colinsdeham.ch: Histoire d'un Autre Socialisme: Chapitre V.
Histoire d'un Autre Socialisme: L'École colinsienne 1840-1940


Chapitre V: L'APOGÉE (1905-1914)

On sait qu'il fut donné à saint Augustin de mourir en août 430 plutôt que de voir Hippone investie par les Vandales. De même Agathon De Potter décéda le 30 octobre 1906 alors que l'Ecole colinsienne offrait encore, en Belgique au moins, un semblant de résistance à la marée montante du matérialisme qui submergeait le socialisme comme la société occidentale. La presse belge quasiment unanime et une partie de la presse française saluèrent sa disparition comme celle d'un des derniers grands théoriciens du socialisme. En 1905, Maxime Toubeau n'avait-il pas réhabilité son oeuvre avec celle de Colins lui-même dans La Revue socialiste? (1) Au début de 1906, Emile Vandervelde, Président du POB, n'avait-il pas tenté de lancer un pont entre "colinsiens et marxistes", pour reprendre le titre de son article paru dans Le Peuple du 24 janvier?(2) L'Ecole colinsienne comptait certes peu d'adeptes, mais ils étaient souvent d'ardents propagandistes. Les centres de l'Ecole étaient pratiquement passés de quatre à six, soit, par ordre chronologique: celui de Mons où étaient récemment apparues deux recrues de qualité, Léon Legavre et Jules Noël; celui de Paris animé par Adolphe Seghers, Henri Bonnet, Raymond Broca, et le mathématicien Laisant, professeur à l'Ecole polytechnique; celui de Bruxelles où toutefois Félix Guilleaume, héritier d'Agathon De Potter, se voyait quelque peu contesté par le docteur Lafosse et ses disciples; celui de Pau, dirigé par Frédéric Borde et le sculpteur Alexandre; celui de Nîmes, conduit par Elie Soubeyran; enfin celui qui était en voie de constitution à Verviers, autour de Remacle Leduc. Trois revues "internationales", en réalité belgo-françaises, s'employaient à propager le colinsisme: la déjà vénérable Revue du socialisme rationnel, vieille de plus de 30 ans, l'hebdomadaire La Terre publié à Mons, et surtout La Société nouvelle qui, en 1907, allait renaître de ses cendres sous la direction d'un nouveau colinsien, Jules Noël, en remplacement de L'Humanité nouvelle de A. Hamon.(3)
En apparence, l'époque qui nous retient marqua l'apogée de l'Ecole colinsienne. Mais comme tous les apogées, celui-ci s'infléchissait déjà vers ce qui devait être le déclin et pis que cela, la chute, lors de la Première Guerre mondiale. Nous en voulons pour preuve l'incompréhension radicale dont le socialisme rationnel était encore l'objet de la part de la grande presse ainsi que l'attestent ces lignes bienveillantes publiées le ler novembre 1906 par Le Petit Bleu: "Nous apprenons la mort d'un vétéran de la démocratie, M. Agathon De Potter...". N'y avait-il pas là de quoi faire se retourner dans sa tombe l'auteur de "La peste démocratique (Morbus democraticus), contribution à l'étude des maladies mentales" ?(4) Désormais privée de chef spirituel - car Frédéric Borde n'en avait pas l'étoffe et il était plus que jamais handicapé par sa santé chancelante - l'Ecole du socialisme rationnel devait encore briller de ses derniers feux avant que de sombrer dans le quasi-anonymat des groupuscules.
Avant de présenter les nouveaux personnages apparus depuis le début du siècle, peut-être n'est-il pas inutile de signaler ici une limite à nos investigations. Il est certain que les colinsiens de l'époque lancèrent une offensive dans la franc-maçonnerie montoise(5). Il est vraisemblable que cette campagne trouva son pendant à Paris, où il y eut, semble-t-il, une Loge Colins. Mais nos recherches sur ce plan n'ont guère donné de résultats.
Parmi les nouveaux venus dans les rangs colinsiens, une place spéciale doit être faite à Léon Legavre et à Jules Noël, en raison du rôle qu'ils tinrent au début du siècle dans le monde belge des lettres et des arts. Comme nous n'avons pas trouvé de notices biographiques les concernant, nous n'en présenterons que des portraits lacunaires.
C'est à nouveau dans une lettre de Frédéric Borde à Henri Bonnet que nous trouvons la première mention de Léon Legavre, en date du 26 janvier 1901: ... "Un journaliste, M. Legavre, écrit aussi dans le sens de nos idées au Nouvelliste de l'Ois "... (6) Dans la période qui nous intéresse, il publia plusieurs brochures d'inspiration colinsienne dont, Pour l'idéal, Bruxelles, 1897; La misère, Bruxelles, 1903; Adolphe Mathieu, Bruxelles, 1903; L'oeuvre sociale de Martin Luther, Bruxelles, 1904; Les deux routes, recueil de poèmes, Bruxelles-Paris, 1904; Question sociale, Mons, 1905; La liberté de la pensée, Mons, 1905; Les basiliques, Paris-Mons, 1909; Un crime social: l'assassinat de Francisco Ferrer, Paris-Mons, 1909; et surtout deux livres intéressants sur le plan de la doctrine colinsienne, La femme dans la société Paris-Mons, 1907, et La théâtromanie, Paris-Mons, 1910, ces deux ouvrages comme certaines des brochures susmentionnées étant édités par La Société nouvelle. Le premier de ces ouvrages constitue d'une part un vibrant plaidoyer pour la femme et son émancipation, d'autre part une tentative de définir un apport spécifiquement colinsien à cette émancipation, apport que l'on pourrait résumer par la substitution au concept de l'égalité de l'homme et de la femme tenu pour illusoire, du concept d'équivalence qui préserverait la spécificité des fonctions sociales de la femme. La théâtromanie comporte une amorce de sociologie du théâtre dans une optique toutefois essentiellement philosophico-morale qui n'est pas sans rappeler les antiques préventions de Platon contre les poètes imitateurs et miroirs des tares sociales. Poète lui-même, Léon Legavre collabora très activement à La Terre, à L'Humanité nouvelle et à La Société nouvelle jusqu'en 1910.(7) Voici le jugement que portait en 1908 sur Legavre, Maurice Gauchez, également collaborateur de La Société nouvelle:

"Quelques poèmes de Léon Legavre où se sent une influence verhaerienne d'expression, où se remarque une similitude d'inspiration, peut-être, avec La chanson des Gueux, sont néanmoins très beaux, très musicaux, très populaires et très nouveaux.
"Ces poèmes marquent le chemin où, définitivement, le poète des Deux routes et des Basiliques s'est avancé. Ce sont d'abord Les bonnes gens, Les maraîchers, Les bandits, Les vieux, tableaux du folklore paysan, d'une émotion et d'une ferveur admirables. Ce sont ensuite ses récentes Basiliques Notre-Dame-des-sept-Péchés, la Cathédrale de la Vie, le clocher rouge de Saint-Caïn, l'église de Sainte-Madeleine, Saint-Satan-des- Suicidés, bâtisses d'orgueil, de vices, de lésines et de rapts, monuments de vilenie et de répugnance, haut dressés, tours aiguës dans l'horizon, vers un ciel d'épouvante. Et s'étant soudainement trouvé puissant, le fraternel poète des humbles, des miséreux et des déclassés, à la façon d'un Las d'aller de Franz Gaillard, révolté magnanime, s'avère courageusement humain... Léon Legavre rêve d'une Société nouvelle et d'un Premier Mai suprême, et, si son rêve peut avoir un certain côté chimérique et paradoxal à la fois, il est toujours noble et beau de défendre, comme il le fait, ses idées en toute franchise."(8)

Le rôle de Léon Legavre en tant que porte-parole du socialisme rationnel est attesté par la demande que lui présenta Henri de Man à la veille de la Grande Guerre, vraisemblablement au nom de la Centrale d'éducation ouvrière, à l'effet de prononcer "quelques conférences sur le socialisme de Colins".(9)
Plus importante encore dans le monde littéraire belge de l'époque fut la personnalité de Jules Noël. C'est à nouveau Frédéric Borde qui, dans une lettre en date du 14 avril 1901, le présente comme suit à Henri Bonnet: "Nous allons avoir un nouveau collaborateur à la Revue, M. Noël qui signe J.M. à La Verveine où il a fait paraître des articles sur Colins qui ont été reproduits dans la Revue et Jules Morval dans le numéro qui va paraître. C'est un instituteur jeune et intelligent à qui Mme Brouez fait donner sa démission afin qu'il puisse se consacrer exclusivement à nos idées. A cet effet, Mme Brouez lui assure 1.500 francs par an, ce qui fait, avec les 800 francs qu'il aura d'autre part, 2.300 francs. Un homme seul peut vivre avec ça..."(10) Ainsi, à partir du tout début du siècle, et semble-t-il jusqu'en 1914, Jules Noël fut en Belgique un propagandiste à temps plein de l'Ecole colinsienne, comme Frédéric Borde le fut en France jusqu'à sa mort en 1911. Moins doué sur le plan littéraire que Léon Legavre, Jules Noël avait plus que lui le don d'organisateur: C'est lui qui lança et dirigea l'hebdomadaire La Terre (1905-1907) dont nous avons déjà parlé et que nous allons d'ailleurs retrouver. C'est lui surtout qui ressuscita en 1907 La Société nouvelle avec l'aide de Mme Jules Brouez, qui reprit à son compte la tentative de désenclavement du colinsisme dont nous avons déjà parlé et la poursuivit jusqu'en 1914.(11) Outre son activité journalistique, Jules Noël publia dans la période qui nous retient trois ouvrages de propagande: Pourquoi nous sommes socialistes, paru à Mons en 1906, Un philosophe belge, Colins, paru à Mons en 1909 et L'athéisme, base rationnelle de l'ordre, édité conjointement par Marcel Rivière à Paris et la Société nouvelle à Mons en 1910. Indiquons au passage que le titre de ce dernier ouvrage ne doit pas faire illusion car le prétendu athéisme colinsien résulte comme nous l'avons montré dans nos études antérieures de ce que l'on pourrait appeler une déification de la Justice. Félix Le Dantec ne s'y trompa pas lorsqu'il écrivit à Jules Noël à propos du livre de ce dernier: "Votre athéisme sera sans doute plus sympathique que le mien, qui ne l'est guère, même à moi. J'aime la justice comme vous, mais je n'y crois pas, et cela est .très douloureux."(12)
L'une des premières conversions que réalisa Jules Noël fut celle de son frère Abel Noël qui mourut âgé de trente ans le 21 juillet 1908 après avoir traîné une existence de souffrances, due à un épouvantable accident dont il fut victime, mais sur lequel nous ne savons rien. Abel Noël, qui était peintre, avait lui-même publié des poèmes sous le pseudonyme de Hadaly et un ouvrage de propagande colinsienne intitulé Les idées du père Bontemps, paru à Mons en 1907. A l'occasion de son décès Léon Legavre lui consacra un article dans La Société nouvelle, dans lequel nous trouvons exprimées dans le style et avec les nuances qui lui étaient propres, les convictions religieuses et socialistes des colinsiens de l'époque. C'est la raison pour laquelle nous croyons devoir en reproduire ci-après les passages les plus significatifs:

..."Abel Noël ... est décédé... L'Ecole socialiste rationnelle perd en lui un de ses adeptes les plus excellents et le Parti ouvrier un de ses militants les plus dévoués. Entouré d'un grand nombre de personnalités, nous l'avons conduit, sous l'ombre du drapeau rouge, symbole de nos espoirs et de nos revendications, qui est présent à nos deuils comme à nos joies, au petit cimetière blanc de soleil où s'adosse un calvaire ancien et fruste...
"Quant à nous, socialistes rationnels, nous savons que la souffrance ni la mort ne sont des calamités, mais des manifestations de la justice qui préside aux événements, récompense ou punit les actions des hommes selon que ceux-ci ont mérité ou démérité dans la liberté de leur conscience et la responsabilité de leur vie. Nous savons qu'il est un ordre moral réel, que personne n'échappe aux sanctions de celui-ci et que "l'ordre moral, c'est l'harmonie éternelle entre la liberté des actions et la fatalité des événements". Telle est la claire et austère épitaphe qu'Abel Noël, à l'exemple d'autres disciples de Colins et du Maître lui-même, eût désirée sans doute sur la pierre de son tombeau...
"...Comme beaucoup d'entre nous, Abel Noël était venu au socialisme par les voies tortueuses et véhémentes du sentiment et de la révolte... Il était d'avis que "la Révolution est une question de science, non de violence", et qu'il ne servirait point de jeter à bas la vieille société si l'humanité, l'élite de l'humanité n'avait pas, outre le désir de la société nouvelle, le moyen de la réaliser immédiatement, indéfectiblement. Il était donc un homme d'études.
"Mais il était aussi un homme d'action, je veux dire qu'il ne divorçait pas le rêve, qui sera demain la réalité, d'avec les contingences actuelles et les conditions qui règlent le statut social en régime capitaliste. Il était révolutionnaire intégralement et il n'admettait pas que l'on amputât le mot révolution de son r initial; il avait compris, en effet, que la bourgeoisie, ignorante et égoïste, décidément trop bête pour reconnaître que son rôle est terminé dans le développement historique des nations, et trop décrépite pour prendre de soi-même l'initiative du grand mouvement qui doit atteindre l'organisation de la propriété dans ses bases essentielles, - il avait compris, dis-je, que la bourgeoisie n'abandonnera ses privilèges que sous la contrainte et la menace. Socialement, le Droit, fût-il l'expression de la Vérité, ne s'impose pas par la seule démonstration, du moins en l'état présent de la civilisation. C'est pourquoi il était allé au peuple, à ce peuple qu'il aimait tant, de toute son âme... Pour lui, l'organisation du prolétariat n'était que transitoire, elle n'était que le groupement des forces révolutionnaires prêtes à l'assaut de la citadelle capitaliste, car, en régime socialiste rationnel, il n'y aura plus ni prolétaires ni capitalistes, ni pauvres ni riches, ni exploités ni exploiteurs, il y aura des hommes égaux, des frères qui travaillent au bien-être commun de la collectivité en travaillant à leur bien-être propre. Mais il reconnaissait l'utilité sinon la nécessité de cette formidable Internationale qui, dans les syndicats, les cercles d'études, etc., prépare avec courage et ténacité la victoire certaine que saluera tantôt l'homme libre sur la terre libre, selon l'expression de Goethe. Et Abel Noël pouvait répéter en toute sincérité la clameur de son Maître, bien plus énergique que le célèbre: "L'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes" de Karl Marx: "Je veux que le prolétaire reste les armes à la main jusqu'à ce que justice lui soit rendue ! "(13)

Cette longue citation montre bien le degré d'insertion des colinsiens de l'époque dans le socialisme, leur réserve envers le marxisme et aussi, croyons-nous, l'irréductibilité de leur Weltanschauung. Elle atteste aussi une recherche esthétique, nouvelle dans l'Ecole. Avec Legavre, en effet, la philosophie colinsienne, dont on sait qu'elle privilégie le langage, allait être tentée de troquer son objectif politique contre un exutoire littéraire. Cette tentation se traduira chez d'autres, nous le verrons, par un retour au point où sourd perpétuellement le socialisme: l'utopie.
Cette tentation et ce retour furent en tout cas parfaitement étrangers au principal des nouveaux porte-parole français du socialisme rationnel de l'époque, Elie Soubeyran. Né le 23 décembre 1863, soit 80 ans, jour pour jour, après Colins, Elie Soubeyran était, semble-t-il, d'origine cévenole et protestante(14). Nous n'avons guère trouvé de renseignements biographiques le concernant. Tout ce que nous savons c'est qu'il avait épousé une demoiselle Martel, que son beau-père Jules Martel fut également colinsien et que lui-même fut dès le début du siècle un ardent militant colinsien à Nîmes où il présidait le groupe local de la Ligue pour la nationalisation du sol(15). Membre du Parti socialiste SFIO dès sa création, en 1905, Elie Soubeyran exerçait la profession de droguiste. Pendant la période qui nous intéresse, il publia nombre d'articles dans les périodiques de l'Ecole. Deux séries de ces articles furent réunies en volumes qui parurent en 1907 et en 1910, respectivement sous les titres de Le collectivisme rationnel et Etudes sur la souveraineté du travail, parus l'un et l'autre à Bruxelles sur les presses de la Veuve Monnom. Plus classique quant à la forme que Léon Legavre et Jules Noël, Elie Soubeyran fut en réalité fort proche d'eux sur le plan des options politiques concrètes, comme nous le constaterons dans l'analyse que nous donnons plus loin du contenu idéologique de La Terre dont il fut avec Darien l'un des principaux collaborateurs français. De lui on peut dire qu'il fut probablement le plus fidèle continuateur d'Agathon De Potter, mais un continuateur autodidacte.
A propos d'Agathon De Potter, il n'est sans doute pas inutile de signaler ici son étrange testament par lequel il institua Camille Guilleaume son exécuteur testamentaire et le fils de ce dernier, Félix Guilleaume, son principal héritier, sous réserve des legs qu'il avait consentis à Frédéric Borde et à l'Académie royale de Belgique. Rappelons ici que la liberté testamentaire constitue un point important du socialisme rationnel, de sorte qu'en l'utilisant Agathon De Potter n'était nullement en contradiction avec ses principes. En revanche, si l'on s'en tient à l'objectif qu'il invoquait dans son testament, à savoir la continuation de l'oeuvre commune: "la propagande du socialisme rationnel" dont il chargeait expressément ses deux amis, on peut avec le recul du temps affirmer que son choix des Guilleaume fut tout simplement désastreux. Camille Guilleaume, de nationalité belge, était en 1906 un fonctionnaire retraité, ancien receveur de l'enregistrement. Son activité militante fut pratiquement nulle. Quant à son fils Félix, artiste peintre sans talent, à ce qu'il semble, il géra tant bien que mal la Revue du socialisme rationnel après la mort de Borde en 1911, mais son militantisme n'alla pas jusqu'à lui inspirer un seul article dans la dernière année d'existence de la Revue. D'après une note confidentielle de Mme Brouez à Henri Bonnet, immédiatement après la mort d'Agathon De Potter, Camille Guilleaume aurait subtilisé une partie des valeurs mobilières de la succession.(16) Quel que soit le bien-fondé de cette accusation, il est certain que, hormis le legs fait à Frédéric Borde(17) qui eut d'ailleurs toutes les peines à le recevoir pour des raisons administratives, la seule partie de la fortune d'Agathon De Potter qui ne fut pas détournée en définitive à des fins privées fut celle qu'il avait léguée à l'Académie royale de Belgique, et ce, dans les termes suivants:

"Je donne et lègue les valeurs mobilières dont je viens de régler l'usufruit en faveur de M. Borde (moins celles dont j'ai disposé dans la note mentionnée plus haut et adressée à M. Camille Guilleaume) à l'Académie royale des sciences de Belgique, aux conditions suivantes:
"1° - Elle se chargera de payer à M. Frédéric Borde, ci-dessus qualifié, le revenu de ces valeurs mobilières, sa vie durant, semestriellement et par anticipation.
"2° - Elle se chargera en outre de payer la rente viagère que je lègue à mes deux domestiques.
"3° - Au fur et à mesure que les rentes s'éteindront, elle emploiera le revenu qui lui appartiendra alors, ou même une partie du capital si un cas urgent se présentait:
"a) A récompenser les travaux scientifiques dans les domaines mathématiques, physique, chimique, biologique, astronomique, etc. J'exclus expressément et formellement tout ce qui est relatif aux arts et aux lettres, ainsi que les sciences ou prétendues sciences historiques, morales et politiques, économiques et philosophiques, à l'égard desquelles l'Académie des sciences de Belgique, comme toutes les autres, d'ailleurs, est absolument et par essence, incompétente.
"b) A encourager ou récompenser les découvertes ayant pour résultat de faire disparaître les dangers graves qui déciment les ouvriers exerçant certaines professions.
"c) Et enfin à faciliter à des travailleurs intellectuels capables, mais pauvres, soit des expériences qu'ils voudraient instituer, soit la publication des résultats de leurs recherches "...(18).

Il est piquant de relever que l'Académie en question, qui avait été fondée par l'Impératrice Marie-Thérèse en 1772 sous le titre d'Académie impériale et royale des Sciences et Belles-Lettres de Bruxelles et qui, en 1906 en tout cas, s'intitulait Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, accepta ce testament lequel pourtant la déclarait formellement incompétente pour tout ce qui concernait les sciences humaines. Juridiquement, bien sûr, seul le legs fut accepté, et ce, par un arrêté royal pris par Léopold 11, le 7 novembre 1907, sur proposition du ministre des Sciences et des Arts de l'époque, le Baron Descamps(19). De nos jours encore, la Fondation Agathon De Potter dispense des subventions et un Prix dans le jury duquel figurait, pour la période 1970-1972, le célèbre thermodynamicien Prigogine, Prix Nobel de chimie en 1977.(20)
Pour les historiens que nous sommes, le sort du reste de la succession d'Agathon De Potter est d'autant plus affligeant qu'elle comportait des documents de première importance qui n'ont pas été joints au Fonds légué à notre initiative aux Archives générales du Royaume en 1968 par les époux Raffin-Tholiard, héritiers des Guilleaume .(21)
Mais, pour en revenir aux socialistes colinsiens de l'époque 1906-1914, signalons que dès 1904, un ouvrier autodidacte de Verviers, fondateur d'une société d'enseignement mutuel, Remacle Leduc, faisait de la propagande colinsienne parmi les membres de sa société dont plusieurs adhérèrent à la Ligue pour la nationalisation du sol. Toutefois, Remacle Leduc mourut d'une crise cardiaque à l'âge de quarante-huit ans, en 1912.(22) L'un de ses disciples, Jacques Delrez, né à Verviers le 31 décembre 1884, benjamin d'une famille de cinq enfants, militant syndicaliste, créa formellement en septembre 1913 un groupe socialiste rationnel qui offrait la particularité d'être le plus ouvrier de tous les cercles colinsiens existant alors.(23) Ses principaux membres furent, outre l'épouse Delrez, Hubert Janclaes, Gaston et Sébastien Saive, Paul Pironnet, François Schijns, Joseph Toupy et surtout Hector Masson. Alors jeune typographe de 17 ans, ce dernier rédigea avec minutie les procès-verbaux des réunions quasi hebdomadaires que le Groupe socialiste rationnel de Verviers tint de septembre 1913 à la fin de juillet 1914.(24)
Nous allons à présent tenter de présenter synthétiquement l'attitude des colinsiens de l'époque à l'égard des autres socialistes dans les problèmes intérieurs belges ou français puis dans les relations internationales, en étudiant principalement La Terre. L'avantage de ce périodique sur la Revue du socialisme rationnel, c'est que, en tant qu'hebdomadaire, il fut moins tenté de se cantonner dans la théorie et conséquemment plus porté à prendre des positions proprement politiques. Notre objet étant l'histoire de l'Ecole colinsienne, nous laisserons de côté les articles émanant de non-colinsiens, tels Darien, ou de sympathisants plus ou moins hérétiques tels Octave Berger qui y écrivaient en leur qualité de militants de la Ligue pour la nationalisation du sol. Dès les premières livraisons de La Terre, Léon Legavre s'attacha à déterminer la position de l'Ecole par rapport aux socialistes de tendance marxiste tels Guesde, Jaurès et Vandervelde. Ce qui, selon lui, divisait colinsiens et marxistes, c'était une conception dissemblable de l'action politique, c'étaient aussi des accents placés à des endroits différents du programme socialiste. Mais, soit par tactique, soit par aveuglement, Legavre ne mettait nullement en question l'identité du projet de société des uns et des autres:

"Nous savons... - écrit-il - que cette organisation rationnelle de la société, organisation qui doit faire le bonheur de tous et de chacun au maximum possible des circonstances, est basée sur l'entrée du sol à la propriété collective et exclusivement sur cette entrée.
"C'est un point sur lequel toutes les écoles socialistes sont d'accord, et c'est pourquoi l'article premier du programme du Parti socialiste belge est précisément la réalisation du collectivisme."(25)

Mais, après l'accord de principe, Legavre émettait tout de suite une réserve. "Il semble néanmoins que le collectivisme effraie certaines personnalités. On n'en parle qu'à mots couverts, comme de quelque chose de très vague." Aussi Legavre reprochait-il aux socialistes du POB une certaine prudence dans la revendication de la collectivisation du sol. Mais ses critiques allaient plus loin encore. Selon lui, les socialistes marxistes faisaient le jeu de la bourgeoisie et gaspillaient leurs forces en jouant le jeu réformiste et en se prononçant pour des solutions partielles aux maux sociaux.(26)
De même, Elie Soubeyran déplorait-il l'orientation des socialistes français: "Les efforts de nos militants se tournent vers la séparation des Eglises et de l'Etat, l'impôt sur le revenu, les retraites ouvrières et autres palliatifs plus ou moins en vogue " ...(27) Et Jules Noël de surenchérir: "Toute l'action du parti socialiste-marxiste s'est portée sur les retraites ouvrières, les pensions de vieillesse, la journée de 8 heures, etc., toutes réformes qui ne sont que des emplâtres pour jambes de prolétaires et qui ne peuvent rien, absolument rien changer à la situation tant que le travail est sous la domination du capital."(28)
Ces attaques déclenchèrent une grande polémique entre La Terre et les marxistes au début de 1906. Malheureusement, cette polémique s'avéra stérile en raison notamment du fait que du côté de La Terre il y avait des non-colinsiens tels Darien et Janvion dont les prémisses étaient différentes de celles des colinsiens et dont le ton agressif tranchait sur celui, empreint de sérénité et de courtoisie d'Agathon De Potter, de Léon Legavre et de Jules Noël. Tout au plus, l'affrontement permit-il de mettre en évidence que les colinsiens faisaient de la collectivisation de tout le sol et de la plus grande partie des capitaux accumulés par les générations passées, l'impératif premier du socialisme, tandis que pour les marxistes la révolution se traduirait par la collectivisation des moyens de production, y compris les grandes propriétés foncières. Les rédacteurs de La Terre s'insurgèrent vigoureusement contre cette discrimination en réclamant la nationalisation de toutes les propriétés foncières, grandes et petites.(29) Mais, ce qui frappe, c'est que, à aucun moment, les colinsiens ne tentèrent de faire comprendre à leurs interlocuteurs que la collectivisation du sol s'inscrivait pour eux dans la perspective beaucoup plus large d'une société nouvelle où les individus, régénérés par la connaissance de la Vérité religieuse et communiant sous la souveraineté de la Raison, auraient instauré un processus de production fondé sur de petites unités familiales ou coopératives, à l'exclusion de toute association de capitaux, et ce dans une économie de marché dont le sens serait inversé puisqu'elle consacrerait désormais la prédominance du travail sur le capital grâce aux épousailles de l'humanité avec la terre dont chaque génération n'est qu'usufritière puisque de sa conservation dépend la vie des générations à venir.(30)
Etait-ce parce qu'ils craignaient de s'attirer les quolibets de leurs interlocuteurs que les socialistes rationnels ne se donnèrent pas la peine d'évoquer synthétiquement leur projet de société ? La chose est possible, mais ce qui est certain c'est que, à l'instar d'Agathon De Potter, les autres rédacteurs colinsiens de La Terre ne mirent jamais en doute la nécessité de privilégier le côté économique du socialisme rationnel plutôt que sa métaphysique, la collectivisation du sol plutôt que la réforme morale, éducative et sociale dont elle était indissociable. Dans ces conditions, Emile Vandervelde pouvait à juste titre reprocher aux colinsiens de faire de "l'entrée du sol à la propriété collective... le problème des problèmes, la panacée sociale, l'unique solution libératrice".(31) Insidieusement déforcés par leur pseudoéconomisme affiché, les colinsiens s'enferrèrent dans un dialogue de sourds avec les marxistes. La controverse déboucha donc sur le débat doctrinal propre à ces derniers entre révolutionnaires et réformistes, mais dans des conditions telles qu'il n'était nullement évident que la révolution ou les réformes souhaitées par les uns et les autres pouvaient revêtir des significations incommensurables. Aussi Legavre n'avait-il aucune chance d'être compris de ses interlocuteurs lorsque, conciliant, il leur déclarait que "parmi les colinsiens il y a... une droite, un centre et une gauche, ces distinctions, bien entendu, n'ayant de valeur que relativement à ce qui est sujet à opinion, à tactique, à opportunité".(32) Le seul accord qui intervint fut le ralliement des colinsiens à la campagne du POB pour le suffrage universel envers lequel ils avaient pourtant une position doctrinale plus proche des frères Reclus qui le condamnaient comme illusoire. Mais, comme il se doit, l'accord intervenait dans l'ambiguïté car Legavre y voyait surtout un ferment d'anarchie propre à hâter "l'avènement social de la Vérité".
En fait, l'accord fut plus large en raison de l'actualisation du problème de la nationalisation du sol due à la découverte de gisements de houille dans le Limbourg. On se souvient que la Ligue et donc les colinsiens belges qui l'animaient menèrent une campagne active aux côtés des autres socialistes belges. Signalons encore, à ce propos, que, une fois la nationalisation repoussée par la Chambre des représentants, Jules Noël émit une proposition visant à rendre à la collectivité à long terme ce qui venait d'être aliéné. Il proposa, en effet, dans La Terre, de limiter par exemple à 3 %. le profit des actionnaires, le solde du profit devant être partagé entre les ouvriers, l'Etat et les communes, "avec obligation pour ces deux derniers participants de le consacrer à la reconstitution du patrimoine national et des biens communaux... De plus, ce domaine collectif reconstitué serait déclaré désormais inaliénable."(33) Cette idée de Jules Noël sera reprise peu après par un certain Auguste Leurs, candidat aux élections législatives dans l'arrondissement de Turnhout, qui omit toutefois de préciser que le prélèvement de l'Etat sur les bénéfices des sociétés devait servir à la reconstitution du domaine national(34). Quelques mois plus tard, le député socialiste Hector Denis, membre de la Ligue, proposa à son tour un prélèvement de l'Etat sur les bénéfices des charbonnages. Comme on pouvait s'y attendre, le gouvernement, en la personne de Francotte "ministre du Capital, a carrément refusé ce généreux cadeau". Aussi La Terre s'en prit-elle de nouveau au réformisme des marxistes, coupable de masquer le vrai débat qui seul aurait pu, selon elle, mobiliser les masses, "surexciter le pays et le faire sortir de l'engourdissement veule et lâche...".(35) Néanmoins, elle fit campagne pour le POB lors des élections législatives de 1906 qui furent décevantes, livrant de nouveau, selon Jules Noël "la nation aux pharisiens et à la prêtraille, pour un nombre incalculable de lustres, si le peuple n'y met enfin lui-même bon ordre".(36) En bref on peut dire que, en Belgique, les colinsiens appuyèrent le POB dont ils étaient pour la plupart membres, tout en critiquant sa mollesse, notamment en ce qui concerne la socialisation des ressources naturelles.
Il est intéressant de comparer cette situation avec celle qui se produisit en France ensuite de la découverte de nouveaux gisements de fer en Lorraine. A cette occasion, Albert Thomas, le futur premier Directeur général du BIT, mena une vigoureuse campagne dans L'Humanité en faveur de la nationalisation de ces gisements. Elie Soubeyran adressa alors un article au journal socialiste français en sa qualité de président du groupe de Nîmes de la Ligue pour la nationalisation du sol. Dans le numéro du 14 mai 1907, Albert Thomas écrivit: "Comme encouragement, j'ai reçu des lettres de théoriciens, de fidèles disciples de ces vieilles écoles socialistes, où nous trouverons encore bien des idées précieuses à recueillir, bien des projets à reprendre; entre autres, une lettre d'un colinsien m'a été droit au coeur. Evidemment, je ne pouvais pas tout publier, mais de toute cette correspondance, je me servirai et m'aiderai."(37) Le ton de ces lignes bienveillantes atteste que, en France, les colinsiens faisaient figure en 1907 de fossiles du socialisme utopique, ou peu s'en faut, alors qu'en Belgique l'année suivante, dans son livre sur Le socialisme agraire, Emile Vandervelde étudiait la collectivisation du sol en se référant tant au colinsisme qu'au marxisme, et à ces deux doctrines seulement.
L'attitude des colinsiens de l'époque face aux relations internationales fut d'abord fonction de l'antinationalisme et de l'antipatriotisme propres au socialisme rationnel. Dès l'un de ses premiers numéros, La Terre en donna le fondement en citant l'ouvrage de Colins Société nouvelle, sa nécessité (1857): Dans la période historique de compressibilité de l'examen, l'existence de l'ordre exige nécessairement celle des nationalités et le cosmopolitisme est un crime; dans la période historique d'incompressibilité de l'examen, en revanche, l'existence des nationalités est source d'anarchie et le patriotisme est un crime. De toute évidence, les rédacteurs colinsiens de La Terre étaient convaincus que l'humanité en était arrivée à un stade où le maintien des nationalités n'était plus compatible avec un ordre social durable et engendrait inéluctablement l'anarchie.(38) D'après Jules Noël, "ce qui fait la force du patriotisme, c'est qu'il est l'appui principal du despotisme financier ou autre".(39) Aussi bien La Terre contestait-elle la forme monarchique de l'Etat belge - liée qu'elle était, d'après elle, au cléricalisme et au capitalisme - et mettait-elle volontiers en avant les avantages d'un régime républicain, ce en quoi elle s'accordait avec la position que défendait à l'époque Emile Vandervelde.(40) Certains collaborateurs de La Terre, tel un certain François André dont nous ne savons rien, allèrent jusqu'à déplorer la révolution de 1830 et la séparation intervenue alors entre la Belgique et la Hollande.(41) Toutefois, c'est sur le problème international que la rédaction mit délibérément l'accent: "Nous ne comprenons point que l'on puisse être socialiste et en même temps nationaliste - affirmait un éditorial non signé. - Socialisme et internationalisme sont inséparables."(42) Plusieurs articles non signés acclamèrent le drapeau rouge: "Vive le drapeau rouge ! Vive la République sociale! Vive la République universelle !"(43) En apparence, il y avait donc concordance de vues entre colinsiens et marxistes sur l'internationalisme. Mais en réalité, cette concordance reposait sur une ambiguïté qui nous paraît avoir été délibérément entretenue par les colinsiens dans un but de propagande car doctrinalement ils n'étaient et ne pouvaient être internationalistes, mais universalistes. C'est ce qu'exprime à mots couverts un article non signé dans les termes que voici: "Les divisions territoriales ne sont, ou plutôt ne devraient être, que les divisions administratives de la planète, comme les provinces sont les divisions administratives d'un pays, les cantons celles des provinces et les communes celles des cantons."(44)
Il est un autre point sur lequel colinsiens et marxistes de l'époque pouvaient s'accorder en toute ambiguïté, c'est celui de la transition dictatoriale au socialisme. Certes, Colins sur ce point ne se réclamait pas de la science sociale mais de l'opinion, de sorte que ses disciples pouvaient légitimement envisager d'autres solutions que l'autocratie rationnelle recommandée par lui. Mais certains se montraient fort attachés à cet aspect prétorien du socialisme rationnel, à commencer par le capitaine Henri Bonnet qui s'en expliqua dans ses articles sur le citoyen-soldat publiés par La Société nouvelle en 1907 et 1908. Signalons à ce propos que, outre les quelques militaires qui, en France, avaient adhéré au colinsisme, tel le lieutenant Reibel, il y eut au moins un officier français membre de la Ligue, le colonel Wilbois, pourtant catholique pratiquant et, grâce surtout à l'entremise discrète du mathématicien Laisant, "examinateur à l'Ecole polytechnique", des liens entre certains colinsiens français et certains officiers supérieurs tels le colonel Couillaud et le général de division Bonnet.(45) Peut-être ces circonstances expliquent-elles que ce sont surtout les collaborateurs non colinsiens de La Terre qui prirent position sur les problèmes généraux de l'internationalisme, du pacifisme, et de l'arbitrage. Relevons cependant le scepticisme extrême de Léon Legavre qui, à propos de la Conférence de 1906 de l'Union interparlementaire, qui était alors le fer de lance de l'idée de la paix par le droit, s'exclamait: "La blague continue". Dans sa perspective comme dans celle de La Terre, semble-t-il, les élus du peuple ne constituaient pas de meilleurs garants pour la paix que la personne du Tsar. Pour La Terre, les vraies questions à poser étaient les suivantes: La paix est-elle possible sous le règne actuel de la Force ? La paix est-elle possible dans un monde divisé entre nations? Or, pour les colinsiens, la réponse à l'une et à l'autre ne saurait être que négative.(46) Et Soubeyran d'analyser le compromis final d'Algésiras en 1906 comme un équilibre entre deux forces sensiblement égales mais de nature essentiellement précaire.(47)
Sur deux problèmes internationaux brûlants, la révolution russe de 1905 et la colonisation, La Terre adopta des positions exemptes de toute ambiguïté. D'emblée Legavre écrivit à propos du premier de ces deux problèmes: "Nous tenons à affirmer notre fraternité étroite avec le prolétariat russe, avec les intellectuels de l'empire et de l'étranger et aussi avec les libéraux éclairés qui soutiennent le mouvement révolutionnaire présent."(48) Cette solidarité se manifesta aussi par l'insertion dans La Terre de communiqués ou d'appels émanant des milieux révolutionnaires russes ou polonais. Ainsi parurent une lettre adressée de Genève par Plekhanoff à Emile Vandervelde qui demandait l'aide des partis frères et une liste de souscription ouverte par La Terre en faveur des victimes du tsarisme, dont le produit fut versé au Peuple pour être transmis à qui de droit(49). Les collaborateurs de La Terre et tout particulièrement Legavre, Jules Noël, Frédéric Borde et Elie Soubeyran attachèrent en 1905 une importance considérable aux événements sanglants qui secouaient la Russie, intérêt qui se manifesta non seulement par le contenu des articles mais aussi par l'espace exceptionnel qui leur fut réservé tout au long de l'année. Ils s'efforcèrent de lire dans l'effervescence des événements la direction qu'emprunterait la révolution. Cependant, leur analyse des forces en présence - le Tsar et la noblesse, la bourgeoisie et le peuple identifié au prolétariat(50) - ne laisse pas d'être assez sommaire au regard des critères posés par Colins qui auraient dû les conduire à reconnaître à tout le moins un rôle moteur à l'intelligentsia, c'est-à-dire à la classe des intellectuels, détenteurs des connaissances.
L'enjeu pour La Terre était de taille: il s'agissait de savoir si la révolution russe serait essentiellement politique et parlementaire ou bien sociale.(51) Borde espéra un moment qu'un Tsar intelligent, s'il existait, pourrait "publier un ukase ordonnant immédiatement la transformation" sociale en nationalisant le sol.(52) Deux personnages, aux yeux de La Terre, symbolisaient les développements virtuels de la révolution russe: Gorki et Tolstoï. Le premier proposait les palliatifs bourgeois, le second s'était fait le chantre de la collectivisation du sol: "Tolstoï et Vassilieff son ami ... vont droit à l'ennemi, la propriété individuelle foncière qu'il faut supprimer", écrivit Frédéric Borde. La référence à Vassilieff, mathématicien très lié à Laisant, s'explique du fait que c'est lui qui s'était entremis entre les dirigeants de la Ligue et Tolstoï comme en témoigne une lettre inédite de lui en date du 24 octobre 1903.53 Et Frédéric Borde de placer dans la révolution russe interprétée au travers de Vassilieff qui allait être député du parti K. D. à la première Douma d'Etat en 1906, des espoirs immenses: "Nous sommes peut-être à la veille de l'avènement de la souveraineté de la raison, du règne de la logocratie. L'établissement de la communauté foncière chez nos amis russes produirait une anarchie telle qu'elle forcerait presque immédiatement la nation tout entière à se placer sous la souveraineté de la raison. Ce serait le renversement de la prétendue science matérialiste et la mise en pratique des découvertes de Colins si longtemps dédaignées."(54)
Hélas, il fallut bien déchanter. Elie Soubeyran attira l'attention de Borde sur le fait que rien n'indiquait que Nicolas II pût s'affirmer comme l'autocrate rationnel que les colinsiens appelaient de leurs voeux et qu'il apparaissait au contraire comme l'objet des intrigues d'un entourage borné. Borde en convint.(55) Il ne désespéra pas de voir néanmoins surgir dans la tourmente l'homme exceptionnel qui imposerait le socialisme. Cependant, en décembre 1905, La Terre dut bien se rendre à l'évidence: la bourgeoisie russe n'avait pas capitulé; elle essayait de se servir du peuple mais à ses propres fins. C'est du moins ce que crut discerner La Terre après le Congrès des Zemstvo. Mais en même temps se déroulait en Russie le Premier Congrès des Paysans qui réclama à l'unanimité la suppression de la propriété privée du sol. Dans cette revendication, solennellement exprimée, La Terre voyait encore "la véritable révolution économique du monde... l'ère nouvelle qui commence, prédite par Colins, il y a cinquante ans".(56)
Les problèmes coloniaux occupèrent dans La Terre une place moins importante que la révolution russe mais néanmoins appréciable. Nous y trouvons une dénonciation de la colonisation s'appuyant sur des considérations humanitaires d'une part et de l'autre sur des considérations économiques et sociales se rattachant peu ou prou à la question de l'aliénation du sol. La protestation d'ordre éthique se retrouve dans les nouvelles brèves comme dans les articles proprement dits. Ainsi un article non signé dénonçait "les atroces turpitudes qui accompagnent l'oeuvre dénommée de pénétration pacifique" (sic) et il donnait une longue description des cruautés commises au Congo français en laissant entendre qu'il en allait peut-être de même dans le prétendu Etat indépendant du Congo de Léopold II.(57) Un autre article stigmatisait la thèse de l'inégalité des races "sur laquelle se fondent les défenseurs de l'esclavage, des brutalités coloniales, et de l'asservissement des races les unes aux autres". En réalité, selon l'auteur de l'article qui signait M.T., les races humaines sont toutes égales car "les hommes participent tous à la raison et au langage".(58) Et La Terre de reproduire l'article d'un colinsien antillais, membre de la Ligue, dont nous n'avons pas eu encore l'occasion de parler, Adolphe Lara, rédacteur en chef de La Démocratie de la Guadeloupe, où il dénonçait les atrocités commises par les grandes puissances colonisatrices.(59) Prenant l'exemple de l'Algérie, Jules Noël releva que "le premier soin des conquérants fut de dépouiller les indigènes du sol en s'emparant des bonnes terres et en ne leur laissant que les mauvaises".(60)
D'autre part, La Terre s'efforça de mettre en évidence le lien existant entre colonisation et capitalisme. Ainsi, un article non signé intitulé ironiquement "La pénétration pacifique" explicitait cette relation fondée sur l'exploitation économique: "Les coryphées du capital sont, en tous pays, grands amateurs de colonisation... Quant à l'Angleterre, elle est la grande maîtresse ès atrocités coloniales. C'est ce qui fait d'ailleurs sa puissance capitaliste... Savourez, capitalistes qui avez fait fortune dans les affaires coloniales, et ne vous étonnez pas si vos louis ont des reflets rouges."(61) Dans un article sur "La tragédie du Congo", Jules Noël faisait ressortir le parallélisme existant entre l'exploitation coloniale et celle existant dans les métropoles capitalistes.(62) Léon Legavre, lui, dénonça la double duperie des hommes d'affaires capitalistes et colonialistes: D'une part ils prétendent que la pénétration européenne est pacifique et porteuse des bienfaits de la civilisation, alors que c'est faux. D'autre part, ils voudraient faire accroire que le colonialisme apporte la prospérité à la métropole alors que, chiffres à l'appui, Legavre prétend démontrer l'extension du paupérisme en Grande-Bretagne. Lors des débats parlementaires sur la "reprise" du Congo par la Belgique, en 1907, La Terre souligna que, en bon droit, les richesses du sol congolais appartenaient aux autochtones, que c'étaient les milieux capitalistes qui étaient les plus favorables au projet et qu'il serait scandaleux que le peuple belge envoyât ses enfants "mourir pour les marchands de caoutchouc".(63) Les colinsiens de La Terre s'opposèrent donc au Congo belge beaucoup plus résolument qu'un Hector Denis et surtout qu'un Emile Vandervelde. Mais là encore, ce fut en pure perte.
De toutes les tentatives faites par les colinsiens de l'époque, la plus originale sans doute est celle qui émana finalement de la "Société logoarchiste" que le docteur Lafosse avait créée à Bruxelles autour de 1905. Né à Saint-Troud, en terre flamande, le 19 juin 1863, Victor-Hubert Lafosse était le fils aîné de Jean-Hubert Lafosse, négociant en produits métalliques, et d'Eugénie née Charlier qui eurent six enfants. Il semble bien que c'est à l'aisance de sa famille que Victor Lafosse dut le privilège d'étudier la médecine quelque part aux Etats-Unis, ce qui l'obligea à se présenter au "jury central" pour obtenir l'autorisation de pratiquer la médecine en Belgique. Il s'adonna dès lors à l'homéopathie.(64)
Après la série de conférences données à Bruxelles en 1898 par le théosophe indien Chatterji, ce dernier pria le docteur Lafosse de prendre la présidence de la branche centrale belge de la Société théosophique qui venait d'être créée. Il ne resta guère dans cette fonction plus de quatre ans car en septembre 1902 il démissionnait ensuite de son adhésion à la philosophie colinsienne. C'est ce qu'atteste sa lettre de démission partiellement reproduite dans Le petit messager belge du 3 mars 1907. Après sa démission, il passa deux années à faire de la propagande colinsienne à Londres où il aurait publié une Logique en anglais, inspirée de celle d'Agathon De Potter(65). De retour à Bruxelles, il y enseigna désormais la psychologie, la logique, voire la sociologie et l'économie sociale à l'Institut des hautes études de Belgique, alors étroitement associé à l'Université nouvelle, où un autre colinsien, Jules ou Fernand Brouez, l'avait précédé à la fin du siècle dernier. Le docteur Lafosse dispensa, également sous l'égide de l'Université nouvelle, un cours par correspondance de "sociologie intégrale" dont tout nous donne à penser qu'il portait essentiellement sur le socialisme rationnel. Il s'attira ainsi un premier groupe de disciples parmi lesquels se trouvaient Georges Sirejacob, également transfuge de la théosophie, commerçant, président de la société d'apiculture de Belgique, sa femme et sa fille, devenue plus tard Mme Demoor, Paul Deliens, né à Bruxelles le 3 mars 1883(66), Hélène Moreau, professeur à l'Ecole normale de Bruxelles et deux de ses anciennes élèves les demoiselles Mennig ainsi qu'un certain Raymond Kersten. Avec eux, le docteur Lafosse fonda la Société logoarchiste dont Georges Sirejacob fut le premier vice-président, Hélène Moreau, la secrétaire générale et Paul Deliens le trésorier(67). Tous les membres effectifs de la Société portaient une médaille en argent gravée à leur nom, signe distinctif qui n'est pas sans évoquer l'anneau que, un peu plus tard, Sigmund Freud remettra aux membres du cercle intérieur des psychanalystes.
D'emblée, les "logoarchistes" tinrent dans l'Ecole une place bien particulière, celle d'un groupe de contestataires orthodoxes. Du socialisme rationnel ils reprenaient en effet toute la philosophie mais ils en critiquaient la pratique. Ici de nouveau, le témoignage de Frédéric Borde nous est précieux: "Le docteur Lafosse prétend même - c'est M. De Potter qui me l'a écrit - que nous faisons fausse route. Il aurait fallu commencer par la partie morale. M. Lafosse peut être un bon médecin et un bon socialiste rationnel, mais le sens pratique lui fait défaut"...(68) Il Nous avons eu la chance de recueillir deux témoignages écrits sur cette divergence: "La différence entre le groupe Lafosse et celui d'Agathon De Potter - nous écrivit Paul Deliens - consistait principalement dans le changement de tactique de la Revue dont le nom Philosophie de l'avenir avait été changé en Revue du socialisme rationnel, pour avoir décidé De Potter de la dédier avant tout à la propagande de la collectivité du sol. Lafosse leur donna quantité d'extraits de Colins prouvant que la prétendue amélioration des conditions matérielles ne ferait qu'augmenter le développement des passions, d'où l'anarchie croissante."(69) Quant aux rapports entre les disciples d'Agathon De Potter et ceux de Lafosse, ils paraissent être restés assez bons d'après Mme Demoor-Sirejacob qui nous écrivit: ... "Le groupe logoarchiste s'est réuni chez mes parents (une vingtaine de personnes environ) autour d'Agathon De Potter à qui on a présenté tous les membres de notre groupe. Si j'ai bien compris, il ne s'agissait entre De Potter et les logoarchistes (Lafosse) que d'une différence au sujet de la façon de propager les théories de Colins... Mais Agathon De Potter était un écrivain et le docteur Lafosse un homme d'action voulant mettre ses idées en pratique."(70) En réalité, le docteur Lafosse n'était pas plus homme d'action que le docteur Agathon De Potter et il était un écrivain et un penseur beaucoup moins doué que ce dernier. Son originalité fut de mettre délibérément l'accent sur la métaphysique colinsienne qu'Agathon De Potter et Borde par exemple lui semblaient vouloir faire passer en fraude au moyen de la collectivisation du sol. Mais, paradoxalement peut-être, les "logoarchistes" et leur chef étaient plus pressés que les autres colinsiens de passer à l'action. De là toute l'orientation ultérieure du groupe.
Dans un premier temps, les "logoarchistes" déployèrent une intense activité de propagande. Georges Sirejacob s'adressa notamment aux cercles colinsiens comme l'atteste l'extrait ci-après de la Revue du socialisme rationnel de 1905: ..."Notre cher camarade 0. Berger défendit vaillamment contre tous les idées qui lui sont chères actuellement, et ce fut un curieux spectacle que de voir cet ancien socialiste rationnel, passé au théosophisme, aux prises avec un ancien théosophe, M. Sirejacob, devenu socialiste rationnel."(71) Le docteur Lafosse s'adressa surtout aux francs-maçons ainsi qu'aux étudiants et aux professeurs de l'Institut des hautes études et de l'Université nouvelle, notamment à Emile Vandervelde et à Guillaume De Greef qui enseignait l'économie politique.(72) Lafosse publia a cette époque une série de brochures: sa communication au Congrès universel de la libre pensée, tenu à Rome en 1904, intitulée Le dogme et la science,(73) dans laquelle il proposait de troquer l'expression "libre-pensée" contre celle de "libre-examen" et de mettre à l'ordre du jour du Congrès suivant le problème de la nature matérielle ou immatérielle de la sensibilité, pierre de touche de la métaphysique colinsienne; sa communication au Ve Congrès international de psychologie, tenu à Rome également, en 1905, dont le tiré à part est intitulé De la nature de la psyché ou susceptibilité de percevoir ou faculté de devenir conscient;(74) puis Psychologie, son objet, sa méthode, sa place dans un essai de classification des sciences (75); Philosophie et philosophies, science et sciences, religion et religions; (76) Qu'est-ce que l'homme, sa nature, sa place dans l'univers ?(77) ; A.B.C. de la science et de l'art du bonheur(78). Quant au cours qu'il professait à l'Institut des hautes études, nous en avons retrouvé un syllabus qui témoigne de l'orientation très biologique et vitaliste de son auteur.(79)
De cette période également date la mainmise de Lafosse et de sa Société logoarchiste sur l'hebdomadaire bruxellois Le Petit messager belge, dirigé alors par Jean Hardy, dont les numéros des années 1906, 1907 et 1908 sont envahis d'articles de propagande colinsienne. C'est d'ailleurs dans ce périodique que parut en 1907 et 1908 un feuilleton anonyme intitulé Opatero (Terre collective, en esperanto) dû à la plume de Georges Sirejacob dont l'ingénuité même traduit le plus fidèlement l'orientation spécifique des "logoarchistes" par rapport à la stratégie et à la tactique du reste de l'Ecole colinsienne. Ce feuilleton, en effet, dont les projets de chapitres furent discutés aux réunions hebdomadaires de la Société logoarchiste, le jeudi soir, décrit, en s'inspirant de Jules Verne, la découverte par un naufragé belge dans l'Atlantique sud d'une île d'utopie dont les habitants seraient régis par le Logos colinsien.(80)
Tandis que Lafosse donna suite à cette première expérience journalistique par la création d'une nouvelle revue colinsienne, mensuelle celle-là, L'Idéal philosophique, qui parut une année en 1909, l'un de ses disciples, Paul Deliens, bientôt suivi de Raymond Kersten et de Berthe Mennig, partit au Costa Rica pour fonder une communauté agricole et éducative colinsienne.(81) Ils avaient choisi le Costa Rica parce qu'ils y avaient une recommandation auprès du frère de Maria Teresa et Lola Castro, qui venaient de terminer leurs études musicales au Conservatoire de Bruxelles et avaient logé dans la famille Mennig. Le contact avec les dures réalités de la subsistance fut rude. Kersten perdit la vie dès 1911. Dans un premier temps, Deliens tenta la culture du café qui prenait son essor au Costa Rica. Pour des raisons que nous ignorons, il acheta ensuite un terrain éloigné dans la forêt où il tenta de pratiquer l'agriculture et l'élevage. Mais comme nous l'écrivit sa fille "son esprit de correction et d'honnêteté rigides et la consécration de tout son coeur à l'étude et à la révision des théories logocratiques contribuèrent probablement au peu d'intérêt et d'importance qu'il témoigna pour les aspects pratiques de la vie, ce qui l'empêcha à jamais d'accéder à une bonne situation économique".(82) Ces difficultés n'empêchèrent pas Victor Lafosse de s'embarquer à son tour en 1914, juste avant l'éclatement de la Première Guerre mondiale, pour le Costa Rica où il épousa en 1916 Maria Teresa Castro qui avait passé une dizaine d'années en Europe et notamment à Bruxelles où il l'avait rencontrée.(83) Tandis que la guerre faisait rage en Europe, il chercha désespérément les fonds nécessaires à l'établissement d'une "ferme-école où nous donnerions l'éducation et l'instruction rationnelle aux enfants".(84) Pour ce faire, il s'adressa notamment à Adolphe Seghers qui l'éconduisit comme l'atteste la lettre ci-après datée de Paris le 12 octobre 1916:

"Mon cher Docteur,

J'ai reçu le 5 courant votre lettre du 6 septembre et le 10, celle du 8. Je vois avec plaisir que votre santé est bonne, et je vous félicite pour votre mariage, en vous priant de présenter mes hommages à Madame Lafosse.
Comme vous dites fort bien, nous n'avons jamais eu que des rapports agréables et s'ils se sont détendus au cours de ces dernières années, ce ne sont pas des motifs personnels qui en sont causes. Les circonstances générales, depuis la disparition de Monsieur De Potter, y ont été pour beaucoup.
J'ai toujours suivi avec attention vos travaux ou du moins ce qui a pu m'en revenir un peu indirectement. Laissez-moi vous dire, tout de suite, que depuis longtemps, je n'approuve pas la direction que vous leur avez donnée.
Dans nos conversations, je vous ai constamment mis en garde contre la tendance théosophique de vos idées. Cette tendance s'est accentuée depuis de telle façon que je vous estime tout à fait en dehors de la Science réelle.
Il est sans intérêt, à mon sens, de discuter à nouveau cette question. Vous connaissez parfaitement tous mes arguments et ceux de nos écrivains. Cela ne vous a pas convaincu. Mon cher Docteur, il est un moment où, entre raisonneurs, il faut savoir se séparer. Ce moment pour moi est arrivé depuis longtemps en ce qui nous concerne.
Reprenant vos lettres, vous voyez que ce n'est pas au point de vue de la propagande que je pourrais vous appuyer comme vous le désireriez. Quant à voir dans cette collaboration une opération commerciale, ou un placement d'ordre quelconque, vous admettrez que ce n'est pas en ce moment que l'on songe à exporter des capitaux même minimes. Nous n'avons pas trop de nos forces ici pour parer aux nécessités et aux graves obligations du moment.
Ma réponse pèche peut-être par trop de sincérité. J'aurais pu trouver des excuses. J'ai préféré ne pas y recourir, dans l'espoir que peut-être vous remettrez à l'examen les divergences profondes que je vous signale, et que vos méditations vous ramèneront à ce que j'estime la seule conception défendable.
"Croyez mon cher Docteur à tous mes sentiments les meilleurs.

Signé: Adolphe Seghers.

P.S.: J'ai soumis ma lettre à nos amis Broca et Magis qui sont tout à fait de ma manière de voir"(85).

Lafosse et Deliens ne se tinrent pas immédiatement pour battus. Dans les lettres qu'il nous écrivit en 1967 et 1968, Paul Deliens nous expliquait qu'ils avaient acquis à bas prix, en 1918, un millier d'hectares en vue d'y établir une colonie de "logocrates" qui se chargerait plus particulièrement d'éduquer et d'instruire des enfants autant que possible à l'écart du "méchant monde", mais qu'une institution officielle intitulée "Tierras y colonización" les avait tout simplement spoliés grâce à l'appui du Président du Costa Rica de l'époque. Et Paul Deliens de conclure avec une amère ironie: "Comme disait un Allemand: Tous mes brochets sont des truites! (Tous mes projets sont détruits)"(86).
Pour en revenir à la lettre de Seghers que nous avons citée, les accusations de théosophie qu'elle porte contre Lafosse nous paraissent très exagérées sinon absolument infondées. Sans doute, Lafosse avait-il gardé de son passage par la théosophie un certain style qui tranchait sur le rationalisme colinsien, mais rien n'indique qu'il ait réellement divergé des autres membres de l'Ecole sur autre chose que sur la priorité absolue à donner la métaphysique dont il fut d'ailleurs un médiocre vulgarisateur. Néanmoins, nous avons cru devoir présenter ici avec quelques détails la tentative de colonisation colinsienne à quelle son activisme philosophique donna lieu.
Bien qu'ayant suivi une tout autre voie, le reste de l'Ecole colinsienne ne s'en trouva guère mieux. La Grande Guerre porta en effet à la Revue du socialisme rationnel, à La Société nouvelle et au socialisme rationnel en tant que mouvement de pensée un coup fatal. Néanmoins, des colinsiens subsistaient qui tentèrent encore de faire entendre leurs voix malgré la clameur montante des marxismes. C'est d'eux qu'il sera question dans le prochain chapitre.


Notes:

[1]. Maxime Toubeau, "Colins et sa doctrine", Essai critique, in La Revue socialiste, Paris 1905, pp. 534-551.

[2]. Cf. Agathon De Potter, Colinsiens et marxistes, commentaires de l'article de Vandervelde in R.S.R., XXXI, 1905-1906, pp. 533 et ss.

[3]. La Société nouvelle, nouvelle série, 1907-1911, "A nos lecteurs", pp. 5, 6 et 7.

[4]. R.S.R., X, 1884-1885, pp. 1 et ss.

[5]. N. Cuvelliez, op. cit., p. 21.

[6]. Lettre de Frédéric Borde à Henri Bonnet du 26 janvier 1901, Archives de la S.E.C.

[7]. La Société nouvelle, 1910-1913, 16e année, t. 1, vol. XXXVII, p. 107.

[8]. Maurice Gauchez, "Masques littéraires belges", in La Société nouvelle, 1908-1914, pp. 221 à 226.

[9]. Léon Legavre, "Un précurseur: Colins", in Education - Récréation, organe mensuel de la Centrale d'éducation ouvrière, no 46, mars 1923.

[10]. Lettre de Frédéric Borde à Henri Bonnet du 14 avril 1901, Archives de la S.E.C.

[11]. Cf. Henri Bonnet in Notice nécrologique "Mme Jules Brouez" in La Société nouvelle, 15e année, t. 11, 1909-1914, vol. XXXIV, pp. 192 à 195.

[12]. Jules Noël, L'athéisme, base rationnelle de l'ordre in préface de Henri Bonnet, p. IX.

[13]. 'Léon Legavre, "Abel Noël", in La Société nouvelle, 13e année, III, 2e série, vol. XXVII, pp. 257 à 261. La citation de Colins reprise ici par Legavre à l'instar de beaucoup de colinsiens de l'époque nous paraît d'ailleurs apocryphe!

[14]. Notice nécrologique par Broca in L'Etude rationnelle, 3e année, n° 17, janvier-février 1932, p. 2.

[15]. R.S.R., XXXVI, 1910-1911, Notice nécrologique de Jules Martel par Félix Guilleaurne, p. 210.

[16]. Note manuscrite figurant dans les archives de la S.E.C., due à Mme B. (vraisemblablement Bonnet) non datée, recopiant un texte imputé à Mme Brouez sur la base d'un rapport d'Emile Bourlard, fils de Jules Bourlard, dont tout ce que nous savons c'est qu'"il n'a jamais adhéré à la doctrine de Colins dans son intégralité et n'est pas, en conséquence, un disciple de son Ecole". Cf. Louis Bertrand, op. cit., t. 11, p. 692.

[17]. Cf. Lettres de Frédéric Borde à Henri Bonnet à partir de 1906, passim, Archives de la S.E.C.

[18]. Nous remercions l'Académie royale de Belgique de nous avoir communiqué photocopie de ce testament.

[19]. Nous remercions l'Académie royale de Belgique de nous avoir communiqué aussi photocopie de cet Arrêté royal.

[20]. Annuaire pour 1970 de l'Académie royale de Belgique, Bruxelles, 1970, p. 202.

[21]. Une liste de ces pièces figure dans la Note manuscrite susmentionnée due à Mme B. Archives de la S.E.C.

[22]. R. S.R., XXXVIII, 1912-1913, pp. 192-193.

[23]. R.S.R., XXXIX, 1913-1914, pp. 159 et 160.

[24]. 'Procès-verbaux du Groupe socialiste rationnel de Verviers. Archives de la S.E.C. Cf. aussi lettres de Hector Masson à Ivo Rens des 13 et 20 octobre 1977 et à Michel Brélaz en date du 13 octobre 1977.

[25]. La Terre, 15 janvier 1905.

[26]. La Terre, ibidem.

[27]. La Terre, ibidem.

[28]. La Terre, 4-11 février 1906.

[29]. La Terre, ibidem.

[30]. Ivo Rens, Introduction au socialisme rationnel de Colins, op. cit. pp. 196, 254, 452 et 453.

[31]. La Terre, ibidem.

[32]. La Terre, 25 février-4 mars 1906.

[33]. La Terre, 15-22 avril 1906.

[34]. La Terre, 13-20 mai 1906.

[35]. La Terre, 17-24 mars 1907.

[36]. La Terre, 3-10 juin 1906.

[37]. La Terre, 2-9 juin 1907.

[38]. La Terre, 16 avril 1905.

[39]. La Terre, 11 juin 1905.

[40]. La Terre, 28 avril-5 mai 1907.

[41]. La Terre, 11 juin 1905.

[42]. La Terre, 15 janvier 1905.

[43]. La Terre, 28 avril-5 mai 1907.

[44]. La Terre, 15 janvier 1905.

[45]. Lettres de Frédéric Borde à Henri Bonnet des 18 juin 1900, 18 novembre 1901 et 15 septembre 1904. Archives de la S.E.C.

[46]. La Terre, 29 juillet-4 août 1906.

[47]. 'La Terre, 3-10 février 1907. Cf. aussi R.S.R., XXXII, 1906-1907, pp. 379 et ss.

[48]. La Terre, 22 janvier 1905.

[49]. La Terre, 19 février 1905.

[50]. La Terre, ler janvier, 15 janvier et 5 février 1905.

[51]. La Terre, 23 avril 1905.

[52]. La Terre, ibidem.

[53]. Dossier Agathon De Potter, Archives de la S.E.C.

[54]. La Terre, 26 janvier 1905.

[55]. La Terre, 7 mai 1905.

[56]. La Terre, 3 décembre 1905.

[57]. La Terre, 5 mars 1905.

[58]. La Terre, 19 mars 1905.

[59]. La Terre, 9 avril 1905.

[60]. La Terre, 3-10 mars 1907.

[61]. La Terre, 28 mai 1905.

[62]. La Terre, 10-17 février 1907.

[63]. La Terre, 9-16 décembre 1906.

[64]. Ivo Rens, notice "Victor Lafosse" in Biographie nationale, publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, t. XXXIX, fascicule 2, pp. 563 à 569.

[65]. Lettre de Paul Deliens à Ivo Rens du 3 avril 1967.

[66]. Lettre de Mme Edna de Antillón, fille de Paul Deliens, à Ivo Rens datée de Cartago de Costa Rica le 10 janvier 1974.

[67]. Dossier de la Société logoarchiste, Archives de la S.E.C.

[68]. Lettre de Frédéric Borde à Henri Bonnet du 18 mai 1904.

[69]. Lettre de Paul Deliens à Ivo Rens datée de Cartago de Costa Rica le 11 juillet 1969. A la fin de sa vie, le français de Deliens était très hispanisé !

[70]. Lettre de Mme Demoor-Sirejacob à 1vo Rens en date du 22juillet 1969.

[71]. R.S.R., XXX, 1904-1905, pp. 799-800.

[72]. Lettre de Paul Deliens à Ivo Rens, datée de Cartago de Costa Rica le 3 avril 1967, traduite par nous d'espagnol en français.

[73]. Imprimerie générale, Mons, 11 pages.

[74]. Extrait des Atti del V Congresso internazionale di psicologia, 12 pages.

[75]. Edité par la Société logoarchiste, Bruxelles, 1902, 24 pages + un tableau.

[76]. Edité par la Société logoarchiste, Bruxelles, 1910, 90 pages.

[77]. Bibliothèque logoarchiste, s.1.n.d., 18 pages.

[78]. Bibliothèque logoarchiste, s.l.n.d., 77 pages.

[79]. Texte dactylographié de 114 pages + annexes, Bruxelles, s.1.n.d., conservé à la Biblioteca de la Universidad de Costa Rica, Ciudad Universitaria "Rodrigo Facio".

[80]. Lettre de Mme Demoor-Sirejacob à Ivo Rens en date du 22 juillet 1969.

[81]. 'Lettre de Mme Demoor-Sirejacob à Ivo Rens en date du 20 septembre 1969.

[82]. Lettre de Mme Edna Antillón à Ivo Rens, datée de Cartago de Costa Rica le 10 janvier 1974.

[83]. Copie de la lettre de Victor Lafosse à Adolphe Seghers datée de Coyolar le 6 septembre 1916. Archives de la S.E.C.

[84]. 'Copie de la lettre de Victor Lafosse à Adolphe Seghers datée de Coyolar le 8 septembre 1916. Archives de la S.E.C.

[85]. Copie de la lettre d'Adolphe Seghers à Victor Lafosse datée de Paris le 12 octobre 1916. Archives de la S.E.C.

86 Lettres de Paul Deliens à Ivo Rens datées de Cartago de Costa Rica les 3 avril 1967 et 10 février 1968.