colinsdeham.ch: Histoire d'un Autre Socialisme: Chapitre VI.
Histoire d'un Autre Socialisme: L'École colinsienne 1840-1940


Chapitre VI: LE RETOUR A L'OBSCURITÉ (1914-1940)

La brutale disparition des périodiques La Revue du socialisme rationnel et La Société nouvelle en 1914 marque le tarissement des deux principaux organes de propagande colinsienne mais aussi celle des deux principales sources d'information pour les historiens que nous sommes. Nous nous trouvons ainsi empêchés de présenter synthétiquement la réaction des socialistes rationnels à l'éclatement du conflit et de suivre leur évolution tout au long de la Grande Guerre. Dans l'état actuel de nos connaissances, nous croyons pouvoir affirmer que, en dépit de leur antipatriotisme doctrinal, les colinsiens se rallièrent à la lutte contre l'Allemagne coupable surtout d'avoir violé la neutralité belge. Telle fut en tout cas la position d'Hector Masson qui, en 1914, passa clandestinement la frontière belgo-néerlandaise puis gagna Folkestone où il s'engagea dans l'armée pour la durée de la guerre(1). Telle fut aussi l'orientation du nouveau mensuel socialiste rationnel que le Français Maurice Guizart, lié aux colinsiens belges Victor Lafosse, Hélène Moreau et Raymond Delattre, ingénieur, créa en septembre 1915 et qui parut irrégulièrement, en tout cas jusqu'en 1922. D'un niveau intellectuel généralement assez médiocre, à l'image de son fondateur, un franc-maçon quelque peu théosophe, le nouveau périodique intitulé Savoir se proposait comme buts "à l'intérieur, guerre à l'erreur, à la mauvaise foi, à l'hypocrisie, à la haine des partis" et "à l'extérieur, guerre à la Kultur", ce qui se traduisit notamment par une mauvaise querelle cherchée à l'ouvrage de Haeckel Religion et évolution(2) Il. On était loin de l'antipatriotisme de Colins, des De Potter et de La Terre.
Si le mondialisme est encore la note dominante de la brochure de Jules Noël Dans l'ombre de Babel parue en 1920 mais écrite en 1914(3), Léon Legavre, lui, fait montre d'un patriotisme fort proche de celui de Jean Jaurès, qu'il cite d'ailleurs volontiers, dans un petit livre qui est sans doute la plus belle "profession de foi" colinsienne, Le chemin des hommes, dont la première édition parut peu après la guerre, et la deuxième en 1929.(4) On relèvera que Léon Legavre prend la peine de réfuter au passage la doctrine chrétienne mais "antisociale" de non-résistance au mal et, plus généralement, le pacifisme. Alors que l'Ecole avait pratiquement disparu c'est pourtant par une note d'espérance fort éloignée du catastrophisme d'un Colins ou d'un Fernand Brouez que se termine cet ouvrage. Qu'on en juge:

"La politique du socialisme n'est pas une politique d'égoïsme, d'envie, de haine. Au nom de la justice, elle répudie l'ignominieuse compétition de l'ôte-toi-de-là-que-je-m'y-mette. L'assiette au beurre et l'oisiveté ne sont pas inscrites parmi nos revendications. Nous rêvons de réalisations plus nobles.
"Il ne s'agit pas de mitrailler les bourgeois et, cette effroyable besogne accomplie, de s'installer à leur place. Rien ne serait résolu et tout serait à recommencer. Sans doute, le socialisme est le parti des pauvres et des opprimés. C'est sa raison d'être, de par la division de l'humanité en classes dont les intérêts sont contradictoires et inconciliables. Et dans cette lutte des classes, il ne pouvait faire autrement qu'organiser la lutte de classe, de cette classe qui porte en elle l'avenir et dont il synthétise l'esprit.
"Mais, au-dessus des classes sociales et, malgré tout, les confondant dans une obscure solidarité, dans un commun effort, dans cette tendresse qui lient entre eux les êtres frémissant des mêmes craintes et des mêmes passions, il y a l'humanité.
"Le socialisme est le parti de l'humanité. Son but lointain est la souveraineté de la raison et sa mission finale l'instauration de la justice. Le régime socialiste, parce qu'il devra être établi scientifiquement, en dehors de tout empirisme et de tout préjuge, sera immuable, nécessaire et perpétuel. Au maximum possible des circonstances, tous et chacun seront égaux en droit et en fait, tous et chacun seront heureux. Il n'y aura plus de classes, ni lutte des classes; ni nations, ni guerres; ni bourgeois, ni prolétaires; ni maîtres, ni esclaves. Il n'y aura plus, selon le mot de Goethe, que des hommes libres sur la terre libre."(5)

Toujours est-il que pendant le conflit mondial, plusieurs membres de l'Ecole avaient trouvé la mort, à commencer par Henri Bonnet en 1915(6) et que l'imprimerie qu'elle possédait à Mons et qui comportait trois linotypes avait été pillée(7). Néanmoins, l'épreuve inhumaine de la guerre fut l'occasion de quelques conversions dont celle de Marguerite Tufféry. Née à Faverolles, dans le Cantal, le 27 juillet 1887, d'un père maître-charpentier ayant accompli le tour de France dans cette corporation et d'une mère née Delort dans une famille de paysans aisés, Marguerite Tufféry s'est toujours considérée comme " une fille du peuple ". Devenue infirmière, elle s'engagea dans le syndicalisme sous l'influence du couple Ducousso. C'est alors qu'elle se dévouait sans compter pour les blessés des tranchées qu'elle tomba sur quelques exemplaires de la revue Savoir qui retinrent son attention, non point à cause des articles de Guizart, mais plutôt malgré eux, à cause de ceux qu'y faisaient paraître aussi Raymond Broca et Elie Soubeyran(8). A la fin de la guerre, Marguerite Tufféry fit connaître à Broca Simone Jovignot - plus tard première épouse de François Gazagne - et Paule Dupuy - plus tard épouse de Pierre Godeau(9) - toutes deux militantes syndicalistes qui amenèrent à leur tour des amis avec lesquels se reconstitua le groupe colinsien de Paris. En 1921, Marguerite Tufféry accompagna Broca en Belgique pour prendre contact avec les rescapés belges de l'Ecole, dont Jules Noël, et pour se procurer de la littérature colinsienne.(10) Ils recommencèrent en 1930. En réalité, pendant l'entre-deux-guerres, les colinsiens parisiens ne formèrent jamais qu'un groupuscule dans lequel l'élément féminin fut d'ailleurs le plus dynamique, représenté qu'il était par les personnes que nous avons déjà citées ainsi que par Jeanne Martin, ouvrière dans la confection, qui devint ensuite contrôleur dans une section de l'inspection du travail. Comme Paule Dupuy, Jeanne Martin entra en rapport étroit avec l'Institut supérieur ouvrier, créé par la CGT en 1932, dont Georges Lefranc assumait le secrétariat général.(11) Ainsi, les quelques militants colinsiens français de l'époque ne se trouvaient-ils pas totalement en marge du mouvement socialiste, ce qui amena certains d'entre eux à prendre position, d'ailleurs en sens divers, face à un autre penseur belge dont l'étoile montait, Henri de Man, dont l'ouvrage Au delà du marxisme, paru en 1926 en allemand et en 1927 en français, était alors au coeur de la controverse doctrinale. C'est ce qu'atteste Elie Soubeyran lorsqu'il écrit: " Ad. Seghers... me disait que H. de Man était un fou. Ne le serait-il pas un peu lui-même? " ...(12) Plus posé que Seghers, Soubeyran, nous le verrons plus loin, n'en était pas pour autant demanien.
Sur le plan de la propagande, Broca et ses amis durent se contenter de lancer une feuille en principe mensuelle, L'Etude rationnelle, qui parut irrégulièrement de janvier 1930 à février 1934. Il semble que son efficacité dans la vulgarisation du socialisme rationnel fut pratiquement nulle. Toutefois, à la même époque, vers la fin de 1930, Broca prit l'initiative de faire adopter par ses amis les statuts d'une association qui sous le couvert du "perfectionnement physique et moral" de ses membres et de leur famille devait mettre à la disposition des colinsiens une petite propriété acquise en mars 1931 à Solliès-Pont, dans le Var, ainsi que la littérature colinsienne réunie par eux. Créée très exactement le 8 janvier 1931, sous le nom de "Humaine Harmonie" et présidée par Raymond Broca jusqu'à sa mort en 1936, puis par François Gazagne, cette association traversa la Deuxième Guerre mondiale grâce à Marguerite Tufféry qui en fut constamment la cheville ouvrière, servant d'agent de liaison entre les colinsiens de différents pays. Transformée récemment en une "Société des études colinsiennes" rassemblant les derniers colinsiens, des sympathisants et quelques chercheurs intéressés au colinsisme, cette association est tout ce qui reste aujourd'hui de ce qui fut jadis l'Ecole du socialisme rationnel.(13)
C'est donc dans les années 30 que le centre français du colinsisme se déplaça vers le Midi. A cette époque, Lucienne Belloc et surtout Emile Miglioretti, tous deux en relations étroites avec Raymond Broca et Marguerite Tufféry, jouèrent à Marseille un rôle non négligeable dans le mouvement. Miglioretti, qui exerçait alors la profession de comptable, avait été un militant syndicaliste et socialiste fort actif. Il avait même été condamné pendant la Grande Guerre par le Conseil de guerre de Lyon à "5 ans de prison pour agitation politique et syndicale en vue de la défense de la Révolution russe et des 14 points du Président Wilson". Il avait occupé les fonctions de secrétaire du groupe SFIO de Vienne, dans l'Isère, et celles de délégué à la propagande de la Fédération départementale de l'Isère et de la Fédération nationale du textile. Touché par la crise qui fit de lui un chômeur partiel, il prit toutefois l'initiative de se porter candidat aux élections législatives de 1936 dans la 4e circonscription de Marseille en tant que "candidat du socialisme scientifique colinsien". A cette occasion, il s'efforça de diffuser les principes du socialisme rationnel au moyen notamment d'une série de grandes affiches dont neuf nous sont parvenues. On y trouve un exposé schématique de l'orthodoxie colinsienne, une dénonciation de l'ignorance fondamentale de la science sociale actuelle et de tous les économistes et une tentative de démontrer" que le paupérisme matériel est la conséquence du paupérisme moral... qui consiste en l'ignorance sur la réalité du droit hors la force".(14) Malheureusement pour lui, le candidat Miglioretti n'obtint que 49 suffrages. Dans la neuvième des affiches susmentionnées, apparemment non découragé par la maigreur du résultat, il proclama même: ... "49 hommes ont compris que les partis politiques, tour à tour prennent le pouvoir et appliquent socialement leurs théories particulières contre l'opposition, théories aussi inopérantes les unes que les autres parce qu'elles sont toutes basées sur la force et qui ne font que développer l'enfer social et précipiter notre prétendue civilisation vers sa destruction et vers la mort."(15)
Paradoxalement, une autre tentative de propager le colinsisme fut tentée indépendamment de Raymond Broca, de Marguerite Tuffery et d'Emile Miglioretti qu'il ne connaissait pas, par un idéaliste forcené, Stany Penkala qui, autour de 1930, acheta avec deux amis, en indivision, une propriété d'un hectare dans un site grandiose au-dessus de Vence, dans les Alpes-Maritimes, donc un département voisin du Var. Né à Paris le 17 juillet 1897 de Wladislas Penkala, ingénieur et inventeur russe d'origine finlandaise, et de Marguerite Pélissier, parisienne, fille de pharmacien, Ladislas dit Stany Penkala, qui avait été un élève médiocre au lycée Condorcet, était comme son père un pacifiste déclaré. Epargné par la mobilisation générale de 1914, du fait de sa nationalité russe, il ne s'engagea pas moins à l'âge de dix-sept ans: "J'étais volontaire par lâcheté. - déclara-t-il ensuite. - Des femmes en deuil me lançaient des regards méchants et parlaient de leur petit qui était mort pour la France et que c'était révoltant de voir un gaillard bien portant se promener en civil dans Paris".(16) Mal lui en prit car il contracta une pleurésie dont il ne se remit qu'à l'armistice. Ayant quitté l'armée sans avoir accompli tout le temps de service actif alors requis des citoyens français, dont il ne voulait pas être car il se sentait citoyen du monde, Stany Penkala se vit attribuer la nationalité polonaise avant de se retrouver apatride.
Devenu voyageur de commerce il découvrit le colinsisme grâce à des livres qu'un de ses amis, dénommé Bossaut, lui procura en 1927 alors qu'il venait de perdre sa première femme. Désormais il fut le commis-voyageur du socialisme rationnel, caressant l'espoir de transformer sa propriété indivise de Vence en colonie colinsienne, un peu de la même manière que Victor Lafosse et Paul Deliens s'étaient efforcés de le faire quelques années auparavant au Costa Rica. Pendant la guerre d'Espagne, Stany Penkala transporta dans sa voiture des armes pour les Républicains, ce qui d'ailleurs l'exposait au risque considérable d'être expulsé de France où il était né et où il avait toujours vécu. Lors du déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, en 1939, il quitta la France et sa deuxième femme parce qu'il ne voulait "pas participer à la tuerie". Après quelques mois de détention au Portugal, où il parut suspect à la police, il se rendit dans la ville internationale de Tanger. Sa femme l'y rejoignit mais ils divorcèrent. Il se remaria aussitôt, en 1943, avec une Autrichienne, docteur en droit, qui est aujourd'hui une romancière connue dans les pays de langue allemande où elle publie généralement sous le pseudonyme d'Anneliese Meinert des livres qui laissent transparaître une discrète lueur colinsienne.(17)
L'une des caractéristiques du colinsisme de Stany Penkala fut son catastrophisme: "L'humanité va à sa perte - déclarait-il volontiers. Le christianisme qui a réussi à maintenir un semblant d'ordre social au moyen-âge a fait faillite. Le marxisme de même. L'humanité peut être sauvée si le raisonnement prend enfin la place de la violence. Nous vivons aujourd'hui, comme à l'époque des cavernes, sous la loi du plus fort. Et nous retournerons aux cavernes si nous continuons."(18) Il Stany Penkala, qui ne fit la connaissance de Marguerite Tufféry qu'en 1947, mourut en 1973 sans avoir réalisé le moindre de ses rêves de conversion, mais sans avoir éprouvé non plus le moindre doute sur la réalité de l'Eternelle Justice.
Mais, pour en revenir aux lendemains de la Grande Guerre, il convient d'ajouter aux groupuscules que nous venons de présenter celui de Verviers, formé des rescapés du Groupe socialiste rationnel qui y avait été créé en 1913. Toutefois, Hector Masson qui avait été le secrétaire dudit Groupe quitta Verviers en 1921 pour s'installer à Bruxelles où il exerça ensuite la profession de journaliste à l'Institut national de radiodiffusion. Jacques Delrez poursuivit son oeuvre de propagande en rééditant d'une part Le collectivisme d'Agathon De Potter en 1920, puis en publiant sa première étude en 1926 sous le titre de La raison, justice éternelle, ou existence d'un Ordre morale.(19) Ce n'est qu'après la Deuxième Guerre mondiale qu'il fit paraître à compte d'auteur d'autres brochures: La logocratie, régime social du proche avenir en 1945, Dieu n'est pas un homme en 1947, et enfin La prétendue intelligence des animaux et la définition exacte de l'âme, en 1951. Jacques Delrez, qui était en relation avec Marguerite Tufféry et Stany Penkala, mourut à Liège le 4 juin 1964.(20)
Toutefois, les deux initiatives les plus importantes de diffusion du socialisme rationnel qui se manifestèrent dans l'entre-deux-guerres nous paraissent avoir été celle d'Elie Soubeyran en France et celle de Victor Lafosse au Mexique. Et la première d'entre elles est assurément la plus intéressante sur le plan doctrinal.
Nous avons déjà signalé l'affinité que les colinsiens éprouvèrent dès la fin du XIXe siècle pour certains anarchistes dont Sébastien Faure. Ce dernier, qui paraît avoir eu une connaissance approfondie de la doctrine colinsienne tenait le socialisme rationnel pour une forme d'anarchisme. Aussi bien tint-il à s'assurer la collaboration d'Elie Soubeyran dans ce qui allait devenir l'oeuvre de sa vie, à savoir la monumentale Encyclopédie anarchiste dont les quatre volumes parurent sous les auspices de l'OEuvre internationale des éditions anarchistes, entre 1928 et 1932. Elie Soubeyran y publia plus d'une trentaine d'articles sous les rubriques suivantes: Incompréhension, Individu, Individualisme, Indigence, Indulgence, Innovation, Liquidation, Magasin, Marchandises, Marché, Marque, Marxisme, Matière, Métaphysique, Méthode, Morale, Mutualité, Nation, Négoce, Omnium, Ordre, Organisation, Philosophie, Possession, Préjugé, Principe, Privilège, Produire, Progrès, Prolétaire, Propriété, Races, Raisonnement, Réforme, Révolution morale, Sol. Il n'est pas question pour nous de présenter ici une synthèse des positions doctrinales de ces articles de Soubeyran d'autant qu'ils se veulent strictement orthodoxes comme le signale d'ailleurs la précision qui accompagne plusieurs d'entre eux entre parenthèses: "Point de vue du socialisme rationnel". Le même mot fait d'ailleurs en pareil cas l'objet d'autres articles traités du point de vue d'autres doctrines anarchistes dûment signalées. Nous nous contenterons de donner ci-après quelques précisions sur la position de Soubeyran par rapport au marxisme, d'après l'article qu'il lui a consacré, car il nous paraît représentatif de ce que les colinsiens de l'époque pensaient de cette doctrine telle qu'on pouvait la connaître alors, notamment en fonction de la Révolution d'octobre.
L'article de Soubeyran sur le marxisme est dans l'Encyclopédie anarchiste, le dernier d'une série de cinq contributions d'inégale longueur dont les quatre premières sont dues respectivement à la plume d'Amédée Dunois présentant le point de vue communiste-socialiste, de G. Goujon présentant le point de vue communiste-anarchiste et de la doctoresse Pelletier et de Frédéric Stackelberg parlant en leur nom propre. La première de ces contributions expose la vulgate marxiste de l'époque axée sur le matérialisme historique et le matérialisme dialectique tenus pour les bases scientifiques du socialisme; elle dépasse néanmoins la vulgate dans son développement terminal consacré à l'Etat où l'antiétatisme de Marx est très justement souligné.(21) La deuxième de ces contributions est franchement critique. Goujon y relève notamment combien Marx a négligé le problème des ressources naturelles: "Le capitalisme ne bénéficie pas uniquement de la confiscation de la plus-value humaine, mais de la monopolisation injustifiée des forces naturelles, chutes d'eau, houille, pétrole, engrais, minéraux"... Et il conclut par ce curieux jugement: "Marx, économiste et sociologue, n'eût été classé qu'au second rang; c'est à son rôle d'agitateur qu'il a dû sa notoriété populaire. Marx doit plus à la classe ouvrière que la classe ouvrière ne doit à Marx."(22) La troisième contribution, beaucoup plus courte, n'est pas moins critique. Bien que la doctoresse Pelletier y fasse montre d'une incompréhension de la dynamique interne de la pensée de Marx et de sa critique de l'économie politique, elle n'en dénonce pas moins l'ambiguïté fondamentale de son déterminisme qui pourrait tout justifier, même "l'inaction absolue".(23) Enfin, l'article de Frédéric Stackelberg est assez violent dans ses attaques contre Lénine: "L'Armée, la Police, la Magistrature et l'Eglise, ces assises principales de l'Etat, ne sauraient être mises au service de la Révolution sous peine de l'absorber et de la tuer, mais doivent être détruites, anéanties sous et par la ruée des peuples soulevés."(24)
Quant à la contribution d'Elie Soubeyran, présentant le "point de vue du socialisme rationnel", elle n'est pas moins critique que les trois précédentes. On y trouve tout d'abord l'affirmation que les questions économiques, comme tout le problème social, relèvent du domaine du raisonnement et non de celui de la mécanique où seul prévaut le déterminisme. C'est là un constat, dans le langage colinsien, de l'irréductibilité de la culture à la nature. On y trouve ensuite, et à notre connaissance pour la première fois clairement exprimée dans l'histoire de l'Ecole du socialisme rationnel, l'assimilation du marxisme à une fausse religion de l'immanence dont les adeptes, même parvenus au pouvoir comme en Russie depuis quelque quatorze ans - Soubeyran écrivit donc cet article en 1931 - ne manqueraient pas d'échouer dans l'édification du socialisme faute de pouvoir anéantir le paupérisme moral, c'est-à-dire l'ignorance sociale des fondements d'un droit rationnel et incontestable: "Alors que les religions révélées défaillantes donnaient la mesure de leur incapacité à vaincre le paupérisme intellectuel, moral et économique, Marx et quelques disciples pensèrent que l'humanité avait fait fausse route en cherchant à infuser dans la conscience individuelle un sentiment religieux ou moral de solidarité humaine. Pour eux, la société n'a pas à s'intéresser à la question morale qui se résoudra toute seule par l'efflorescence du politique dans l'économique. Le mécanisme suffit à tout pour bien des marxistes. Ce que les religions révélées n'ont pu faire, au nom de la foi et de la grâce, la religion marxiste du déterminisme économique avec Marx et ses disciples, le résout _au nom de la fatalité d'une science mystique bien plus spécieuse que réaliste. Il est presque inutile de s'intéresser à ce qui doit être, diront plus ou moins les marxistes, l'Usine marxiste fabriquera toujours des produits socialistes"...
Or, si "le travail n'est pas plus libre en Russie qu'ailleurs", c'est que le marxisme, loin d'ouvrir la voie à la souveraineté de la raison, lui barre la route grâce notamment aux "sophismes" et aux "mythes économiques" sur lesquels il repose. Parmi ces mythes, celui du productivisme, fils naturel du dogme du progrès, ne parvient même plus à masquer "aux masses laborieuses le manque de satisfaction des besoins ressentis". Sur ce point, en tout cas, Soubeyran pense que Henri de Man a raison. Toutefois, il n'en condamne pas moins le nouveau critique belge du marxisme pour les mêmes raisons qu'il condamne tous les marxismes: "Le marxisme, plus ou moins orthodoxe ou l'Au delà du marxisme, reposent sur des fictions ou des utopies qui situent le socialisme dans le domaine du mysticisme". Toutefois, plus profond encore que le mythe du productivisme, il y a le mécanicisme qui fait que "le marxisme étudie spécialement les effets d'un système d'iniquités sociales sans remonter aux causes".
Aussi bien le pronostic d'Elie Soubeyran est-il plus sévère encore que son diagnostic: "Le marxisme prétend non seulement organiser la propriété générale, mais il tend a organiser aussi l'exploitation des richesses. Par là, le marxisme prépare la gestation et la naissance du fonctionnarisme le plus despotique que l'univers ait connu".(25)
Il est curieux de constater que si Elie Soubeyran signale au passage quelques-unes des caractéristiques du socialisme rationnel telle que l'irréductibilité du sol au capital, de l'esprit d'association libre à l'étatisme, il ne parvient à aucun moment à présenter synthétiquement le projet social des colinsiens dont la métaphysique sert de fondement à une collectivisation qui toutefois accepte et renforce même une économie de marché où de petites exploitations individuelles, familiales ou coopératives s'affronteraient hors la présence des sociétés de capitaux strictement prohibées. Or, il en est du système colinsien. comme de tous les systèmes philosophiques et sociaux: les caractéristiques n'y revêtent leur sens véritable que dans leur contexte qui, lui, est global. Cela dit, il n'en reste pas moins que, dans l'Encyclopédie anarchiste, Elie Soubeyran eut le mérite de donner une série d'aperçus du socialisme rationnel confronté au développement intellectuel de son temps, aperçus dont certains nous apparaissent comme prémonitoires de la problématique écologique, telle cette réflexion extraite de l'article "Sol": "N'oublions pas que la richesse foncière a des limites que les sciences au service du travail ne permettent pas de dépasser" ...(26) N'aurait-il écrit que cette phrase relative aux limites de la croissance économique, y compris en régime socialiste, Soubeyran, décédé en 1932, mériterait, croyons-nous, d'être sauvé de l'oubli.(27)
Il nous faut à présent jeter un dernier coup d'oeil outre-Atlantique pour retracer l'évolution du groupe de Victor Lafosse dont nous avons présenté déjà les premiers déboires au Costa Rica. Nous avons retrouvé à la Bibliothèque nationale de San José un article de Lafosse intitulé La prostitución publié dans la revue Virya de janvier 1915 et toute une série d'articles de propagande colinsienne, mais de nuance "logoarchiste" dans la revue Eos parus en 1917 et 1918. C'est d'ailleurs à San José de Costa Rica que Lafosse et Deliens firent leurs premiers disciples américains dont Adolfo Cienfuegos, secrétaire à l'Ambassade du Mexique, qui fut ensuite ministre plénipotentiaire à La Havane. Paul Deliens s'établit définitivement à Cartago de Costa Rica, y fonda un foyer, eut cinq enfants et devint même citoyen du Costa Rica en juillet 1939. Il se livra jusqu'à la fin de sa vie en 1973 à la propagande colinsienne surtout par le moyen de cahiers dactylographiés de citations des principaux auteurs de l'Ecole et de ses propres articles, tant en espagnol qu'en français, qu'il s'efforça de diffuser parmi les personnes qui lui semblaient devoir être les plus réceptives. Pourtant, il ne se faisait à la fin de sa vie guère d'illusions sur l'efficacité de cette action qu'il mena sans désemparer, en application de l'adage souvent repris par les colinsiens: "Fais ce que dois; advienne que pourra". Relevons que Deliens publia aussi dans la presse locale et que nous avons retrouvé quelques articles de lui parus dans la revue Repertorio americano, cuadernos de cultura hispánica de San José de Costa Rica entre 1945 et 1947. Oeuvre de pure vulgarisation, ces articles furent vraisemblablement incompris de tous les lecteurs non avertis. Il n'est pas impossible d'ailleurs que certains des disciples de Deliens tinrent à garder leurs distances à son endroit afin seulement de n'être pas "vampirisés" par son idée fixe, l'avènement du Logos colinsien résumé par la formule "L'ordre moral c'est l'harmonie éternelle entre la liberté des actions et la fatalité des événements". C'est du moins ce que nous donnent à penser certaines des lettres qu'il nous écrivit à la fin de sa vie.(28)
Victor Lafosse, quant à lui, décida peu après la Première Guerre mondiale de s'établir à Mexico en raison probablement de ses relations avec Cienfuegos comme peut-être aussi avec d'autres membres de l'Ambassade du Mexique au Costa Rica. A Mexico, il poursuivit sa propagande surtout dans le milieu maçonnique et il réussit même à fonder une loge colinsienne baptisée "Granadas y lirios" (grenades et iris) dont les membres et sympathisants dépassaient cent personnes en 1933. Parmi ses principaux disciples figuraient alors, outre le diplomate Cienfuegos, le député Rafael Alvarez y Alvarez, l'écrivain Salvador Cabello Villalobos, le marin José Zarate, le traducteur Luis Bravo, le professeur Erasto Valle, et l'avocat Carlos Campuzano Oñate.(29) Les archives de la Société des études colinsiennes conservent une photo prise en 1933 qui fait apparaître que les "logocrates" mexicains de l'époque comportaient autant de femmes que d'hommes.
Pendant sa période mexicaine, Lafosse paraît n'avoir pratiquement écrit qu'à l'usage interne de sa loge et de la maçonnerie. Il publia à l'époque un document intitulé De la soberania(30) qui constitue une compilation sinon un plagiat du début de l'Economie sociale d'Agathon De Potter et diffusa deux textes dactylographiés intitulés respectivement Notas sobre lógica et El papel de la masonería ante el conflicto armado internacional (Le rôle de la maçonnerie devant le conflit armé international) écrit en collaboration avec Salvador Cabello, dont la Bibliothèque nationale du Costa Rica possède un exemplaire.
Pendant la dernière partie de sa vie, Victor Lafosse n'a guère fait que répéter ce que lui-même ou d'autres colinsiens avaient écrit plus tôt, alors que dans la décennie précédant la Première Guerre mondiale, il avait tenté d'intégrer à ses publications comme à son enseignement certaines des découvertes récentes de la biologie et de la psychologie, mais non point de la psychologie des profondeurs puisque aussi bien les noms de Sigmund Freud et d'Alfred Adler n'apparaissent jamais sous sa plume. De même, s'il prit fermement parti en faveur des alliés lors de la Première Guerre mondiale, sans méconnaître pour autant leurs torts, il se contenta de proposer, à la veille de la Seconde Guerre mondiale l'ouverture au sein de la franc-maçonnerie d'un débat public sur la problématique colinsienne.
Après un bref séjour au Costa Rica au début de la Deuxième Guerre mondiale, dû à des raisons de santé, Lafosse retourna à Mexico où il mourut en 1942 dans sa quatre-vingtième année. Sa veuve décéda au Costa Rica en 1963.(31)
Il semble bien que la loge colinsienne créée par Lafosse à Mexico ait disparu avec son fondateur, mais il nous paraît invraisemblable que les idées qu'elle représenta n'aient laissé aucune trace. L'un des membres du groupe, l'avocat Carlos Campuzano Oñate publia d'ailleurs en 1945 un petit ouvrage intitulé La realidad del derecho et dédié à Maria Teresa Castro, veuve Lafosse, consacré à la philosophie colinsienne du droit.(32) La page de garde nous apprend qu'il s'agissait d'une thèse de licence en droit présentée à l'Ecole de droit et des sciences sociales de l'Université autonome de Mexico. Or, nous avons trouvé dans les archives de la Société des études colinsiennes toute une correspondance échangée entre Stany Penkala et Carlos Campuzano Oñate jusqu'en 1957.(33)
Il est donc plausible et même vraisemblable que des colinsiens plus ou moins orthodoxes subsistent dans le Nouveau Monde comme dans l'Ancien. Mais on peut affirmer que, en tout cas depuis l'éclatement de la Deuxième Guerre mondiale, il ne s'agit que d'isolés dont l'action publique est pratiquement nulle.


Notes:

[1]. Annexe à la lettre d'Hector Masson à Michel Brélaz en date du 13 octobre 1977. Archives de la S.E.C.

[2]. Savoir, lre année, n° 2, octobre 1915, Ivry, Seine, p. 1.

[3]. Jules Noël, Dans l'ombre de Babel, Edition de La Société nouvelle, Mons, 1920, 55 pages.

[4]. Léon Legavre, Le chemin des hommes, L'Eglantine, Bruxelles, 1929, 190 pages.

[5]. Ibidem, pp. 175, 176 et 177.

[6]. Lettre de Potron à Raymond Broca, du 12 septembre 1915, in Dossier Broca, Archives de la S.E.C.

[7]. Lettre de Marguerite Tufféry à Ivo Rens du 10 octobre 1977.

[8]. Notice autobiographique de Marguerite Tufféry en date du 24.12.1971. Archives de la S.E.C.

[9]. 'Pierre Godeau fut l'exécuteur testamentaire d'Alfred Rosmer, l'ami de Trotsky et l'héritier de la grange dans laquelle fut fondée en 1938 la IVe Internationale. Il fut longtemps Directeur des travaux à l'Assistance publique de la Ville de Paris et se trouve maintenant à la retraite.

[10]. Notice autobiographique de Marguerite Tufféry en date du 24.12.1971. Archives de la S.E.C.

[11]. Georges Lefranc, Essais sur les problèmes socialistes et syndicaux, Petite bibliothèque Payot, Paris, 1970, pp. 221 et ss.

[12]. Lettre d'Elie Soubeyran à Raymond Broca du 26 janvier 1929 in Archives de la S.E.C.

[13]. Le siège social de la S.E.C. est établi au chalet Harmonia, chemin du Rayboeuf, 83210 Solliès-Pont, France.

[14]. Cf. Dossier Miglioretti in Archives de la S.E.C. et particulièrement les affiches nos, 3 et 6 du candidat Miglioretti aux élections législatives de 1936.

[15]. Ibidem, affiche no 9. Les mots ci-dessus en italique sont imprimés en caractères gras sur l'affiche.

[16]. Notice biographique sur Stany Penkala par sa femme Alice Penkala, en annexe à une lettre de cette dernière à Ivo Rens, datée de Tourrettessur-Loup, le 5 janvier 1974.

[17]. Par exemple: Anneliese Meinert, Die silberne Maske. Das Leben der Königin Christine von Schweden, Historischer Roman, bei Franz Schneekluth in Darmstadt, 1966, 344 pages et Anna und die Windmühlen, Schicksal in wirrer Zeit, bei Schneekluth, 1967, 512 pages.

[18]. Notice biographique sur Stany Penkala déjà citée.

[19]. Co-édition de Le Travail, Verviers et de l'Eglantine, Bruxelles.

[20]. Lettre de Marguerite Tufféry à Ivo Rens du 18 juin 1967.

[21]. Encyclopédie anarchiste, t. III, p. 1429.

[22]. Ibidem, pp. 1432 et 1433.

[23]. Ibidem, p. 1433.

[24]. 'Ibidem, pp. 1434 et 1435.

[25]. Ibidem, pp. 1435, 1436 et 1437.

[26]. Encyclopédie anarchiste, t. IV, p. 2619.

[27]. R. Broca, Notice nécrologique intitulée "Elie Soubeyran", in L'Etude rationnelle, 3e année, n° 17, janvier-février 1932.

[28]. Cf. notamment lettre de Paul Deliens à Ivo Rens, datée de Cartago le 3 avril 1967.

[29]. Cf. Ivo Rens, Notice biographique sur Victor Lafosse in Biographie nationale, op. cit., p. 567.

[30]. Tip. Guerrero, México, 46 pages.

[31]. Cf. Ivo Rens, Notice biographique sur Victor Lafosse in Biographie nationale, op. cit.

[32]. Carlos Campuzano Oñate, La realidad del derecho, Universidad Nacional Autônoma de México, 1945, 180 pages.

[33]. Dossier Stany Penkala. Archives de la S.E.C.