colinsdeham.ch: Introduction au Socialisme Rationnel de Colins: Chapitre I.
Introduction au Socialisme Rationnel de Colins



Chapitre I : L'homme; sa vie; son oeuvre; pp 17-90

Le 12 novembre 1859, un petit convoi funèbre entrait dans le cimetière de Montrouge, près de Paris. Rien ne le distinguait des autres convois qui aboutissent à ces lieux, hormis peut-être deux détails : l'absence de tout emblème religieux et la composition disparate du cortège : on y voyait des hommes du peuple, manifestement des ouvriers, des officiers en retraite et quelques personnalités connues de la capitale : Émile de Girardin, ancien directeur de La Presse, Grandménil, ancien directeur de La Réforme, Casimir Henricy, directeur de la Tribune des linguistes, Capo de Feuillide, journaliste à La Presse, le peintre Gérard Seguin et l'avocat Bouillaud. Plus curieux fut l'acte de décès établi le lendemain à la mairie de Montrouge :

" Le jour d'hier, à deux heures du soir, est décédé en son domicile à Montrouge, rue de Vanves n° 63, Jean-Guillaume-César-Alexandre-Hippolyte, baron de Colins, âgé de soixante-seize ans, officier supérieur de cavalerie en retraite, chevalier de la Légion d'honneur; né à Ham (Belgique) ; fils de père et mère décédés, dont les noms n'ont pu être désignés; marié, sans que les noms, le sort et la résidence de sa femme aient pu être indiqués. Constaté suivant la loi, par nous Alexandre-Joseph Dareau, chevalier de l'Ordre impérial de la Légion d'honneur, Maire, officier de l'état civil de Montrouge (Seine), sur la déclaration de Messieurs Jean-Gabriel Capo de Feuillide, âgé de cinquante-neuf ans, homme de lettres, demeurant à Paris, rue de La Bruyère, n° 16, et François Bouillaud, âgé de quarante-neuf ans, avocat, demeurant à Paris, rue de Verneuil ; lesquels, après lecture du présent acte, ont signé avec nous. " (1)

Que Colins fût l'auteur d'une œuvre immense dont une quinzaine de volumes venaient d'être publiés, qu'il fût le chef spirituel d'un petit groupe de disciples qui s'intitulaient orgueilleusement les socialistes rationnels, qu'il fût un philosophe, voire même un théologien de la science sociale, voilà ce que les signataires de ce document comme les membres du convoi funèbre de la veille savaient parfaitement. Mais sur la personne même du disparu et sur sa vie, paradoxalement ils ignoraient presque tout. D'ailleurs, il faut le dire, Colins avait horreur de se livrer. N'avait-il pas écrit quelques années avant de mourir : " Si désormais, Messieurs les journalistes ont la bonté de s'occuper de mes travaux, je les prie en grâce de laisser de côté tout ce qui m'est relatif. Que je sois grand ou petit, tordu ou bossu, bon ou mauvais, criminel ou vertueux, cela ne fait rien à l'affaire. Un livre utile, fût-il écrit par Lacenaire, vaut infiniment mieux qu'un livre nuisible, fût-il écrit par saint Vincent de Paul. " (2)Conséquent avec lui-même, notre personnage s'était appliqué à effacer les traces de tout ce que fut sa vie avant l'élaboration de sa doctrine. Notre propos étant de présenter à nos lecteurs non seulement l'œuvre mais aussi son auteur, nous commencerons donc par ne pas suivre son conseil et tenterons de découvrir l'homme sous les traits du prophète, entreprise malaisée dans laquelle nous nous heurterons à bien des mystères qu'il ne nous a pas été possible encore d'élucider.

Jean-Guillaume-César-Alexandre-Hippolyte de Colins de Ham est né l'avant-veille du jour de Noël de l'année 1783, non point à Ham (3) comme l'indique son acte de décès, mais à Bruxelles, alors capitale des Pays-Bas autrichiens. (4) Cependant, malgré de nombreuses recherches, nul n'a jamais pu découvrir son acte de baptême, ce qui est assez troublant. Son père, Jean-Guillaume de Colins, chevalier de Ham, appartenait à une vieille noblesse tant flamande que wallonne qui avait fourni de nombreux soldats à l'Espagne et l'Autriche. Né à Bruxelles en 1729, le chevalier de Ham était entré au service de l'Impératrice Marie-Thérèse à l’âge de 22 ans. (5) Il s'illustra dans la guerre de sept ans. Capitaine à Gorlitz, il escalada avec sa compagnie de grenadiers les retranchements ennemis le 8 août 1757 et quelques mois plus tard, le 22 novembre, il attaqua les redoutes de Moelsberg avec tant d'intelligence et de bravoure qu'il eut l'honneur d'être nommé major sur le champ de bataille. Le 15 août 1761, au combat de Liegnitz, il eut un cheval tué sous lui et fut gravement blessé, ce qui ne l'empêcha pas de rester à la tête de son bataillon et de rendre d'importants services pendant la retraite. Enfin, le 6 juillet 1762, il prit une part importante au succès que les armes autrichiennes remportèrent près d'Adelsbach, en défendant héroïquement et victorieusement une position fortifiée contre des ennemis très supérieurs en nombre, ce qui lui valut d'être nomme chevalier de l'ordre de Marie-Thérèse, promotion qui donnait droit à l'anoblissement. Plus tard, nous le retrouvons lieutenant-colonel au régiment wallon de Murray, chambellan à la cour impériale de Bruxelles et grand bailli du romand pays, c'est-à-dire du Brabant wallon. Le titre de baron lui fut délivré par lettres patentes le 5 juin 1777. S'il n'exerça apparemment aucune influence sur son fils, il lui transmit sans doute, comme nous le verrons, son courage physique et son goût de l'aventure.

Les premières années du futur philosophe furent marquées surtout par sa mère, ce qui est bien naturel. Mais ce qui l'est moins, c'est que l'on ne trouve pas trace de celle-ci non plus que du mariage du chevalier puis baron de Ham dans les annales de l'époque. En tout cas, ce personnage n'était pas marié à la date de son anoblissement car ayant fait valoir à Marie-Thérèse que, pour cette raison, il risquait de ne pas laisser de postérité, il obtint d'elle le droit de transmettre son titre par testament ou toute autre disposition à " quelqu'un des plus proches de son nom et de sa famille ", à son choix.(6) Est-ce à dire que le baron de Ham ne s'est jamais marié et que le futur philosophe n'était qu'un de ses parents ou bien encore son fils naturel ? Nul ne saurait l'affirmer ou bien l'exclure a priori, le baron de Ham ayant bien pu contracter un mariage plus ou moins clandestin postérieurement à 1777. Toujours est-il que, en dépit de l'adage mater certa, pater semper incertus, c'est l'identité de la mère du futur philosophe qui est la plus mystérieuse. La seule indication formelle que nous ayons trouvée à son sujet provient de sources cubaines ; nous y apprenons qu'elle s'appelait Anna, Josefa de Ricot ou Ricort (7), nom qui apparaît en outre sous l'orthographe de Ricourt dans une note manuscrite anonyme figurant au Fonds Colins des Archives générales du Royaume, à Bruxelles. Tout ce que l'on sait d'elle c'est qu'elle éleva son fils jusqu'à l'âge de sept ans et demi avec des résultats étonnants car elle parvint à lui apprendre à lire à l'âge de trois ans, et qu'elle devait être fort pieuse puisque à quatre ans son fils pleurait en lisant une Vie des martyrs qu'elle lui avait remise. (8)



Mais la tourmente révolutionnaire devait mettre un terme à cette existence familiale apparemment paisible. Au règne débonnaire de Marie-Thérèse avait succédé dès 1780 le " despotisme éclairé " de Joseph II qui accentua la pression de l'Aufklärung viennoise sur les Pays-Bas autrichiens. Le pouvoir entreprit de réformer le gouvernement, l'administration, la justice, l'économie et l'éducation tout à la fois, suscitant par là-même l'opposition des États provinciaux, gardiens jaloux des traditionnelles libertés locales, et de l’Église, étonnée de se voir mise en tutelle par l’État. Il est assez piquant de relever que le seul domaine ou la Cour de Vienne n'exerça aucune contrainte c'est l'emploi des langues, ou son libéralisme intégral continua jusqu'à la fin de l'ancien régime à favoriser la francisation de Bruxelles et des Flandres. Mais cette francisation elle-même, en accentuant la diffusion des " lumières ", en provenance de Paris suscita l'apparition d'un parti de patriotes révolutionnaires qui ne voyaient en Joseph II qu'un despote étranger. Provoquée par les insignes maladresses du pouvoir impérial plus encore que par la contagion française, l'union de tous les opposants déclencha la révolution brabançonne qui en décembre 1789 chassa l'armée autrichienne des Pays-Bas. Mais déchirés entre révolutionnaires partisans de Vonck et réactionnaires partisans de van der Nooit, les États belgiques unis n'eurent qu'une vie éphémère : en décembre 1790 l'armée autrichienne faisait sa rentrée à Bruxelles, Léopold II ayant entre-temps succédé à Joseph II sur le trône impérial. Il semble que pendant ces événements le jeune Colins soit resté à Bruxelles auprès de sa mère tandis que son père suivait les fortunes diverses de l'armée autrichienne. Qu'advint-il ensuite de sa mère ? Sans doute mourut-elle car elle n'intervient plus à aucun titre dans l'existence de son fils. Durant l'été de 1791, le vieil officier, sentant probablement monter les dangers de guerres et de révolutions, décida de confier son fils à un de ses anciens amis, Henri-Joseph Debouche, vicaire à Cornesse, près de Verviers. Voici comment le biographe de Debouche raconte cet événement qui marqua la séparation définitive entre Colins et ses parents : " La remise de son pupille se fit d'une façon mystérieuse. Debouche se rendit le 5 août 1791 à Tirlemont possesseur d'un cachet qu'on lui avait envoyé; là, selon le programme tracé, il vit sortir de voiture le porteur de pareille empreinte, lequel ne devait rien apprendre de la direction qu'allait suivre l'enfant qui lui était confié, et qu'il remit au vicaire. Debouche revint donc avec ce nouvel élève âgé seulement de sept années, et put le conserver, par les soins que l'une de ses parentes voulut bien prêter à son intérieur. " (9) Après la première invasion de la Belgique par les armées de la République française en 1792, le baron de Colins émigra en Allemagne et si même il revint en Belgique lors du retour des Autrichiens en 1793, l'annexion de la Belgique à la France, en 1795, l'empêcha de garder un contact épistolaire tant soit peu suivi avec Debouche et de lui payer la pension de son fils, de sorte qu'il mourut sans avoir revu ce dernier, à Munster, en 1799.



De 1791 à 1801 Debouche fut donc seul responsable de l'éducation et de l'instruction de Colins. Son influence sur ce dernier fut si décisive qu'il nous paraît utile de nous arrêter quelques instants à la personnalité de cet ecclésiastique pour lequel Colins garda toute sa vie une profonde reconnaissance sans toutefois jamais le nommer. Né en 1738 à Grand-Rechain dans le Verviétois, Henri-Joseph Debouche avait fait ses études moyennes chez les pères récollets de Verviers et ses humanités à Liège où s'était développé son goût pour les sciences et la philosophie. Le meilleur moyen de s'y adonner étant alors d'entrer dans les ordres, il opta pour la règle bénédictine et, en 1757, se fit moine de la célèbre abbaye d'Orval où toutefois il ne devait jamais s'établir. La raison en est que, désireux de poursuivre ses études de philosophie, il s'était rendu à Douai qui, outre son université, comptait divers collèges d'enseignement supérieur dont l'un était tenu par les jésuites. Debouche rencontra parmi ces derniers de vives sympathies et c'est pourquoi, en 1760, il prit leur habit, comme religieux de la province gallo-belgique au noviciat de Tournai où il séjourna deux années. Ayant reçu diverses affectations dans le nord de la France, il en fut chassé en 1764-5 par l'interdiction ou plutôt la sécularisation de la Compagnie de Jésus. Il se rendit alors à Prague qui lui apparut comme un extraordinaire foyer d'érudition et où il poursuivit ses études théologiques. Ordonné prêtre dans la capitale de la Bohême en 1768, il revint à son pays l'année suivante et fut nommé professeur de rhétorique puis directeur d'école à Dinant. Puis nous le retrouvons quelques années plus tard, alors que l'ordre des jésuites avait été supprimé par Clément XIV, vicaire à Cornesse dans le Verviétois. C'est là qu'il devait accueillir le jeune Colins en 1791. (10)



Théologien de formation, Debouche était un de ces esprits dont la curiosité universelle ne se laisse pas enserrer dans une discipline particulière. Helléniste autant que latiniste distingué, il avait effectué une traduction de l'Iliade et de l'Odyssée que plusieurs connaisseurs déclarèrent excellente mais qu'il ne put malheureusement faire imprimer et dont le manuscrit paraît s'être égaré ainsi d'ailleurs qu'une traduction d'Horace. On lui doit en outre une Carte chorographique du pays de Liège et de Stavelot et une version française de l'Optique de l'astronome allemand Heel. Mais aussi zélé fût-il pour ses chères études, il n'oubliait pas qu'il était avant tout pasteur d'hommes et qu'il lui fallait prendre ses responsabilités de chrétien dans la tourmente révolutionnaire. Si le clergé des Pays-Bas avait été l'un des moteurs de la révolution brabançonne, il l'avait été par haine des idées nouvelles dont Joseph II s'était fait le maladroit agent. En revanche, le clergé liégeois avait souvent témoigné d'une réelle sympathie pour ces mêmes idées. Or, Cornesse, quoique située dans le Limbourg d'alors, c'est-à-dire aux Pays-Bas, avait infiniment plus de liens avec la toute proche Principauté épiscopale de Liège qu'avec Bruxelles. Aussi bien, Debouche entretenait-il des relations amicales avec plusieurs révolutionnaires liégeois plus ou moins jacobins tels que l'ancien bourgmestre Fabry, le peintre Defrance, le tribun Bassenge et le journaliste Lebrun qui avait lancé en 1785 à Liège un Journal général de l'Europe, physiocrate, égalitaire et joséphiste. (11) Il ne semble pas douteux que Debouche ait fait preuve à tout le moins de compréhension pour la révolution liégeoise, pourtant d'inspiration jacobine, et il est établi qu'il fut, sous l'administration française, parmi le petit nombre de prêtres " jureurs ". Ces circonstances ne l'empêchèrent nullement de venir en aide aux émigrés de toutes couleurs politiques entre 1789 et 1795, Cornesse, en raison de sa situation géographique, étant un lieu de passage très fréquenté entre les Pays-Bas, la Principauté de Liège, les Etats allemands et les Provinces unies. Paradoxalement d'ailleurs, l'un des meilleurs amis de Debouche n'était autre que l'ancien jésuite François-Xavier de Feller, dont le Journal historique et littéraire était l'un des porte-parole les plus virulents de l'ultramontanisme belge. (12) De Feller avait publié en outre un Discours sur divers sujets de religion et de morale, en 1777-8, un Dictionnaire géographique, en 1788, un Catéchisme philosophique ou recueil d'observations propres à défendre la religion chrétienne contre ses ennemis, en 1773-7, un Examen impartial des époques de la nature de M. de Buffon, en 1792, un Dictionnaire historique, en 1781, et des Observations sur le système de Newton, le mouvement de la terre et la pluralité des mondes, avec une dissertation sur les tremblements de terre, les épidémies, les orages, les inondations, en 1771, dans lesquelles il s'attachait à prouver notamment que le mouvement de la terre autour du soleil n'était nullement démontré. (13) Il ne fait aucun doute que les discussions passionnées entre Debouche et de Feller auxquelles le jeune Colins assista le marquèrent profondément et lui inspirèrent la plus vive méfiance envers l'intrusion de la pensée a priori dans les sciences naturelles.

Quelle formation Colins reçut-il de Debouche ? Voilà ce qu'il nous faut maintenant examiner d'une façon un peu approfondie. Tout d'abord, il convient de signaler que le vicaire de Cornesse était " d'une austérité d'anachorète ", nous dit son biographe (14), et qu'il avait comme seul luxe une bibliothèque fort bien fournie pour l'époque. Toutefois, à partir de l'arrivée de son jeune pensionnaire, il obtint d'une de ses cousines, une demoiselle Legros, qu'elle vînt l'aider à tenir son ménage. Ce fut avant tout par l'exemple que Debouche fit l'éducation de " Jeannot " comme il appelait son élève. Or, cet exemple était celui d'une vie entièrement consacrée au dévouement et à l'amour du prochain, à tel point que le souvenir du bon vicaire s'est longtemps après sa mort perpétué dans la région. Proche de ses ouailles par le cœur comme par la pensée, Debouche était invité par certains à trancher leurs différends comme juge, appelé par d'autres à arpenter leurs terres comme géomètre - n'était-il pas géographe ? - et même consulté par beaucoup en cas de maladie comme docteur - celui qui guérit les âmes ne pouvait-il pas à plus forte raison guérir les corps ?

Il semble bien qu'il ait très tôt associé " Jeannot " à ses diverses activités et qu'il l'ait emmené avec lui dans ses déplacements. Certes ceux-ci ne le conduisaient guère au-delà de Liège, mais quel prodigieux champ d'observations ce pays, l'un des plus industriels d'Europe continentale, ne constituait-il pas alors ! Le jeune Colins y découvrit la ruche bourdonnante des mines, des fonderies et des manufactures qu'une bourgeoisie entreprenante avait créée et que les exigences de la concurrence faisaient évoluer toujours plus rapidement. Il visita les imprimeries où avaient paru, grâce au libéralisme des Princes évêques, tant d'écrits subversifs qui avaient fini par ébranler avec le trône épiscopal les fondements mêmes de l'ancienne société. Il vit les ouvriers des fabriques d'armes de Liège, ceux des draperies de Verviers et du Limbourg vivre misérables dans un pays riche de toutes ses industries modernes mais où les terres souvent incultes étaient en majeure partie propriété de la noblesse et des institutions religieuses. Comment ce spectacle ne l'aurait-il pas éveillé aux problèmes de la vie en société, donc à la politique ? Au demeurant, celle-ci était omniprésente. En 1791, chacun savait, et Debouche mieux que quiconque, que la restauration n'avait rien résolu, qu'elle n'était qu'une solution temporaire, une pause dans l'inévitable alignement des institutions sur le profond changement qui s'était manifesté dans les esprits. Si Debouche semble avoir accueilli favorablement en 1792 le régime français de Dumouriez, avec lequel il fut d'ailleurs en contact (15), la restauration lui apporta des difficultés de toutes sortes. Quant au retour des Français, en 1794, il lui valut des persécutions et même le pillage par les soldats vainqueurs qui considéraient désormais les Pays-Bas comme terre de conquête. Voici comment le jeune Colins relata quelques années plus tard, dans des mémoires qui paraissent aujourd'hui malheureusement perdus, ces événements qu'il avait vécus à l'âge de douze ans : " À la seconde arrivée des Français, trois scélérats, le pistolet à la main, vinrent nous demander ce que nous avions d'argent, et non contents, ils voulaient nous massacrer ; mais après avoir pillé, ils s'en allèrent. La crainte me causa encore la fièvre une seconde fois. La bonne demoiselle Legros, cousine de M. Debouche, qui me servait de mère, eut aussi la fièvre; elle en mourut l'année suivante. " (16)



Quant au chevalier de Ham, voici ce qu'il écrivit à Debouche au sujet de cet épisode, de Düsseldorf, le 26 juin 1795. " Je ne puis vous dire toute la sensibilité que m'a fait éprouver votre lettre, me représentant le danger que vous avez couru tous trois de la part d'une horde de scélérats, sans foi ni loi ni roi, je vous fais mon compliment d'avoir eu assez de courage pour supporter tant de maux ". (17) En juin 1795 également, Debouche suivi de son élève quitta Cornesse pour s'établir à Dison, aux portes de Verviers, dont la chapelle, qui dépendait de la paroisse de Petit-Rechain, manquait d'officiant. Mais sur ces entrefaites il tomba gravement malade comme le rapporte encore le jeune Colins : " À peine installé en cette nouvelle demeure, une maladie des plus opiniâtres vint le saisir, et le traîna jusqu'au bord de la tombe... Que serais-je devenu, s'il fût mort, ne connaissant de mes parents que ce qu'il m'en avait dit dans le délire, et n'étant âgé que de onze ans et demi ! " (18) Toutefois, Debouche se rétablit et les populations inquiètes le consultèrent plus que jamais quant à l'attitude à observer face à l'occupant. C'est que, à la vérité, le régime thermidorien était infiniment plus dur à l'égard des Belges et Liégeois que le régime conventionnel. L'anarchie suivit de près les armées de la République. Pillages, déportations, réquisitions se multiplièrent. Le clergé réfractaire fut particulièrement visé. " Dans chaque ville, écrit H. Pirenne, (19) une ou plusieurs églises sont transformées en temples de la Raison. " Heureusement cette épreuve fut épargnée à Debouche qui, en tant que prêtre " jureur " était moins menacé que d'autres. Tout indique d'ailleurs que notre vicaire prodigua autour de lui des conseils de modération et d'attentisme qui s'avérèrent par la suite inspirés par une réelle sagesse politique.

Cependant, le jeune Colins grandissait et le bon vicaire poursuivait son instruction avec conscience et abnégation. Bien que les documents nous manquent pour retracer exactement le programme de son enseignement, nous croyons pouvoir en donner les éléments suivants. L'instabilité politique et les incertitudes de sa propre santé engagèrent Debouche à négliger délibérément certaines disciplines pour se concentrer sur celles qu'il estimait indispensables à une formation intellectuelle sérieuse mais rapide. Aussi bien omit-il apparemment d'enseigner à son protégé le grec et l'allemand qu'il connaissait parfaitement ainsi que l'anglais et le flamand dont il devait avoir une connaissance plus superficielle. En revanche, il lui apprit bien sûr le latin, la littérature française, l'histoire, la musique et les mathématiques ainsi que la géographie et la physique dont il s'était fait des spécialités comme on l'a vu par ses publications. Mais, ce qu'il soigna particulièrement fut la culture religieuse et même théologique ainsi que la formation philosophique du jeune Colins. Celui-ci se vit initier à la pensée des pères de l'Église, surtout à celle de saint Ambroise (20) et de saint Augustin que Debouche devait apprécier tout particulièrement pour leur amour de la vérité. C'est à cette époque que Colins médita pour la première fois sur la célèbre hiérarchie augustinienne des connaissances telle qu'elle se trouve exposée dans le passage suivant auquel par la suite il devait se référer si souvent:

" Il y a, dit saint Augustin, (21) trois choses en l'esprit de l'homme qui ont entre elles un très grand rapport et semblent quasi n'être qu'une même chose, mais qu'il faut néanmoins très soigneusement distinguer, savoir est : entendre, croire et opiner.

Celui-là entend qui comprend quelque chose par des raisons certaines. Celui-là croit, lequel emporté par le poids et le crédit de quelque autorité, tient pour vrai cela même qu'il ne comprend pas par des raisons certaines. Celui-là opine, qui se persuade, ou plutôt qui présume de savoir ce qu'il ne sait pas. Or, c'est une chose honteuse et fort indigne d'un homme que d'opiner, pour deux raisons : la première pour ce que celui-là n'est plus en état d'apprendre qui s'est déjà persuadé de savoir ce qu'il ignore, et la seconde, pour ce que la présomption est de soi la marque d'un esprit mal fait et d'un homme de peu de sens.

Donc, ce que nous entendons, nous le devons à la raison, ce que nous croyons à l'autorité, ce que nous opinons à l'erreur. "

Théologien formé à la scolastique, Debouche voyait l'histoire de la philosophie dans l'optique de la célèbre querelle des universaux dont il développa devant son élève les prolongements troublants. Roscelin affirmait que les concepts, les universaux, ne sont que des noms, des flatus vocis et que seules les choses individuelles existent réellement, ce qui va au-devant du sens commun, mais parut incompatible avec l'enseignement traditionnel de l'Église. Saint Anselme et Guillaume de Champeaux le combattirent au nom de l'orthodoxie, mais leur réalisme des idées issu de Platon sembla si hasardeux que tous les penseurs chrétiens subséquents s'efforcèrent de l'atténuer en faisant des concessions plus ou moins importantes à la thèse nominaliste. Tel fut le propos notamment d'Abélard ; puis de saint Thomas d'Aquin qui, dans un génial effort de synthèse, s'appuya essentiellement sur la doctrine aristotélicienne de la forme. Mais, les progrès des sciences expérimentales intervenus depuis le XIIIe siècle n'ont-ils pas largement déforcé saint Thomas et par conséquent Aristote ? Bacon et Locke n'ont-ils pas apporté des contributions décisives à la doctrine de la connaissance ? Il semble bien que Debouche interprétait l'affrontement moderne des partisans de Descartes et de Condillac comme un nouvel avatar de cette querelle des universaux et tout indique qu'il passionna son disciple pour cet affrontement en l'inclinant dans le sens du néo-nominalisme sensualiste condillacien. " Dans notre jeunesse, écrit Colins (22), nous avons été idolâtre de Condillac ; que nous nous imaginions, être d'une lucidité parfaite. Il nous a fallu bien du temps et du travail : pour nous guérir de cette idolâtrie. " À la vérité, il était déjà dans le caractère de Colins de haïr le juste milieu et de passer à l'extrême là où son maître s'en tenait probablement à une position plus prudente. Et l'on imagine ces soirées studieuses, en ce XVIIIe siècle finissant, dans la petite ville du nouveau département de l'Ourthe, où le vieil ecclésiastique et son bouillant élève discutaient ardemment de l'Essai sur l'origine des connaissances, du Traité des sensations, du Traité des animaux ou de la Logique, en évaluant les mérites de Condillac et sa supériorité sur ses prédécesseurs. Et pourtant ce n'est pas que Descartes manquât d'attraits pour Colins. Son dualisme rationaliste n'était-il pas autrement plus conséquent que le dualisme honteux de Condillac chez lequel l'âme tend à perdre de sa substance pour n'être plus qu'une fonction ? Mais, en revanche, comment prendre au sérieux le point de départ cartésien, ce cogito ergo sum qui fait de la pensée une entité primitive alors que manifestement elle dépend tout entière de la sensation ? Et comment croire aux idées innées ? Amicus Plato, sed magis amica veritas. D'ailleurs, n'est-il pas choquant de voir des hommes comme Descartes et Leibniz partir à la recherche de la vérité en faisant abstraction soi-disant de tous leurs préjugés, et, au terme de savants raisonnements découvrir finalement cette vérité, si hautement désirée, dans l'enseignement ne varietur de leurs églises respectives, donc pour l'un d'entre eux au moins, dans ses préjugés ? Question angoissante et à laquelle Colins devait apporter par la suite une réponse radicale. Notre philosophe en herbe lut-il pendant son séjour à Dison l'ouvrage posthume de Condillac, La langue des calculs, paru en 1798, qui devait plus tard exercer sur lui une influence si décisive, quoique indirectement, comme nous le verrons ? La chose est possible chronologiquement, puisque aussi bien il ne quitta définitivement Débouche qu'en 1801, mais nous n'en avons aucun indice. Il convient de se rappeler d'ailleurs que la diffusion des livres, et peut-être surtout celle de cet ouvrage, l'un des moins connus de Condillac, ne se faisait alors ni aussi sûrement ni aussi rapidement que de nos jours.

Ayant initié Colins à la pensée des anciens Grecs, à celle de saint Augustin et de saint Thomas, enfin à celle de Descartes et de Condillac, le bon vicaire l'avait admirablement préparé à recevoir l'enseignement des Encyclopédistes dont il possédait plusieurs ouvrages. Peut-être est-ce à Débouche que Colins dut de ne ressentir guère d'inclination pour Diderot et Voltaire, non plus que pour Helvétius et d'Holbach. En revanche, il parait s'être passionné pour Condorcet et pour Rousseau. Sans doute vit-il dans le premier une tentative de synthèse entre Descartes et Condillac, et s'enthousiasma-t-il pour la doctrine de la perfectibilité indéfinie illustrée par De l’influence de la révolution d'Amérique et développée dans l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Probablement fut-il séduit par la formule du pacte social exposée par le second. Aussi bien sont-ce apparemment les idées de ces deux auteurs contre lesquelles il devait plus tard s'élever le plus violemment qui le marquèrent le plus profondément. Mais de Rousseau il garda toute sa vie le goût des solutions radicales et la hantise d'une morale politique fondant l’unité sociale. Toujours est-il que la pratique de ces auteurs et peut-être aussi celle de plusieurs autres le détachèrent très jeune de la foi chrétienne dont pourtant il avait été profondément imprégné par Debouche, au profit de l'idéal révolutionnaire tel qu'il avait été incarné par Robespierre et semblait devoir l'être davantage encore par ce jeune général Bonaparte dont les exploits en Italie puis en Egypte portaient les promesses de l'instauration en Europe d'un ordre nouveau rompant définitivement avec les fausses hiérarchies inhérentes à l'ancien régime. Au point de vue religieux, le jeune Colins était devenu résolument déiste. Débouche souffrit en constatant cette évolution et il s'en accusa (23), à juste titre sans doute, car il semble bien que sa propre foi fût non point aveuglément confiante mais tourmentée et inquiète, ce qu'il n'avait évidemment pas pu celer à son disciple. C'est du moins ce que laisse entendre Colins dans le passage suivant écrit plus d'un demi-siècle après : " J'ai été l'élève d'un des jésuites les plus instruits de l'Europe, un des hommes les plus probes que j'aie connus. Sa prière de tous les jours en faisant sa théologie, était celle-ci : " S'il existe une religion meilleure que la chrétienne, inspirez-la moi, mon Dieu ! et j'irai l'embrasser. " S'il avait vécu jusqu'à présent, poursuit Colins, il aurait dit : " S'il existe un Dieu impersonnel, révélé par la raison... qu'il paraisse à mon intelligence, et j'abandonnerai l'idole personnelle. " Ce qu'il aurait énoncé, je le prononce en son nom : car je lui dois ce que je suis. " (24)

Il ne fait aucun doute que Colins comme Debouche, quoique peut-être pour des raisons partiellement différentes, accueillirent avec joie le coup d’État du 18 brumaire et l'instauration du Consulat. Dans les départements belges de la République, celui-ci substitua à l'arbitraire thermidorien, gros d'anarchies, la sécurité individuelle et un État de droit dont la trop longue absence avait profondément traumatisé les populations. Néanmoins, Debouche s'efforça désormais de modérer ou de nuancer l'enthousiasme révolutionnaire de son élève dont la formation touchait à sa fin, et c'est sans doute pourquoi il décida de l'envoyer à la cour de Vienne et à celle de diverses principautés allemandes auprès desquelles il avait ses entrées tant en raison de sa qualité d'ecclésiastique savant que du fait des services qu'il avait rendus à plusieurs émigrés. Peut-être d'ailleurs la nouvelle du décès du chevalier de Ham, survenu entre-temps à Munster, donna-t-elle au jeune Colins le désir de visiter quelques-uns de ces pays de l'Empire romain de la nation germanique que son père et plusieurs de ses cousins de la branche des Colins de Tarsienne avaient choisi de servir jusqu'au bout. Le 30 mai 1800, Debouche remit un certificat rédigé en latin à son protégé, attestant que celui-ci, âgé de seize ans et demi, avait été son élève et qu'il avait profité de son enseignement dans la religion, les belles-lettres et " surtout dans la musique ", afin qu'il pût se faire valoir dans son périple germanique. Il lui donna en outre un nombre impressionnant de lettres de recommandations, dont voici quelques uns des destinataires : le prince de Saline, archevêque de Prague; Maurice Klies, grand vicaire de Koeniggratz en Bohême; le prince de Hohenlohe ; le marquis de Laverne, oncle de ce prince; le comte Eugène d'Argenteau; le comte Delmotte, adjudant-général de son altesse l'archiduc Charles; le père de Feller ; le comte de Woestenraedt, seigneur de Grand-Rechain, Sclassin et gouverneur de la province de Limbourg, pour lors en exil... La lettre à ce dernier était ainsi rédigée : " Ce fut pour plaire à votre cher père, à l'homme bienfaisant et généreux, que je me chargeai de l'enfant de son ami. Je m'en suis acquitté avec désintéressement et beaucoup de soins. Ce jeune homme voyage en Allemagne, il a besoin de protection : vous pouvez la lui accorder, parce qu'il la mérite ; vous la lui devez, parce que son père était ami du vôtre... " (25)Muni de ces papiers et d'une somme de 2’325 florins que lui offrit Debouche, le jeune Colins s'enfonça en Europe centrale. De ce périple nous ne savons rien sauf qu'il dura vraisemblablement de juillet 1800 aux premiers mois de 1801. Battue en juin 1800 à Marengo par Bonaparte et en juillet en Allemagne par Moreau, l'Autriche avait été contrainte de signer ce même mois l'armistice de Parsdorf grâce auquel Colins put partir. Est-ce au cours de ce voyage qu'il rencontra pour la première fois l'archiduc Jean, (26) qui devait être battu par Moreau en décembre 1800 à Hohenlinden, avec lequel il entretenait en 1831 des relations amicales ? La chose est vraisemblable mais non certaine. Le seul document que nous ayons retrouvé de cette époque est la lettre énigmatique ci-après de Debouche à Colins, datée du 5 janvier 1801 : " Mon cher ami Jean-Guillaume Colijns, en réponse à votre dernière, il me paraît que vous pouvez vous fier à votre cousin de Ham; il a le langage et le ton d'un honnête homme, tous ses avis sont ceux de la prudence et de l'amitié. Je m'empresse de vous envoyer le mortuaire de votre cher père; il n'avait pas prévu, cet homme respectable, les torts immenses que la révolution vous occasionnerait ainsi qu'à moi et à lui... " Et le bon vicaire, sentant son disciple attiré par des doctrines impies, de lui rappeler pour finir l'un des enseignements fondamentaux du christianisme qui, sous une forme à peine retouchée, constituera l'une des pierres angulaires de la doctrine colinsienne : " Toute la nature ainsi que tous les gouvernements sont soumis à des lois justes et éternelles... Votre bon et peut-être trop bon maître de jadis. Debouche, vicaire. " (27)

Avec ce voyage en Allemagne commence d'ailleurs l'une des périodes de la vie de notre personnage sur laquelle nous n'avons guère pu faire la lumière. Contrairement à ce qu'affirme le biographe de Debouche, il nous paraît avéré que Colins revint à Dison au début de 1801 pour ne quitter définitivement son maître qu'en août 1801. C'est ce qui résulte de l'attestation suivante que Debouche délivra à Colins deux ans plus tard : " Je soussigné certifie en foi de vérité et justice que Jean-Guillaume Colijns, fils de Jean Colijns de Ham, capitaine des gardes, grand bailli de Brabant, chambellan et colonel en service de l'Empereur, mort à Munster, m'a été confié dix ans et cinq jours. Ce jeune homme a du caractère, de la probité et les connaissances ainsi que les vertus supérieures à son âge. Écrit le dix messidor An XI (5 juillet 1803) H. Debouche, vicaire de Dison. " (28)

On ne saurait exagérer l'influence qu'exercèrent sur Colins ces dix années passées sous la protection de Debouche. Intellectuellement d'abord ; c'est à elles qu'il doit sa formation philosophique, au fond très classique. Sentimentalement aussi - et bien qu'il fût aussi peu romantique que possible - c'est à elles qu'il doit de se référer au wallon comme à son patois et au Hainaut comme au berceau de sa famille (29) alors que la généalogie paternelle nous le situe tout autant en Flandre. Au demeurant, Colins fut l'homme des coupures décisives et des pages à jamais tournées. Et si après 1801 il resta en relations au moins épistolaires avec Debouche, jusqu'à la mort de ce dernier en 1805, tout indique que, après cette date en tout cas, il ne remit jamais les pieds à Cornesse ni à Dison non plus qu'à Liège ou à Verviers. C'est ce qui explique l'extraordinaire méprise faite en 1858 par le biographe de Debouche dans le passage suivant : " Son élève embrassa la carrière des armes et devint lieutenant des hussards, mais son protecteur ne devait pas vivre assez longtemps pour le voir nommer par le premier consul préfet à Pau, dans le département des Basses-Pyrénées, avec le titre de baron de Paussay ; et la famille du bienfaiteur composée de ses trois frères consanguins, n'en ouït plus d'autre nouvelle : on croit seulement qu'il passa ensuite en Amérique. Beaucoup de personnes ici et aux environs se rappellent l'avoir connu sous le nom de Jeannot. " (30) Colins entra bien à l'armée mais il ne devint jamais préfet et n'eut même à notre connaissance aucun rapport avec le baron de Vanssay (et non de Paussay), né en 1779 et mort en 1875, qui fut effectivement préfet des Basses-Pyrénées de 1810 a 1814. (31) Et nous ignorons comment J. S. Renier a pu être induit à confondre ce dernier avec Colins.

En automne 1801, les guerres révolutionnaires semblaient définitivement terminées. Le traité de Lunéville conclu le 9 février 1801 avec l'Autriche, puis les préliminaires de paix signés le ler octobre 1801 avec l'Angleterre, qui furent confirmés l'année suivante par le traité d'Amiens, paraissaient ouvrir à la France une ère de tranquillité qui lui permettrait de consolider l'ordre nouveau promis par la Révolution. Qu'il fallût pour cela un gouvernement autoritaire, c'est ce qu'avaient démontré les conspirations en sens inverse des royalistes et des jacobins dont la réussite n'eût pas manqué de replonger le pays dans l'anarchie. Cette dernière, Colins l'avait connue pendant toute son enfance et elle l'avait conduit à priser par dessus tout l'ordre, non point n'importe quel ordre, mais un ordre fondé sur les vrais principes, ceux de la Révolution. Aussi bien, son admiration pour le premier consul qui avait commencé à imposer un tel ordre, s'enflait-elle de son zèle de philosophe néophyte et de Français de fraîche date, au titre de ressortissant des " départements réunis ". C'est dans ces circonstances que Colins entreprit une démarche qui devait l'engager définitivement dans le parti de l'ordre nouveau; nous voulons parler de son adhésion à la franc-maçonnerie qui eut lieu en 1801, vraisemblablement en Belgique. Comparant en 1858 sa profession de foi maçonnique à celle de Proudhon, Colins écrit : " La mienne, il y a de cela cinquante-sept ans, fut différente de celle de M. Proudhon ; la voici :" Prima officia debentur diis immortalibus; seconda, patriae; tertia, parentibus ". (Cic.) Je n'ai pas changé. Les dieux immortels sont devenus, pour moi, des personnifications de l'éternelle justice; et les patries sont devenues : l'humanité. " (32) Curieux choix que celui de cette citation de Cicéron. Il témoigne manifestement de la hiérarchie des valeurs de Colins, âgé alors de dix-huit ans, hiérarchie dominée déjà par les grands principes, les vérités éternelles, la vérité, à laquelle il aspirait encore confusément et dont il devait se faire quelque quarante ans plus tard le prophète intransigeant et presque toujours incompris. Pour tenter d'évaluer l'influence que la maçonnerie put exercer sur lui, il faudrait connaître tout d'abord l'obédience de la loge à laquelle il adhéra en 1801, ce que nous n'avons pu découvrir. Signalons cependant qu'une tradition recueillie par nous auprès des Colinsiens contemporains veut qu'il se fît alors membre d'une " loge chrétienne ", ce qui ne nous dit rien. En revanche, notre personnage déclarait hautement en 1858 : " J'appartiens à tous les rites de la maçonnerie connus du public; et peut-être encore à d'autres que le public ne connaît pas " ... (33) Ce qui paraît certain, c'est que Colins trouva dès 1801 dans cette affiliation la consécration de son parti-pris rationaliste et déiste ainsi que celle de son adhésion au libre examen dont il devait faire par la suite la pièce maîtresse de son interprétation de l'histoire.

Sur la vie de Colins à cette époque, nous ne savons rien hormis le renseignement assez paradoxal que nous rapporte comme suit sa fille Caroline : " Àdix-huit ans, il fut nommé pour aller représenter à l'île Saint-Domingue le plus riche habitant de la colonie. Arrivé à Paris, il y apprit la perte de Saint-Domingue. " (34) On sait combien Bonaparte fut mal inspiré dans sa politique coloniale et les déboires qu'elle lui valut à Saint-Domingue. Désireux de mater les noirs de cette île qui s'étaient révoltés contre leurs maîtres blancs et les en avaient expulsés en 1793, le premier consul décida d'y réinstaurer la souveraineté française et en 1801 il y envoya, pour ce faire, un corps expéditionnaire sous les ordres de son beau-frère, le général Leclerc. Celui-ci remplit sa mission, mais la loi du 20 mai 1802 ayant déclaré maintenir l'esclavage dans les colonies, les noirs de Saint-Domingue se soulevèrent à nouveau contraignant le gros des troupes françaises à capituler en novembre 1803. Compte tenu de ses principes, il est pour le moins étonnant que Colins ait accepté de participer, même indirectement, au rétablissement de l'esclavage à Saint-Domingue. D'un point de vue strictement chronologique, on relèvera d'ailleurs que près de deux ans paraissent s'être écoulés entre le moment où Colins aurait été nommé intendant dans cette colonie, en 1801, et celui où, s'étant rendu à Paris, il apprit la chute de la principale garnison française de l'île. Mais le peu de renseignements dont nous disposons sur ce premier contact de notre personnage avec Saint-Domingue nous le rendent encore plus obscur que ses relations ultérieures avec les Antilles, dont il sera question plus loin. Dans le temps même où Colins devait s'attendre à appareiller pour les Caraïbes, il eut, nous dit sa fille, la possibilité d'entrer à l’École polytechnique. (35) Et s'il n'y donna pas suite après l'abandon de son projet colonial c'est que les événements internationaux survenus dans l'intervalle imprimèrent brusquement à sa vie une orientation imprévue, celle d'une carrière militaire.

Il était de bonne politique pour le premier consul de mettre à profit la paix d'Amiens pour garantir les frontières continentales de la France. C'est ce qu'il fit en 1802, tant en Allemagne qu'en Suisse et en Italie, sans d'ailleurs violer la lettre des traités. Mais la consolidation de la puissance française issue de la Révolution ne laissait pas d'inquiéter l'Angleterre qui n'eut de cesse d'exciter contre elle l'animosité russe. C'est que, à la vérité, " le marché d'une France qui comprenait la Belgique et s'étendait jusqu'au Rhin, restait obstinément fermé aux produits anglais. Il en était à peu près de même des marchés hollandais, suisse et cisalpin. Comme l'Angleterre ne profitait plus des prises maritimes, il en résultait que la paix était moins profitable à ses commerçants que la guerre. " (36) Devant, aux termes des traités, évacuer l'île de Malte, l'Angleterre s'y refusa brusquement en remettant au premier consul un ultimatum en date du 26 avril 1803. Bonaparte demanda la médiation de la Russie, qui accepta, mais entre-temps Londres rappela son ambassadeur à Paris et sans même déclarer la guerre déclencha les hostilités par la capture en haute mer de bâtiments de commerce français. Cette soudaine attaque de la " perfide Albion ", qui s'efforçait de refaire l'union sacrée de tous les régimes réactionnaires d'Europe, suscita en France un mouvement d'opinion qui devait se traduire l'année suivante par la proclamation de l'Empire. On oublie trop souvent de nos jours que le passage du gouvernement révolutionnaire à la dictature impériale apparut aux Français de l'époque comme une conséquence inéluctable des guerres imposées par l'étranger. Il ne fait aucun doute en tout cas que tel fut le sentiment de Colins. De cette époque d'ailleurs date son aversion pour le régime parlementaire bourgeois d'outre-Manche ainsi que pour l' "équilibre européen " prôné par l'Angleterre sur le continent et ignoré par elle sur les mers, où elle était la plus forte. En France, Bonaparte se résigna dès 1803 à préparer la " descente sur l'Angleterre ". Il activa le recrutement de l'armée et organisa le camp de Boulogne et la Côte de fer. C'est sur ces entrefaites que le 23 frimaire de l'an XII (15 décembre 1803) Colins se porta volontaire comme simple soldat au 8ème régiment de hussards, c'est-à-dire dans la cavalerie légère. Désormais, et jusqu'en 1815, à part une brève interruption, son sort sera celui de la Grande Armée. Les renseignements que nous avons sur sa vie pendant ces douze années se réduisent presque exclusivement à ses états de service, tels que les ont conservés les Archives de la guerre (37) et les Archives nationales (38) assortis toutefois de quelques indications que nous devons à Caroline Colins. Il nous est difficile, aujourd'hui, de nous imaginer ce que représentait l'armée dans la France d'alors. C'était tout à la fois le fer de lance et le creuset de la Révolution, le corps de l’État ou cette dernière avait le plus radicalement remplacé l'ancien régime par un ordre nouveau. Sous Napoléon, celui-ci, avec son système d'égalité de chances au départ et de promotion dans le rang, s'avéra être un extraordinaire révélateur de caractères et de capacités. Il n'est donc pas étonnant que nombre de jeunes gens ambitieux de toutes origines y recherchassent la consécration de leurs talents ou de leurs mérites. Toutefois, lorsque Colins embrassa la carrière des armes, il y était aussi peu préparé que possible. Aussi, son régiment, qui devait être stationné autour de Boulogne, l'envoya-t-il à Lille afin qu'il y apprenne son métier de soldat. Il semble qu'il s'initia rapidement et que servi par sa vigueur physique et sa bonne taille - il mesurait 1,77 nm - (39) il se fit bientôt une spécialité du maniement du sabre et, plus généralement, du combat à l'arme blanche. (40) Mais Colins n'était pas homme à se replier sur le vie de garnison. Aussi, mit-il à profit son séjour à Lille pour y suivre, dans une institution que nous n'avons pu déterminer, des cours de mathématiques, branche dans laquelle l'enseignement de Debouche avait sans doute été moins poussé qu'en philosophie, ce qui lui valut d'ailleurs un premier prix de géométrie. (41) Le 19 vendémiaire de l'an XIV (11 octobre 1804), Colins était nommé brigadier. Peu après il dut revenir sur la côte. Nous n'insisterons pas sur ce que fut le camp de Boulogne où Colins vit sans doute pour la première fois la légendaire petite redingote grise de l'Empereur. Relevons cependant que, selon Fernand Nicolaij (42), " l'effectif total des diverses troupes rassemblées près de Boulogne semble avoir été, à un moment, de 172’230 hommes d'infanterie et 9’300 de cavalerie d'après les relevés les plus autorisés. " Puis ce fut la célèbre proclamation de l'Empereur : " Braves soldats du camp de Boulogne ! Vous n'irez point en Angleterre. L'or des Anglais a séduit l'empereur d'Autriche, qui vient de déclarer la guerre à la France. Son armée a rompu la ligne qu'elle devait garder : la Bavière est envahie. Soldats ! de nouveaux lauriers vous attendent au-delà du Rhin ; courons vaincre des ennemis que nous n'avons jamais vaincus. " (43) Cette course devait durer jusqu'à Waterloo.

Avant de retracer brièvement les campagnes de Colins, il nous paraît intéressant de revenir quelques instants à cette armée napoléonienne et d'en rechercher l'esprit qui devait marquer si profondément le caractère de notre personnage. Nous ne pouvons mieux faire, pour cela, que de citer le magistral Napoléon de Georges Lefèbvre : " Le soldat napoléonien n'a rien du soldat de caserne : c'est un combattant improvisé comme celui de la Révolution ; il garde le même esprit d'indépendance ; les officiers, sortis du rang, étant ses camarades de la veille, et lui-même pouvant être promu demain, il s'empreint fort peu d'esprit " militaire " ; la discipline extérieure et mécanique lui est insupportable ; il déserte sans scrupule, pour revenir à son heure, et n'obéit volontiers qu'au feu... Cette ardeur qui, devant l'ennemi, exalte l'initiative individuelle, l'audace, la confiance en soi et, en même temps, rend à l'armée son âme collective est aussi un legs de la Révolution. Chez le soldat napoléonien, les passions du sans-culotte, l'amour de l'égalité, la haine de l'aristocratie, un vif anticléricalisme, se sont sans doute assoupies avec le temps, mais non pas éteintes; en 1805, elles restent fort vives; pour les " grognards ", le " Tondu " n'a jamais été un roi, mais un chef de guerre contre les rois... La " Grande Armée ", comme Napoléon l'avait baptisée au camp de Boulogne, qui se mit en marche le 26 août, vers l'Allemagne, était la meilleure du monde. Près d'un quart de ses soldats avait fait toutes les guerres de la Révolution, et un autre, ou peu s'en faut, la campagne de 1800; le reste, incorporé sous le Consulat, avait eu le temps de s'amalgamer solidement aux anciens ; presque tous les sous-officiers et officiers avaient combattu; ils étaient même trop âgés : 90 lieutenants dépassaient 50 ans et quelques-uns 60. Au contraire, les officiers supérieurs étaient très jeunes et pleins de mordant. Trois ans suffirent à la Grande Armée pour porter au Niemen les frontières du Grand Empire. " (44)

Il ne peut être question pour nous de décrire en détail les campagnes auxquelles Colins prit part. Nous nous contenterons donc de les énumérer en signalant les batailles où son régiment et lui-même s'illustrèrent plus particulièrement et de suivre ses promotions successives.

Napoléon avait dicté à Boulogne même le plan de campagne qui lui permettrait de vaincre l'Autriche. Les opérations se déroulèrent exactement comme il l'avait prévu. Colins dont le régiment faisait partie du 4ème corps d'armée commande par le maréchal Soult eut son baptême du feu dans les montagnes de Bavière au cours de la marche foudroyante qui aboutit à la victoire d'Ulm sur les Autrichiens, le 19 octobre 1805. Quels sentiments éprouva-t-il en apprenant que les archiducs Charles et Jean qu'il avait vraisemblablement rencontrés lors de son voyage de 1800 étaient en déroute ainsi que l'archiduc Ferdinand ? Nous ne le saurons jamais. Puis Vienne étant tombée aux mains des Français, nous le retrouvons le 2 décembre à la bataille d'Austerlitz où Napoléon anéantit les troupes des Empereurs François II et Alexandre Ier de Russie. (45) Le 10 janvier 1806, Colins était nommé fourrier au 8ème régiment de hussards! (46)

Les espoirs de paix qu'avaient fait naître les victoires françaises furent de courte durée. À Londres, après quelques flottements, les partisans de la guerre l'emportèrent sur les pacifistes et ils suscitèrent sur le continent la quatrième coalition groupant autour de l'Angleterre, la Prusse, la Suède et la Russie. Jamais la stratégie napoléonienne ne fut aussi foudroyante que lors de la campagne de Prusse par laquelle débuta cette nouvelle guerre. Le 7 octobre 1806, l'Empereur était à Bamberg lorsqu'il reçut l'ultimatum prussien en date du 1er octobre, exigeant le retrait de ses troupes au delà du Rhin. Et le 14 octobre, l'armée prussienne du Grand Frédéric n'existait plus. (47) Colins vécut cette campagne, son régiment faisant partie d'une division commandée par les généraux Guyot et Margaron (48) qui était toujours placée sous les ordres du maréchal Soult. Nous le retrouvons successivement à Bayreuth, Berneck, (49) Hof, puis Iéna où Napoléon battit les armées de Brunswick et de ce même Hohenlohe que Colins avait approché lors de son voyage en Allemagne cinq ans auparavant. Puis nous le voyons engagé dans la poursuite des débris de l'armée prussienne, à Magdebourg (50), le 21 octobre, et dans le Mecklembourg. Enfin, le 1er novembre 1806, il est blessé d'un coup de sabre à la main droite à Wahren (51). Ce fut sa première blessure. L'engagement paraît avoir été brutal et assez inattendu. Voici la relation que le maréchal Bernadotte en donna à l'Empereur, dans une lettre datée du 1er novembre : " La colonne de Blücher, forte d'environ 25’000 hommes, se dirige depuis hier sur Plau et Lübz. Le 2ème régiment de hussards a chargé ce matin sur une portion de l'arrière-garde ennemie et l'a rejetée sur la cavalerie de M. le maréchal Soult qui, venant par Moritz, entrait à Wahren en même temps que la mienne. Trois escadrons de dragons sont tombés en notre pouvoir "... (52) Soigné à Potsdam ou à Berlin, Colins se remit rapidement et il prit part à la campagne de Pologne contre la Russie dont l'armée arrivait, un peu tard, il est vrai, au secours de la Prusse. Son régiment, commandé par le colonel Laborde, traversa l'Oder à Francfort, occupa, le 28 décembre 1806, Przasnysz, au nord de Varsovie (53), et prit part le 8 février 1807, à la bataille d'Eylau (aujourd'hui Bagrationovsk, en URSS) l'une des plus meurtrières de l'époque puisqu'elle fit 45’000 tués ou blessés sans que le sort des armes prononçât clairement en faveur de l'un des deux camps. Mais la veille de cette terrible journée Colins avait été blessé, cette fois plus gravement semble-t-il, par un coup de lance à l'épaule droite. (54) Le ler mars 1807 il était nommé maréchal-des-logis-chef, et le 1er avril adjudant. (55) Il semble que Colins ne prit pas part à la terrible bataille de Friedland qui aboutit, le 25 juin, à la fameuse rencontre de Tilsit entre Napoléon et Alexandre, ainsi qu'à la conclusion de la paix avec la Russie. D'ailleurs, nous perdons sa trace jusqu'en 1809. Tout au plus sait-on qu'il resta avec l'armée du Rhin dans la ville libre de Dantzig ou le Grand duché de Varsovie qui venait d'être créé. Aussi bien ne fit-il pas la campagne d'Espagne où la Grande Armée allait essuyer ses premiers revers. Probablement mit-il à profit le répit qui lui était ainsi offert pour reprendre ses lectures dans le domaine des sciences naturelles auxquelles nous le verrons s'intéresser si vivement dès 1810.



Au début de 1809, profitant de la diversion espagnole, le gouvernement autrichien, poussé par le chancelier Stadion et les archiducs Charles et Jean, crut le moment propice pour abattre la puissance napoléonienne. Nous n'insisterons pas sur les préliminaires qui conduisirent à la cinquième coalition et aux nouvelles campagnes d'Allemagne et d'Autriche ni même sur les savantes manœuvres militaires auxquelles celle-ci donna lieu. Qu'il nous suffise ici encore de retracer l'itinéraire suivi par Colins dont le régiment, toujours commandé par le colonel Laborde, de la brigade de Piré, fit partie tout d'abord de la division Montbrun, sous les ordres du maréchal Davoult, duc d'Auerstaedt puis prince d'Eckmühl, et après le 15 mai, de la division Lasalle, sous les ordres du maréchal Bessières, duc d'Istrie. (56) Parti de Dantzig le 5 mars 1809, le 8ème régiment de hussards arriva le 12 avril à Bayreuth après être passé par Brandebourg, Magdebourg et Iéna. (57) Le 22 avril, Colins prit part à la bataille d'Eckmühl, près de Ratisbonne, où sa conduite lui valut d'être nommé sous-lieutenant le 26 avril. (58) Puis nous le retrouvons aux portes de Vienne engagé dans des opérations de reconnaissance au cours desquelles il fut blessé une troisième fois par un coup de baïonnette à la cuisse droite, le 9 ou 10 mai 1809, à Klosternenbourg. (59) Il nous paraît intéressant de citer ici une lettre du général de Piré datée du 11 mai rapportant au Major général de l'armée ces opérations qui préfiguraient l'investissement de Vienne quelques jours plus tard : " ... Le 8ème de hussards est établi entre Traismauer et Tulln. Le colonel Laborde me rend compte qu'un bataillon de landwehr a pris poste dans les grands bois, de l'autre côté de Königstädten; en conséquence, une compagnie de hussards est établie dans ce dernier village, pour surveiller l'ennemi. Les Autrichiens ont un fort parti de cavalerie et d'infanterie sur la rive gauche du Danube, en face de Zwentendorf. J'ai ordonné d'établir une chaîne de petits postes de surveillance entre Traismauer et Tulln, et de porter des reconnaissances en avant de ce dernier endroit. L'officier, que j'avais envoyé a Vienne, ayant trouvé des troupes ennemies, n'a pas été plus loin suivant mes instructions et est de retour à Tulln. Baron de Piré. " (60)



L'officier mentionne ici par de Piré était-il Colins ? La chose est possible, sans plus. Toujours est-il que blessé même légèrement, Colins ne fut sans doute pas en mesure de combattre le 22 mai à la sanglante bataille d'Essling, au cours de laquelle Napoléon connut un revers; en revanche, peut-être prit-il part, le 6 juillet 1809 à la bataille de Wagram qui termina pratiquement la guerre par une nouvelle victoire de l'Empereur. Tout ce que nous savons de certain sur Colins pour la période immédiatement postérieure à sa troisième blessure, c'est qu'il fut promu lieutenant au 8ème régiment de hussards le 11 septembre 1809. (61) En 1810, nous le retrouvons en Hollande, (62) pays qui venait d'être annexé, mais d'où il partira bientôt, son régiment l'ayant envoyé à l’École impériale d'Alfort pour y étudier l'hippiatrique. (63)



L'Empire, alors à son apogée, s'étendait jusqu'au Niémen; la France forte de 130 départements englobait Brême, Hambourg, Lubeck et atteignait les portes de Rome; enfin la paix paraissait acquise pour longtemps. Dans ces conditions, quoi d'étonnant à ce que le lieutenant Colins sacrifiât à sa passion d'apprendre ? Toutefois, sa curiosité intellectuelle ne pouvait se satisfaire des études vétérinaires. Aussi demanda-t-il et obtint-il du gouvernement, toujours en 1810, de s'inscrire à la section d'agriculture de l’École d'Alfort. Parallèlement, il se mit à suivre régulièrement les cours de l’École de médecine de Paris.



En 1811 il termina son année à Alfort avec le 1er prix. Et l'année suivante il obtint son diplôme de vétérinaire avec la mention " hors concours ". (64) Mais entre-temps, il avait pris une décision surprenante et pourtant hautement significative : il avait démissionné de l'armée, en date du 30 septembre 1811. (65) Nul doute que, en se libérant de la servitude des armes il entendait se consacrer entièrement aux études. Bien que nous ne sachions pas exactement quelles étaient alors ses intentions professionnelles, nous croyons pouvoir affirmer qu'elles avaient trait soit à l'économie rurale soit à la médecine. La première de ces deux orientations est celle qui surprend le plus au premier abord : Le cas des guerriers qui se convertissent en laboureurs est somme toute plutôt exceptionnel. Mais on en trouve l'explication dans l'impression que fit sur lui le professeur Jean-Auguste-Victor Yvart de l'Ecole d'Alfort. (66) À cette époque, cet agronome avait publié diverses études savantes sur la flore française et l'agriculture comparée ainsi qu'une nouvelle édition du Théâtre d'agriculture d'Olivier de Serres; il avait aussi voyagé dans diverses parties de l'Europe afin d'y étudier les méthodes agricoles et avait été chargé par le gouvernement d'importantes missions relatives à ces problèmes, ce qui conférait à son enseignement un caractère de vie et d'actualité qui enthousiasma Colins. Celui-ci se lia aussi à un autre professeur d'Alfort, Louis-Augustin-Guillaume Bosc, dont il avait peut-être lu des articles dans la Décade philosophique. Auteur d'un gigantesque Nouveau cours complet d'agriculture théorique et pratique, en 13 volumes, et de nombreux autres ouvrages savants, Bosc était un spécialiste des invertébrés (67) et c'est sans doute par lui que Colins s'initia à l'évolutionnisme de Lamark tel qu'il venait de s'affirmer dans la Philosophie zoologique, parue en 1809. En effet, Lamark était alors l'autre spécialiste français de cette même branche. (68) Yvart comme Bosc étaient membre de nombreuses sociétés d'agriculture et probablement est-ce l'un d'eux qui engagea Colins à concourir à l'une de ces sociétés, laquelle lui décerna en 1813 une médaille d'or qu'il reçut, ironie du sort, sur le champ de bataille de Leipzig. (69) Malheureusement, nous n'avons pu déterminer quelle fut cette société d'agriculture, qui d'ailleurs l'accueillit dans son sein en 1814 (70), ni, à plus forte raison, découvrir le ou les mémoires que Colins lui adressa.

À l'École de médecine Colins suivit les cours de zoologie et d'anatomie comparée d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire (71), lequel comme Lamark, en faveur duquel il avait d'ailleurs voulu renoncer à sa chaire en 1809, était un précurseur du transformisme. Et il s'initia à la pensée médicale de François Broussais qui avait été médecin en chef de l'armée d'Espagne ainsi qu'à celle de Philippe Pinel qui étaient alors l'un et l'autre des sommités dans leurs branches respectives.

Sur ses contacts avec les autres milieux intellectuels de l'époque nous ne savons rien sauf qu'il était en relations assez étroites, semble-t-il, avec Royer-Collard (72), lequel venait d'obtenir en 1811 la chaire d'histoire de la philosophie de la Sorbonne. (73) Or, l'enseignement de Royer-Collard, dont se nourrit Victor Cousin et qui devait trouver son expression politique, sous la Restauration, dans le célèbre groupe des doctrinaires, synthétise à peu près tout ce que Colins ensuite haïra le plus, à savoir la philosophie éclectique d'inspiration vaguement kantienne et la politique du " juste-milieu ". Le problème se pose de savoir si, par ses contacts avec Royer-Collard, Colins approcha dès cette époque l'autre professeur de philosophie de la Sorbonne, Pierre Laromiguière, dont les Paradoxes de Condillac ou réflexions sur la Langue des calculs, ouvrage posthume de cet auteur, parus en 1805, exerceront sur lui une influence déterminante. Nous ne le pensons pas car tout indique que de 1810 à 1813 Colins se consacra exclusivement aux sciences naturelles et à la médecine. Aussi bien, n'est-ce vraisemblablement qu'après 1830 qu'il lut l'ouvrage que nous venons de citer et qu'il rencontra Laromiguière. En revanche, ce que nous croyons pouvoir affirmer, c'est que sous l'Empire déjà, Colins était un disciple des idéologues, puisque tous ses maîtres sans exception - Royer-Collard n'ayant jamais figuré parmi eux - appartenaient à l’École de Condorcet, Destutt de Tracy et Cabanis, issue de la philosophie de Condillac qui précisément avait tant marqué son adolescence. C'est là un point essentiel qu'il importe de garder à l'esprit pour comprendre l'évolution ultérieure de notre personnage et situer sa propre doctrine dans le mouvement de pensée de son temps. Mais, les idéologues étaient souvent critiques à l'égard de Napoléon qui de son côté ne les appréciait guère. Il est possible que Colins ait épousé quelque temps leur point de vue et qu'il ait désapprouvé l'ouverture par l'Empereur de la campagne de Russie. Mais il est certain que, mesurant au début de 1813 l'ampleur du désastre qu'elle avait constitué il fit taire ses réserves et n'écoutant que son patriotisme il reprit du service pour défendre la France contre les dangers qui s'accumulaient une fois de plus aux frontières de l'Empire. Sa conduite passée justifiait son incorporation dans une arme d'élite : de fait, il fut d'emblée nommé lieutenant au 2ème régiment des lanciers de la Vieille garde qui dépendait du général Exelmans. Aussi est-ce dans le saint des saints de l'armée napoléonienne qu'il poursuivit sa carrière militaire, au gré de campagnes qui se faisaient de plus en plus dures. Il prit part en effet, aux batailles de Lutzen et de Bautzen, dans la Saxe, en mai 1813, à celle de Dresde en août, puis en septembre à celle de Leipzig après laquelle ce qui restait de la Grande Armée, minée par le typhus, repassa le Rhin à Mayence. Le 26 septembre 1813, Colins était promu lieutenant en premier, avec rang de capitaine aux lanciers de la Vieille garde et le 28 novembre il était nommé chevalier de la légion d'honneur. (74)

On sait dans quelle atmosphère de trahison commença la campagne de France en 1814. Sentant pâlir l'étoile de Napoléon, la bourgeoisie, qui ne lui avait guère marchandé ses fils aux beaux jours de l'Empire, entreprit de lui refuser l'impôt, puis de s'aboucher avec les royalistes, voire même avec les coalisés que des habiles, comme Bernadotte, Murat et Jomini, avaient déjà ralliés. Et pourtant, pour la première fois depuis la Révolution, c'était la France même qui était en péril, les opérations militaires se déroulant sur son sol. Cette dernière circonstance explique les prodiges dont fit preuve alors l'armée et tout particulièrement la Vieille garde. La division d'Exelmans, à laquelle appartenait Colins, contribua à la victoire de Craonne contre les Russes, le 7 mars 1814, puis après s'être distinguée dans des engagements à la Fère-champenoise, à Plancy-sur-Aube et à Méry-sur-Seine, elle s'illustra dans la bataille d'Arcis-sur-Aube contre les Russes, Autrichiens, Bavarois et Wurtembergeois, le 21 mars. (75) Le 1er avril, Colins était nommé chevalier de l'Ordre de la Réunion, (76) que Napoléon avait créé en 1811. Mais par une cruelle ironie du sort, cet honneur lui était conféré le lendemain de la capitulation de Paris et le jour même où, suprême déshonneur, les maréchaux qui devaient tout à Napoléon unissaient leurs efforts pour le forcer à abdiquer. La Vieille garde campait alors dans la région de Fontainebleau où l'Empereur venait d'arriver, et elle brûlait du désir de poursuivre la lutte à outrance. On imagine aisément son état d'esprit lorsqu'elle apprit successivement la défection de Marmont, la constitution d'un gouvernement provisoire, l'abdication de Napoléon, son prochain départ pour l'île d'Elbe, puis la restauration des Bourbons revenus " dans les fourgons de l'étranger " et le retour des derniers émigrés, de ceux " qui n'avaient rien appris ni rien oublié ". Tout d'abord, le gouvernement de Louis XVIII conserva intacts les régiments d'élite que lui avait légués Napoléon et l'unité de Colins devint simplement le 2ème régiment de chevau-légers du corps royal des lanciers de France. Tandis que nombre d'anciens soldats de l'Empire étaient renvoyés dans leurs foyers, notre personnage eut le privilège d'être conservé en activité, ce qui lui fut confirmé encore en novembre 1814. Mais le 24 décembre, le jour même où était lue à la Chambre une pétition de son chef, le général Exelmans alors en fuite,(77) il fut à son tour renvoyé de l'armée et il rejoignit la masse des demi-solde qui communiaient dans les souvenirs de l'Empire. (78) Chez Colins l'amertume de ces événements se doublait de la préoccupation que lui causaient la sécession de la Belgique et la perte de sa nationalité française. Né sujet autrichien, devenu citoyen français ensuite des conquêtes de la Révolution, il se retrouvait inopinément sujet du nouveau Royaume des Pays-Bas de Guillaume ler. Dès lors, il n'eut rien de plus pressé que de se faire naturaliser français. Pour cela, il était prêt aux plus grands sacrifices, ceux de l'amour propre. Aussi, après avoir fait une déclaration à l'effet de devenir Français, le 10 janvier 1815, devant la mairie du 2ème arrondissement de Paris, où il était alors domicilié, il écrivit une lettre officielle au grand Chancelier de France et une autre à Louis XVIII dont voici le libellé :

" Sire, Jean-Guillaume-Cesar-Alexandre-Hippolyte baron de Colins de Ham, chevalier de la Légion d'honneur, voulant profiter de la loi bienfaisante et paternelle qui accueille au rang de Français les étrangers qui sont établis depuis plus de dix ans en France, supplie Votre majesté, de lui accorder cette faveur. Il appuye la demande qu'il ose faire à Votre majesté, de douze campagnes, douze années de services et trois blessures aux armées françaises où il est parvenu au grade de capitaine de cavalerie, lieutenant en premier aux Chevau-légers lanciers de France.

Les sentiments qui l'ont toujours attaché à la France, lui font vouer à son auguste monarque et à sa dynastie ses services et le plus entier dévouement. Le baron de Colins. " (79)

Il est pour le moins douteux que Colins fût tout à fait sincère en faisant acte d'allégeance envers Louis XVIII. Certes, nous n'avons aucune preuve de sa participation aux complots bonapartistes de l'époque. Mais, il était trop proche d'Exelmans, comme on le verra bientôt, pour n'avoir pas été révolté avec tant d'autres par l'arbitraire dont le duc de Dalmatie, alias Soult, qui était alors ministre de la guerre, venait de faire preuve envers ce grand soldat sous de fallacieux prétextes. Toutefois, interrogé par le Chancelier de France, ce même Soult donna sur lui les meilleurs renseignements par une note en date du 14 février 1815 qui nous est parvenue (80). Et ses lettres de naturalité, comme on disait alors - c'est-à-dire son décret de naturalisation - furent établies et dûment signées le 7 mars 1815. Mais, entre-temps, avait éclaté la nouvelle formidable du retour de Napoléon à bord de l'Inconstant, de son débarquement le 1er mars au golfe Juan et de sa marche sur Paris. Du coup, la sécession de la Belgique était remise en question de même que la perte par Colins de sa nationalité française. Ce n'est donc qu'après Waterloo qu'il réclama délivrance de ses lettres de naturalité, mais elles lui furent refusées en raison de son attitude pendant les Cent jours, ou comme le précisa le duc de Feltre, ministre de la guerre sous la seconde restauration, parce qu'il avait suivi " pendant la dernière usurpation " le mouvement de l'armée française (81), alors que les bons Français devaient évidemment se ranger sous la bannière des coalisés ! Aussi bien ne put-il pas bénéficier de cette naturalisation avant 1831, de sorte que jusqu'à cette date il demeura en fait ressortissant des Pays-Bas.

Colins, comme tous les officiers en demi-solde de la Vieille garde, fut de ceux qui rallièrent d'enthousiasme la cause impériale en mars 1815. Immédiatement il reprit du service. Il entra le 20 mars, avec Exelmans et un escadron de cuirassiers dans les Tuileries que le roi avait quittées l'avant-veille et c'est lui qui hissa aussitôt sur ce palais le drapeau tricolore en remplacement du drapeau blanc (82). Le soir même Napoléon arrivait. Et voici comment Colins rapporte les événements qui suivirent et l'extraordinaire mission dont il fut alors chargé :

" Le 21 mars au matin, toute épaulette entrait librement aux Tuileries. Il y en avait au moins trois mille, vers le grand salon, à 10 heures du matin. Et cependant les Bourbons et la Ville de Paris venaient de mettre à prix la tête de l'Empereur : les Bourbons pour un million, la Ville de Paris pour deux millions.

La foule était compacte. L'Empereur la traversa d'un bout à l'autre. Le maréchal Bertrand m'avait placé à la gauche de l'Empereur, et m'avait dit : " Veillez ! " Lui, était à sa droite.

Le même jour, après la revue, l'Empereur donna l'ordre au général Exelmans de m'envoyer en poste, à la poursuite du roi, pour lui reprendre les diamants de la Couronne, et le laisser partir ensuite. J'arrivai à la frontière chez le lieutenant général Reste (ou Leste) quelques heures trop tard... " (83)

La suite des événements nous apparaît aujourd'hui comme le déroulement d'un drame conduisant inéluctablement jusqu'à sa fatale conclusion : Waterloo. Mais pour les contemporains, il n'en allait pas ainsi et, la défaite de Waterloo elle-même ne fut pas ressentie par toute l'armée et notamment par Colins comme l'acte final de quelque tragédie antique. Certes, des le 25 mars, repoussant par avance tout arrangement avec Napoléon, les ministres d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de Russie avaient signé un traité d'alliance " ayant pour but le maintien de la paix " et pour moyen la guerre (84). Mais si même la guerre s'avérait toujours plus inévitable, la France, forte de son bon droit, n'avait-elle pas toutes les chances de l'emporter sous la conduite d'un chef aussi prestigieux que Napoléon ? Le 12 avril, Colins entra dans l'état major d'Exelmans avec le titre de capitaine adjoint et c'est en cette qualité qu'il prit part à la campagne de Belgique, en juin. Nous le retrouvons en effet à la bataille de Ligny, qu'il nomme bataille de Fleurus en raison de la position du quartier général de l'Empereur. Voici ce qu'il en dit : " Le 16 juin, à la bataille de Fleurus, je commandais comme aide de camp du général Exelmans la charge qui eut lieu sur le maréchal Blücher. Nous lui prîmes six pièces de canon. Lui-même fut renversé et ne s'échappa que par miracle. " (85) Le lendemain, il se trouvait à Gembloux et le surlendemain dans les alentours d'Ottignies d'où il entendait la canonnade de Waterloo : " Le 18 juin, écrit-il, nous étions sous les ordres du maréchal Grouchy. Je découvris que le passage entre nous et l'Empereur était libre par le Pont Saint-Étienne. Mon général m'envoya deux fois demander au maréchal la permission de marcher au canon de Waterloo avec son corps d'armée. Le maréchal refusa. Il n'avait pas d'ordre. Les officiers qui les lui portaient s'étaient laissé prendre. Je suppliai mon général de désobéir et de porter sa tête à l'Empereur. Le général Bernard, aide de camp de l'Empereur, m'a dit depuis, aux États-Unis : que si le mouvement avait été exécuté la bataille eût été gagnée... " (86) Dans son étude si détaillée sur Waterloo, Henry Houssaye ne parle pas de ces deux entrevues que Colins affirme avoir eues avec Grouchy le 18 juin. Il rapporte seulement les deux interventions séparées du général Gérard et du général Exelmans, ce dernier agissant par l'intermédiaire de son aide de camp le commandant d'Estourmel, qui l'un et l'autre pressaient Grouchy de traverser la Dyle et de marcher vers l'Empereur (87). Il nous paraît probable que Colins accompagna d'Estourmel puisque tous deux appartenaient au même état-major, et normal que d'Estourmel tint le rôle principal, puisqu'il était plus haut gradé que Colins; mais il ne nous parait nullement exclu que ce dernier effectuât avec ou sans d'Estourmel une autre tentative auprès de Grouchy, soit avant soit après celle relatée par Houssaye (88). Qu'elle soit ignorée par les historiens n’est pas pour nous étonner car, comme nous l'avons déjà signalé, notre personnage s'est fait une règle d'effacer les traces de son passé. Quoiqu'il en soit, Napoléon était battu. Quant à Grouchy, autant il s'était révélé inférieur à sa tâche le 18 juin, autant il s'avéra supérieur dans l'organisation de la retraite qui commençait et grâce à laquelle il sauva son armée de l'écrasement à laquelle elle semblait promise. Ayant fait la jonction le 25 juin autour de Reims avec les restes de l'armée de Waterloo, il se trouvait à la tête de 50’000 hommes dont une bonne partie étaient décidés à poursuivre la lutte. Mais la pression de l'ennemi le contraignit à se replier derrière la Seine. Entre-temps la nouvelle de l'abdication de Napoléon acheva de saper le moral de l'armée. Aussi est-ce dans un sursaut désespéré que la Vieille garde remporta le 1er juillet sur les Prussiens la victoire de Versailles et Roquencourt, " dernière lueur de nos vieilles gloires " aux dires de Colins (89), qui fut nommé à cette occasion chef d'escadrons sur le champ de bataille (90). Promu officier supérieur au dernier jour de la Grande Armée, Colins figurait parmi les " jusqu'au-boutistes " qui poussèrent Exelmans à réclamer la lutte à outrance (91). " Le surlendemain de la bataille de Versailles, écrit-il (92), des traîtres capitulaient. Je proposai à mon général de me permettre de les fusiller ; de se mettre lui-même ensuite à la tête de l'armée ; de s'emparer de la Chambre des représentants; d'y arborer le drapeau rouge; et de déclarer la patrie en danger. Nous eussions culbuté les Prussiens et l'Empereur aurait traité avec la Russie... " Mais, déjà il était trop tard. Le Gouvernement, qui avait accepté quelques jours plus tôt la reconnaissance par la Chambre de Napoléon II, s'était pratiquement rallié à Louis XVIII qui s'apprêtait à franchir à nouveau la frontière. Colins devait garder de ces événements l'impression cuisante que l'armée avait été trahie non seulement par les politiciens tels Fouché et Talleyrand mais encore par les parlementaires et la bourgeoisie. La Bourse n'avait-elle pas constamment pratiqué, au cours de ces tragiques événements, la politique du pire ? " À chaque mauvaise nouvelle, observe Houssaye (93) la hausse s'accentue. Le 28 juin, l'ennemi approche à dix lieues de Paris ; la rente monte à 59 francs. Le 29 juin, l'ennemi occupe Stains, le Bourget, la rente monte à 63 francs. Le 30 juin, l'ennemi prend Aubervilliers et attaque Villette; la rente monte à 64 francs. " D'ailleurs, l'effondrement de l'Empire ne consacrait-il pas la victoire de l'or anglais plus encore que celle de l'ancien régime sur les principes de la grande Révolution ? N'annonçait-il pas un type de civilisation où tout de par le monde serait soumis à l'intérêt matériel, à commencer bien sûr par celui de la classe des nantis ? Obnubilé par son attachement sentimental à Napoléon, Colins était encore, et pour longtemps, incapable d'en critiquer le côté dictatorial et liberticide. Mais déjà son cœur s'enflait de haine pour l'ordre social bourgeois qui venait de triompher sous le couvert de la Restauration, un ordre manifestement faux car injuste et immoral, et qui en réalité n'était que désordre établi, gros de révolutions et d'arnarchies.

Nous avons vu comment le Gouvernement de la seconde Restauration refusa de délivrer à Colins son décret de naturalisation. Exelmans étant proscrit il fut quant à lui éloigné de Paris comme suspect et affecté à l'état major du général Martial dans la Seine inférieure, avec le grade de capitaine, sa promotion comme chef d'escadrons n'ayant bien sûr pas été entérinée par le régime (94). Puis le 2 juillet 1816, le ministre de la guerre lui ordonna " de cesser ses fonctions et de se retirer dans son domicile légal, pour y toucher, jusqu'à nouvel ordre, le traitement affecté aux officiers de son grade qui sont en non-activité " (95). Sa carrière militaire était définitivement close. Colins retourna donc à Paris et y reprit ses études. Plusieurs témoignages nous le représentent étudiant la médecine et les sciences naturelles à l'Université et pratiquant la médecine à l'Hôtel Dieu (96). Mais, ses préoccupations ne se limitaient pas aux seules sciences désintéressées. Étant en relations suivies avec les exilés bonapartistes d'Angleterre et de Belgique - où il se rendit à deux reprises au moins entre 1816 et 1818 - il conçut le projet, passablement romanesque, de délivrer Napoléon à Sainte-Hélène au moyen d'un aérostat (97). Toutefois, les systèmes de direction des ballons d'alors laissant à désirer il en imagina un nouveau et en étudia longuement la mise au point. Son projet parut à Exelmans suffisamment sérieux pour qu'il priât son ancien aide-de-camp de le soumettre à Joseph Bonaparte qui avait trouvé refuge près de Philadelphie. Aussi ne fut-il pas tenté par les propositions qui lui auraient été faites d'entrer dans l'armée des Pays-Bas avec le grade d'officier général (98). D'ailleurs il désirait quitter l'Europe de la Sainte-Alliance et du Traité de Vienne où nulle part il ne se sentait à l'aise. Le nouveau monde, avec ses ressources illimitées n'offrait-il pas aux hommes comme lui la possibilité de refaire leur vie ? Au cas ou il ne pourrait pas construire son dirigeable et délivrer l'Empereur, il se ferait donc agriculteur aux États-Unis ou plutôt en Amérique latine. Il avait justement fait la connaissance à Paris d'un Argentin, Bernardino Rivadavia, avec lequel il s'était lié d'amitié, et qui lui remit des recommandations pour son pays, lequel devait faire de lui, quelques années plus tard, un Président de la République. Toutefois ce n'est pas l'Argentine mais le Mexique qui semble l'avoir attiré davantage car on lui avait offert dans ce pays un poste de régisseur d'une exploitation agricole. C'est du moins ce qui ressort de sa nomination comme correspondant de l'Académie d'agriculture de France au Mexique en date du 17 février 1817 (99). Le botaniste Michaux lui donna des lettres d'introduction. Son ancien professeur d'Alfort, Bosc, fit de même. Voici un passage extrait d'une lettre que ce dernier avait adressée le 28 février 1817 à un Monsieur L'Herminier, pharmacien et entomologiste de la Guadeloupe, qui se trouvait alors à Charleston en Caroline du sud : " ... Je vous engage à accueillir le porteur de la présente, M. Collin (sic) de Ham, agriculteur très instruit qui passe au Mexique pour tirer parti de son talent... " (100) On est d'ailleurs frappé de voir le nombre de lettres remises à Colins et destinées à des personnes résidant à Charleston. Il semble néanmoins que Colins ait dû renoncer assez vite à occuper le poste qui l'attendait au Mexique, et ce, peut-être pour des raisons d'ordre personnel que nous verrons dans quelques instants. Toujours est-il que n'ayant plus de projets d'établissement bien arrêtés, il demanda à toutes ses connaissances qui avaient de la famille ou des relations outre-Atlantique des lettres de recommandation tant pour Rio-de-Janeiro ou Buenos-Aires, que pour New-York et Philadelphie. Parmi les signataires de ces lettres se trouve Lafayette qui lui remit une introduction adressée à Clayborne, gouverneur de la Louisiane, ainsi qu'un message destiné à l'ex-roi Joseph. Enfin, mis dans le secret du projet d'enlèvement de Napoléon en ballon, son ami le général Rensonnet, qui, en tant que républicain, avait dû s'exiler en Belgique dont il était également originaire, lui déclara le 2 mai 1818 en lui confiant un pli pour le général Rigau : " Gredin, tu veux donc remettre le feu aux étoupes ? " (101)

Mais pourquoi Colins attendit-il jusqu'au printemps 1818 avant de partir en Amérique ? Sans qu'il nous soit possible de l'affirmer, nous pensons qu'il faut en rechercher la raison dans la liaison qu'il avait nouée, peut-être déjà vers 1810, avec une demoiselle Picard, couturière à Paris. En effet, le 13 mai 1817 cette jeune femme, âgée alors de vingt-huit ans, mit au monde une fille naturelle, prénommée Marie-Caroline, que Colins devait reconnaître pour sienne, mais trente-et-un ans plus tard ! (102) Dans quelles circonstances et dans quelles conditions notre personnage laissa-t-il en France sa maîtresse et sa fille ? Vraisemblablement nous ne le saurons jamais. En revanche, ce que nous connaissons parfaitement, ce sont les relations exemplaires de tendresse paternelle et de piété filiale qui existaient entre Colins et sa fille en tout cas dès 1846.

Il semble que Colins soit parti d'Europe en mai, de sorte qu'il n'arriva sans doute pas avant juin à Philadelphie. D'emblée il fut conquis par le charme de cette ville qu'il s'était imaginée étroitement puritaine, mais dont les habitants, à quelque confession qu'ils appartinssent, lui parurent très ouverts et hospitaliers. Et puis il y retrouva d'anciens camarades de l'armée car les exilés français y étaient très nombreux. À côté de dignitaires de l'Empire, tels les généraux Clauzel, Lefebvre-Desnouettes, Vandamme, qui étaient des intimes de Joseph Bonaparte, tels le maréchal Grouchy que l'on tenait un peu à l'écart, et les généraux Bernard et Henri Lallemand, plusieurs colonels ou chefs d'escadrons et nombre d'officiers et de sous-officiers de tous grades avaient trouvé refuge sur les rives du Delaware. Il y avait aussi d'éminentes personnalités parmi les réfugiés civils, comme l'ancien conventionnel " régicide " Lakanal, membre de l'Académie des sciences de Paris, un idéologue convaincu auquel la Révolution devait son œuvre en matière d'instruction publique ainsi que l'introduction du système métrique. Les généraux Bernard et Henri Lallemand, à qui Colins présenta son projet de ballon dirigeable, l'approuvèrent d'enthousiasme ainsi que le major Poussin, ancien aide de camp du général Bernard, qui s'offrit à l'accompagner dans l'aérostat jusqu'à Sainte-Hélène (103). Mais encore fallait-il construire l'appareil, et donc trouver de l'argent qui ne pouvait provenir que de Joseph dont l'investiture était nécessaire. Probablement Colins avait-il déjà rencontré le frère de Napoléon qui avait été grand maître de la franc-maçonnerie française et qui sous le nom de Comte de Survilliers menait alors, dans sa propriété de Point-Breeze une existence qui tenait tout à la fois du gentleman farmer et du roi in partibus comme disaient irrévérencieusement certains de ses familiers. En tout cas, fort de l'appui des généraux Bernard et Henri Lallemand et du soutien du général Exelmans, il plaida vigoureusement devant lui le dossier de l'opération aérienne sur Sainte-Hélène. Mais ce fut peine perdue. Joseph avait reçu de son frère des consignes très précises lui demandant de ne rien tenter pour le délivrer. Ainsi la mission de Colins aux États-Unis était-elle devenue sans objet. Qu'allait-il faire ? Le problème se posait avec d'autant plus d'acuité que son viatique, auquel avaient contribué sans doute des bonapartistes de France, était épuisé. À l'époque, les exilés français de Philadelphie se passionnaient pour l'aventure dans laquelle s'étaient lancés quelques centaines d'entre eux au Texas, sous la direction des généraux Rigau et Charles Lallemand. Colins détestait ce dernier (104) mais non point Rigau auquel il devait d'ailleurs remettre la lettre que lui avait confiée Rensonnet. Qui étaient Rigau et Charles Lallemand et que faisaient-ils au Texas ? Voilà ce qu'il nous faut rapidement exposer.

" Le général baron Rigau était un personnage fort pittoresque, le type même de l'officier napoléonien, révolutionnaire, baroudeur et administrateur. D'origine fort modeste, il s'était engagé à l'âge de 21 ans, comme simple soldat, au régiment de la Sarre, sous l'ancien régime. Attiré par la révolution brabançonne, il fut improvisé capitaine dans la cavalerie de la jeune armée belge en 1789. Puis après avoir fait toutes les guerres de la Révolution française, il fit toutes les campagnes de l'Empire y gagnant tous ses titres et s'attirant la réputation bien méritée de héros. Le " Martyr de la gloire ", comme se plaisait à l'appeler l'Empereur, la tête traversée d'une balle, la pommette gauche enlevée, le palais perforé, qu'il devra remplacer par un palais artificiel rendant son élocution difficile, la luette arrachée, à laquelle on substituera "un morceau d'éponge", le maxillaire droit brisé, où des esquilles maintiendront une fistule, le bras droit ankylosé, la cuisse gauche boursouflée de dépôts qui ont amené une atrophie de la jambe, le corps couturé de coups de sabre, le général baron Rigau n'apparaît pas seulement sous l'aspect d'un sabreur. Si négligée qu'ait dû être son instruction première, dans ses nombreuses fonctions sédentaires, directeur des Remontes, gouverneur de place forte et de département, il a su acquérir, en plus de ses qualités d'entraîneur d'hommes, celles beaucoup plus rares chez ses collègues, de manieur d'hommes. Moins emballé que Lallemand, il saura être auprès de ses camarades d'infortune, l'organisateur pondéré, l'administrateur et le juriste. " (105)

Tout aussi baroudeur, le général Lallemand fut de ceux qui accompagnèrent Napoléon sur le Bellérophon jusqu'en Angleterre. Là il fut transporté sur la frégate l'Eurotas qui le conduisit jusqu'à l'île de Malte où il fut emprisonne près d'un an. À sa libération, il se rendit à Smyrne, à Constantinople puis à Téhéran. N'ayant pu se faire agréer comme instructeur des armées turque et persane il gagna alors Philadelphie où l'avait précédé son frère, Henri, qui y avait épouse la fille de Stephen Girard, un riche Français établi dans cette ville (106). A peine arrivé aux États-Unis, il envisagea la création d'une colonie agricole française sur la rivière Tombigbee, dans l’État du Mississippi. Le projet échoua avant même d'avoir reçu un commencement d'exécution. Ayant fait alors la connaissance de Lakanal, il mit sur pied avec lui, en 1817 une conjuration connue sous le nom de Confédération napoléonienne qui ne se proposait rien moins que de conquérir le Mexique espagnol afin d'y faire reconnaître la royauté de Joseph qui avait été chassé du trône de Madrid dans les circonstances que l'on sait. Ce projet avorta aussi non sans avoir alarmé au plus haut point le ministre de France aux États-Unis, l'ancien chouan Hyde de Neuville (107). Nullement découragé, Charles Lallemand envisagea une combinaison de ses deux tentatives précédentes : l'établissement au Texas espagnol, mais dans une zone revendiquée par les États-Unis, d'une colonie agricole organisée militairement dont le but avoué serait l'accueil des exilés français et l'objectif secret l'investissement du Texas puis du Mexique, afin toujours d'en faire une tête de pont napoléonienne dans le nouveau monde. Telle fut la conception initiale de cette curieuse entreprise, connue sous le nom de Champ d'asyle, en faveur de laquelle Bérenger et Benjamin Constant suscitèrent en France l'enthousiasme romantique des nostalgiques de l'Empire. Dirigée par les généraux Charles Lallemand et Rigau, la colonie, essentiellement composée d'anciens soldats de la Grande Armée auxquels s'adjoignirent des réfugiés de Saint-Domingue et quelques aventuriers mexicains, fut à pied d'œuvre vers la mi-mars 1818. Divisée en cohortes mises chacune sous les ordres d'un colonel, elle s'attacha en priorité à construire plusieurs ouvrages fortifiés. Ses projets agricoles en souffrirent d'autant plus que bien peu d'entre eux connaissaient le maniement de la charrue ou l'élevage du bétail. Sachant le Champ d'asyle en difficulté, Colins se décida à le rejoindre afin, sans doute, d'y mettre à profit ses connaissances d'économie rurale et de médecine vétérinaire. Il se mit en route avec deux compagnons sur lesquels nous ne savons rien. Probablement furent-ils obligés de s'arrêter à plusieurs reprises en chemin afin d'y gagner leur subsistance car ils étaient absolument démunis. C'est en pensant à cette époque notamment que Colins déclara plus tard : " Je m'honore d'avoir été ferblantier, tourneur, menuisier, charpentier " (108). Nos trois aventuriers firent une partie du trajet sur un chariot qu'ils avaient construit et qu'ils attelèrent à un cheval acheté au moyen de leurs maigres économies (109). Toutefois cette façon de voyager n'était guère rapide. Aussi bien quand ils arrivèrent dans les environs de Galveston d'où ils comptaient achever leur périple à pied, ils apprirent que le Champ d'Asyle avait été dispersé par l'armée espagnole ensuite d'une série impressionnante de calamités et de contretemps dont le moindre n'avait certes pas été la désertion du propre Charles Lallemand (110). Nous étions alors en août 1818. De retour à Philadelphie Colins y noua des relations avec des milieux scientifiques auprès desquels il fut peut-être introduit par des membres des grandes loges maçonniques américaines, celles des " Philadelphes " ou de " l’Étoile à trois branches ", par exemple. Aussi, le 29 décembre, alors qu'il avait déjà quitté le pays, il fut nommé membre correspondant de l'Académie des sciences naturelles de Philadelphie. Cette institution possède d'ailleurs dans ses archives un curieux mémoire écrit en français de sa main et intitulé en anglais On a new mode of propelling boats. (111) Entre-temps, Colins était entré, dans le cercle des intimes de Joseph Bonaparte. C'est ainsi qu'il se lia au couple des Sari que l'un des biographes de l'ex-roi, Georges Bertin, présente comme suit : " M. Sari, ancien officier de marine, né en Corse, avait accompagné Napoléon sur le brick L'Inconstant, lors du retour de l'île d'Elbe. Sa femme, créole de Cuba, née de Saint-Georges, était d'une grande beauté. Chargée par Joseph de faire les honneurs de Point-Breeze, elle savait accomplir ses devoirs de maîtresse de maison avec autant de tact que de charme. " (112) À la vérité, les Saint-Georges n'étaient pas originaires de Cuba mais de Saint-Domingue. Lors de l'expulsion des blancs de cette colonie, à la fin du XVIIIe siècle, ils s'étaient réfugiés à New-York après quoi ils s'établirent, semble-t-il, à Cuba. D'où la méprise de Georges Bertin. Ce sont vraisemblablement les Sari qui suggérèrent à Colins de s'établir à Cuba où résidaient alors les parents de Madame Sari ainsi que sa sœur, que Colins devait épouser quelques années plus tard. Toujours est-il que Colins se rendit en décembre à New-York et à Washington où l'ambassadeur d'Espagne, Luis de Onis, lui remit un passeport pour la Havane ainsi qu'une lettre de recommandation à l'intention de l'intendant militaire de Cuba (113), dont voici la traduction :

" Cher Monsieur, je prends la liberté de vous recommander le porteur de la présente lettre, M. le baron de Colinst (sic), ressortissant des Pays-Bas, homme instruit, qui a abandonné la carrière des armes en raison des heurts d'opinions et des événements extraordinaires qui ont tant bouleversé l'Europe ces années dernières. Sa conduite morale et politique m'a été recommandée par les ministres tant de France que des Pays-Bas. Comme il forme le projet de se fixer dans votre Île et d'y fonder une exploitation agricole, le cas échéant en s'associant à d'autres personnes, j'ai jugé utile de vous écrire ces lignes car je ne doute pas, en raison des services que vous m'avez constamment rendus, que vous le prendrez sous votre protection dans toute la latitude que vous laissent les règles qui régissent de tels cas.

Priant Dieu de vous garder en vie de longues années, je reste votre serviteur dévoué. Washington, 12 décembre 1818. Luis de Onis. " (114)

Colins débarqua à Cuba dans les derniers jours de 1818 ou les premiers jours de 1819. La seule trace que nous ayons retrouvée de son arrivée dans l'île est l'autorisation de s'y établir que lui délivra Don José Cienfuegos, gouverneur de la Havane (115). Cette ville était alors déjà un centre commercial et administratif important où grouillait une foule composite et multicolore à laquelle la colonisation avait cependant imprimé un cachet typiquement espagnol. Enserrée entre son port et le golfe du Mexique d'une part, ses remparts et les forts d'autre part, la capitale cubaine comportait des quartiers riches de type européen mais aussi des faubourgs misérables couverts de baraques en bois. Les rues se coupant généralement à angle droit paraissaient avoir été tracées au cordeau ; bien peu étaient pavées, de sorte qu'elles étaient ravinées par les dernières pluies et dégageaient une poussière rougeâtre à laquelle il était impossible d'échapper. Au centre de la ville, sur la Plaza vieja, se trouvaient les principaux bâtiments administratifs, le palais du Gouvernement, l'hôtel des postes, les tribunaux, les prisons et la scribanía del gobierno. On y voyait aussi un marché très animé. La Havane ne comportait pas beaucoup de monuments publics mais un grand nombre d'églises et plusieurs couvents. Outre l'église de la Conception, d'une facture assez classique, qui fut promue cathédrale en 1795, il y avait l'église San Francisco au style surchargé et de mauvais goût, l'église des Carmélites, dont les statues étaient ornées de pierres précieuses et des dizaines d'autres plus modestes dont certaines fort jolies. La Plaza de toros, le théâtre, au bout de l'allée de l'Alhameda, et l'Université constituaient les autres principaux édifices publics. La ville était traversée par le Paseo, longue avenue bordée d'arbres sur laquelle les Havanais se promenaient chaque soir selon la coutume espagnole. À l'extrémité du Paseo, vers le port, se dressaient des potences qui toutefois ne paraissaient pas indisposer les créoles puisqu'on n'y pendait que des nègres, et sur l'un de ses côtés s'échelonnaient les baracones, c'est-à-dire les négreries, d'où s'échappaient les complaintes et mélopées exotiques des esclaves qui allaient être vendus. (116) Tels furent sans doute quelques-unes des premières images qui frappèrent Colins à son arrivée à Cuba. Le déclin de Saint-Domingue avait causé la prospérité de cette île dont le nombre d'habitants avait plus que doublé entre 1791 et 1817. La population blanche s'était accrue ensuite de l'afflux d'un grand nombre de propriétaires de Saint-Domingue, chassés par leurs anciens esclaves, et surtout du fait des exilés royalistes qui y avaient cherché refuge depuis le début des révolutions latino-américaines. Lors du recensement de 1817 elle s'élevait à 239’830 blancs, contre 114’058 noirs libres et 199’145 esclaves, soit en tout plus de 500’000 âmes (117). Économiquement parlant, l'île comportait alors 625 plantations de sucre, 779 plantations de café, 1’601 plantations de tabac et 2’127 élevages de bétail (118).



Colins devait rester près de douze ans à Cuba. Sur ce long séjour nous ne possédons que des renseignements très fragmentaires. Tâchons cependant de reconstituer, partiellement au moins, ce que fut son existence dans cette île. Il est certain que la protection de Luis de Onis facilita considérablement les premiers contacts de Colins avec les autorités de la Havane qui étaient alors assez xénophobes. Mais Colins avait encore d'autres introductions ; nous avons retrouvé une lettre datée du 2 décembre 1819 adressée par un certain d'Espinville, qui devait être consul de France à New-York, recommandant chaleureusement Colins à un marquis d'Espinville, lieutenant-colonel, propriétaire d'une plantation de café à San Antonio, La Havane (119); et nous avons signalé déjà la très probable introduction de Colins par les Sari auprès des Saint-Georges qui devaient se trouver alors à Cuba. Nous savons aussi que Colins rencontra dans ce pays plusieurs anciennes connaissances de l’École de médecine de Paris (120) et de l'armée, dont un certain Fourchy, ancien capitaine de cavalerie, officier de la légion d'honneur qui exerçait alors à la Havane le métier de maçon (121). Il semble qu'il ait obtenu assez rapidement - mais nous ne savons comment - une terre vierge à défricher. Dans les années qui suivent nous le retrouvons propriétaire d'une plantation de café successivement à San Andrés puis à Guamutas dans la province de Matanzas (122), à peu de distance de La Havane. En tout cas il fit fortune, grâce probablement à ses connaissances agricoles, mais grâce aussi au travail de ses esclaves, ce qui montre bien qu'il ne tenta nullement de rééditer la tentative égalitaire du Champ d'asyle ni de lancer une communauté socialiste du genre de celles qui écloront tout au long du XIXe siècle aux États-Unis. Dans l'intervalle, notre planteur avait épousé, le 16 août 1820, en la cathédrale de La Havane, la sœur de Madame Sari, Marie Louise de Saint-Georges. Fille de Pierre Baudoin chevalier de Saint-Georges, capitaine de cavalerie en retraite et de Louise Hélène Chapdu (ou Chatdú), tous deux originaires de Saint-Domingue, Marie Louise de Saint-Georges était née à New-York le 25 septembre 1798 et elle avait épousé en premières noces un certain André Prince (ou Princemps) dont elle était veuve (123). Nous n'avons pu déterminer si l'épouse de Colins avait des enfants de son premier mariage, mais la chose ne nous paraît pas exclue, car une note anonyme attribue cinq enfants au ménage Colins (124) alors que le généalogiste Cortadellas ne lui concède qu'un descendant (125) et que nous lui en avons découvert un second, mais pas plus. Nous nous heurtons ici, une fois de plus, à l'épais mystère dont Colins a entouré sa vie privée et ses liens de famille. Tâchons donc de faire le partage entre ce qui est certain, ce qui est probable et ce qui n'est qu'hypothétique. Il ne fait aucun doute que Colins et sa femme eurent une fille prénommée María, Bárbara, Carolina, Matilde - encore une Caroline ! - née le 2 août 1827 à La Havane, et baptisée en octobre de la même année dans la cathédrale de cette ville (126). Il est probable qu'ils eurent un fils prénommé Antoine, Charles, Euphrasie, Napoléon, Victor, né le 20 août 1822 et baptisé en septembre de la même année, en un lieu non identifié (127). D'ailleurs, nous avons d'autres mentions de ce fils : Dans son livre déjà cité, Jules Noël, qui avait accès à des documents aujourd'hui apparemment perdus, rapporte le passage suivant d'une lettre écrite après son retour en Europe par Colins, " à son fils resté à La Havane " : " Bénissez mes esclaves : ils étaient aussi mes enfants. je n'ai à me reprocher, vis-à-vis d'eux, ni cruauté ni faiblesse. Et je dormais aussi en sûreté au milieu d'eux qu'au milieu de mon escadron. " (128) Tout indique que ce fils n'était autre que Carlos Collins (sic) y San Jorge, patriote, révolutionnaire et conspirateur cubain du milieu du siècle dernier (129). En revanche, nous n'avons trouvé aucune trace du garçon Rodolfo et des deux autres filles mentionnées dans la note anonyme du Fonds Colins. Si donc ils ont existé, peut-être étaient-ils nés du premier mariage de Madame Colins. Sans doute des recherches approfondies aux archives des paroisses de San Andrés et Guamutas, dans la province de Matanzas, permettraient-elles de vérifier cette hypothèse.



Si en sa qualité d'étranger, Colins ne pouvait prétendre jouer un rôle politique actif à Cuba, il lui était permis de faire profiter ce pays des connaissances qu'il avait acquises au cours de ses études. C'est sans doute ce qui l'amena à se faire admettre le 10 décembre 1824 à la Société économique des amis du pays (130) et le 10 février 1825 à la Société patriotique royale, qui toutes deux jouaient alors un rôle consultatif non négligeable dans l'économie de l'île. A la seconde de ces sociétés, qui devait se transformer plus tard en Conseil d'expansion économique (Junta de fomento), Colins présenta en 1825 une communication intitulée " Moyens de développer l'agriculture de l'île et possibilités d'y introduire l'élevage du mérinos et d'autres ovins " (131). Mais, fait plus significatif et autrement important, le 14 mars 1825 il subissait avec succès les examens de médecin auprès du Protomedicato de La Havane qui avait préalablement entériné ses études françaises (132). A l'époque l'Université pontificale de La Havane délivrait bien des diplômes de médecine, mais nul n'était autorisé à pratiquer cet art s'il n'avait satisfait aux épreuves du Protomedicato, sorte de tribunal tenant tout à la fois du Conseil de l'ordre et de la Faculté, qui était composé de trois protomédicos, un procureur et un greffier. Ainsi commençait pour notre personnage une carrière médicale dont il devait déclarer plus tard qu'elle avait été la période la plus heureuse de sa vie. Quelle part prit-il dans la lutte contre les épidémies de fièvre jaune et de choléra qui s'abattirent sur Cuba dans les années qui suivirent ? Nous l'ignorons. Ce que nous savons en revanche, c'est que Colins se spécialisa dans la médecine populaire, qu'il soignait surtout des pauvres et qu'il leur distribuait volontiers des médicaments à titre gratuit (133). En tout cas, dès 1825 le médecin supplanta en lui l'agriculteur. En 1828, il était procureur du Protomedicato à Guamutas et professeur de médecine et de chirurgie à La Havane (134).



Il nous a été impossible de déterminer les personnes avec lesquelles Colins fut en rapport lors de son séjour à Cuba, à l'exception de Ramón de la Sagra qui devait devenir vingt ans après l'un de ses premiers disciples. Né le 8 avril 1798 à La Coruña, en Espagne, Ramón de la Sagra avait étudié les sciences naturelles à Saint-Jacques-de-Compostelle où il s'était initié en outre à la philosophie sensualiste de Locke et de Condillac, aux rationalismes cartésien et kantien puis à l'idéologie de Destutt de Tracy qui le conduisit jusqu'au matérialisme (135). Kant mis à part , il avait donc subi les mêmes influences philosophiques que Colins. Sur le plan politique, il avait fondé avec deux amis en 1820 un journal libéral et réformiste passablement violent dont le titre El conservador cachait mal les tendances destructrices de l'ordre établi. Peut-être sont-ce ces tendances qui incitèrent le ministre des finances de l'époque à le charger d'une mission scientifique dans la lointaine île de Cuba afin d'y introduire de nouvelles techniques dans le traitement du tabac. Toujours est-il que Ramón de la Sagra débarqua au début de 1821 à La Havane où il resta près de six mois. Nous avons de sérieuses raisons de penser que c'est à cette époque que se situe sa première rencontre avec Colins dont l'influence rationaliste sapa d'emblée les fondements de son matérialisme (136). Il n'est pas impossible que les deux hommes aient fait connaissance dans une loge maçonnique, mais nous ne saurions l'affirmer. Sa mission ayant été annulée par Madrid, Ramón de la Sagra revint en Espagne, où il obtint de son gouvernement une chaire de botanique... à La Havane ! De retour dans cette ville en 1823 et devenu Directeur du jardin botanique qui y avait été créé en 1817 mais qui était resté à l'état de projet ou peu s'en faut (137), de la Sagra en fit une institution modèle qui lui donna matière à de nombreuses publications. Ces dernières lui valurent rapidement une notoriété internationale comme le prouve son admission à titre de membre correspondant dans plusieurs académies et sociétés savantes d'Amérique et d'Europe. Malheureusement nous ne savons rien de précis sur les relations qu'il entretint avec Colins jusqu'en 1830.

L'importance du séjour de Colins à Cuba, au regard de l’élaboration de sa doctrine, ne réside ni dans les activités qu'il y exerça, ni dans les relations qu'il y noua, mais dans les méditations qu'il y consacra à l'histoire et à la société. A son arrivée dans l'île, il dut ressentir un choc comparable à celui qu'éprouverait un voyageur qui reviendrait mille ans en arrière. Il découvrit en effet un petit monde clos sur lui-même, dans lequel le Capitaine général exerçait un pouvoir absolu au nom de sa Majesté catholique, avec l'aide d'un clergé essentiellement métropolitain et au profit de la minorité des grands propriétaires fonciers vivant du travail des esclaves. L'absolutisme de droit divin y était tellement bien implanté que le sol de l'île était théoriquement la propriété du souverain jusqu'à ce que, en 1819, un décret royal vînt reconnaître le fait de l'appropriation individuelle. Colins fut frappé du rôle capital joué par l’Église dans le maintien de cette société archaïque. Certes, le pouvoir spirituel n'était plus ce qu'il avait été, il avait mis une sourdine à la sainte Inquisition qui s'était faite discrète, mais il était encore suffisamment incontesté pour modérer singulièrement les forts et contenir les exploités grâce aux mystères de la foi. Que le recul de la foi et l'absence de pouvoir spirituel pussent avoir des conséquences sociales majeures, c'est ce que prouvait le cas de Saint-Domingue ou ils expliquaient les atrocités dont les colons français s'étaient rendus coupables sur la personne de leurs esclaves et rendaient compte aussi des révolutions anarchiques de ces derniers qui, acquis à l'incroyance de leurs maîtres et n'espérant plus de compensations dans l'au-delà, ne pouvaient manquer de se ruer frénétiquement sur les jouissances matérielles. Du moment que celles-ci sont généralement tenues pour les seules réalités, comment concevoir l'instauration d'un ordre social digne de ce nom ? Et ici, à nouveau, quoi de plus probant que l'exemple de Saint-Domingue tant avant qu'après l'indépendance ? Sentant empiriquement les dangers que faisaient courir à la foi, donc à l'ordre établi, c'est-à-dire au despotisme esclavagiste tempéré de droit divin, la diffusion des lumières voire la communication des idées, le pouvoir temporel de Cuba avait repris à son compte plusieurs activités traditionnellement exercées par le pouvoir spirituel : il avait instauré une censure draconienne sur les publications, interdisant les journaux autres que les gazettes officielles; il faisait saisir les livres étrangers; il s'efforçait de surveiller les loges maçonniques soupçonnées de sympathies pour les révolutions nord-américaine, française et sud-américaines, puis il en prononça la dissolution en 1824, sans efficacité il est vrai; enfin, il emprisonnait volontiers sans jugement pour simples délits d'opinions (138). Malgré tout cet appareil de coercition deux conjurations avaient été fomentées, l'une en 1809 par le créole Roman de la Luz, l'autre en 1812 par le noir libre José Antonio Aponte, ce qui montrait bien que l'ordre établi était déjà miné par l'esprit d'examen, tant parmi les blancs que parmi les noirs. D'ailleurs le Capitaine général dut, bien à contrecœur, composer avec le libéralisme et le constitutionalisme après la révolution espagnole de 1820 ; mais dès 1823 il se ressaisissait et, doté de " facultades omnímodas " c'est-à-dire des pleins pouvoirs, il s'appliqua à défendre l'ordre établi contre toute atteinte sacrilège (139). Que cet ordre fut l'expression de la seule classe privilégiée, voilà ce que Colins ne mit jamais en doute. Mais il était non moins certain qu'un tel ordre valait mieux, pour les esclaves eux-mêmes, tant qu'ils resteraient abrutis par l'ignorance, que l'anarchie à la haïtienne. Dès lors, et puisque l'ordre ancien, là comme ailleurs, était condamné, puisque la foi ne pouvait plus servir de fondement à la société, il fallait que progressivement la raison la remplaçât. Au pouvoir spirituel issu de la révélation, dont la mort prochaine menaçait l'existence même de la société, il fallait opposer un pouvoir spirituel basé sur la science, dont l'apparition remplacerait partout les relations d'exploitation par des rapports de justice. Mais n'était-ce pas là rêver tout éveillé ? La science était-elle susceptible de remplir un tel office ? Et, dans la négative, ses progrès n'emporteraient-ils pas condamnation du genre humain comme le prétendaient les ultramontains ? Questions immenses et auxquelles Colins était encore loin de pouvoir apporter des réponses satisfaisantes. Sans doute éprouvait-il une profonde admiration pour des hommes comme José San Martin et Simón Bolívar qui s'efforçaient d'y répondre par l'action révolutionnaire, mais rien n'indique qu'il ait, quant à lui, pris une part quelconque aux conspirations cubaines qui les donnaient comme modèles, telle la société Soles y rayos de Bolívar. En revanche il s'interrogeait sur la portée historique du mouvement d'indépendance nationale des anciennes colonies européennes et sur sa signification philosophique. Cette émancipation était-elle réelle ou seulement formelle ? N'allait-elle pas profiter exclusivement à une classe sociale restreinte, celle des capitalistes locaux, qui seraient encore plus durs pour le peuple que l'administration coloniale ?

De même, l'abolition de l'esclavage, qui faisait vertueusement déclamer les bons bourgeois européens, ne serait-elle pas un leurre si les esclaves domestiques se voyaient promis à la condition des prolétaires européens, véritables esclaves collectifs d'un capital anonyme ? Ayant acquis la conviction que le sort des esclaves cubains, et même celui des esclaves nord-américains, était beaucoup moins malheureux que celui des ouvriers qu'il avait côtoyés dans sa jeunesse au pays de Liège, il se demandait à quelles conditions leur affranchissement pourrait être réel.

Mais, puisqu'il rejetait l’idée de leur prolétarisation, il était logiquement conduit à réfléchir au problème de l'affranchissement du travail en général. Depuis sa jeunesse, il était convaincu que le progrès des lumières rendait indispensable la généralisation de l'instruction et plus de justice dans la répartition des richesses matérielles. Mais comment y parvenir ? À cet égard, il lui apparut que les économistes, dont il n'avait encore qu'une vague connaissance, avaient trop négligé la consommation au profit de la production, l'agriculture au profit de l'industrie dont le côté novateur frappait davantage l'imagination. La réforme sociale qu'il entrevoyait alors devait prendre appui sur la consommation et par conséquent développer en priorité l'agriculture dont l'industrie était susceptible de multiplier le rendement. Peut-être cette idée lui avait-elle été suggérée par les cours d'économie rurale d'Yvart. Mais là où il s'éloignait certainement de son ancien professeur c'est quand il se penchait sur le problème du statut juridique du sol, base de toute production et de toute consommation. Son exploitation rationnelle, en fonction du progrès continuel des techniques, n'exigeait-elle pas son appropriation collective ? Et celle-ci ne serait-elle pas la condition sine qua non de l'émancipation du travail ? Il répondit par l'affirmative à ces deux questions après avoir médité longuement sur une bizarrerie du code foncier espagnol dont il sera question plus loin. Mais, comment réaliser une telle transformation sans créer plus de maux qu'on n'en veut guérir ? Et comment convaincre les gens de cette nécessité s'ils ne croient plus qu'en leurs intérêts matériels immédiats ?... Ainsi, de par son parti pris rationaliste, Colins ne pouvait réfléchir sur Cuba et l'Amérique latine sans déboucher sur les problèmes généraux de la réforme sociale et du sens de l'histoire, mais cette méditation même le ramenait souvent à la France muselée par les Bourbons dont il avait longtemps cru qu'elle avait un rôle de pionnier à jouer dans les progrès du genre humain.

Sur ces entrefaites, il apprit en été 1830 que la Révolution avait éclaté à Paris et qu'elle avait détrôné la dynastie abhorrée. On imagine aisément la joie qu'il en éprouva. Ce que l'on conçoit plus difficilement c'est la décision qu'elle lui inspira et que sa fille nous rapporte énigmatiquement comme suit : " En 1830, voyant flotter le drapeau tricolore dans le port de La Havane, il partit pour la France " (140). À la suite de quel drame de famille quitta-t-il sa femme ? Comment put-il se résoudre à se séparer de ses enfants ? C'est ce que nous ne savons pas et ne saurons sans doute jamais. Peut-être les confia-t-il à ses beaux-parents, s'ils vivaient encore. En tout cas, il leur laissa sa fortune, représentant vingt-cinq mille livres de rente (141) et sa femme ne s'opposa pas à son départ, pas plus qu'elle ne réclama son retour dans les mois qui suivirent, comme elle en avait le pouvoir aux termes de la législation en vigueur. " L'Espagnol qui est marié - observe E. M. Masse en 1825 à propos de Cuba - ne peut entreprendre aucun voyage sans le consentement exprès de sa femme, et sans avoir pourvu à sa subsistance pour tout le temps qu'il sera dehors. À la première réclamation de la femme, les autorités du lieu ordonnent au mari de retourner au giron domestique. " (142) Nul doute que ces dispositions légales ne s'appliquassent également aux étrangers établis dans l'île. Or loin de s'être vu accuser d'abandon du domicile conjugal, Colins obtint des autorités judiciaires cubaines en date du 7 février 1831 un certificat de bonnes mœurs extrêmement élogieux le louant entre autres pour les " services rendus par lui au public en sa qualité de médecin. " (143) D'autre part, il continua à entretenir des relations apparemment excellentes avec ses beaux-frères, les Sari. Quant à sa correspondance ultérieure avec sa femme et ses enfants restés à Cuba, elle paraît définitivement perdue. Toujours est-il que, ayant mis entre parenthèses son existence de planteur et de médecin cubain, Colins, redevenu " prolétaire " débarqua sur le continent européen en automne 1830 pour y reprendre sa place dans le mouvement bonapartiste, comme si rien ne s'était passé entre-temps. Mais, tel n'était pas le cas : lui même avait évolué, nous l'avons vu; la France avait changé, il s'en rendit compte assez vite ; quant aux bonapartistes, ils restaient identiques à eux-mêmes dans la communion ambiguë des grands souvenirs de l'Empire; toutefois Colins n'en tira les conclusions que quatre ans plus tard.

Nous n'avons guère de renseignements sur la vie de Colins en 1830-1831. Nous savons seulement que le général Exelmans obtint du ministre de la guerre, aux termes d'une entrevue orageuse, sa réintégration au tableau de l'armée, ce qui lui permit de toucher sa pension d'officier en retraite. Précisons que son titre de chef d'escadrons lui fut dès lors reconnu dans le cadre de la politique par laquelle Louis-Philippe cherchait à se concilier les bonnes grâces des bonapartistes. Rappelons aussi que Colins put alors enfin obtenir délivrance de son décret de naturalisation. C'est de cette époque que date la prise de conscience par Colins du problème social dans toute son ampleur. Jamais la condition ouvrière, qu'il avait pourtant côtoyée dans son enfance, ne lui parut aussi misérable et sans espoir. Sans doute le choc qu'il ressentit à son retour de Cuba en découvrant le prolétariat anglais dans la patrie du capitalisme triomphant, et plus encore la France réelle, au lieu de l'image malgré tout idéalisée qu'il s'en était faite au loin, y fut-elle pour beaucoup. Mais on ne saurait négliger non plus l'influence qu'exercèrent sur lui Saint-Simon, Fourier et leurs disciples dont il lut alors les œuvres en y décelant des préoccupations analogues aux siennes. Le paupérisme, il s'en rendit compte, obsédait les meilleurs esprits. Lui, cependant, ne pouvait s'empêcher de rapprocher la condition prolétarienne de celle des esclaves d'outre-Atlantique. Désormais, la question sociale devait, lui semble-t-il, prendre le pas sur tous les problèmes politiques, et pour la résoudre, il importait de remettre la société sur les rails de la grande Révolution, sans toutefois retomber dans l'anarchie féroce de la Convention. Quel mouvement mieux que celui des bonapartistes était capable de mener à bien cette tâche ? " C'est beaucoup - dira plus tard Guizot de Napoléon - d'être à la fois une gloire nationale, une garantie révolutionnaire et un principe d'autorité. " (144) Ce n'était pas trop, devait penser Colins, pour réaliser l'œuvre de justice sociale qu'exigeait le progrès des lumières. On imagine mal, aujourd'hui, à quel point les républicains et les bonapartistes étaient proches les uns des autres dans leur opposition à la Monarchie de juillet. " Belmontet, poète bonapartiste, encense la République, et pour ne pas être en reste, La Tribune, journal républicain, accueille cordialement les frères impérialistes "... (145) Les uns et les autres s'insurgeaient contre la prétention du pouvoir orléaniste de confisquer à son profit le prestige du nom de Napoléon. Cette conjonction des deux partis d'opposition explique la mission dont Colins fut chargé par l'un et l'autre en automne 1831, à l'initiative du roi Joseph, toujours à Philadelphie (146). Il s'agissait de rien moins que de se rendre à Vienne et d'y prendre contact secrètement avec Napoléon II, c'est-à-dire le duc de Reichstadt, pour le sonder quant à un coup d’État en France. Deux tentatives au moins d'approcher le prince avaient déjà eu lieu et s'étaient soldées par un échec (147). L'entreprise était rendue d'autant plus difficile que le gouvernement autrichien était sur ses gardes et que Metternich ne se faisait pas faute d'informer le Premier ministre français, Casimir Périer, des menées bonapartistes à Vienne. Par extraordinaire la mission de Colins fut couronnée de succès et, sauf erreur, elle est demeurée ignorée sinon de tous les historiens (148), du moins des biographes du roi de Rome. Laissons la parole à Colins pour exposer les faits : " J'étais à Vienne en octobre 1831... Son A. I. l'archiduc Jean daigna m'être utile dans cette occasion. Napoléon II fit venir, comme intermédiaire, le baron de Werklein, grand-maître, en 1830, de l'Impératrice grande-duchesse, sa mère. Napoléon II me donna l'ordre de partir pour les États-Unis, en passant par Paris; et d'emmener en Europe le roi Joseph, son oncle. Il me fit dire par le baron Werklein, et me confirma verbalement par une entrevue de dix minutes que je pus obtenir très secrètement : " que, dès qu'il serait revenu comme Empereur des Français, je pourrais me considérer comme son premier aide de camp. Tout cela est consigné dans ma correspondance avec le roi Joseph... " (149) En même temps, le roi de Rome remettait à Colins un portrait qu'il avait fait faire pour son oncle ainsi qu'une miniature de lui-même en récompense de son courage et de son dévouement. Pendant son séjour à Vienne, qui s'était prolongé quelque trois mois, Colins avait trouvé des appuis non seulement auprès de l'archiduc Jean, qu'il avait vraisemblablement connu en 1800, comme nous l'avons signalé, mais encore auprès de l'un de ses cousins, de la branche des Colins de Tarsienne, qui exerçait des fonctions à la Cour impériale et aussi auprès de milieux francs-maçons, comme l'attestent deux curieux documents codés en allemand trouvés dans ses papiers (150). Mais, ce qui devait arriver se produisit : la police autrichienne arrêta notre comploteur et l'interrogea. Nous croyons intéressant de reproduire ici la correspondance que Metternich échangea à ce sujet avec le comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche à Paris :

" Vienne, le 27 décembre 1831. N° 4. Secrète. Je suis dans le cas de vous charger de nouveau d'une ouverture confidentielle pour M. le Président du Conseil concernant les menées du parti bonapartiste.

J'ai voué à votre rapport du 10 novembre l'intérêt que j’attache à tout ce qui me vient de la part de ce Ministre. M. Casimir Périer a de son côté bien voulu accorder aux ouvertures confidentielles que je lui ai fait faire sur les menées du parti bonapartiste une valeur que je suis bien aise de lui voir attacher à ce qui est plus que du simple jeu. J'ai respecté des motifs honorables et naturels en ne me permettant pas de nommer les individus, une circonstance récente me met cependant dans le cas de franchir les limites de ma réserve habituelle. Il est arrivé ici récemment un agent du parti. La ligne de circonspection sévère sur laquelle j'ai l'habitude de me tenir avec des personnages de cette trempe, ne m'a pas encore mis à même de découvrir quels sont ses commettants directs. Le seul qu'il ait avoué c'est Joseph Bonaparte; ce n'est que sous des enseignes plus favorables que celles qu'il a trouvées ici, qu'il consentirait à nommer les hommes qui l'ont envoyé de Paris.

Cet agent était cependant aussi chargé d'une lettre de recommandation pour une personne tierce à Vienne, laquelle s'est empressée de me la communiquer et de me rendre compte de l'entretien qu'elle avait eu avec lui.

Je n'hésite pas à confier à M. le Président du Conseil le nom du correspondant, sous la réserve expresse toutefois qu'il ne puisse en résulter aucune compromission quelconque.

L'agent est un ancien officier français, belge de naissance, connu par son dévouement fanatique à feu Napoléon. La lettre de recommandation pour la personne tierce lui a été délivrée par le général Hulot d'Osery. Dans cette lettre, il n'est pas fait mention de l'objet spécial de la mission, mais le porteur est chaudement recommandé. Celui-ci n'a pas hésité à mettre la personne à laquelle il est recommandé au fait de l'objet réel de son voyage a Vienne.

J'ignore dans quelle situation se trouve le général Hulot, ni quelles peuvent être ses relations avec le parti bonapartiste; mais il est au moins permis de supposer qu'il n'a pas ignoré l'affaire qui a motivé le voyage de son protégé. J'ai fait placer celui-ci sous une surveillance sévère de la police, et je compte le faire renvoyer d'ici sous peu de jours. Celle à laquelle il a été soumis, n'a donné matière jusqu'à présent à aucune remarque digne d'attention. Il ne s'explique envers personne sur l'objet de son voyage, hormis celle à laquelle il a été adressé par le général Hulot. Chargée par moi de le faire causer, cette personne me dit, qu'il parle avec une grande assurance de l'existence d'une vaste conjuration contre l'ordre des choses actuel en France, conspiration au développement de laquelle celui-ci ne saurait résister.

Les phrases dont se sert l'agent ont un rapport parfait avec les nombreuses tentatives que le même parti a déjà faites auprès de nous. La nuance la plus forte cependant est celle de la fixation d'un terme de trois mois, dans lequel la conspiration doit éclater avec ou sans un secours étranger.

Vous voudrez bien donner lecture de la présente dépêche à M. C. Périer, et lui demander, qu'il s'engage sur son honneur à remplir la condition que je mets à ma confiance. Il devra lui être facile de tirer parti de la connaissance du nom que je lui ai indiqué, si à cet individu il devait se rattacher un fil, c'est celui-ci qu'il s'agirait de saisir et non le bout que je présente. Je tiens d'autant plus à cette certitude, qu'en suivant une marche différente, M. le Président du Conseil m'exposerait au reproche d'avoir abusé de la confiance de l'individu auquel le général Hulot a écrit. Recevez, etc. " (151)

On admirera tout à la fois la franche complicité du champion autrichien de la réaction européenne avec le ministre bourgeois du roi des barricades, et la délicatesse avec laquelle il omet de lui donner le nom de Colins qui apparaît cependant dans une note annexe destinée au seul comte Apponyi (152). En tout cas, Colins fit croire qu'il venait seulement d'arriver à Vienne et qu'il espérait parler au duc de Reichstadt, de sorte que Metternich ne sut pas qu'il l'avait déjà rencontré, sa police n'ayant d'ailleurs pas réussi à mettre la main sur les deux portraits qui lui avaient été confiés. Aussi bien, l'illustre chancelier écrivait-il le 8 janvier 1832 au comte Apponyi : " ... L'agent bonapartiste dont je vous ai entretenu n'a pas voulu confesser ses complices. Il s'est borné à nommer Joseph Bonaparte, mais il a donné à entendre que si l'on le désirait le général que je vous ai désigné dernièrement serait prêt à faire les révélations nécessaires sauf toutefois contre un engagement préalable de notre part d'entrer dans les vues du parti. Il nous a donc paru utile de chasser l'agent discret. Veuillez en prévenir M. Périer... " (153)

Grâce à la discrétion symétrique de Metternich, Colins ne fut pas inquiété lors de son retour en France. Pendant les quarante-huit heures qu'il passa à Paris, la comtesse Regnault de Saint-Jean d'Angely, la veuve de l'ancien conseiller d’État, député et homme de confiance de l'Empereur, qui était elle-même une ardente bonapartiste, fit faire une copie du portrait de Napoléon II, qu'elle fit ensuite lithographier et mettre en vente, dans le cadre de la propagande du parti (154). Puis, exécutant strictement les directives du roi de Rome, Colins se rendit à Philadelphie où Joseph Bonaparte signale sa présence dans une lettre du 18 juin 1832 (155). Les historiens s'accordent à reconnaître que c'est lui qui détermina l'ancien roi d'Espagne à partir pour l'Europe afin d'y organiser le retour en France de Napoléon II (156). Aussi bien, le 20 juillet, le comte de Survilliers, alias Joseph Bonaparte, son secrétaire Louis Maillard, le capitaine et Madame Sari, leurs trois enfants et Colins s'embarquaient-ils sur le navire Alexander en partance pour Liverpool (157). À leur arrivée en Angleterre, le 16 août 1832, une cruelle déception les attendait : Napoléon II n'était plus. Mais pour grave qu'il fût, ce coup ne devait pas arrêter l'entreprise. Aux termes des règles régissant la succession au trône impérial, celui-ci échéait à Joseph Bonaparte. Colins fut donc le premier à le saluer du titre d'Empereur (158). Le groupe se rendit alors à Londres où il reçut la visite d'une délégation républicaine conduite par G. Cavaignac, Bastide et Guinard, mais la question sociale fit échouer les pourparlers (159).

Quoiqu'il se trouvât dans cette affaire du côté de Joseph Bonaparte, Colins non seulement approuvait les préoccupations sociales des républicains, mais encore il jugeait leur programme infiniment trop timoré. Aussi, est-ce sans doute pour ne pas rompre définitivement avec ses interlocuteurs que Joseph, qui, en raison de la loi d'exil, ne pouvait rentrer en France, fit de Colins l'un de ses deux représentants personnels à Paris, l'autre étant le général Arrighi de Casanova, duc de Padoue (160). Notre personnage était peu fait pour ces responsabilités politiques qui le forçaient à concilier les diverses tendances du parti bonapartiste et à ménager leur nécessaire collaboration avec les multiples fractions républicaines. Aussi bien aspirait-il sans doute à s'imposer plutôt comme le penseur du mouvement. Sa formation polyvalente ne l'y préparait-elle pas ? Cependant, elle ne le satisfaisait pas entièrement en raison des progrès accomplis dans les diverses disciplines depuis son départ d'Europe en 1818. Dès 1832, il se remit donc à fréquenter l'Université (161). C'est dans ces circonstances qu'il entreprit la rédaction d'un premier ouvrage, dans lequel il définissait le programme politique et social qu'il espérait voir adopter par le parti bonapartiste. Son propos, quelque peu naïf, était de réunir tous les hommes de bonne volonté, à quelque parti qu'ils appartinssent, sur un programme qui, partant de la situation politique et sociale du moment, devait abolir progressivement le prolétariat et conduire à l'avènement d'un ordre fondé sur la liberté et la justice sociale, sans toutefois léser les privilégiés dans leurs droits acquis. Telle est l'idée centrale Du Pacte social et de la liberté considérée comme complément moral de l'homme, ouvrage inachevé dont deux volumes parurent anonymement en 1835. Ayant le regard fixé sur le but à atteindre, Colins tenait pour parfaitement illusoire et même nuisible l'introduction immédiate du suffrage universel, ou plus exactement l'octroi du droit de vote à la masse ignorante et misérable des prolétaires industriels et agricoles dont l'intrusion dans la vie politique ne pouvait selon lui, que provoquer l'anarchie. D'où sa proposition de résorption graduelle du prolétariat dans le corps des citoyens actifs, au fur et à mesure que seraient comblées les inégalités économiques, sociales et intellectuelles. Nos lecteurs trouveront une analyse détaillée de cet ouvrage dans notre prochain chapitre intitulé La tentation réformiste. Entre-temps, Colins s'était peu à peu éloigné des bonapartistes qui ne partageaient pas ses préoccupations sociales et voyaient le remède à tous les problèmes politiques du moment dans l'attribution d'un pouvoir plébiscitaire illimité au nouvel Empereur. Aussi est-ce le Pacte social qui provoqua la rupture définitive entre Joseph Bonaparte et lui, comme l'atteste l'échange de lettres suivant:

" Londres, le 30 novembre 1834.

Monsieur,

J'ai lu tout ce que vous avez chargé M... et M... de me remettre. Vos écrits décèlent, certainement, beaucoup d'instruction et de talent. Vous avez une constante habitude de réfléchir sur ce qui influe si essentiellement sur le bonheur des nations. Toutefois, nos opinions ne sont pas les mêmes : vous partez de la réflexion et de la théorie; je pars de l'expérience du passé et de mes passions particulières. Oui, Monsieur, je suis aujourd'hui partisan du vote universel. De ce qu'une chose a été jadis, il ne s'ensuit pas qu'elle doive être encore sans doute. La nation d'aujourd'hui est la maîtresse de son sort, tel qu'elle le conçoit.

En mon particulier, je ne voudrais pas être appelé à remplir les fonctions politiques telles que vous les déterminez.

Je rends justice à vos bonnes intentions et à vos talents. Je voudrais bien que l'état de persécution et de confiscation, dans lequel nous vivons, me permît de vous revoir un jour dans cette belle France que Napoléon avait ouverte à tous les proscrits, de toutes les factions, et que l'on ferme si injustement à sa famille depuis vingt années. Tant que cet état durera, nous ne pouvons rien pour nos amis. C'est un vif regret pour moi, mais je suis habitué désormais à me plier à toutes les nécessités.

Adieu, Monsieur, ne doutez pas de mon estime et de mon attachement.

Pensez-vous que votre ami, le général X.... accueillera un souvenir de moi, après m'en avoir accordé un à la chambre des pairs de Louis-Philippe ? Ne m'oubliez pas non plus auprès de l'invariable M... Ils sont l'un et l'autre, pour le malheur de la France, dans une trop extrême minorité. Tout à vous. Votre affectionné, Joseph, Comte de Survilliers. À Monsieur le baron de Colins. "

" Monsieur le Comte,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Elle m'a causé un mal que vous apprécierez.

La liberté politique est le choix de ma raison. Votre famille, celui de mon cœur. Mon bonheur eût consisté à trouver ces deux choix justifiés par ma conscience. Etre obligé de considérer maintenant votre famille : comme ennemie de la liberté politique, en général ; et, de celle de la France en particulier, détruit pour moi des illusions bien chères.

Ma première intention était de ne point répondre à votre lettre. La passion me dirigeait à mon insu, et c'est un mauvais guide. Aussi c'est avec beaucoup de peine que j'ai vu que, pour me répondre, vous partiez de vos passions particulières ; et que vous en partiez, le sachant. Moi, j'ai réfléchi et j'ai trouvé : que, votre probité et ma délicatesse exigeaient que vous connussiez toute ma pensée. En vous l'exprimant, je remplis un triste devoir.

Dans ce renouvellement d'année, je n'ai qu'un seul vœu à vous adresser, Monsieur le Comte : c'est que votre conviction change, ou que la mienne varie. Personne mieux que vous ne sait : qu'une identité de conviction est indispensable, pour que des rapports politiques honorables puissent continuer ; et, vous m'estimez assez pour être certain : que, toujours je sacrifierai l'impulsion de mon cœur à celle de ma conscience.

Un seul mot de plus. Vous m'exprimez le regret de ne pouvoir rien faire pour vos amis. C'est une proposition générale. Permettez-moi, Monsieur le Comte, d'énoncer une proposition générale aussi : je n'ai rien demandé; et n'ai autorisé personne à rien demander en mon nom.

Agréez, etc. Colins " (162).


Très peu de temps avant cette rupture sur laquelle nous reviendrons plus loin, notre personnage avait reçu la visite d'un de ses cousins autrichiens, Agathon de Colins de Tarsienne, qui en rendit compte comme suit dans une lettre expédiée le 17 décembre 1834 de Milan à son oncle, le baron de Stassart :

" ... Je ne manquais pas à Paris d'aller voir le mystérieux cousin Colins, je lui demandais tout bonnement de quelle manière nous étions parents, et il me dit être de la branche des de Ham, ce qui me paraît fort sujet à caution puisque cette branche vient de s'éteindre par la mort du frère de Mme Vandewelt... Du reste j'ai trouvé en lui un homme fort instruit et aimable, quoique donnant à corps perdu dans l'opposition, exalté dans ses opinions politiques, et occupé à écrire un ouvrage sur le droit social et sur le droit de l'homme qu'il a dédié à Joseph Bonaparte, et auquel il aura déjà envoyé le premier volume. Je le tiens absolument pour un agent de Joseph Bonaparte. Il paraît qu'il ne concepte (sic) pas encore quitter Paris et la France si tôt, du moins pas avant la publication de son ouvrage dont il m'a promis un exemplaire; il ne demeure plus chez le colonel Briqueville, mais rue des Pyramides, N° 2 où il a un petit quartier au sixième étage... " (163)

Comme on le constate par ce texte, en 1834 l'origine familiale de notre personnage restait mystérieuse pour ses propres cousins. Il est vrai qu'Agathon de Colins de Tarsienne avait avantage à ce que la branche des Colins de Ham fût éteinte car il pouvait en tirer argument pour postuler le titre de comte comme il l'explique à son oncle dans une lettre en date du 5 février 1835 : " ... par la suite de l'extinction de la branche des Colins de Ham - écrit-il (164) - celle des Colins de Tarsienne devenant la branche aînée de la famille, le moment paraissait favorable pour demander en faveur de celle-ci la réversibilité du titre de comte que plusieurs branches de notre famille avaient déjà porté... "


Notes:

[1]. Extrait de l'état civil de Montrouge, année 1859, acte no 689.

[2]. QUESS, IV, p. 29.

[3]. Il y a d'ailleurs au moins six lieux-dits Ham en Belgique, sans compter un château de Ham aujourd'hui démoli, dans la commune de Bierghes.

[4]. QUESS, II, p. 463.

[5]. Biographie nationale, publiée par l'Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, 1872. Tome III.

[6]. Annuaire de la noblesse belge, année 1882, op. cit., p. 143.

[7]. Catedral de la Habana. Año 1820, Libro 10 de matrimonios españoles, fo 1, partida no 1 ; et Rafael Cortadellas : Dignidades nobiliarias en Cuba, Madrid, 1954, p. 645.

[8]. Fonds Colins - Archives générales du Royaume. S 5. Notice biographique de Caroline de Colins sur son père.

[9]. J. S. Renier, Biographie de Joseph-Henri Debouche. Verviers, 1858, p. 16.

[10]. J. S. Renier, op. cit., passim.

[11]. Henri Pirenne, Histoire de Belgique, t. V, p. 377.

[12]. H. Pirenne, op. cit., t. V, p. 410.

[13]. Biographie universelle, t. XIII, pp. 505 et ss. Cf aussi Larousse L 3, t. 11, p . 146.

[14]. J. S. Renier, op. cit., p. 16.

(l5) J. S. Renier, op. cit., p. 29.

[16]. J. S. Renier, op. cit., p. 17.

[17]. J. S. Renier, op. cit., P. 17.

[18]. J. S. Renier, op. cit., p. 19. Cette dernière précision est erronée. Colins avait alors 12 ans et demi.

[19]. H. Pirenne, op. cit., t. VI, p. 60.

[20]. Cf citation de saint Ambroise par Debouche in J. S. Renier, op. cit. p. 26.

[21]. Saint Augustin, De la Vérité de la croyance, ch. XV, cf QESS, I, p. 18.

[22]. SS, IV, p. 34.

[23]. Lettre de Debouche à Colins du 5 janvier 1801, in Fonds Colins, Archives générales du Royaume, S 3.

[24]. QESS, I, p. 314. Autre allusion à Debouche in QESS, I, p. 23.

[25]. J. S. Renier, op. cit., p. 22. Pour la lettre au comte d'Argenteau, cf Fonds Colins, Archives générales du Royaume, SS.

[26]. Jean de Habsbourg-Lorraine, archiduc et général autrichien, fils de Léopold II, était né en 1782 ; il fut administrateur-régent de l'Empire de juin à octobre 1848 et mourut en 1859

[27]. Fonds Colins, Archives générales du Royaume, S3.

[28]. Fonds Colins, Archives générales du Royaume, S3.

[29]. Lettre de Colins à Ramón de la Sagra, du 13 septembre 1852. Fonds Colins, Archives générales du Royaume, S 4.

[30]. J. S. Renier, op. cit., p. 24.

[31]. Nous devons ces renseignements à M. le sous-archiviste des Basses-Pyrénées, que nous remercions de son obligeance.

[32]. J. S., I, p. 232.

[33]. J. S., I, p. 238.

[34]. Notice bibliographique de Caroline Colins sur son père. Fonds Colins, Archives générales du Royaume. S 5.

[35]. Ibidem.


[36]. Histoire universelle, Encyclopédie La Pléiade, t. III, p. 440. Volume publié sous la direction de René Grousset et Émile G. Léonard Paris, Gallimard, 1858.

[37]. Service historique de l'armée. Dossier d'officier, classement alphabétique (1791-1847). Dossier de pension, première série, no 82034.

[38]. Archives nationales. Dossier B2, 4221 sous référence BB II 102.

[39]. Fonds Colins, Archives générales du Royaume, S2. Passeport délivré à Philadelphie.

[40]. Nous nous fondons en cela sur la nature de ses blessures telles qu'elles sont énumérées dans ses états de service et que nous mentionnons ci-après.

[41]. Notice biographique de Caroline Colins sur son père. Fonds Colins, Archives générales du Royaume, S5.

[42]. Fernand Nicolaij, Napoléon ler au camp de Boulogne. Librairie académique, Perrin et Cie, Paris, 1907, p. 447.

[43]. Ibidem, p. 442.

[44]. Georges Lefèbvre, Napoléon. Peuples et civilisations, PUF, Paris, 1965, p. 201.

[45]. JS, III, p. 260. Cf aussi Jean Thiry, Napoléon Bonaparte Ulm, Trafalgar, Austerlitz, Editions Berger-Levrault, Paris, 1962.

[46]. Service historique de l'armée, Dossier d'officier, classement alphabétique (1791-1847). Cf aussi Archives nationales, Dossier B2, 4221 sous référence BB 11 102.

[47]. Georges Lefèbvre, Napoléon Ier, op. cit., p. 235.

[48]. " Le général Margaron quitta le quatrième corps le 24 octobre pour passer à la division Sahuc, le maréchal Soult ayant trouvé qu'un seul général de brigade suffisait pour commander sa cavalerie légère " précise P. Foucart in La cavalerie pendant la campagne de Prusse (7 octobre - 7 novembre 1806). Librairie militaire Berger-Levrault et Cie, Paris, 1880, p. 9.

[49]. P. Foucart, La cavalerie, etc., op. cit., p. 20.

[50]. P. Foucart, La cavalerie, etc., op. cit., p. 140.

[51]. Service historique de l'armée. Dossier d'officier, classement alphabétique (1791-1847). Cf aussi Archives nationales. Dossier B2, 4221 sous référence BE 11 102.

[52]. P. Foucart, La cavalerie..., op. cit., p. 223.

[53]. P. Foucart, Campagne de Pologne (novembre-décembre 1806 - janvier 1807). Librairie militaire Berger-Levrault et Cie. Paris, 1882, t. II, p. 17.

[54]. ) Service historique de l'armée, Dossier d'officier, classement alphabétique (1791-1847). Cf aussi Archives nationales, Dossier B2, 4221 sous référence BB 11 102.

[55]. Ibidem. Cf aussi Service historique de l’armée. Dossier de pension, première série, no 82034.

[56]. Lieutenant-colonel Saski, Campagne de 1809, Allemagne et Autriche, Berger-Levrault et Cie, Paris, 1902, t. III, pp. 403 et 389.

[57]. Lieutenant-colonel Saski, op. cit., t. I, p. 276, note 1.

[58]. Service historique de l'armée. Dossier d'officier, classement alphabétique (1791-1847). Cf aussi Archives nationales. Dossier B 2, 4221, sous référence BB 11 102.

[59]. L'état de service de Colins, conservé aux Archives nationales, fait dater cette blessure du ler mai tandis que le dossier d'officier, conservé au Service historique de l'armée, la fait remonter au 9 mars, tous deux la situant à Klosternenbourg. Mais, à suivre le déroulement des opérations tel que le rapporte si minutieusement Saski dans l'ouvrage cité ci-dessus, il est impossible que Colins se trouvât à ces différentes dates aussi près de Vienne.

[60]. Lieutenant-colonel Saski, op. cit., p. 233.

[61]. Service historique de l'armée. Dossier d'officier, classement alphabétique (1791-1847). Dossier de pension, première série, no 82034. Archives nationales, Dossier B 2, 4221, sous référence BD 11 102. Cf aussi Fonds Colins, Archives générales du royaume, S3, où l'on trouve la notification de cette promotion, datée du quartier impérial de Schönbrunn, le 14 septembre 1809.

[62]. Dossier pension sus-mentionné.

[63]. Notice biographique de Caroline Colins sur son père. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S5.

[64]. Notice biographique de Caroline Colins sur son père. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S 5.

[65]. Dossier de pension sus-mentionné.

[66]. SS VI, pp. 276-277.

[67]. L.A.G. Bosc, Histoire naturelle des coquilles, contenant leur description, les mœurs des animaux qui les habitent et leurs usages, 5 vol., Paris, 1801. Histoire naturelle des vers, 2 vol., Paris, 1801. Histoire naturelle des crustacés, 3 vol., Paris, 1802.

[68]. J.B. de Mouet, chevalier de Lamark, Histoire naturelle des animaux sans vertèbres. Paris, 1815-1822.

[69]. EP, V, pp. 428-429.

[70]. Notice biographique de Caroline Colins sur son père. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S 5.

[71]. JS, III, p. 241.

[72]. QESS, I, p. 402.

[73]. De Barante, La vie politique de Royer-Collard, 2e édition, Didier et Cie éditeurs, Paris, 1863, t. I, p. 105.

[74]. Service historique de l'armée, Dossier d'officier, classement alphabétique (1791-1847). Dossier de pension, 1ère série, no 82034. Archives nationales, Dossier B 2, 4221, sous référence BB 11 102. Cf aussi Fonds Colins, Archives générales du Royaume, S 3, où l'on trouvera la nomination de Colins à la Légion d'honneur.

[75]. Cf Henry Houssaye, 1814, 61, édition, Librairie académique Perrin et Cie, Paris, 1909, passim.

[76]. Service historique de l'armée, Dossier d'officier, classement alphabétique (1791-1847). Dossier de pension, 1ère série, no 82034. Archives nationales, Dossier B2, 4221, sous référence BB 11 102. Cf aussi Fonds Colins, Archives générales du Royaume, S 3, où l'on trouvera la nomination de Colins " à l'ordre de la Réunion ".

[77]. H. Houssaye, 1815, 53e édition, Librairie académique Perrin et Cie, Paris, 1907, p. 86.

[78]. Archives nationales, Dossier B2 4221.

[79]. Ibidem.

[80]. Ibidem.

[81]. Archives nationales. Dossier B 2 4221.

[82]. Projet de lettre de Colins à Napoléon III. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S 6.

[83]. Ibidem. Cf aussi Jean Thiry, Le vol de l'aigle, Éditions Berger-Levrault, Paris, 1942, p. 318, et Henry Houssaye, 1815, op. cit., t. I, pp. 388389. Ces deux auteurs, toutefois, ne mentionnent pas Colins nommément. Mais les précisions que fournit Houssaye sur cette obscure affaire concordent point par point avec celles que donne ici Colins. Pour ce dernier comme pour Houssaye il ne fut à aucun moment question d'arrêter le roi.

[84]. Henry Houssay, 1815, op. cit., t. I, p. 445.

[85]. Projet de lettre de Colins à Napoléon III. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S 6. Sur la bataille de Ligny, cf Jean Thiry, Waterloo, Editions Berger-Levrault, Paris, 1943, pp. 53 et ss. Louis Madelin, Les cent jours, Waterloo, pp. 214 et ss. Henry Houssaye, 1815, t. II, pp. 158 et ss.

[86]. Ibidem.

[87]. Henry Houssaye, 1815, t. II, pp. 301-305, p. 459, note 4. Cf aussi Eugène André, Le maréchal Exelmans, Bar-le-Duc, 1898.

[88]. Dans son Exelmans, paru dans la Revue de cavalerie, d'octobre-novembre 1890, p. 132, le général Thoumas signale d'ailleurs qu'Exelmans " envoya successivement au maréchal Grouchy deux aides de camp et le chef d'escadron d'Estourmel... ".

[89]. Projet de lettre de Colins à Napoléon III. Fonds Colins, Archives générales du Royaume, S 6.

[90]. Service historique de l'armée. Dossier d'officier, classement alphabétique (1791-1847). Dossier de pension, 1ère série, no 82034.

[91]. Henry Houssaye, 1815, t. III, pp. 295-296.

[92]. Projet de lettre de Colins à Napoléon III. Fonds Colins, Archives générales du Royaume, S 6.

[93]. Henry Houssaye, 1815, t. III, p. 258.

[94]. Service historique de l'armée. Dossier pension, 1ère série, 82034.

[95]. Fonds Colins, Archives générales du Royaume, S3.

[96]. Archivo nacional de Cuba. Gobierno superior civil, 1676, 83953.

[97]. QESS, II, p. 463.

[98]. Notice biographique de Caroline Colins sur son père. Fonds Colins, Archives générales du Royaume, S 5.

[99]. Nous remercions Madame G. Marie, bibliothécaire de cette Académie, de nous avoir fourni ce renseignement.

[100]. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S4. Sa vie durant Colins eut l'orthographe de son nom patronymique constamment écorchée.

[101]. Pour la lettre de Lafayette à Clayborne et celle de Rensonnet à Rigau, cf Fonds Colins, Archives générales du Royaume. Pour la lettre de Lafayette à Joseph et l'interpellation de Rensonnet, cf Jules Noël, Un philosophe belge, Colins, op. cit., p. 9.

[102]. Naissance et reconnaissance de Marie-Caroline de Colins de Ham. Services d'archives du Département de la Seine et de la Ville de Paris. Extrait des actes de l'année 1817, no 44.462.

[103]. Notice biographique de Caroline Colins sur son père. Fonds Colins, Archives générales du Royaume, S 5.

[104]. Jules Noël, Un philosophe belge, Colins, p. 10, note 1.

[105]. Maurice Soulié, Autour de l'aigle enchaîné, Marpon et Cie, Paris, 1929, p. 62.

[106]. Maurice Soulié, op. cit., pp. 34 et ss.

[107]. Hyde de Neuville, Mémoires et souvenirs, E. Pion, Nourrit et Cie, Paris, 1890, t. II, pp. 319 et ss.

[108]. QESS, II, p. 490.

[109]. Jules Noël, Un philosophe belge, Colins, op. cit., p. 10.

[110]. Maurice soulié, op. cit., pp. 172 et ss. Cf aussi Louis François l'Héritier, Le Champ d'asile ; Jesse S. Reeves, The napoleonic exiles in America; Harris Gaylord Warren, The Sword was their passeport, passim.

[111]. Cf Minutes of The Academy of Natural Sciences of Philadelphia, year 1818, pp. 258-259.

[112]. Georges Bertin, 1815-1832, Joseph Bonaparte en Amérique. Librairie de la nouvelle revue, Paris 1893, p. 182.

[113]. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S2 et S4.

[114]. Archivo nacional de Cuba. Gobierno superior civil, 1676, 83953.

[115]. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S2.

[116]. Nous empruntons ces données à E.M. Masse, L'Isle de Cuba et La Havane. Lebègue et Audin, Paris, 1825, passim.

[117]. Alphonse de Candolle, Statistique de Cuba. Bibliothèque universelle de Genève, novembre 1832, pp. 4-6.

[118]. Philip S. Foner, A history of Cuba and its relations with the United States, vol. 1, 1492-1845. From the conquest of Cuba to La Escalera. International publishers, New York, 1962, p. 99.

[119]. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S 4.

[120]. Archivo central de la Universidad de La Habana. Secretaría general. Expediente : Hipólito Collins (sic). Año 1824.

[121]. QESS, II, p. 490.

[122]. Archivo central de la Universidad de La Habana. Fxpediente de estudios no 2.900 antiguo. Año 1824.

[123]. Catedral de La Habana. Año 1820. Libro 10 de matrimonios españoles, fo 1, partida no 1. Rafael Nieto Cortadellas, Dignidades nobiliarias en Cuba, op. cit., p. 645. Cf aussi Note anonyme in Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S 1.

[124]. Note anonyme. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S1.

[125]. Rafael Nieto Cortadellas, op. cit., p. 645.

[126]. Ibidem.


[127]. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S 5.

[128]. Jules Noël, op. cit., p. 11.

[129]. Juan Arnao, Páginas para la historia de Cuba, La Habana, 1900, p. 139. Vidal Morales, Iniciadores y primeros martires de la revolución cubana, La Habana, 1901, p. 249, Herminio Portall Vilá, Narciso Lopez en su época 1850-1851, La Habana, 1958, t. III, passim. Justo Zaragoza, Las insurrecciones en Cuba, Madrid, 1872, t. I.

[130]. Carlos A. Echánove Trujillo, Diccionario abreviado de sociología. La Habana, Publicaciones de la Revista de la Universidad de la Habana, 1944, p. 47.

[131]. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S 2.

[132]. Archivo central de la Universidad de la Habana. Secretaría general. Expediente : Hipólito Collins (sic) Año 1824.

[133]. Attestation du juge don José María Calvo en date du 7 février 1831. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S 2.

[134]. Manuel Núñez de Arenas, D. Ramón de la Sagra reformador social. Revue hispanique no 138 d'avril 1924, pp. 329-531, passim.


[135]. Manuel Núñez de Arenas, D. Ramón de la Sagra reformador social. Revue hispanique, no 138 d'avril 1924, pp. 329-531, passim.


[136]. Ramón de la Sagra, Le mal et le remède. Aphorismes sociaux. Profession de foi. Germer Baillère, Paris, 1859. Cité in JS, I, p. 618.

[137]. E.M. Masse, op. cit., p. 97.

[138]. Philip S. Foner, op. cit., t. I, p. 82.

[139]. Philip S. Foner, op. cit., t. I, p. 104.

[140]. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S 5.

[141]. Lettre de Colins à Ramón de la Sagra du 24 avril 1855. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, Sl.

[142]. E.M. Masse, op. cit., p. 342.

[143]. Certificat du juge D. José Maria Calvo. Fonds Collins. Archives générales du Royaume, S2.

[144]. Guizot, Mémoires, t. II, p. 201.

[145]. J. Lucas-Dubreton, Le culte de Napoléon. Éditions Albin Michel, Paris, 1960, p. 318.

[146]. QESS, II, p. 122. Note biographique de Caroline sur son père et Projet de lettre de Colins à Napoléon III. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S 5 et 6.

[147]. Octave Aubry, Le roi de Rome. A. Fayard et Cie, Paris, 1932, p. 375.

[148]. Georges Bertin en parle mais sans mentionner l'entrevue de Colins avec le due de Reichstadt. Cf G. Bertin, op. cit., p. 392.

[149]. Projet de lettre de Colins à Napoléon III. Cf aussi Notice biographique de Caroline sur son père. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S 5 et 6.

[150]. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S 6.

[151]. Österreichisches Staatsarchiv. Abt. : Haus-, Hof- und Staatsarchiv. Bestand Staatskanzlei - Frankreich - Weisungen, Kart. 281 und 283.

[152]. Ibidem.

[153]. Ibidem.

[154]. Notice biographique de Caroline Colins sur son père et Projet de lettre de Colins à Napoléon III. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S 5 et 6.

[155]. Lettre citée par Georges Bertin, op. cit., p. 391.

[156]. Ch. J. Ingersoll, History of the second war, p. 399. Georges Bertin, op. cit., pp. 391-392. Bernard Nabonne, Joseph Bonaparte, le roi philosophe. Librairie Hachette, Paris, 1949, p. 231.

[157]. Georges Bertin, op. cit., p. 393. Bernard Nabonne, op. cit., p. 232.

[158]. Note biographique de Caroline Colins sur son père. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S 5.

[159]. Cette rencontre eut lieu fin août et non point en mai comme l'affirme J. Lucas-Dubreton (op. cit., p. 318), car, à cette époque, Joseph et sa suite étaient encore aux Etats-Unis. Cf aussi QESS, II, p. 340.

[160]. Projet de lettre de Colins à Napoléon III. Fonds Colins. Archives générales du Royaume, S6.

[161]. JS, III, p. 243.

[162]. Jules Noël, op. cit., pp. 12-14.

[163]. Fonds Stassart. Archives générales du Royaume.

[164]. Ibidem.