut (257), après avoir reçu la démonstration de la nature de l'âme, que, maintenant il avait ce qu'il voulait avoir de moi, et que désormais je pouvais mourir quand je voulais ; depuis que M. De Potter m'a écrit à moi-même, l'ayant prié de s'abonner au journal La Révolution démocratique dans lequel j'écrivais : " que s'il était obligé de s'abonner à tous les journaux dans lesquels un de ses amis écrivait, sa fortune n'y suffirait pas ", je ne pourrai plus compter sur M. De Potter. " (258)



S'il pouvait accuser ce dernier de pingrerie, d'injustice, voire de pusillanimité morale et politique, Colins le connaissait trop bien pour ajouter foi sans autre à des racontars qui le lui présentaient comme un cynique, ce qu'il ne fut jamais. Peu importent d'ailleurs les torts respectifs de Colins et Louis De Potter dans cette rupture qui, effective dès 1848 sur le plan des relations personnelles, fut absolue, même sur le plan des rapports de travail par personnes interposées, à partir de 1852 et jusqu'à leur mort qui survint en 1859. Ce qui est remarquable, et nous serions tentés de dire unique dans l'histoire des doctrines politiques, c'est que malgré elle les deux hommes poursuivirent parallèlement l'exposé d'un socialisme rationnel strictement identique quant au fond. Tout au plus Colins aurait-il pu reprocher à Louis De Potter d'avoir intitulé l'un de ses ouvrages ultérieurs, paru en 1850, Catéchisme social ! Mais nous n'avons pas trouvé sous la plume de Colins la moindre critique des livres de Louis De Potter parus après leur rupture et dont voici quelques autres titres : ABC de la science sociale, Socrate socialiste, Examen critique du petit catéchisme de Malines, au point de vue de la raison, Histoire abrégée du christianisme et surtout le Dictionnaire rationnel écrit en collaboration avec Agathon De Potter. C'est dire la signification toute intellectuelle que revêt l'attachement à la stricte orthodoxie colinsienne dont Louis De Potter continua à faire preuve après les événements que nous venons d'évoquer.

Mais revenons à l'hôpital du Val de Grâce où Colins attendait son départ pour l'Algérie (258). Ce fut pour notre philosophe une période de réflexions sur les événements de juin au cours de laquelle sa pensée paraît s'être durcie à l'extrême en ce qui concerne la transition au socialisme, sans que pour autant elle évoluât sur le fond constitué par sa science sociale. Il collabora de sa cellule aux journaux La Révolution démocratique et sociale et La Tribune des peuples, ce qui lui valut une certaine popularité non seulement dans les milieux ouvriers qu'il avait longtemps côtoyés mais surtout parmi les étudiants. Le 3 décembre 1848 ceux-ci avaient organisé un Banquet des écoles en l'honneur de la République démocratique et sociale à l'occasion duquel ils lui adressèrent un message de solidarité dans le style enflammé de l'époque. (259) " C'est à la vieille amitié de Guinard et au souvenir de mon vieil ami Godefroy Cavaignac que je dois de n'être pas mort sur les pontons ", déclare Colins (260). De fait, il fut informé le 15 janvier 1849 que, au lieu d'être transporté, il serait libéré (261). Sa libération intervint en février ou mars 1849, mais elle lui posa d'emblée de graves problèmes pratiques : Où aller et comment vivre ? En effet sa sécurité, lui avait-on dit, ne pouvait être garantie à Paris et sa solde lui avait été supprimée. Elle lui fut payée à nouveau quelques mois plus tard à la suite des démarches de Guinard qui entre-temps avait été impliqué dans l'affaire du Conservatoire des arts et métiers ce qui lui valut d'être condamné à la détention perpétuelle par la Haute Cour de Versailles... Dans l'intervalle, Colins s'était réfugié avec sa fille à Péronne où l'hébergeait un certain Lebrun de Vexela (262). C'est là qu'il reçut une lettre par laquelle Ramón de la Sagra lui annonçait l'envoi de deux brochures dont une consacrée à la Banque du peuple de Proudhon : " Quant à la brochure sur la Banque du peuple, je soupçonne que vous ne l'apprécierez pas ; car je me suis aperçu l'autre jour que vous ne partagiez pas les doctrines du crédit gratuit. Cependant, M. Proudhon et les membres du Comité ont bien discuté cette question ; et nous serions contents de lire une réfutation sérieuse. Le journal ou vous écrivez n'a pas, que je sache, émis encore une opinion décisive sur la Banque. Pour ma part, je voudrais revenir d'une erreur, si erreur il y a. M. Proudhon aussi aime la critique sérieuse... " (263) Colins ne releva pas le ton narquois et provocateur de son ancien disciple et faisant une fois de plus contre mauvaise fortune bon cœur il lui répondit de Péronne le 27 mars 1849 :

" Monsieur,

Je suis à la campagne parce que je ne me crois pas en sûreté à Paris. De plus il faut manger et vous savez que le Ministre de la guerre m'a jeté sans pain sur le pavé. J'ai votre lettre du 21 qui m'a été envoyée et que le reçois à l'instant. Mais je n'ai pas encore les brochures. Je les lirai avec attention quand je serai à Paris.

Votre lettre m'a fait plaisir à cause de ce qu'elle me dit de M. Proudhon. Vous savez que je considère ce publiciste comme une des plus belles intelligences de France et du monde. Seulement, en fait de socialisme, je suis certain qu'il est dans une mauvaise route...

Vous me parlez d'écrire contre la Banque du peuple. Je n'ai garde ! Ne faisons point du Bas-Empire. En serai-je plus avancé quand j'aurai prouvé que Monsieur Proudhon a tort ? Au contraire, je ferai pour cette Banque ce que j'ai fait pour les associations de M. Louis Blanc : j'encouragerai tant que je pourrai : parce que Banque du peuple et associations particulières sont d'excellents moyens révolutionnaires qu'il faut se garder de décrier. Mais le remède social n'est pas là.

Si vous pouvez me lier avec M. Proudhon je vous en aurai beaucoup d'obligation. J'avoue que je croyais par mon âge mériter la première démarche de ce jeune homme. Du reste de pareilles susceptibilités sont au-dessous de moi, et c'est avec plaisir que je fais le premier pas. Aussi vais-je commencer par demander à Monsieur Proudhon, et par votre canal, non pas un service mais deux.

1° Je me présente comme candidat à l'Assemblée législative. Je puis m'y présenter : et comme militaire et comme socialiste... En conséquence, je prie Monsieur Proudhon de favoriser ma candidature; il sait à cet égard ce qu'il y a de mieux à faire, il le sait infiniment mieux que moi. Je dirai seulement que si je suis mis sur la liste, je suis certain d'être nommé, étant fort bien avec des ouvriers. J'ajoute que la Révolution démocratique et sociale protégera ma candidature, ainsi que la famille Raspail.


J'ai écrit une lettre à Monsieur Guizot sur son dernier ouvrage intitule De la démocratie en France. Cette lettre fera plusieurs articles. Je prie Monsieur Proudhon de me l'insérer dans son journal. Elle n'est en rien contraire à ses doctrines. Sur ce dont elle traite nous sommes absolument du même avis.. " (264)



Ces ouvertures à Proudhon restèrent sans suite et Colins ne se présenta finalement pas aux élections législatives de mai 1849 qui s'avérèrent catastrophiques pour la gauche. Mais le ton conciliant adopté en cette occasion par Colins semble avoir donné mauvaise conscience à Ramón de la Sagra qui revint à lui, prêt au martyre, déclarant qu'il allait démissionner avec éclat de l'Académie des sciences morales et politiques en étalant au grand jour sa critique - toute colinsienne - de ces sciences et les persécutions dont il avait fait l'objet de la part de ses illustres collègues qui cinq fois avaient rejeté ses communications sans examen, ni discussion, ni publicité... De la Sagra avait même rédigé un avant-projet de lettre ouverte à l'Académie exposant les motifs de sa démission (265). Mais, ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que, loin de l'encourager dans cette voie, Colins fit tout pour l'en dissuader lui faisant valoir qu'il ne l'aurait pas engagé à entrer à l'Académie, mais que une fois dans la place c'est là et pas ailleurs qu'il fallait combattre. Sur ce, Ramón de la Sagra partit en claquant les portes, resta membre de l'Académie, mais cessa de voir Colins pendant plusieurs années (266). Toutefois, la rupture entre les deux hommes ne devint effective qu'en 1852, après que de la Sagra eut refusé de se porter souscripteur dans la publication du premier gros ouvrage de son ancien maître (267).

Mais cette rupture ne fut pas du même ordre que celle qui était intervenue auparavant entre Colins et De Potter. Alors que la séparation entre ces deux derniers avait été absolue sur le plan des relations personnelles, elle n'avait entraîné, nous l'avons souligné, aucun éloignement intellectuel. Dans le cas de Colins et de la Sagra au contraire, les relations épistolaires ou par personnes interposées ne furent jamais totalement interrompues, mais elles s'accompagnèrent d'un abandon progressif des principes du socialisme rationnel par le publiciste espagnol qui finalement les répudia publiquement en 1859 dans des circonstances sur lesquelles nous reviendrons.

On peut distinguer dans les dix dernières années de la vie de Colins deux périodes : Pendant la première, qui va de 1849 à 1855, Colins s'efforça de propager sa doctrine en France au moyen d'un petit groupe de nouveaux disciples qui l'aidèrent a publier son premier grand ouvrage Qu'est-ce que la science sociale ? qui parut en 1853-4. Nous verrons comment cette tentative échoua. Pendant la seconde période, soit de 1855 à 1859, notre philosophe publia grâce à la générosité d'un disciple suisse l'essentiel de son œuvre et, déçu par ses disciples français, il paraît avoir reporté ses espoirs sur l'Espagne et surtout sur la Belgique. En tout cas, de 1849 à sa mort, il ne se mêla plus aux événements politiques et se consacra exclusivement à la diffusion de sa pensée qu'il destinait dès lors à une prochaine génération. Au début, il était encore tenu en suspicion par la police comme le prouve l'incident survenu en novembre 1850 et qu'il rapporte comme suit : " J'ai eu l'honneur de recevoir la visite, très polie d'ailleurs, d'un magistrat ; pour me visiter de la cave au grenier ; sous l'accusation : de conspiration, de dépôts d'armes et de munitions. Et, cependant, j'ai professé toute ma vie : que, les conspirations secrètes sont de véritables souricières : à nigauds. " (268) Aussi bien accueillit-il avec une totale indifférence la chute de la république bourgeoise, qui avait si férocement traité le prolétariat et la proclamation du second Empire dans lequel il ne vit jamais le successeur du premier.

Parmi les disciples que Colins fit à cette époque, l'un des plus curieux sans doute est Anatole Leray, prêtre défroqué qui publia dans La Presse des articles d'inspirations colinsienne peu avant sa mort qui survint dans un naufrage au large du Cap en 1853 alors qu'il se rendait en Australie pour y étudier la " fièvre de l'or " (269). Nous trouvons aussi un certain Béchet, négociant exportateur qui fut sans doute malheureux en affaires car il devait être nommé quelques années plus tard fonctionnaire à la préfecture de Constantine, le Dr Leclère qui après avoir tenté la fortune à Cuba était revenu s'établir dans sa famille de la petite noblesse limousine près de Brives (270), Pierre Vinçard, graveur en bijoux, qui avait écrit dans de nombreux périodiques, dirigé le Journal des travailleurs, présidé la Commission du Luxembourg (271), et qui devait apporter une contribution à l'ouvrage de Colins intitulé L’Économie politique source des révolutions et des utopies prétendues socialistes, Capo de Feuillide, journaliste et homme de lettres, et enfin Gérard Seguin, l'artiste auquel nous devons le beau portrait de Colins figurant en tête du présent ouvrage. Précisons d'emblée que ces disciples ne sauraient être mis sur le même pied que les De Potter ou Ramón de la Sagra. Leray, en effet, disparut très vite ; Béchet et Leclère se séparèrent de Colins en 1855 à la suite d'obscurs démêlés avec Caroline, le premier restant toutefois socialiste rationnel mais sans activité aucune; Pierre Vinçard et Capo de Feuillide, après avoir fait des emprunts à Colins, évoluèrent dans d'autres directions ; quant à Gérard Seguin, il entreprit de créer sous l'inspiration de Colins un " art rationnel " dont nous ne savons rien (272). C'est grâce, non seulement à ses disciples mais aussi à son vieil ami Émile de Girardin que Colins put faire paraître Qu'est-ce que la science sociale ? qui porte d'ailleurs cette dédicace bien dans son style :

" ÀMonsieur Émile de Girardin, représentant du peuple, Témoignage d'amitié, de reconnaissance, de profonde estime pour ses talents, son caractère, ses intentions, sa probité; et je le regrette, de complet dissentiment de doctrine. Puisse la discussion nous unir un jour dans le sein de la Vérité ! "

Et lorsqu'il rendit compte de cet ouvrage dans son journal du 19 août 1854, de Girardin en décrivit l'auteur dans les termes suivants qui témoignent d'une compréhension en profondeur de notre personnage sinon de sa doctrine : " Monsieur Colins - écrivit-il - qu'on ne pourrait comparer, pour la persévérance et l'érudition qu'a M. Auguste Comte, quoiqu'ils soient l'un à l'autre, ce qu'est le pôle arctique au pôle antarctique, vient de faire paraître deux nouveaux volumes qui font suite aux deux volumes qu'il a déjà publiés... " (273) Or, précisément, parmi les nombreuses personnalités de toutes tendances auxquelles Colins adressa son pesant ouvrage, il y avait Auguste Comte qui l'en remercia par une lettre curieuse datée du 12 Guttemberg 66 (24 août 1854) dont nous extrayons le passage suivant : " ...Quant à la lecture de votre livre, elle serait contraire à l'hygiène cérébrale qui, depuis plus de seize ans, ne me permet de lire que les grands poètes occidentaux, anciens et modernes, afin de ne pas altérer l'originalité de mes propres méditations. Mais je ferai lire ce traité par un de mes disciples... " (274)

Comme Auguste Comte, Colins était certain de posséder seul la vérité sociale ou tout du moins sa clef, mais alors que le premier était en fait matérialiste, le second était spiritualiste, et tandis que le premier refusait de lire ses contemporains mais jouissait de leur estime unanime, le second passait sa vie à les commenter, à les réfuter et à les inviter à des polémiques que presque tous éludaient, mais restait le plus isolé des hommes. C'est de cette époque -1854 ou 1855 - que date le portrait de Seguin qui nous le représente le front haut, le regard clair et droit et la barbe majestueuse de prophète, auréolé de cette atmosphère d'intemporalité dans laquelle baignait sa pensée toute religieuse vouée au seul culte de la raison. Si Fourier avait la passion des fleurs, Colins avait gardé de son enfance belge l'amour des oiseaux apprivoisés. Il en avait un assez grand nombre qui vivaient en liberté dans son bureau et, même pendant ses périodes d'extrême misère, il ne s'était pas résigné à s'en séparer, ce qui ne laissait pas d'intriguer ses visiteurs. " Quand j'entre dans votre cabinet de travail dont vous avez fait une volière - écrit l'un deux (275) - et que je vous y surprends en conversation intime avec quelque bel oiseau qui chante perché sur votre doigt, ou becquette votre vieille barbe grise... " Dans la conversation, le visage hiératique s'animait d'un esprit tout à la fois sarcastique, truculent et dogmatique qui en faisait un personnage tout à fait extraordinaire. " Prouvez que j'ai mal prouvé ; ou prouvez que vous avez bien prouvé ; - lançait-il parfois à ses interlocuteurs - puis en style tourlourou, je vous dirai : je pose ma chique et je fais le mort... " (276)Mais son caractère dominateur, impérieux et emporté, faisait le vide autour de lui.

Arrivons maintenant aux événements qui marquèrent les dernières années de la vie de Colins. Celui-ci avait suivi avec beaucoup d'attention les événements d'Espagne qui avaient abouti à l'instauration du gouvernement progressiste d'O'Donnel en 1854. Parmi les facteurs qui expliquent cet intérêt pour la péninsule ibérique - où il n'était jamais allé - il y avait, outre sa connaissance de la langue castillane, son attachement pour le général Espoz y Mina, l'ancien adversaire du roi Joseph, devenu ami du Comte de Survilliers et qui, réfugié à Paris, s'était lié avec Colins. Or, en 1854, Espoz y Mina, qui avait juré ses grands dieux de ne pas briguer un ministère (277), en accepta un tandis que de la Sagra était élu à la Constituante. Allait-il pouvoir à tout le moins propager sa doctrine par leur intermédiaire ? Hélas, Espoz y Mina ne tarda pas à mourir et de la Sagra se fit l'apôtre d'une Banque d'échange inspirée directement de Proudhon. Néanmoins Colins correspondit jusqu'à sa mort avec beaucoup d'Espagnols, notamment avec la veuve de son ami Espoz y Mina - qui refusa le titre de duchesse de la Caridad pour ne pas abandonner le nom de son mari (278) - avec l'artiste Joaquim Pi, avec son frère le publiciste Pi y Margall, ainsi qu'avec le philosophe et homme politique Ramón de Campoamor auquel il écrivait le 14 octobre 1857 : " ... Je vois dans les journaux que vous êtes candidat au ministère. Vos gouvernements de province ne vous ont donc pas encore dégoûté de mettre la main au gouvernail ? En vérité, Monsieur, je désire que votre candidature ne réussisse pas. Les hommes comme vous doivent planer sur les partis ; et accepter un portefeuille, c'est descendre du siège de l'intelligence pour se hisser sur l'escabeau de la force ; d'une force variant de maître, comme une girouette varie de direction. Sans doute allez-vous m'en vouloir d'une pareille proposition. Pour m'accuser, je vous dirai que j'avais énoncé la même proposition à M. le général Mina lorsqu'il partit pour l'Espagne. Et, il me dit, en m'embrassant : Colins ! je préférerai toujours l'échafaud à un ministère. Mina était un noble cœur. Il a pu se tromper ; mais dans les révolutions, le plus difficile, dit Bonald, n'est pas de faire son devoir, mais de le connaître. Or, comment connaître son devoir, à une époque : où, les devoirs diffèrent comme les consciences - et, les consciences comme les personnalités ?... " (279) Sans doute Colins trouvait-il dans le caractère espagnol, comme aussi d'ailleurs chez de Bonald, un certain goût de l'absolu et de l'abrupt dans lequel son âme se reconnaissait.

Plus significatifs que ses relations espagnoles, du point de vue historique où nous nous plaçons, furent les liens que Colins noua en Belgique à la même époque. Le tout premier, en date et en importance fut celui qui devait l'unir dans une communion intellectuelle toujours plus parfaite, mais exclusive de toute effusion sentimentale, à Agathon De Potter à partir de 1854. À cette date ce dernier venait de consacrer une publication à une machine à vapeur de l'invention de Colins. (280) Mais dans les années suivantes, le jeune médecin belge entreprit patiemment de vulgariser la doctrine colinsienne par des brochures et des articles de revue, ce qui lui valut tout d'abord quelques difficultés qu'il supporta avec flegme comme en témoigne ces lignes écrites à Colins le 7 septembre 1857 : " ... À propos de cet article, j'ai oublié de vous dire dans ma dernière lettre ce qu'en pense un de nos économistes : il a écrit au directeur de la Revue trimestrielle que quand on avait des idées pareilles sur l'économie politique, il ne restait plus qu'une chose à faire : se jeter à l'eau avec une pierre au cou. " (281) En 1858, Agathon De Potter fit la connaissance de Proudhon, alors réfugié à Bruxelles (282), mais sa tournure d'esprit, toute classique quant à la méthode, devait le rendre insensible au charme romantique de l'apôtre de l'anarchisme, du mutualisme et du fédéralisme. Parfois critique sur la forme des ouvrages de Colins ou sur certains de leurs passages (283), Agathon De Potter fut, avec son père, le disciple le plus capable et le plus lucide de Colins, le plus efficace aussi - mais sur le plan intellectuel seulement - puisque c'est lui qui fut le chef spirituel de l’École du socialisme rationnel après la mort de notre philosophe et jusqu'à son propre décès en 1906. Son œuvre, sur laquelle nous reviendrons ailleurs, fut publiée en majeure partie dans La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel, mais elle comporte aussi des ouvrages séparés, dont une Logique et une Économie sociale, datant respectivement de 1866 et de 1874, auxquelles nous ferons ci-après de fréquents emprunts. Citons encore, Qu'est-ce que la guerre et la paix ? de 1862, De la propriété intellectuelle de 1863, La connaissance de la vérité, La souveraineté et De l'instruction obligatoire de 1866, M. Poulin et le socialisme rationnel de 1875, La peste démocratique de 1884, Le collectivisme, de 1897, etc. C'est à Agathon comme à Louis De Potter principalement que revient l'honneur d'avoir donné de la doctrine colinsienne. c'est-à-dire du socialisme rationnel, une formulation synthétique à laquelle répugnait l'esprit analytique et glossateur du maître. Aussi bien l'exposé qui suit se référera-t-il aux ouvrages des De Potter au même titre qu'à ceux de Colins, car celui-ci trouva en ses premiers disciples belges à peu près le même appui intellectuel que celui que Marx rencontra auprès d'Engels. Mais revenons en arrière. En 1852, huit jeunes hommes du Hainaut qui avaient lu les ouvrages et les articles de Louis De Potter se déclarèrent ses disciples. Ils avaient à leur tête Jules Brouez, clerc de notaire à Nimy (284). Colins en fut averti par de la Sagra la même année, mais il n'y attacha, semble-t-il, guère d'importance : " J'ignorais que la doctrine rationnelle faisait des progrès dans le Hainaut - écrit-il à de la Sagra (285) - C'est presque le berceau de ma famille. " Ce n'est que le 17 décembre 1854 que Maloteau, l'un des " socialistes de Mons " comme les appelait Louis De Potter, écrivit à Colins pour lui proposer au nom du groupe de l'aider à publier le reste de son oeuvre (286). À partir de 1855 c'est surtout avec Capelle, un autre membre du groupe, que Colins correspondit. Les socialistes de Mons l'aidèrent à publier les trois premiers volumes de son Économie politique, source des révolutions et des utopies prétendues socialistes qui parurent en 1856-1857. Vingt ans plus tard, ils devaient être les premiers collaborateurs du premier grand périodique colinsien, La philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel.


Dans la période qui nous intéresse, ce ne sont toutefois ni ses correspondants espagnols ni ses émules belges qui tenaient la plus grande place dans la vie de Colins, mais un Suisse qui devint rapidement son disciple préféré. Adolphe Hugentobler était né le 11 avril 1810 à Cortaillod, dans le canton de Neuchâtel où il possédait alors une entreprise textile qui, comme celle d'Engels, devait servir bientôt d'autres fins que celles du capitalisme. Il avait en outre des intérêts considérables dans le Rio grande do sul, au Brésil, et peut-être aussi en Uruguay. De son éducation calviniste il avait conservé, avec la sévérité des mœurs, une constante préoccupation morale et une inquiétude religieuse que scandalisait l'anarchie spirituelle et sociale de l'époque. Après avoir lu dans La Presse, sous la signature d'Emile de Girardin, le compte rendu de Qu'est-ce que la science sociale ? dont nous avons donné un passage, et après avoir trouvé sans doute dans cet ouvrage la réponse à certains des problèmes qui le tourmentaient, il fit vers 1855 la connaissance de Colins dont la doctrine s'imposa à son esprit avec l'évidence d'un théorème de géométrie. Désormais, il connaissait son devoir : propager la science sociale de Colins. Mais, doté d'un naturel modeste et appréhendant l'incompréhension de sa famille, il résolut de le faire secrètement : " Hugentobler se fit toujours le plus petit possible ; riche de cinq ou six millions, il faisait arrêter son équipage sur la place d'Ivry et se rendait à pied chez Colins qui habitait alors une maison d'un aspect misérable à l'autre extrémité du village. Ce ne fut qu'à la suite de plusieurs visites qu'il lui demanda en quelque sorte comme une faveur la permission de faire les frais d'impression du reste de l'œuvre de Colins. Cette démarche toucha profondément l'auteur de la Science sociale et plus tard, lorsqu'il parlait de cette circonstance, il disait que c'était le plus grand bonheur qu'il eût éprouvé durant sa longue carrière. Voici d'ailleurs en quels termes Colins, dans son testament, appréciait l'homme... " Je déclare que c'est à mon ami Adolphe Hugentobler que j'ai dédié mon ouvrage intitulé Science sociale quand j'ai dit : À lui, par lui, pour tous (287).



Si mes ouvrages sauvent le monde de l'anarchie, c'est à lui que le monde en devra la publication et peut-être sa conservation. Lui seul a bien compris la portée de mes ouvrages. " (288)



Dès 1856, Colins put prendre des arrangements avec les éditeurs Firmin-Didot-Bestel et Cie en vue de la publication de ses principaux manuscrits, et en 1857, il eut la joie de voir sortir de presse, successivement les deux volumes De la souveraineté les deux volumes de la Société nouvelle, sa nécessité et les trois ou quatre premiers volumes de sa Science sociale lorsque le travail harassant de la correction des milliers de pages d'épreuves ébranla à nouveau sérieusement sa santé. Le médecin lui ordonna une cure au Mont d'Or. Entre-temps, Hugentobler avait perdu son fils, ce qui l'avait profondément affecté, et par contrecoup, avait peiné Colins. Ce dernier lui écrivit alors : " Je ne veux pas aller au Mont d'Or. Laissez-moi aller me guérir ou mourir auprès de vous. " (289) Hugentobler répondit aussitôt, le 4 juillet 1857, de Neuchâtel :

" Mon cher Monsieur Colins,

Nous avons dans ce moment deux chambres disponibles dans notre habitation de Cortaillod et que nous venons vous offrir de grand cœur dans le cas où il ne vous répugnerait pas trop de venir partager notre modeste ordinaire.

Vous trouverez parmi nous ce qu'on trouve dans un petit village de campagne, c'est-à-dire pas grand-chose, mais le peu qu'il y a nous vous l'offrons de tout cœur, avec le désir bien sincère de vous le voir accepter sans cérémonies.

C'est vous dire que vous me ferez le plus grand plaisir en venant, vous et Mademoiselle Colins, passer auprès de nous le temps qui vous sera agréable et je crois aussi utile pour rétablir votre précieuse santé.

Mettez vous donc en route pour Cortaillod, bien chers amis, et soyez bien assurés que vous serez reçus à bras ouverts.

En partant de Paris par le train de huit heures du soir, vous serez rendus à destination le lendemain à cinq heures.

Le trajet se faisant jusqu'à Salins en chemin de fer, vous n'aurez à faire qu'une vingtaine de lieues en diligence, ce qui je l'espère, ne vous fatiguera pas trop. Ayez soin d'arrêter vos plans de Salins à Neuchâtel au bureau des diligences qui se trouve à la gare de chemin de fer de Lyon. Peut-être même serait-il bon d'arrêter ce plan un jour à l'avance.

Prévenez-moi du jour de votre départ afin que je puisse aller vous recevoir sur la route, à votre arrivée à Colombier, petit village à trente minutes de Cortaillod... " (290)

L'accueil et l'hospitalité de Hugentobler et de sa famille furent effectivement des plus chaleureux. Et Colins passa dans la belle maison de campagne de son ami quelques mois au cours desquels s'inscrivirent les derniers beaux moments de sa vie. Désireux de ne pas abuser de la générosité de Hugentobler, il avait décidé d'arrêter la publication de sa Science sociale au cinquième volume lequel contenait sa démonstration de la nature de l'âme, et de laisser le reste de cet ouvrage, soit la valeur d'une quinzaine de volumes, à l'état de manuscrits que ses disciples pourraient publier ultérieurement. Aussi est-ce à Cortaillod, sous les cèdres encadrant la propriété de son ami, d'où il pouvait voir les vignes chargées de raisin mûrissant décliner doucement jusqu'au lac de Neuchâtel tout proche, qu'il mit la dernière main au cinquième volume de sa Science sociale, auquel il rajouta quelques développements afin d'en faire à tous égards ce qu'il était déjà pour l'essentiel, le livre central de son oeuvre. Ce cinquième volume parut encore en 1857 mais il ne fut mis en vente, avec les précédents, qu'au début de 1858.



Entre-temps, Colins était rentré à Paris, heureux de son séjour neuchâtelois, mais nullement guéri, car on ne guérit pas de la vieillesse. Souffrant de névralgies et de troubles digestifs, il se plaignait de ne pouvoir désormais travailler chaque jour que de cinq heures du matin à midi. Lui qui avait constamment changé de domicile au cours de sa vie, il dut déménager une dernière fois en été 1858 de l'avenue Sainte-Marie du Roule, n° 22, dans le quartier des Champs-Élysées, à la rue de Vanves, n° 63, au Petit-Montrouge (291). C'est là qu'il rédigea sa lettre ouverte : A. M. P. J. Proudhon, sur son dernier ouvrage intitulé : De la justice dans la Révolution et dans l’Église, qu'il publia immédiatement sous forme de brochure. C'est là aussi qu'il entreprit la réfutation détaillée de cet ouvrage de Proudhon, qui devait paraître après sa mort sous le titre De la justice dans la science hors l’Église et hors la Révolution. Si Colins attachait une telle importance à Proudhon, c'est qu'il le considérait comme l'un des interprètes les plus capables et les plus conséquents des soi-disant sciences morales de l'époque. " M. Proudhon, dit-il, est l'enfant terrible de la prétendue science actuelle. Il énonce, avec courage, ce que les prétendus savants actuels tremblent de penser. " (292) Déjà vers 1845, Colins avait écrit dans son Économie politique ... " Lecteurs ! commencez-vous à concevoir : que M. Proudhon, malgré ses excentricités et ses coups de pistolet, est un homme de premier mérite, parmi les hommes de mérite ? Ah, s'il n'avait pas été imprégné des miasmes délétères de cette infernale métaphysique allemande ! Vous allez voir comment fait déraisonner l'infection de la métaphysique allemande "... (293) Comme nous le verrons, c'est au premier chef à la méthode dialectique que s'en prend notre philosophe, au nom de la logique classique. Mais il attaque également la problématique proudhonienne de l'histoire, pourtant si proche de la sienne propre : " M. Proudhon s'est imaginé qu'il n'y avait de possible au sein de la société : que l’Église et la Révolution; c'est-à-dire : l'anthropomorphisme et le panthéisme. Il n'a pas su remarquer : que l’Église et la Révolution n'étaient que des protestations contre le mal social; et non le remède à ce mal, lequel est l'ignorance. Alors, il s'est figuré : que l’Église, qui avait conservé la vie à l'humanité, en faisant accepter une hypothèse comme vérité, était cause du mal; et, que la Révolution, négation de toute vérité, était le seul remède possible contre les maux : causés par l'ignorance... " (294) C'est donc au nom de la science réelle fondée sur sa démonstration métaphysique et l'utilisation exclusive du principe d'identité que Colins attaqua les notables " absurdités " dialectiques et matérialistes de l'illustre publiciste : " Dans ce moment, écrivait-il à Hugentobler le 23 avril 1859, je travaille le seigneur Proudhon sur sa doctrine de l'infériorité physique, intellectuelle et morale de la femme. Je vais lui prendre la mesure d'un habit complet, et je vous réponds qu'il sera habillé de main de maître. " (295) Dans le cours du présent travail nous aurons l'occasion de développer plusieurs aspects de cette réfutation capitale.

Malgré la parution en 1857 d'une grande partie de son œuvre, Colins resta Jusqu'à sa mort dans un cruel isolement intellectuel. " Pas un journal - écrit-il - n'a dit un mot des neuf derniers volumes que j'ai publiés. Cela devait être : jamais journal de modes n'a discuté le calcul infinitésimal; et relativement à la science, nous n'avons que des journaux de modes. Deux revues seulement, deux revues étrangères encore, mais publiées en français, ont bien voulu s'occuper de mes ouvrages : l'une est la Revue trimestrielle de Bruxelles; l'autre est la Revue de Genève... " (296) Mais loin de s'aigrir, il trouvait dans sa doctrine une force morale inépuisable et se consolait en songeant que les générations à venir le plaindraient d'avoir vécu " pour ainsi dire seul savant, au sein d'un Charenton social ", et d'avoir subi en quelque sorte le supplice de Mézence, celui d'un homme indissolublement attaché à un cadavre. (297) Toutefois son isolement s'accrut encore en juillet 1858 à la suite du brusque départ de Hugentobler pour le Rio Grande où sa fortune se trouvait menacée par un escroc. Dans l'une des nombreuses lettres qu'il adressa au Brésil nous retrouvons ce thème de la folie qu'il affectionnait, mais applique à lui-même, par exception : " Je suis ici comme si j'était renfermé à Charenton - écrit-il (298) - je ne puis parler à personne. Aussi, quand je me trouve à table au milieu des individus, je n'ouvre pas la bouche. On y est déjà accoutumé. On parle comme si je n'y étais pas. Je suis certain que parmi vos sauvages de l'Amérique du Sud, il y a plus de personnes qui me comprendraient qu'à Paris. En vérité, je finirais par me croire fou, si je ne savais que vous, au moins, vous ne me prenez pas pour tel... " Ainsi, par une étrange ironie du sort, il était réserve au seul philosophe du XIXe siècle dont tout le système était axé sur le problème de la communication d'être quasiment privé de communication avec ses contemporains, et au seul système historique faisant de la diffusion du libre examen l'événement central de l'histoire de se voir refuser pratiquement le bénéfice d'un examen sérieux.

Tandis que déclinaient ses forces physiques et qu'il se dépêchait d'achever son dernier ouvrage, Colins trouvait dans sa correspondance avec Hugentobler les dernières joies de son existence. Attendant avec impatience tous les courriers du Rio Grande et de Montevideo, il relatait à son ami par le menu les événements de sa vie quotidienne. Parmi ceux-ci, trois méritent de retenir l'attention : l'évolution de ses relations avec Émile de Girardin, sa rupture définitive avec Ramón de la Sagra et enfin ses démêlés avec la Tribune des linguistes.


En novembre 1858, le directeur de La Presse s'était cassé le bras en sortant de chez le prince Jérôme lequel avait une maison romaine, sans tapis et avec des escaliers cirés ! Recevant la visite de Colins, il lui déclara entre autres : " Vous devez être content que j'aie le bras cassé, je vais lire votre Science sociale. " (299) S'il ne lut peut-être pas intégralement cet ouvrage, Emile de Girardin n'en médita pas moins sur la fameuse démonstration de Colins, à laquelle il ne trouva rien à objecter sauf qu'elle ne lui paraissait nullement indispensable pour bâtir une société meilleure et qu'elle lui semblait donc inutile pour fonder la science sociale. (300) Aussi bien s'il cita son ami dans l'ouvrage consacré au désarmement qu'il préparait alors et qu'il publia l'année suivante, il ne lui fit guère d'emprunts importants.

" J'ai lu votre Désarmement, lui écrivit Colins le 4 septembre 1859, je vous remercie de m'avoir placé dans votre appendice entre un Premier ministre et un ministre grand maître de l'Université. À la vérité quand ces Messieurs ont parlé de remède social, ils ont fait comme M. Jourdain, de la prose sans le savoir. Néanmoins, il ne vous a pas moins fallu avoir beaucoup de courage pour placer un homme obscur entre deux célébrités. Vous et M. de Feuillide avez eu seuls ce courage. Soyez tranquilles ! avant dix ans, ce courage sera justifié.

Bravo ! mon cher ami. Tonnez, fulminez tous les foudres de votre éloquence contre les armées. Montrez, prouvez : que, dans cette voie le monde marche à la mort. Cherchez aussi, vous; vous faites votre devoir.

D'un autre côté, la science et l'expérience de tous les siècles prouvent également : qu'il est aussi impossible d'anéantir les armées avant les nationalités, qu'il le serait d'anéantir les effets avant d'anéantir les causes. De cette manière le monde se trouve placé entre deux impossibilités : l'impossibilité de vivre avec des armées, et l'impossibilité de vivre sans armées finiront par faire entrevoir sous le coup de la nécessité, que les nationalités ont pour cause, pour seule cause : l'ignorance sur la réalité d'une sanction supérieure à toute force possible, tant de sophisme que de bayonnettes ; et qu'il faut pouvoir découvrir et démontrer la réalité de cette sanction, sous peine de mort au sein de l'anarchie.

Je viens de vous faire une millième variation, sur un thème : que, votre belle intelligence ne comprendra pas ; et que cependant elle aurait été digne de comprendre : si, les préjugés d'éducation n'étaient pas indélébiles. Quoiqu'il en soit, vos intentions sont bonnes : et, c'est uniquement ce que l’éternelle justice exige : si, au contraire de ce que vous dit le préjugé, cette justice existe.

À vous de tout cœur, Colins.

P.S. - Faites donc une brochure :

1° Sur la nécessité de la justice : pour le cas où nous ne serions pas des automates;

2° Sur la nécessite de prouver : que, nous ne sommes pas des automates.

Mais, quelle folie de vous faire cette demande : à vous qui nous croyez des automates ! Alors, et si nous sommes des automates, pourquoi donc écrivez-vous ? Je sais que vous me répondrez : parce que je suis un automate. Dans ce cas, si je vous écris, c'est aussi parce que je suis un automate.

Savez-vous que c'est peu amusant : que d'être des automates ! " (301)

Les deux amis, on s'en doute, restèrent sur leurs positions respectives, ce qui n'empêcha pas Émile de Girardin de préfacer l'ouvrage posthume de Colins en précisant comme suit son attitude envers lui : " Entre chercheurs du Vrai, il n'y a que des émules, il n'y a point de rivaux. Tous se doivent l'aide qu'ils peuvent se prêter. Qu'on ne soit donc pas surpris si, cherchant le Vrai hors de la voie laborieusement tracée par M. Colins que j'aimais et que j'honorais, je mets ici ma signature derrière la traite tirée par lui, en toute confiance, sur la postérité. Émile de Girardin. " (302)



Les relations entre Colins et Ramón de la Sagra suivirent une évolution toute différente. Nous avons déjà signalé que la rupture intervenue entre les deux hommes en 1852 n'avait pas été absolue. Toutefois, leur correspondance s'était faite de plus en plus rare jusqu'en 1855, époque à laquelle elle paraît avoir cessé. Peut-être est-ce la parution des œuvres de Colins qui poussa son ancien disciple à lui écrire le 22 septembre 1858 pour lui annoncer que l'Uruguay venait de le nommer Consul général à Paris. (303) Colins lui répondit le 25 septembre : " ...Le ton amical de votre lettre m'engage à vous dire : combien vous avez eu de torts à mon égard et combien vous et De Potter avez contribué à ce peu d'attention du public. Aujourd'hui je ne veux que répondre à votre lettre étant souffrant et surchargé de travail. Mais la semaine prochaine, je vous écrirai longuement à ce sujet... Il est de mon devoir de vous dire ce dont je vous accuse puisqu'il n'y a que vous qui puissiez en être juge vis-à-vis de moi et que l'éternelle justice qui puisse en être juge vis-à-vis de vous. Si ensuite vous trouvez que je ne suis point déraisonnable, vous viendrez en causer avec moi. Mon âge, les services que j'ai rendus et ceux que je puis rendre encore, méritent cette marque de déférence. " (304) Et, comme promis, une longue lettre du 5 octobre vint préciser ces reproches qui portaient essentiellement sur la non-publication par de la Sagra et Louis De Potter des œuvres de Colins dès 1847 :

..." J'ai donné le moyen, et le seul moyen possible, de sauver l'humanité de la mort; et l'application de ce moyen, la seule application possible dépendait de la vulgarisation du mal, de la vulgarisation de la cause du mal et de la vulgarisation du remède.

Ces trois conditions se trouvaient réunies dans la publication de mes œuvres, par des personnes ayant elles-mêmes dans le monde une autorité scientifique et osant dire : nous avons vérifié la science sociale, sur notre honneur elle est, oui, la science réelle.

Et qui devait faire cette publication ? Vous et De Potter sans aucun doute. Tous les deux vous étiez dans une position de fortune qui vous permettait de faire ce sacrifice, sacrifice qui pour les deux n'eût été qu'une bagatelle : qui n'eût été que momentané.

Cette publication, vous ne l'avez point faite; il ne m'appartient point de rechercher par quel motif...

M. de Girardin et d'autres m'ont souvent dit : Si MM. De Potter et de la Sagra étaient convaincus de la vérité que vous prétendez exposer scientifiquement, ils auraient fait imprimer vos œuvres, etc. etc.

Vous voyez que vous et L. De Potter avez contribué au silence que la presse et les académiciens observent sur la science sociale... " (305)



Ce n'est que le 16 avril 1859 que Ramón de la Sagra répondit à Colins par une lettre embarrassée où il écrivait notamment : " Vous trouverez l'explication de ma conduite à cet égard dans l'introduction de la nouvelle édition de mes Aphorismes que je remets aujourd'hui à votre adresse, chez le libraire de la rue de la Bourse... " (306)



Or, que disait cette introduction ? De la Sagra y qualifiait d'égarement son passage par le rationalisme colinsien et il y relatait sa conversion, ou reconversion, au catholicisme dont il avait déjà fait état en août 1857 dans une revue religieuse espagnole, La Razón católica, et qu'il devait confirmer dans une autre brochure publiée en 1859 à La Havane sous le titre de Artículos sobre las malas doctrinas, comunicados a la Verdad católica. (307) Voici comment Colins résume la doctrine des nouveaux Aphorismes sociaux de son ancien disciple : " La condamnation du rationalisme; c'est-à-dire : la condamnation de la raison (p. XXVII) ; la subordination de la raison à une révélation sur-rationnelle (p. XXIX); la religion déclarée indépendante de la science, par conséquent ne pouvant avoir de source : qu'une révélation sur-rationnelle (p. XXXV)... " (308) Aussi lui adressa-t-il la lettre suivante :

" Petit Montrouge, 23 avril 1859,

Mon cher Monsieur de la Sagra,

J'ai reçu votre lettre du 16 courant; et, me trouvant indisposé, je n'ai pu aller chercher votre livre qu'hier. S'il vous est possible de m'en adresser un second exemplaire, vous me ferez beaucoup de plaisir.

Je vous félicite d'avoir eu le courage de publier votre opinion sur une question qui doit être résolue très-prochainement, sous peine de mort sociale. Si, vos collègues de l'Institut, n'importe à quelle classe ils appartiennent, avaient le courage de suivre votre initiative, à cet égard, en faisant chacun une profession de foi, religieuse ou irréligieuse et sociale, quelle qu'elle puisse être; l'exemple, que vous auriez donné aurait rendu à la science, et à l'humanité, un immense service. Vos collègues devraient cependant bien savoir : que, dans la situation où se trouve la société, il y a nécessairement : hypocrisie ou couardise à ne pas vous imiter.

Très-souvent, mon cher Monsieur de la Sagra, vous m'avez entendu dire : que, si la foi religieuse était encore susceptible de servir de base à l'existence de l'ordre, bonheur social; jamais je n'aurais écrit une seule ligne de mes ouvrages. Ce n'est même point pour les pères, de la génération actuelle, que j’ai écrit; c'est, pour leurs enfants; les pères, au point de vue de la foi, soit religieuse, soit irréligieuse, étant incorrigibles sauf, un infiniment petit nombre d'exceptions.

Donc, sauf un très petit nombre d'exceptions, pour ceux qui sont susceptibles de comprendre la vérité de la science religieuse, il n'est de bonheur individuel possible qu'au sein de la foi religieuse; car l'existence, au sein de la foi irréligieuse, est un enfer pour les individus; et, un enfer, pour la société : lorsque cette foi se généralise.

Je vous félicite donc également d'être rentré au sein de la foi religieuse. Si, comme je le dis, l'ordre social ne peut plus se baser sur cette foi; ce ne sera pas un individu qui empêchera la marche progressive de l'humanité. Et, je dis que je vous félicite; parce que je sais : que, chez vous, le retour à la foi religieuse n'est point une hypocrisie.

Vous voyez, mon cher Monsieur de la Sagra, que j'avais bien raison en m'opposant à votre détermination de donner votre démission de membre de l'Académie des sciences morales et politiques ; parce que, celle-ci ne voulait point entrer dans la voie religieuse rationnelle ; et, qu'elle persistait de rester dans les voies de la foi irréligieuse. Si, vous étiez sorti de l'Académie, vous n'auriez plus eu l'influence que vous avez maintenant, pour forcer vos collègues de l'Institut à suivre votre initiative, sous peine, je le répète : d'hypocrisie ou de couardise.

Je vous renouvelle : et, mes félicitations; et, l'expression de mes sentiments d'admiration pour votre courage.

Colins.

P.S. - J'espère que les journaux espagnols, belges et français rendront compte de votre ouvrage. Vous êtes : pour les partisans de la foi religieuse, un saint Augustin moderne; et, pour les philosophes, partisans de la foi irréligieuse, un ennemi qu'ils ne peuvent mépriser. " (309)

Et Colins de commenter comme suit cette épître à Hugentobler : " En écrivant cette réponse, je craignais que le cher Monsieur de la Sagra ne s'aperçût que je me moquais un tantinet de lui. Mais, comme je destine cette réponse à être imprimée dans mon prochain ouvrage, je devais la composer ainsi. Heureusement, ce cher Monsieur a avalé cette réponse comme de l'ambroisie et immédiatement il m'a écrit la lette suivante :

" Très-honorable M. Colins,

J'ai aujourd'hui seulement le temps de vous remercier de votre bonne et obligeante lettre. Elle me soulage d'un poids énorme : car je regrettais infiniment de vous contrarier, ce qui m'a demandé plus de courage que la publication de ce livre... "

L'ensemble (de ce livre) est un continuel pillage de mes livres mêlé aux folies ridicules d'un mysticisme pseudo-protestant, pseudo-catholique...

J'espère que cet ouvrage quelqu'absurde qu'il soit, sera très répandu. Alors il servira à vulgariser mes ouvrages...

Je crois même que l'ouvrage du saint Augustin moderne fera quelque bruit parce que ce saint Augustin aime le bruit; et qu'il a quelques moyens d'en faire.

S'il n'en fait pas ce ne sera pas de sa faute... " (310)

Ainsi prirent fin les relations entre notre philosophe et Ramón de la Sagra qui, oublié par ses compatriotes et tourmenté malgré sa conversion, mourut le 23 mai 1871, cependant que la guerre civile en France paraissait illustrer les prévisions de Colins.

Ce dernier avait opéré en 1858, en vue de répandre sa doctrine, une ultime tentative qui s'avéra n'être en définitive qu'un dernier " coup d'épée dans l'eau ", pour reprendre la phraséologie militaire qu'il affectionnait. (311) Il avait en effet engagé une vive polémique avec Casimir Henricy, le directeur de la Tribune des linguistes, afin d'y poser le problème philosophique de la communication intellectuelle, que selon lui la linguistique négligeait au profit de questions subalternes. Après sa mort, Casimir Henricy lui consacra dans son périodique les lignes suivantes :

" Il faut bien se garder de juger M. Colins d'après la courte et vive polémique que connaissent les lecteurs de la Tribune ; ses ouvrages peuvent seuls révéler l'étendue de son savoir, la puissance de ses facultés, l’originalité et la hauteur de son génie, et l'élévation du but qu'il se proposait. La qualité de linguiste, qui lui manquait, n'ajouterait rien ou n'ajouterait que fort peu de choses à sa gloire. Je l'avais traité fort durement, quelque courtoise qu'eût été la forme; cela était inévitable : lorsque deux batailleurs s'entrechoquent, les coups ne peuvent manquer d'être rudes. Après la clôture du débat, il se contenta de me dire, avec une douceur et une bienveillance qui me charmèrent : " Mon cher enfant, je ne puis vous en vouloir puisque j'était l'agresseur, mais vous regretterez peut-être un jour quelques-unes des expressions dont vous vous êtes servi. " Et il avait raison, car, ces expressions, je les regrette sincèrement, aujourd'hui que je sais à quel excellent homme j'avais affaire... " (312)



Les derniers mois de la vie de Colins furent attristés par une grave maladie dont souffrait sa fille Caroline et qui faillit bien lui coûter la vue. " Elle voudrait bien s'en aller quand son père s'en ira - écrivait-il à Hugentobler (313). Mais nous ne sommes pas ici pour satisfaire nos désirs; mais pour obéir à nos devoirs. " Quant à lui, il ne vécut pas assez pour que se réalisât son ultime souhait de pouvoir encore serrer dans ses bras son ami et bienfaiteur qui, retenu au Brésil par ses affaires, dut repousser à plusieurs reprises la date de son retour en Europe. Nul doute que ses dernières pensées furent pour Hugentobler qui, plus tard, dans ses ouvrages de vulgarisation, son Dialogue des morts entre Proudhon et Colins, paru en 1867, et son Extinction du paupérisme, paru en 1871, ainsi que dans ses articles publiés par La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel entre 1875 et 1890 se révéla pourtant intellectuellement très inférieur à Agathon De Potter. Mais ne lui était-il pas infiniment supérieur par le cœur ?

Ses forces l'ayant progressivement abandonné, Colins rendit l'âme le 11 ou le 12 novembre 1859, avant d'avoir pu mettre un point final a son ouvrage De la justice... Dans son testament, par lequel il léguait ses manuscrits, c'est-à-dire toute sa fortune, à son ami suisse, on pouvait lire :

" Je meurs dans la religion rationnelle dont j'ai, dans mes ouvrages, démontré scientifiquement la réalité. Avant peu d'années, la religion rationnelle scientifiquement démontrée réelle sera la religion de l'humanité.... " (314)


Notes:

[165]. Cf SS, I, p. 311, note 1. SS, II, pp. 69 et 271. QESS, I, pp. 301-302. EP, V, p. 431.

[166]. Revue des deux mondes, 1835, 4e série, 3e volume, p. 240.

[167]. EP, V, p. 431.

[168]. Cf SS, I, pp. 65 et ss et Note biographique de Caroline Colins sur son père. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S5.

[169]. Cf SS, I, pp. 65 et ss.

[170]. Fr. Picavet, Les idéologues. Essai sur l'histoire des idées et des théories scientifiques, philosophiques, religieuses, etc. en France depuis 1789. Félix Alcan, éditeur, Paris, 1891, pp. 579 et 580.

[171]. Cf Lettres de Colins à Jules Lechevalier. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S6.

[172]. Jean Maitron, op. cit. 1ère partie, t. II, article Lechevalier, p. 461.

[173]. SS, XII, pp. 241 et ss. QESS, IV, p. 23.

[174]. SS, I, p. 68.

[175]. Pierre Laromiguière, Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence ou sur les causes et les origines des idées, 7e édition, t. I, Hachette, Paris, 1858, p. 59.

[176]. Pierre Laromiguière, Leçon de philosophie, op. cit., t. I, p. 73.

[177]. Ibidem, t. I, p. 81.

[178]. Ibidem, t. 1, p. 89.

[179]. Ibidem, t. I, p. 50.

[180]. Ibidem, t. II, p. 341.

[181]. Ibidem, t. II, p. 341.

[182]. Ibidem, t. II, p. 347.

[183]. Paradoxes de Condillac ou réflexions sur la langue des calculs, ouvrage posthume de cet auteur. Librairie économique. An XIII, 1805, Paris, pp. 27-29. Nous nous bornerons ici à citer l'édition de 1805, celle de 1825 ne s'en écartant que par des variantes d'importance mineure.

[184]. Ibidem, pp. 38-39.

[185]. Ibidem, pp. 41-42.

[186]. Ibidem, p. 39.

[187]. Ibidem, pp. 55-57.

[188]. SS, XII, p. 241.

[189]. Cf à ce sujet les notes de bas de pages in SS, XII, pp. 242-268.

[190]. QESS, II, p. 435.

[191]. Fr. Picavet, op. cit., p. 465.

[192]. Degérando, Histoire comparée des systèmes de philosophie relativement aux principes des connaissances humaines. Paris, 1803, commentée par Fr. Picavet, op. cit., p. 513.

[193]. Proudhon, lui aussi, subit l'influence de Bonald et de Maistre. D'ailleurs, philosophiquement parlant, Bonald n'est-il pas un idéologue égaré ?

[194]. EP, II, p. 107.

[195]. SS, II, p. 392.

[196]. QESS, II, p. 325.

[197]. QESS, IV, p. LI.

[198]. SS, I, p. VIII. Cf aussi QESS, IV, pp. CLXIII et CLXIV.

[199]. JS, III, p. 211. Cf aussi QESS, II, p. 442.

[200]. Cf SS, IV, p. 357 et SS, V, p. 29.

[201]. QESS, II, p. 107.

[202]. H.P.G. Quack, De socialisten, personen en stelsels, passage traduit et cité par Félix Guillaume, " M. Quack, révélateur de Colins en Hollande ", in Revue du socialisme rationnel, 1904-1905, p. 308.

[203]. EP, I, p. 3, note.

[204]. Lettre de Colins à Louis De Potter du 12 octobre 1847. Fonds Colins Archives générales du Royaume, S 4.

[205]. Maurice Bologne, Louis De Potter. Histoire d'un banni de l'histoire. Editions Biblio-Liège, p. 23, Cf aussi Louis De Potter : Souvenirs intimes. Retour sur ma vie intellectuelle et le peu d'incidents qui s’y rattachent de 1786 à 1859, Bruxelles, Imprimerie Vve Monnom, 1900, passim.

[206]. Maurice Bologne, op. cit., p. 163.

[207]. Ibidem, p. 164.

[208]. Ibidem, p. 103.

[209]. Ibidem, pp. 112-113.

[210].)Cité par Agathon De Potter in " Résumé de l'économie sociale d'après les idées de Colins ", Philosophie de l’avenir. Revue du socialisme rationnel, 1880-1881, no 66, p. 173.

[211]. La réalité déterminée par le raisonnement ou Questions sociales. Bruxelles, 1848, p. II.

[212]. Ibidem, pp. I-II.

[213]. Louis De Potter, Souvenirs intimes, op. cit., passim, et SS, V, p. 244.

[214]. Manuel Núñez de Arenas, op. cit., p. 401.

[215]. Ibidem, p. 520.

[216]. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S1.

[217]. Louis De Potter, Le gouvernement constitutionnel représentatif atteint et convaincu d'impuissance. Bruxelles, 1841, p. 40.

[218]. Ibidem, p. 40.

[219]. Louis De Potter, Souvenirs intimes, op. cit., p. 235.

[220]. Lettre de Colins à Ramón de la Sagra, du 5 avril 1845. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[221]. Lettre de Colins à Ramón de la Sagra du 12 novembre 1845. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[222]. Lettre de Colins à Ramón de la Sagra du 28 février 1846. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S 4.

[223]. Lettre de Colins à Louis De Potter du 12 octobre 1847. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[224]. Lettres citées par Colins dans une lettre à Ramón de la Sagra du 5 février 1846. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[225]. Cf supra pp. 112 et 113.

[226]. QESS, II, pp. 434-442. Il est donc faux que Colins ait jamais fait croire à ses disciples qu'il tenait sa doctrine d'un prolétaire autre que lui-même comme l'affirme Manuel Núñez de Arenas, op. cit., p. 453.

[227]. Lettre de Colins à Ramón de la Sagra, du 23 octobre 1844. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[228]. Cf Louis De Potter, Souvenirs intimes, op. cit., p. 251.

[229]. Lettre de Colins à R. de la Sagra du 15 avril I844. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[230]. Lettre de Colins à R. de la Sagra du 29 janvier 1844, Fonds Colins. Archives générales du Royaume.

[231]. Lettre de Colins à R. de la Sagra du 15 décembre l844. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[232]. Cité dans la lettre de Ramón de la Sagra à Colins du 14 novembre 1845. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S2.

[233]. Lettre de Colins à R. de la Sagra du 24 novembre 1845. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[234]. Lettre de Colins à Ramón de la Sagra du 28 novembre 1845. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[235]. Lettre de Colins à R. de la Sagra du 25 janvier 1846. Fonds Colins. Archives générales du Royaume. S4.

[236]. Ibidem.

[237]. Manuel Núñez de Arenas, op. cit., p. 476.

[238]. Lettre de R. de la Sagra à Colins du 3 mars 1846. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S2.

[239]. Manuel Núñez de Arenas, op. cit., p. 476 et SS, V, p. 404.

[240]. Lettre de Colins à R. de la Sagra du 25 mai 1847. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[241]. Lettre de Colins à Louis De Potter du 12 octobre 1847. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[242]. SS, V, p. 363.

[243]. Cf à ce sujet H. Thirria, Napoléon III avant l'Empire. Plon Nourrit, Paris, 1895, t. I, pp. 259 et ss.

[244]. Maurice Bologne, op. cit., p. 173.

[245]. QESS, II, p. 358.

[246]. QESS, II, p. 359.

[247]. Colins, Le socialisme ou organisation sociale rationnelle. Paris, 1849, p. 1.

[248]. QESS, II, p. 358.

[249]. Ramón de la Sagra, El problema de la organización del trabajo, Paris, 1848. Sur l'inexactitude des principes économiques et sur l’enseignement de l'économie politique dans les collèges, Paris, 1848. Organisation du travail, Paris, 1848. Le problème de l’organisation du travail, Paris, 1848. Discours prononcés devant le Congrès des amis de la paix, Bruxelles, 1848. Science sociale, idées préliminaires, Paris, 1848. Aphorismes sociaux, Paris, 1848, autre édition, Bruxelles, 1848.

[250]. Lettre adressée à Colins le 17 avril 1849. Fonds Colins. Archive générales du Royaume, S4.

[251]. Manuel Núñez de Arenas, op. cit., p. 485.

[252]. Lettre de Colins à l'abbé Mitrand, de 1855. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S1. Cf aussi QESS, II, p. 337 ; SS, V, p. 363, etc...

[253]. Cf Jean Maitron, op. cit., 1ère partie, t. II, p. 324. Article Guinard.

[254]. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[255]. Louis De Potter, Souvenirs intimes, op. cit., pp. 251 et 252.

[256]. Louis De Potter, Souvenirs intimes, op. cit., p. 329.

[257]. Lettre de Colins à Ramón de la Sagra du 12 décembre 1852. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[258]. Cf Lettre de Colins à X datée du 9 décembre 1848 à la prison militaire du Val de Grâce. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[259]. Lettre non datée du Banquet démocratique et social des écoles au citoyen Colins. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[260]. Lettre de Colins à l'abbé Mitrand, de 1855. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S1.

[261]. Lettre anonyme du 15 janvier 1849. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S1.

[262]. Lettre de Colins à R. de la Sagra du 27 mars 1849. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[263]. Lettre de R. de la Sagra à Colins du 21 mars 1849. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S1.

[264]. Lettre de Colins à R. de la Sagra du 27 mars 1849. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[265]. Note manuscrite de Ramón de la Sagra sur son projet de démission de l'Académie. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S3.

[266]. Lettre de Colins à R. de la Sagra du 5 octobre 1859. Fonds Colins. Archives générales du Royaume.

[267]. Lettre de R. de la Sagra à Colins du 16 décembre 1852, S3.

[268]. SS, V, p. 363.

[269]. Contrairement à ce que laisse entendre la notice consacrée à Leray par Jean Maitron, op. cit., 1ère partie, t. II, p. 499, Leray ne se fixa nullement dans la doctrine positiviste. Cf notamment QESS, I, p. 59. Alexandre Erdan, La France mistique, t. II, pp. 681-683. La philosophie de l'avenir. Revue du socialisme rationnel, 25e année, 1899-1900, pp. 647-648.

[270]. Lettre du Dr Leclère à Colins du 26 octobre 1852. Fonds Colins. Archives générales du Royaume. Cf aussi autres lettres du Dr Leclère à Colins. Ibidem. Nous n'avons pu déterminer s'il s'agit de la même personne que le communiste icarien dont Jean Maitron déclare qu'il partit fonder Icarie en 1848. Cf Jean Maitron, op. cit., 1ère partie, t. II, pp. 463-464.

[271]. On consultera avec profit l'excellente notice consacrée à Pierre Vinçard dans Jean Maitron, op. cit., 1ère partie, t. III, pp. 513-514.

[272]. Lettre de Colins à Gérard Seguin du 3 août 1855. Fonds Colins. Archives générales du Royaume.

[273]. Lettre de Colins à Horace Greely à New York, en date du 4 octobre 1854. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S1.

[274]. Lettre d'Auguste Comte à Colins du 24 août 1854. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S2.

[275]. JS, III, p. 262.

[276]. QESS, II, p. 461.

[277]. Lettres de Colins à R. de la Sagra du 24 avril 1855 et à Ramón de Campoamor du 14 octobre 1857. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S1.

[278]. Lettre de Colins à de Girardin du 9 juin 1855. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S3.

[279]. Lettre de Colins à R. de Campoamor du 14 octobre 1857. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S1.

[280]. Lettre de Agathon De Potter à Colins du 16 décembre 1854. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S2.

[281]. Lettre de Agathon de Potter à Colins du 7 septembre 1857. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S2.

[282]. Lettre de Agathon De Potter à Colins du 14 novembre 1858. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[283]. Lettre de Agathon De Potter à Colins du 23 mai 1858. Fonds Colins. Archives générales du Royaume.

[284]. Louis De Potter, Souvenirs intimes, op. cit., pp. 342-346 et Maurice Bologne, op. cit., pp. 155-156.

[285]. Lettre de Colins à de la Sagra du 13 septembre 1852. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4.

[286]. Lettre de Maloteau à Colins du 17 décembre 1854. Fonds Colins. Archives générales du Royaume S2.

[287]. Libellé de la dédicace de Science sociale, SS, I, p. V.

[288]. Frédéric Borde, " Adolphe Hugentobler ", La philosophie de l'avenir. Revue du socialisme rationnel, 1890-1891, pp. 133-134.

[289]. Lettre de Colins à Hugentobler du 2 juillet 1857. Fonds Colins. Archives générales du Royaume.

[290]. Lettre de Hugentobler à Colins du 4 juillet 1857. Fonds Collins. Archives générales du Royaume.

[291]. Lettres de Colins à Hugentobler dès ler juillet 1857 et 9 août 1858. Fonds Colins. Archives générales du Royaume.

[292]. JS, I, p. 42.

[293]. EP, III, p. 191.

[294]. JS, I, p. 359.

[295]. Lettre de Colins à Hugentobler du 23 avril 1859. Fonds Colins. Archives générales du Royaume.

[296]. JS, I, p. 602. L'auteur du compte rendu bibliographique publié dans la Revue trimestrielle de Bruxelles n'était autre qu'Agathon De Potter ; celui de la critique parue dans la Revue de Genève conserva l'anonymat.

[297]. JS, I, p. 43.

[298]. Lettre de Colins à Hugentobler du 29 août 1859. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S1.

[299]. Lettre de Colins à Hugentobler du 25 novembre 1858. Fonds Colins. Archives générales du Royaume.

[300]. Ibidem, en date du 29 novembre 1858.

[301]. Lettre de Colins à Émile de Girardin citée dans la lettre de Colins à Hugentobler du 29 août 1859. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S1.

[302]. JS, I. p. IV.

[303]. Lettre de R. de la Sagra à Colins du 22 septembre 1858. Fonds Colins. Archives générales du Royaume.

[304]. Lettre de Colins à R. de la Sagra du 25 septembre 1858. Fonds Colins, Archives générales du Royaume.

[305]. Lettre de Colins à R. de la Sagra du 5 octobre l858. Fonds Colins. Archives générales du Royaume.

[306]. Lettre de R. de la Sagra du 16 avril 1859. Fonds Colins. Archives générales du Royaume.

[307]. Selon une tradition conservée dans les milieux colinsiens, de la Sagra aurait abandonné le socialisme rationnel sous l'influence d'une secte maçonnique ésotérique. Mais cette interprétation ne saurait être retenue eu égard aux éléments tout à fait probants que nous donne son biographe que confirment d'ailleurs intégralement la confession sus-mentionnée contenue dans Le mal et le remède, aphorismes sociaux, profession de foi de Ramón de la Sagra. Paris-Germer Baillère, 1859. Cf aussi Manuel Núñez de Arenas, op. cit., pp. 494 et ss, et JS, I, pp. 616 et ss.

[308]. JS, I, P. 629.

[309]. JS, I, pp. 632-633 et La philosophie de l'avenir-Revue du socialisme rationnel, 1875-1876, pp. 541 et ss.

[310]. Lettre de Colins à Hugentobler du 29 avril 1859. Fonds Colins. Archives générales du Royaume. Cf aussi JS, I, p. 633, pour la lettre de Ramón de la Sagra à Colins.

[311]. Lettre de Colins à Hugentobler du 8 décembre 1858. Fonds Colins. Archives générales du Royaume.

[312]. La Philosophie de l’avenir-Revue du socialisme rationnel, 1875-1876, pp. 317-318.

[313]. Lettre de Colins à Hugentobler du 6 juillet 1859. Fonds Colins, Archives générales du Royaume, S1.

[314]. JS, III, pp. 523-524 et Jules Noël, op. cit., p. 73.