colinsdeham.ch: Histoire d'un Autre Socialisme: Chapitre VII: CONCLUSION.
Histoire d'un Autre Socialisme: L'École colinsienne 1840-1940


Chapitre VII: CONCLUSION

Les colinsiens n'ont pas ménagé leur peine pour diffuser leur doctrine et pour en faire un instrument de transformation politique ou plutôt - si l'on se réfère à leur propos - pour dissiper "l'ignorance sociale de la réalité du droit". En témoignent les nombreux ouvrages et articles publiés par les socialistes rationnels pendant plus d'un siècle; en témoignent les collections volumineuses des revues qu'ils ont fondées et dont certaines eurent une importance réelle dans la vie culturelle, surtout en Belgique; en témoignent les correspondances inlassablement adressées par les maîtres aux disciples, telles les missives d'Agathon De Potter à Raymond Broca que nous publions ci-après; en témoigne enfin cette "Ligue pour la nationalisation du sol" qui fut l'un des essais les plus marquants de propagande colinsienne au tout début du siècle.
Ces efforts, il faut bien le constater, n'ont pas été couronnés de succès. Il y a longtemps que dans le mouvement socialiste le colinsisme n'est plus un pôle d'attraction ni même un point de référence doctrinal. Qui plus est: alors même qu'elle était en pleine activité et rassemblait dans ses centres de Mons, Paris, Bruxelles, Pau, etc, des noyaux de penseurs et de militants d'un grand dévouement, l'Ecole colinsienne eut un impact théorique et pratique extrêmement ténu. Elle ne connut ni l'engouement suscité par le saint-simonisme par exemple, ni, à fortiori, la gloire du marxisme devenu doctrine de référence du mouvement ouvrier. Le rayonnement du socialisme rationnel est resté étroitement lié au seul réseau des "coreligionnaires". La doctrine n'a pas pu trouver la voie des grands supports organisationnels - universités, églises, partis, syndicats, associations - qui, pour leur bonheur ou leur malheur, assurent la vie et la survie des idées.
A l'Ecole comme à l'oeuvre de Colins s'applique intégralement cette observation de Jean-Jacques Chevallier: ... "il peut arriver que la chance historique déserte obstinément une oeuvre politique intrinsèquement grande".(1)
Faut-il invoquer quelque mystère d'iniquité par lequel l'histoire distribuerait arbitrairement la fortune et l'infortune ? Nous préférons essayer de formuler quelques hypothèses pour tenter d'expliquer ce que les différentes générations de colinsiens ressentirent comme une "conspiration du silence" et ce que nous devons bien appeler un échec politique.
L'hypothèse fondamentale est que, puisque le colinsisme n'a pas su se frayer une voie vers une acceptabilité sociale, il possède des caractéristiques de fond et de forme qui le rendaient en quelque sorte "inacceptable", c'est-à-dire non susceptible d'être repris et assumé par les masses ni même par une partie appréciable de l'intelligentsia. Relevons que les socialistes rationnels, à commencer par Colins, avaient profondément conscience des aspects difficiles voire rebutants de leur message. Ainsi, Colins affirma:

"Tout auteur, en général, écrit: soit, pour l'amusement; soit pour l'instruction de ses contemporains. Parvenir à ce but est encore son espérance; si même, tout autre espoir lui est refusé.
"A moins de me faire une illusion bien grossière, certain: de ne point arriver à ce but."(2)

Et Agathon De Potter déclara dans le même sens:

"Je ne me dissimule pas que, dans ce qui va suivre, je vais froisser beaucoup de sentiments généreux, heurter beaucoup de préjugés"(3)

Il est à supposer toutefois que si les colinsiens avaient mesuré tous les obstacles s'opposant à la diffusion de leur doctrine - qui paradoxalement privilégie la communication ! - ils auraient pu les contourner. Or, il n'en fut rien. Il est donc vraisemblable que la liste des 96 principaux obstacles qui s'opposent à l'établissement de sa doctrine, à laquelle Colins consacra les trois tomes de son dernier ouvrage La justice dans la science... comporte quelques lacunes, fût-ce par sous-estimation. Aussi bien, passerons-nous en revue ci-après, les trois facteurs dont la conjonction nous paraît avoir été déterminante dans le fiasco de l'Ecole.
Le premier de ces facteurs est l'incompatibilité du socialisme rationnel non seulement avec les préjugés mais avec toute l'épistémé d'une époque qui, pour l'essentiel, est encore la nôtre. Tout d'abord au niveau du sens commun, la doctrine colinsienne de l'insensibilité des bêtes heurte une conviction des plus répandues et des plus enracinées dans la mentalité de tous les peuples. Il est vrai que cette conviction est philosophiquement sujette à caution et que la prise de conscience de ses prolongements psycho-sociologiques projette une lumière insolite sur l'histoire de l'inhumanité.
Il n'en fut pas moins hasardeux, pour ne pas dire plus, de tenter de combattre cette croyance, ainsi d'ailleurs que toutes les autres, au moyen d'une doctrine qui, tout en se réclamant de la science, - ce en quoi elle participe du scientisme du XIXe siècle - s'inscrivait en faux, à cause surtout de son caractère logico-déductif, contre la pertinence pour la connaissance sociale du modèle et des méthodes en vigueur dans les sciences naturelles et expérimentales. Etant admis un certain nombre de principes fondamentaux, toute la doctrine philosophique, politique et économique en découle ou prétend en découler avec une nécessité logique qui se réclame de la raison incontestable, donc de l'infaillibilité. Le modèle d'activité intellectuelle invoqué et requis est celui du raisonnement mathématique. "La souveraineté de la raison incontestable n'a pas encore existé en ce qui regarde le domaine social; elle n'est reconnue que dans celui des mathématiques. Mais il n'y a pas là de motif suffisant pour nous empêcher de l'étudier."(4)
Cette forme logico-déductive du colinsisme, si elle en fait assurément l'originalité, est aussi très largement responsable de la non-réception du message. La nécessité quasi mathématique qui caractérise la doctrine agit comme une véritable contrainte intellectuelle. Acceptez-vous la proposition initiale? Vous devez alors accepter les propositions subséquentes et vous le devez impérativement parce que la raison vous y accule. Or, il arrive que cette raison dénonce comme préjugés des croyances ou des attitudes qui procèdent, sinon du sens commun, du moins d'archétypes culturels de notre civilisation, tels le refus de la réincarnation et l'attachement viscéral à la propriété foncière privée, fût-ce sous la forme du rêve d'acquisition d'une habitation individuelle ou familiale. Ce qui parait s'être passé en pareil cas c'est que les croyances ou attitudes ainsi mises en, cause ont réagi victorieusement en semant le doute quant aux principes premiers des raisonnements qui entraînaient leur condamnation. Bien des destinataires du message colinsien ont dû ainsi être amenés à récuser une méthode qui les aurait conduits à remettre en cause leur style de vie et dont ils ressentirent la rigueur comme menaçant de les piéger dans une doctrine psychologiquement inacceptable.
Le second facteur qui nous paraît responsable de l'échec du colinsisme est son apparente exclusion de l'affectivité ou plus exactement son inaptitude à la mobiliser contre un ennemi bien déterminé. C'est Agathon De Potter qui est le principal artisan de la présentation du socialisme rationnel sous la forme d'un enchaînement de théorèmes exempt de tout sentiment. La cause doit en être recherchée surtout dans le milieu de grands bourgeois libres-penseurs et anticléricaux qui fut le sien et qui devait l'inciter à accentuer l'intellectualisme colinsien. Mais, chez lui non plus, cette présentation ne doit pas faire illusion. Comme le platonisme, avec lequel il a de secrètes affinités, le colinsisme peut faire l'objet d'une lecture purement rationaliste ou bien d'une interprétation quasi mystique. Nous avons expliqué ailleurs pourquoi les colinsiens furent, dans une époque de matérialisme triomphant, les tenants d'une religion de la transcendance qui éleva la plus radicale des contestations par amour de Dieu, identifié à l'Eternelle Justice.(5)
C'est toutefois, nous semble-t-il, moins en raison de soit radicalisme ou de sa prétendue sécheresse de sentiments qu'à cause de son incapacité à diriger l'agressivité avec une quelconque efficacité psycho-sociologique que l'Ecole du socialisme rationnel connut l'échec. La classe bourgeoise, en effet, n'est pas susceptible d'y jouer le rôle d'exutoire qu'elle tient dans le marxisme car elle y apparaît comme moins responsable de l'oppression sociale du prolétariat ou des peuples colonisés que "l'ignorance sociale de la réalité du droit". Or, cette dernière se laisse difficilement personnaliser en ce sens que, si même les colinsiens ont fait montre de véhémence envers certains auteurs ou acteurs politiques, leur doctrine les portait à ne pas les détester tout à fait en application du vieil adage socratique que "nul n'est méchant volontairement". Dès lors, le maniement de la haine, si important en politique, leur était interdit.
Le troisième élément déterminant dans l'échec de l'Ecole du socialisme rationnel nous parait résider dans son physiocratisme et son option en faveur d'unités de production de taille restreinte qui rendirent son enseignement économique apparemment archaïque et en tout cas difficilement compatible avec le développement économique issu de la révolution industrielle comme avec l'établissement, alors en bonne voie, de ce que Jacques Ellul désigne par l'expression de "système technicien.(6) Sans doute l'orthodoxie économique toujours dominante tant en Occident que dans les Etats qui se réclament du marxisme assimile-t-elle encore le sol au capital qui, socialisé ou non, est voué à une croissance illimitée.
Certes, la problématique écologique et l'approche novatrice du processus économique au travers notamment du deuxième principe de la thermodynamique illustrée par Nicholas Georgescu-Roegen opèrent, de nos jours, une manière de réhabilitation de la physiocratie.(7) A la lumière de la crise mondiale de l'énergie de 1973 et de la crise des matières premières qui s'annonce, le sol apparaît de plus en plus comme un stock irremplaçable, car limité, de basse entropie et son revêtement végétal comme un capteur solaire naturel également irremplaçable et, bien sûr, inassimilable au capital. De même, à la lumière des mésaventures que nous valent et surtout que nous promettent la mégatechnologie et la bureaucratisation du monde, l'option colinsienne en faveur des petites entreprises s'affrontant dans une économie de marché apparaît-elle à posteriori comme un projet social non dépourvu d'attraits.
Il n'en demeure pas moins que ces derniers ne furent pas perçus comme tels par les destinataires du message colinsien qui y virent seulement autant d'obstacles au "progrès indéfini" alors promis par toutes les doctrines en présence. Or, parmi ces destinataires, c'est-à-dire dans la mouvance du socialisme, l'antiprogressisme colinsien ne pouvait qu'être une tare.
Mais, si même cela n'avait pas été le cas, le primat éthique inhérent au socialisme rationnel était objectivement incompatible avec le primat de l'efficacité propre au système technicien. Par conséquent, celui-ci condamna celui-là à l'oubli d'où le colinsisme ne devait plus sortir.
En raison de sa métaphysique, le socialisme rationnel comportait donc certaines caractéristiques qui, agissant en synergie, lui ont interdit le seuil de l'acceptabilité sociale dont le franchissement eût seul rendu possible son accession au champ clos des idéologies en compétition. Sa grandeur fut d'être restée incommensurable avec elles.


Notes:

[1]. Jean-Jacques Chevallier, Les grandes oeuvres politiques de Machiavel à nos jours, Armand Colin, Paris, 1960, p. 2.

[2]. Colins, De la justice dans la science..., 1860, cité in 1. Rens, Anthologie socialiste colinsienne, op. cit., p. 327.

[3]. 'Agathon De Potter, Economie sociale, 1874, cité in Anthologie socialiste colinsienne, p. 192.

[4]. Agathon De Potter, L'économie sociale, cité in I. Rens, Anthologie socialiste colinsienne, op. cit., p. 188.

5 I. Rens, Introduction au socialisme rationnel de Colins, op. cit., pp. 362, 363; 1. Rens, Anthologie socialiste colinsienne, op. cit., pp. 12, 13.

[6]. Jacques Ellul, Le système technicien, Calmann-Lévy, Paris, 1977.

[7]. Nicholas Georgescu-Roegen, The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press, Cambridge, Massachusetts, 1971, passim.