colinsdeham.ch: Histoire d'un Autre Socialisme: Chapitre IV.
Histoire d'un Autre Socialisme: L'École colinsienne 1840-1940


Chapitre IV: LA LIGUE POUR LA NATIONALISATION DU SOL (1900-1906)

A consulter la littérature colinsienne du tout début du siècle, les socialistes rationnels paraissent avoir alors placé leurs espoirs dans la Ligue pour la nationalisation du sol dont il n'avait jamais été question précédemment. La Revue du socialisme rationnel devint officiellement l'organe mensuel de ladite Ligue et le journal montois La Terre, qui parut deux ans et demi de 1905 à 1907, se présenta comme son organe hebdomadaire. Quant à l'idée même d'une telle Ligue c'est Frédéric Borde qui la conçut en 1898, comme l'atteste l'une de ses lettres à Henri Bonnet:

"... Je veux maintenant m'occuper exclusivement de grouper le plus grand nombre d'hommes de valeur, les écrivains surtout: sur l'idée de la nationalisation du sol; créer un courant d'idées dans cette direction doit être notre objectif immédiat; laisser de côté la question philosophique"...(1)

Très certainement Agathon De Potter, consulté, donna son accord sur le projet, ce qui est d'ailleurs étonnant car le terme de "nationalisation" qui fut retenu présentait le double inconvénient d'être à la fois moins colinsien et plus restrictif que le terme de "collectivisation". Peut-être offrait-il en contrepartie l'avantage d'être plus vague, ce qui permit le ralliement d'anticollectivistes déclarés ! En appuyant l'idée de Frédéric Borde, Agathon De Potter pouvait se présenter comme l'exécuteur testamentaire du Congrès international agraire qui s'était réuni à Paris en 1889 sous la présidence de Longuet, avec la participation de Henry George, le secrétariat général étant assuré par Albert-Maximilien Toubeau que nous avons déjà rencontré(2). Lors de ce Congrès Agathon De Potter avait fait la connaissance de Michael Flürscheim, agrarien allemand, qui avait publié en 1884 un ouvrage intitulé Auf friedlichem Wege et qui en 1886 réussit à créer une "Landliga", puis en 1888 une "Ligue pour la réforme de la propriété foncière" dont l'organe s'appela successivement Deutsch-Land puis Frei-Land(3). Or c'est de concert avec Flürscheim précisément que le Congrès de 1889 avait adopté à l'unanimité la résolution que voici:

"L'assemblée,
"Considérant que le sol n'est pas le produit du travail, qu'il est la matière première ou la source d'où celui-ci tire tout ce qui est nécessaire à l'existence;
"Considérant que le travail doit constituer la base légitime et rationnelle de la propriété;
"Considérant que l'appropriation individuelle du sol a pour conséquence le paupérisme, l'esclavage ou l'exploitation du travail;
"Considérant enfin que cette situation sociale engendre des dangers qui, si elle était négligée, finiraient par rendre tout ordre impossible;
"Déclare que la propriété individuelle du sol doit disparaître, et se trouver remplacée par son appropriation au profit de tous."(4)

Le Congrès de 1889 avait adopté un projet de "Fédération agraire universelle", décidé la création de comités nationaux permanents et élu un comité international permanent où l'on trouve les noms de Henry George, président d'honneur, Daumas, président du comité organisateur, Eugène Simon, vice-président pour la France, Flürscheim, vice-président pour l'Allemagne, Agathon De Potter, vice-président pour la Belgique, Jules Delaporte, secrétaire pour la France, etc. Mais toutes ces décisions ainsi que la résolution que nous avons rapportée restèrent lettre morte.
Ce n'est donc qu'en 1900 et à l'initiative de Frédéric Borde que des contacts furent pris à Paris avec les fouriéristes en vue de la création en commun d'une "Ligue pour la nationalisation du sol". Ces contacts furent facilités par les liens personnels qui s'étaient noués antérieurement entre les uns et les autres. Bien avant la création de la Ligue, en effet, des fouriéristes participaient régulièrement aux "banquets" annuels des colinsiens et réciproquement.(5) Le chef de l'Ecole sociétaire, c'est-à-dire fouriériste, à cette époque était Adolphe Alhaiza qui fut le principal interlocuteur des colinsiens lesquels, de leur côté, étaient représentés par Henri Bonnet.
Dès le début des négociations des divergences doctrinales apparurent comme il était à prévoir. Un article de La Rénovation, l'organe fouriériste, reproduit par la Revue du socialisme rationnel, les résumait bien:

"Nous phalanstériens, nous confions que l'association intégrale donnera pratiquement et sans violente secousse un même résultat si désirable, mais nous ne répugnerions pas à une nationalisation du sol qui tiendrait compte des droits acquis légitimes...
"Nous savons que nos amis colinsiens voient autrement que nous les conséquences et l'exercice de cette restitution du sol à ses habitants, mais le point capital de sa nationalisation et son appropriation sociale peut s'accorder - la location à l'Etat remplaçant l'acquisition par achat - avec notre théorie sociétaire, et, vu le danger social imminent, et par mesure de salut public, nous nous rallions très volontiers, sur ce point spécial de la nationalisation inaliénable du sol, au principe colinsien."(6)

La foi et l'enthousiasme du chef de l'Ecole sociétaire permirent donc d'aboutir. Il déclara: "Je suis heureux de nous voir bien d'accord pour le lancement de la Ligue. L'association fouriériste s'exerçant sur le terrain de la nationalisation du sol, il y a là tout un avenir. Le principe est l'essentiel, les détails pourront être débattus"...(7)
En novembre 1901, Borde put annoncer que les Pourparlers avec les fouriéristes avaient abouti et que la Ligue était fondée avec "nos amis phalanstériens". En même temps, il lançait un appel à tous "catholiques, protestants, juifs ou libres-penseurs, quelle que soit la bannière politique sous laquelle ils marchent: royalistes, bonapartistes ou républicains, nationalistes, antisémites ou socialistes..."(8) Seuls les "terrianistes" qui avaient, semble-t-il, été oubliés répondirent à l'appel. C'est du moins ce que donne à penser une lettre de Borde en date du 10 février 1902 qui annonce que... "les trois groupes socialistes: fouriéristes, terrianistes et socialistes rationnels, viennent de fonder une Ligue pour la nationalisation du sol "...(9) Parmi ces trois groupes, seule l'Ecole colinsienne avait, semble-t-il, une implantation non négligeable hors de France. Cela dit, il est temps de présenter rapidement ses deux partenaires.
En 1900 les rangs de l'Ecole sociétaire s'étaient considérablement éclaircis, surtout depuis la disparition de Victor Considerant en 1893. Adolphe Alhaiza, qui était rédacteur en chef de l'organe sociétaire La Rénovation depuis 1894, date à laquelle il avait succédé à Hippolyte Destrem, fut de très loin le plus engagé des fouriéristes de la Ligue. Il n'est donc pas inutile de tenter d'en brosser un portrait idéologique approximatif. D'après les nombreux passages des articles d'Alhaiza parus dans La Rénovation et reproduits par la Revue du socialisme rationnel, hormis le rappel des thèses phalanstériennes, trois thèmes dominent: le nationalisme, l'antimarxisme et l'antisémitisme.
Voici une illustration du nationalisme d'Alhaiza: "N'apprenions-nous pas dernièrement, à notre profonde stupéfaction, que la moitié déjà de la propriété immobilière en France appartient à des capitaux étrangers, véritable dénationalisation du sol de notre patrie"(10). Ailleurs, Alhaiza laissera seulement transparaître son antisémitisme, reprochant aux juifs l'accaparement du sol. Dans ses commentaires, Borde, soucieux de conciliation, apportera à tout le moins des nuances: Si les juifs ont pu accaparer le sol, c'est que la loi française le leur a permis et c'est donc cette dernière qui est la vraie responsable. D'autre part, Borde fera remarquer qu'il y a parmi les juifs, comme parmi les chrétiens, des partisans de la justice. Et Borde d'avancer comme preuve l'adhésion à la Ligue d'un juif en la personne d'Alfred Naquet, militant blanquiste devenu député puis sénateur, qui était professeur à la Faculté de médecine de Paris et avait pris une part importante à l'agitation boulangiste.(11)
L'engagement d'Alhaiza dans la Ligue sera variable, mais ses thèmes favoris, le nationalisme, l'antimarxisme et l'antisémitisme ne changeront pas au cours des années. Vers 1913 son langage se radicalisera sous l'influence notamment de Léon Daudet et Charles Maurras que l'ancien colinsien, devenu occultiste, Octave Berger et lui-même ne désespéraient pas de convertir à l'objectif fondamental de la Ligue. C'est de cette époque que date ce morceau de bravoure d'Alhaiza: "La dépossession même violente, si tout autre moyen faisait défaut, des détenteurs du sol, à commencer par les étrangers, devient une mesure de salut public. La guerre au canon, devant les décisions de laquelle tout le monde s'incline, établit et sanctionne moins justement bien d'autres fatalités !"(12)
Le deuxième des partenaires des colinsiens au sein de la Ligue, l'Ecole terrianiste, paraît avoir eu une existence fort discrète. Tout ce que nous avons pu rassembler à son sujet se rapporte à son fondateur dont l'existence, elle, ne fut pas discrète. Né à Nîmes en 1819 dans une famille noble mais de confession réformée originaire de l'Agenois, Eugène de Masquard, dit aussi Jacques ou Jérémie Bonhomme ou Dr Marron, fut tout à la fois un publiciste, un sociologue et un viticulteur intensément anticonformiste. Propriétaire et châtelain il a, nous apprend Jean Maitron, "énormément écrit sur la viticulture et la sériculture et contre les travaux de Pasteur et la vaccination. Il fut peut-être le premier à reconstituer avec des plants américains les vignobles dévastés par le phyloxéra... Socialiste-chrétien de tempérament anarchiste, il a mené une lutte vigoureuse contre les antisémites Drumont et Mores, et écrit de nombreux ouvrages sur les questions sociales..."(13) Dans ses Etudes d'économie sociale, qui datent de 1891, il s'élevait violemment contre la mise en pratique du libre-échange de Cobden qu'il qualifiait de doctrine "antimorale, antisociale et antinationale". Son idéologie paraît avoir été marquée par celle de Saint-Yves d'Alveydre, fondateur de la "synarchie" et dont les disciples se réunirent au début du XXe siècle autour de la revue spiritualiste-réincarnationniste française L'initiation. De Masquard était lui-même non seulement végétarien mais abstinent militant, ce qui est un comble pour un viticulteur ! Il distribua en effet à des centaines de milliers d'exemplaires sa brochure sur L'alcool, le tabac, le végétarisme et la vertu. Ennemi déclaré de la féodalité financière, du capitalisme et de la ploutocratie il fut un partisan convaincu de la "synarchie trinitaire et arbitrale" qui devait défendre les intérêts des faibles en aménageant le suffrage universel en fonction de l'organisation professionnelle "selon l'esprit de nos célèbres communes du moyen âge". De Masquard avait été délégué des agriculteurs socialistes de Saint-Cézaire au Xe Congrès national du Parti ouvrier français à Marseille en 1892 et il fit partie de la Commission qui élabora le programme agricole de ce parti en compagnie de Briand, Fournière, etc .(14)
En dépit de ce dernier élément, ce sont donc des personnages quelque peu anachroniques qui, avec les colinsiens, lancèrent la Ligue pour la nationalisation du sol. Mais, dans l'histoire des idées, rien n'est plus ambigu que le qualificatif d'anachronique dont on peut certes créditer les colinsiens; eux-mêmes. Et si l'on y prend garde, en l'espèce, on relèvera que les trois partenaires de la Ligue mirent en présence, pour la première fois à notre connaissance, trois aspects fondamentaux de ce que nous appelons aujourd'hui la prise de conscience écologique: les fouriéristes, lui apportèrent leur spontanéisme associationniste que Fourier justifiait par son respect des lois de la Nature. De Masquard lui apporta l'obsession d'une agriculture "biologique" pour reprendre un néologisme bien contestable mais éloquent. Quant aux colinsiens, dans la période qui nous intéresse ici, et compte tenu d'une conjoncture politique interne belge dominée par la découverte de nouveaux gisements de charbon dans le Limbourg, leur refus néo-physiocratique d'assimiler le sol au capital les conduisit à mettre l'accent sur le problème des ressources naturelles finies du sous-sol. Mais il est des circonstances où, au lieu de se conjuguer, les forces en présence se neutralisent peu ou prou et c'est ce qui paraît s'être produit à la Ligue. Tentons d'en rechercher les causes.
Lorsqu'un groupement se forme en vue d'agir dans le domaine politique et de transformer, au moins partiellement, les données de la vie économique et sociale, on peut légitimement se demander quelles chances il a d'atteindre son but. On peut tenter d'évaluer le degré d'efficacité de l'organisation en analysant ce que les politologues appellent les "éléments de puissance" à disposition. Jean Meynaud, par exemple, fait figurer parmi ces éléments le nombre des membres de l'organisation, sa capacité financière, son statut social, son mode d'action et il parle incidemment de la "qualité de l'adhésion".(15) On conçoit que dans le cas qui nous retient ici, celui de la collaboration de trois mouvements différents, ce problème soit fondamental car il détermine directement la cohésion de l'ensemble. Nous tenterons donc de retracer quel fut l'apport effectif de chaque Ecole au développement de la Ligue et quel fut à l'intérieur de chacune d'elles le degré d'adhésion à l'entreprise commune, après quoi nous nous pencherons sur les autres "éléments de puissance" de la Ligue.
Dès décembre 1901, la Revue du socialisme rationnel publiera à intervalles plus ou moins réguliers, jusqu'en 1914, une rubrique intitulée "Ligue pour la nationalisation du sol" qui donnera désormais "en premier article, les correspondances, adhésions et concours quelconques relatifs à l'oeuvre poursuivie".(16) C'est dans cette chronique que paraîtront tous les extraits des divers journaux et revues intéressant la nationalisation du sol, et c'est donc au travers d'elle que nous procéderons à notre analyse.
Il ressort clairement de la lecture de cette rubrique que l'adhésion de l'Ecole fouriériste à la Ligue fut en fait essentiellement celle d'Adolphe Alhaiza qui toutefois parait s'être efforcé de susciter un débat à ce sujet dans son journal La Rénovation en vue de provoquer des adhésions individuelles à l'entreprise commune. Dès mars 1902, la Revue du socialisme rationnel tint ses lecteurs informés des remous provoqués chez les fouriéristes à l'annonce de l'adhésion de leur Ecole à la Ligue. En effet, il s'en fallait de beaucoup pour que toutes les réactions fussent positives. Certes un certain Emile Baudry, propriétaire à Blois, donna son accord en reprenant l'argumentation antiploutocratique chère à Alhaiza. A un certain André Blot, de Paris, qui lui demandait des renseignements complémentaires, l'organe fouriériste répondit: "La Rénovation a indiqué les motifs pour lesquels nous adhérons à cette idée, en présence du danger nullement imaginaire d'un futur accaparement territorial par les milliards de la spéculation cosmopolite".(17) En revanche, un fouriériste assez important, Edouard Silberling, directeur à la retraite des postes et télégraphes du Département de la Corse et auteur d'un Dictionnaire de sociologie phalanstérienne qui paraîtra en 1911 chez Marcel Rivière avec une préface d'Alhaiza,
opposa un refus catégorique aux idées de ce dernier:

... "Le but que l'on se propose de poursuivre serait, en dehors même de son inefficacité, contraire, il me semble, aux principes de l'école sociétaire qui accepte la propriété telle qu'elle est constituée, pour la transformer en une forme supérieure de l'association.
"Il serait regrettable, à mon avis, que l'école phalanstérienne prêtât son appui à un mouvement qui n'aurait d'autre résultat que de créer une vaine agitation, où l'esprit public ne verrait qu'une revendication collectiviste"... alors que l'on pouvait enfin lui faire comprendre que "la doctrine de Fourier était la négation même du collectivisme comme de tous les programmes qui caractérisent le socialisme avancé de nos jours"...(18)

Dans sa réponse, Alhaiza convenait que le principe idéal du fouriérisme n'était pas la nationalisation du sol, mais l'alliance du Capital, du Travail et du Talent. Mais s'opposaient actuellement à cette alliance l'accaparement capitaliste du sol et une fatale "dénationalisation morale et matérielle". Pour cette raison, le chef de l'Ecole sociétaire persistait à penser que la nationalisation du sol était de nature à sauver le fouriérisme. Un certain Victor Mardrand, colonel du génie en retraite et auteur d'une brochure intitulée Triade philosophique. Le socialisme sans politique. L'Evangile sans miracles. La morale sans dogmes (1901), craignait que le patriotisme d'Alhaiza ne tendît "au chauvinisme le plus exagéré" et ne créât "une barrière plus infranchissable que toutes les autres à la fusion des peuples". Un autre sociétaire, Germain Delias, rappela que la doctrine fouriériste aspirait à une collectivisation au niveau communal, mais certainement pas au niveau national ou mondial. De même, le Dr Verrier, directeur de la Revue de sociologie et initiateur d'un nouveau groupe phalanstérien, l'Union phalanstérienne du Midi et le Dr Hemmel de Paris s'opposèrent à la Ligue, ce dernier proposant de laisser aux colinsiens - qu'il ne connaissait pas - le soin de poursuivre la réalisation des "rêveries enfantines mais dangereuses du collectivisme".(19) - L'Ecole sociétaire - on le voit - était divisée sur le principe de la nationalisation du sol. Ceux qui s'y ralliaient le faisaient généralement en recourant à l'argumentation nationaliste qui prédominait chez Alhaiza lui-même. Quant aux opposants, ils comptaient parmi eux quelques-uns des membres les plus influents de l'Ecole fouriériste de l'époque, dont le Dr Verrier et Silberling. Or, Alhaiza ne pouvait oublier que l'Ecole avait connu une scission en 1896 lorsque Mme Jannin et Fumet s'étaient retirés de la rédaction de La Rénovation. C'est probablement la crainte d'une nouvelle scission qui le porta à marquer les limites étroites de l'engagement fouriériste envers la Ligue dans un article de La Rénovation paru le 30 juin 1902:

"Nous devons donc préciser une dernière fois que notre participation à une ligue pour la nationalisation du sol se limite étroitement à commencer par le sol incessible aux non-nationaux, et à finir par le sol national, propriété absolue et inaliénable de chaque Etat autonome...
"Notre nationalisation ne fusionne donc avec celle des colinsiens que jusqu'à la conquête sociologique du retour du sol à l'Etat. Toute disposition au-delà reste réservée"...(20)

Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, Frédéric Borde, qui était l'âme de la Ligue, adopta un ton de conciliation: "Nous sommes d'accord avec M. Alhaiza sur des points tellement importants que nous aurions vraiment à nous offusquer des réserves phalanstériennes".(21)
Cependant, pressé par ses amis, Alhaiza réitéra ses réserves à plusieurs reprises avec une intensité croissante.(22) Agathon De Potter s'efforça de colmater la brèche en résumant comme suit en 1906 les divergences entre les deux écoles: "Ainsi voilà bien ce qui nous sépare actuellement. M. Alhaiza n'admet pas la nationalisation des propriétés bâties, sauf quelques exceptions, et les socialistes rationnels réclament la nationalisation de la planète entière, y compris les richesses immobilières, que M. Alhaiza semble regarder comme ne faisant point partie du sol"? (23) A l'époque le publiciste belge espérait encore convaincre son interlocuteur. Mais lors du 135e anniversaire de la naissance de Fourier Alhaiza déclara: "Pour nous, nationalisation n'a jamais pu signifier socialisation, même partiellement, comme pour les colinsiens".(24) C'était jouer sur les mots que d'identifier rétrospectivement nationalisation et expropriation des étrangers ! Cette note discordante marqua la fin du rôle de l'Ecole fouriériste dans la Ligue. La Revue du socialisme rationnel s'abstint désormais de citer La Rénovation jusqu'en 1912-1914. A ce moment, très curieusement, Octave Berger qui était alors le principal auteur de la chronique de la Ligue dans l'organe colinsien se plut à mentionner à nouveau le périodique fouriériste avec lequel il se sentait à l'unisson en puisant à la même source d'inspiration: l'Action française (25). Décédé en 1911, Frédéric Borde n'était plus là pour tempérer le nationalisme exacerbé d'Octave Berger qui tenta d'accréditer le maintien d'un accord qui n'existait plus qu'entre Alhaiza et lui-même sur un faux-semblant de nationalisation. Mais cet accord apparent des derniers mois précédant la Grande Guerre, d'ailleurs implicitement nié par le colinsien Elie Soubeyran, (26)' ne doit pas masquer le fait fondamental pour l'historien que l'apport de l'Ecole fouriériste à la Ligue ne fut, au dire même d'Alhaiza, que "théoriquement initial". Ecole moribonde, le fouriérisme ne fut pratiquement dans la Ligue qu'un poids mort.
Si l'apport des fouriéristes à la Ligue put faire illusion, au moins pendant quelques mois, celui des terrianistes se réduisit, semble-t-il, à l'adhésion nominale de son chef Eugène de Masquard. Déjà lorsqu'il adhéra à la Ligue, par une lettre à Borde du 19 novembre 1901, de Masquard proposait d'en changer le nom en "Ligue pour la réhabilitation et la nationalisation du SOL". (27) Pour lui, en effet, le relèvement de l'agriculture française devait précéder la nationalisation du sol qui, autrement, serait vouée à l'échec. Borde commenta de façon conciliante: "Au fond, nous sommes d'accord: il faut replacer l'agriculture au premier plan, le commerce et la finance au second plan. C'est aussi le but que nous poursuivons." Mais selon lui, il importait de ne pas intervertir l'ordre des priorités: "Nationaliser le sol c'est réhabiliter l'agriculture" (28) Un dialogue de sourds s'était amorcé qui se poursuivit entre le colinsien Roussille, adhérent de la Ligue, et de Masquard qui précisa: "En présence d'une pareille dépréciation du sol, vouloir le socialiser avant d'avoir rendu sa culture rémunératrice et croire que l'on trouvera des preneurs, ce n'est pas seulement mettre la charrue devant les boeufs, mais vouloir labourer sans boeufs ni charrue, ce que les terrianistes sont presque seuls à comprendre". (29) Dans une lettre à Elie Soubeyran en date du 26 septembre 1905, de Masquard réaffirma sa position de façon imagée: "Permettez-moi, mon cher ami, de saisir l'occasion de vous redire que mon expérience de vieil agriculteur me donne la conviction que c'est perdre un temps précieux que de semer même la meilleure des graines dans un champ tellement envahi de chiendent qu'elle y serait empêchée de naître. C'est le cas du "socialisme rationnel" qui ne pourra donner les fruits qu'en espèrent ses promoteurs que lorsqu'il sera semé dans un terrain défoncé, et entièrement purgé du chiendent des fausses idées que la féodalité financière a semé dans le moral du peuple, pour lui faire jouer le rôle du guillotiné par persuasion, rôle auquel il se résigne avec une surprenante facilité." (30) Elie Soubeyran lui répondit en insistant sur la nécessité de donner la priorité à la "socialisation du sol" qui pourrait " être organisée pacifiquement de suite, comme nous le désirons, par une loi sur l'hérédité, ou bien appliquée à la suite d'une tourmente révolutionnaire". (31) Dans son commentaire de cette correspondance, Borde se démarqua du pessimisme de Masquard: "La Révolution de 1789 a commencé par les travaux d'une poignée d'hommes, les Encyclopédistes. Je suis convaincu, que si tout le monde dans la Ligue, surtout les intellectuels, veulent faire leur devoir, nous arriverons vite." (32)
L'Ecole terrianiste, à laquelle Borde reprochait de ne pas faire d'adhérents ni de publicité à la Ligue fut donc elle aussi un poids mort pour cette dernière.
L'oeuvre "commune" des colinsiens, des fouriéristes et des terrianistes est donc un mythe, du reste entretenu par les coliniens eux-mêmes qui, dans une perspective de propagande aimaient à conférer à la Ligue l'apparence d'un front commun entre partisans de doctrines différentes. Cette apparence, toutefois, ne résiste pas à une analyse tant soit peu poussée des textes. A la vérité, la Ligue a souffert dès ses débuts d'un manque total de cohésion entre les partenaires qu'elle était censée rassembler.
Reste à examiner la cohésion de ses membres individuels. A première vue, cette question devrait dépendre au premier chef du problème de la cohésion de l'Ecole du socialisme rationnel puisque ce sont les colinsiens qui fournirent en tout cas le gros des effectifs initiaux. Or, nous n'avons pas manqué de relever les divergences qui apparurent entre Agathon De Potter et Frédéric Borde comme entre ce dernier et Octave Berger par exemple. Certes, Octave Berger fut essentiellement un plumitif et son influence dans la Ligue fut sans commune mesure avec celle d'Elie Soubeyran. Mais précisément ce dernier était membre actif du Parti socialiste SFIO alors que la majeure partie des colinsiens français, contrairement aux belges, se tinrent soigneusement à l'écart du Parti socialiste. Est-ce à dire que les colinsiens étaient divisés sur les options politiques en général et sur celles de la Ligue en particulier ? A cette question nous croyons pouvoir répondre que hormis le problème, crucial il est vrai, de la transition au socialisme, la cohésion doctrinale des colinsiens resta exceptionnellement forte, en raison sans doute de la conviction religieuse qui la cimentait. Quant au problème de la transition au socialisme, les deux positions extrêmes qui s'y manifestèrent ne se contredisaient d'ailleurs pas plus que les termes du fameux dilemme de Platon: Que les philosophes deviennent rois ou les rois philosophes. Pour les uns, comme Frédéric Borde, c'est en convertissant des "sommités" que l'on aurait le plus de chances de susciter un "autocrate rationnel". Pour les autres, comme Elie Soubeyran, c'est en diffusant le socialisme rationnel dans les milieux ouvriers que l'on pourrait le plus efficacement préparer l'avènement de la souveraineté du travail, par delà l'anarchie inhérente aux socialismes matérialistes. (33) La première de ces deux attitudes comportait le risque de se faire soi-même convertir par un quelconque mouvement populaire dont le chef aurait fait quelques promesses. C'est ce qui advint à Frédéric Borde avec l'antisémitisme d'un Drumont, dont il se ressaisit in extremis lors de l'affaire Dreyfus. Certes, il y eut le cas d'un Octave Berger dont nous avons signalé la fascination maurassienne. Mais le jugement porté sur lui par Borde, d'ailleurs corroboré par ses propres déclarations et celles des autres colinsiens (34), ne laisse subsister aucun doute: après une phase colinsienne, Octave Berger avait glissé vers 1896 hors de l'Ecole à sa droite, sous l'influence de la théosophie. De même, un certain colonel Wilbois, habitué des banquets colinsiens, se déclarait éloigné de la partie philosophique du colinsisme, mais proche de son programme économique et social dans lequel il retrouvait, disait-il, la pensée de son maître Frédéric Le Play. (35)
Fondée sur l'un des points fondamentaux de ce programme, la Ligue recueillit l'adhésion de sympathisants obscurs mais parfois aussi plus ou moins illustres, tels les socialistes belges Louis Bertrand, Guillaume De Greef, Henri Lafontaine, Hector Denis, Emile Vandervelde, etc, qui s'accordaient avec les colinsiens sur la collectivisation du sol. Mais cette dernière, dans la perspective du socialisme rationnel, ne saurait réussir qu'aux conditions fondamentales posées par Colins, sous peine de n'être qu'une pseudo-collectivisation. C'est ce qu'affirmait Agathon De Potter à Raymond Broca dans une lettre encore inédite du 12 août 1891, donc antérieure à la fondation de la Ligue, lettre où nous lisons "que l'appropriation collective du sol ne peut exister réellement qu'après que l'ignorance sur la réalité du droit a elle-même disparu" (36). Or, dans la perspective colinsienne, cette ignorance ne disparaît qu'ensuite de l'adhésion rationnelle à la démonstration de l'immatérialité et de l'éternité des âmes. Dès lors, la Ligue nous apparaît sous un jour nouveau. Elle fut le moyen de propagande par lequel les colinsiens du début du XXe siècle s'efforcèrent de retenir des hérétiques et d'attirer des sympathisants dans leur mouvance, avec le secret espoir que leur adhésion à la "nationalisation du sol" entraînerait à terme leur conversion ou leur reconversion.
L'organisation de la Ligue se ressent du rôle essentiellement instrumental que ses animateurs colinsiens lui réservaient. Les contacts préliminaires qui permirent l'adhésion de l'Ecole sociétaire se firent sur une base purement pragmatique et non juridique. Ce n'est qu'avec un certain retard par rapport à la fondation de la Ligue que des projets de statut apparurent afin de rendre crédible son autonomie par rapport à l'Ecole colinsienne. Mais paradoxalement ces statuts semblaient devoir régir une association française purement nationale alors que les Belges en tout cas fournirent d'emblée à la Ligue un contingent non négligeable. Certes, la loi française de 1901 n'était pas faite pour faciliter le fonctionnement d'une association binationale, voire internationale. On en fit donc abstraction, comme on fit abstraction de la présence de groupes non français dans une Ligue qui pourtant visait à "nationaliser" le sol!
En juin 1902, la Revue du socialisme rationnel publia un projet de statut et de règlement élaboré par Henri Bonnet et Raymond Broca et émanant donc du groupe parisien de la Ligue. Les considérants, d'ordre doctrinal, reprenaient fidèlement les conceptions colinsiennes y compris sur des problèmes assez particuliers tels que la liberté absolue de tester, l'imposition des successions, l'interdiction des associations de capitaux, etc. L'article 7 disposait: "La Ligue se subdivisera en sections locales et régionales pour établir une vaste fédération rayonnant dans toute la France et se fera représenter aux congrès nationaux et internationaux pour prendre part à toute action commune ayant pour but l'émancipation du prolétariat nécessaire désormais à l'établissement de l'ordre, vie sociale". (37) Ce projet, toutefois, n'eut pas beaucoup d'échos dans les autres groupes de la Ligue. Il est vrai qu'il recelait des imperfections. Aussi la section parisienne revint-elle à la charge avec un nouveau projet qui fut publié dans le numéro de septembre 1903 de la Revue du socialisme rationnel, en même temps que le règlement définitif du groupe parisien. Les textes étaient plus développés et plus cohérents que ceux de 1902. Le premier d'entre eux comportait une déclaration de principes, à nouveau strictement colinsienne, et les statuts fédératifs proprement dits. Les organes prévus étaient les groupes locaux, le Comité fédéral où chaque groupe se trouvait représenté au prorata de ses membres et le Congrès qui devait se réunir tous les deux ans.
Il semble que ce projet ait été tacitement adopté par les autres groupes car nous n'avons trouvé nulle trace d'une assemblée générale constitutive. On peut cependant se demander de quel droit la section parisienne put élaborer des règles juridiques valables pour tous les groupes locaux, y compris les groupes belges. L'organe montois de la Ligue, La Terre, publiera en tout cas chaque semaine pendant ses deux années et demie d'existence, de 1905 à 1907, les considérants et le dispositif des statuts fédératifs. Mais de l'adoption de statuts à leur application il y a une grande distance qui, en l'espèce, paraît bien n'avoir jamais été franchie. Tout nous porte à croire en effet que les organes autres que les groupes ne se réunirent jamais, sans que pour autant les membres, même nos colinsiens, s'en offusquassent. Quant aux groupes locaux, ils paraissent avoir fonctionné sur la base de réunions mensuelles qui, dans le cas du groupe de Mons en tout cas, coïncidaient avec la réunion mensuelle des colinsiens.
Les dirigeants de la Ligue s'efforcèrent de nouer des contacts avec les organisations étrangères à la France et à la Belgique qui poursuivaient des buts analogues aux leurs. Et le groupe montois prit l'initiative d'un projet de fédération avec trois d'entre elles, la Ligue anglaise pour l'impôt sur la valeur du sol, dont le président était J. H. Whitley, la Land nationalisation Society, britannique également, dont le secrétaire général était Joseph Hyder et, en Allemagne, le Bund der deutschen Bodenreformer de A. Damaschke. Ce furent Agathon De Potter et Félix Guilleaume qui, au nom de la section bruxelloise de la Ligue, écrivirent le 25 novembre 1904 aux responsables des trois associations susmentionnées pour leur proposer le projet de fédération internationale. Les deux organisations britanniques répondirent qu'elles allaient étudier la question.
Damaschke estima l'idée excellente mais sa réalisation prématurée et s'inquiéta des tendances anticléricales de La Terre. (38) Agathon De Potter et Félix Guilleaume élaborèrent néanmoins en 1905 un projet de Fédération internationale des sociétés pour la nationalisation du sol qui prévoyait notamment la possibilité d'affiliations individuelles mais ce projet n'eut aucune suite pratique. (39) De même, Borde caressa longtemps l'idée d'un Congrès international devant siéger à Paris, mais il dut y renoncer. (40)
Pour en revenir au fonctionnement interne de la Ligue, c'est, semble-t-il, tacitement que Borde et Agathon De Potter en furent reconnus dirigeants et qu'ils tinrent la place des organes centraux prévus par les statuts. De même, c'est tacitement que ces dirigeants laissèrent aux sections locales le soin de prendre des initiatives qui parfois engagèrent la Ligue elle-même. Inversement, lorsque Borde offrit la présidence d'honneur de la Ligue au président Kruger qui, toutefois, se récusa, il paraît bien avoir agi de son propre chef, sinon sans consultation des sections, du moins sans mandat l'y autorisant expressément.
De tout cela, il résulte que la Ligue ne se structura jamais fortement. Seules les sections, qui rassemblaient des personnalités très différentes et diversement engagées, furent des réalités organiques, quoique intimement liées aux groupes colinsiens. Les contacts entre elles étaient surtout personnels: on se rendait visite, on s'écrivait. Mais la presse, c'est-à-dire la Revue du socialisme rationnel et, de 1905 à 1907, La Terre, auxquels s'ajouta épisodiquement un Bulletin de la Ligue, constitua le lien le plus visible. Cette faiblesse institutionnelle de la Ligue fut sans doute l'une des causes de son peu de succès car lorsque les personnalités colinsiennes qui l'animaient disparurent, aucun organe n'était à même de prendre le relais. Or, Agathon De Potter décéda en 1906 et Frédéric Borde en 1911, mais dès 1906 sa santé l'avait contraint à ralentir considérablement ses activités.
Grâce à la chronique que la Revue du socialisme rationnel consacra à la Ligue, il nous est possible de déterminer avec précision l'implantation de cette dernière et de retracer son évolution en tout cas jusqu'en 1906. De 1901 à 1906 les effectifs de la Ligue progressèrent jusqu'à atteindre 1085 adhérents lesquels toutefois étaient en majeure partie concentrés dans cinq foyers qui étaient ceux-là mêmes de l'Ecole colinsienne. En 1905, la Ligue avait 823 membres à Paris, 119 à Pau, 40 à Mons, 23 à Bruxelles plus 30 dans le reste de la Belgique, 21 à Nîmes, et une soixantaine dans les autres pays ou dans l'Empire français comme on disait alors. Toutefois, si l'on soustrait de l'effectif parisien les 744 adhésions qui intervinrent lors de la campagne électorale de 1906, dont nous parlerons plus loin, il reste moins de 400 membres. Sans doute les dirigeants de la Ligue s'efforcèrent-ils d'attirer à elle surtout une certaine élite intellectuelle. Ainsi Borde écrivit à Emile Deschanel, sénateur et professeur au Collège de France, à l'académicien Jules Lemaitre, au député Fould, à Clemenceau, à Kruger, à Tolstoï ainsi qu'à de nombreux journalistes français. Les seules personnalités non colinsiennes connues qui adhérèrent à la Ligue furent les socialistes Alfred Naquet et Georges Renard pour la France, Louis Bertrand, Guilleaume De Greef, Henri Lafontaine, Hector Denis et Emile Vandervelde pour la Belgique, Werner Sombart et Eduard Bernstein pour l'Allemagne, Anton Menger pour la Suède, auxquels il convient d'ajouter le romancier français Georges Darien et Tolstoï. Encore le ralliement de ce dernier fut-il davantage une approbation des objectifs de la Ligue en réponse à une lettre pressante de Frédéric Borde qu'une adhésion en bonne et due forme.
Est-ce à dire que ces adhésions furent purement nominales? Il semble bien que oui car seul un petit groupe de militants, presque tous colinsiens, animèrent la Ligue. Outre ceux que nous avons déjà mentionnés, citons le commandant Prieur, Ph. Chabert, Alexandre, G. Potron, Broca et surtout Jules Noël. Il n'en reste pas moins que ces adhésions sont significatives en ce qu'elles donnent une idée de l'écho rencontré alors par la version colinsienne du collectivisme. Si nous trouvons parmi ces personnalités quelques-uns des leaders du socialisme belge c'est, nous semble-t-il, pour deux raisons essentielles: d'une part, ils pouvaient voir dans le programme de la Ligue une manière de transposition de la justification éthique du collectivisme qui était au coeur de la fameuse charte de Quaregnon, adoptée par le POB en 1894. D'autre part ils avaient collaboré ou continuaient à collaborer avec les chefs de file belges de l'Ecole colinsienne à l'Université nouvelle, issue d'une scission de l'Université libre de Bruxelles intervenue en 1894 également, et surtout dans les revues L'Humanité nouvelle et La Société nouvelle dont l'inspiration procédait de la même source que la Ligue.(41)
Hormis la campagne de recrutement de noms prestigieux, qui eut un succès relatif, la Ligue se manifesta par les lettres de Borde à un certain nombre d'hommes politiques français sur divers problèmes d'actualité, par une pétition au Parlement belge en 1904 suivie d'une campagne de propagande pour la collectivisation des gisements houillers et par quelques tentatives électorales en France, principalement aux élections législatives de Paris en 1906, tentatives non couronnées de succès. Voyons brièvement ces deux derniers types d'action.
De riches gisements de charbon avaient été découverts en Belgique, dans la Campine. Le problème se posait de savoir s'il fallait les laisser en mains privées ou s'il convenait de les faire entrer dans le domaine public. La section de Bruxelles de la Ligue, représentée par son président Agathon De Potter et par son secrétaire Félix Guilleaume, et la section de Mons, représentée également par son président Jules Noël et par son secrétaire Léon Legavre, adressèrent en décembre 1904 aux deux Chambres une longue pétition exposant les raisons pour lesquelles, à défaut d'une nationalisation, jugée à terme inéluctable, de tout le sol, les gisements houillers en question devraient être déclarés propriété nationale. Ce qui est intéressant dans ce texte, c'est que, outre l'argumentation colinsienne classique fondée sur le caractère de "matière première absolue" du sol, qui contrairement au capital n'est pas le résultat du travail accumulé mais la condition de tout travail productif, on y trouve, pour la première fois, à notre connaissance, dans la littérature colinsienne l'assimilation du sol à un "réservoir", donc implicitement au moins à un stock limité de matières premières indispensables à la vie de l'humanité(42). Toutefois, en dépit de l'appui des parlementaires socialistes belges, malgré la campagne très active du sénateur "collectiviste rationnel" Finet et celle encore plus agressive d'Emile Vandervelde, l'Etat belge opta pour la privatisation(43).
Quant aux tentatives électorales que nous avons évoquées, elles furent essentiellement le fait de trois candidats dont deux colinsiens, Paul Vibert et Pierre Delmas, et un "compagnon de route" occasionnel, le romancier anarchisant Georges Darien. De son vrai nom Georges Hippolyte Adrien, Darien est né le 6 avril 1862 à Paris. Après ses études secondaires, il fit son service militaire. Il fut transféré, pour manquements véniels, dans une unité disciplinaire stationnée en Tunisie. L'expérience qu'il y vécut sert de thème à son roman le plus connu écrit en 1886 et paru en 1890, Biribi(44). De retour à la vie civile, il séjourna à Paris, Londres, Bruxelles, rédigeant des romans et s'initiant à l'économie. C'est, semble-t-il, au hasard de ses lectures qu'il fit la découverte de Henry George dont la pensée le marqua durablement. Fondateur avec Janvion du journal L'Ennemi du Peuple, Darien devint un collaborateur régulier de la Revue du socialisme rationnel et de l'hebdomadaire La Terre dès octobre 1905 et il le resta un an environ. Adversaire acharné des "socialistes marxistes" Jaurès et Guesde, il présenta sa candidature en 1906 dans le XIIe arrondissement de Paris sous l'étiquette radicale-socialiste. Toutefois, s'étant brouillé avec le groupe local de ce parti, Darien se présenta au nom du "Groupe socialiste rationnel du XIIe arrondissement"(45). Il n'en fut pas moins battu par un socialiste, de même que Delmas, qui avait présenté sa candidature dans le Ier arrondissement de Paris, cependant que Paul Vibert était battu par le nationaliste Maurice Barrès(46). Peu après, Darien prit ses distances avec les colinsiens comme avec la Ligue, déclarant les statuts de cette dernière inacceptables: "La mise en commun du sol présente un danger énorme: celui de mettre aux mains de l'Etat, cet éternel ennemi de l'Individu, un pouvoir gigantesque... L'Etat est l'ennemi. Avec la propriété commune du sol, il le deviendrait bien davantage"(47) En réalité Darien était resté partisan de l'impôt unique sur le sol, à la façon de Henry George; et Agathon De Potter, dans le dernier article qu'il écrivit pour La Terre avant de mourir, mit fortement en doute l'identité des objectifs poursuivis par l'auteur de Biribi et les colinsiens.(48)
Bien que théoriquement la Ligue vécût de 1900 à 1914, en réalité sa vitalité s'effondra autour de 1906. Si l'on mesure en effet par périodes annuelles le débit de sa propagande doctrinale vers l'extérieur, le nombre de nouveaux adhérents et le volume des chroniques de la Ligue dans la Revue du socialisme rationnel, il paraît hors de doute que de 1907 à 1914 la Ligue n'eut qu'une existence végétative. Sans doute sa dénomination était-elle contestable, même dans l'optique colinsienne. Toutefois, son échec, qui anticipait sur celui de l'Ecole du socialisme rationnel, doit bien sûr être cherché aussi et peut-être surtout dans son idéologie. Sans entrer dans le fond de la question que nous retrouverons plus loin, relevons que ni la classe ouvrière, ni la classe paysanne, ni la classe intellectuelle ne pouvaient y trouver la réponse aux questions concrètes qu'elles se posaient alors. Sans doute l'esprit néo-physiocratique qui dominait la Ligue se trouvait-il en porte-à-faux par rapport à l'essor industriel de la Belle Epoque qui achevait de convertir la classe ouvrière au dogme du Progrès indéfini.


Notes:

[1]. Lettre de F. Borde à H. Bonnet, du 21 novembre 1898, Archives de la S.E.C.

[2]. Albert Maximilien Toubeau, qui avait publié en 1880 un ouvrage intitulé La répartition métrique des impôts et dans les années suivantes plusieurs études dans différentes revues sur les problèmes agraires, mourut en 1890. Cf. Max Toubeau, op. cit., passim.

[3]. Cf. Lettre inédite d'Agathon De Potter à R. Broca du 7 août 1892 in Archives de la S.E.C. cf. p. XXX ci-après et Paula Gutzeit, Die Bodenreform. Eine dogmengeschichtlich-kritische Studie, Verlag von Duncker & Humblot, Leipzig, 1907.

[4]. Ph. A. - R.S.R., XV, 1889-1890, p. 47.

[5]. R.S.R., XXVI, 1900-1901, pp. 1 et 724.

[6]. R.S.R., XXVI, 1900-1901, p. 725.

[7]. R.S.R., XXVII, 1901-1902, p. 123.

[8]. R. S.R., XXVII, 1901-1902, p. 209.

[9]. R. S.R., XXVII, 1901-1902, p. 507.

[10]. R.S.R., XXVII, 1901-1902, p. 394.

[11]. R.S.R., XXVII, 1901-1902, pp. 291, 292, ainsi que Jean Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Les Éditions ouvrières, Paris, t. XIV, p. 168.

[12]. R.S.R., XXXIX, 1913-1914, p. 119.

[13]. Jean Maitron, op. cit., t. XIV, p. 35.

[14]. Cf. Tiré à part du Dictionnaire biographique du Var, Noyon, 1905; Jean Maitron, loc. cit., et Octave Berger "A propos de Saint-Yves d'Alveydre" in R.S.R., XXXVIII, 1912-1913, pp. 103 et ss.

[15]. Jean Meynaud, Les groupes dépression, PUF, Paris, 3e éd., 1965.

[16]. R.S.R., XXV11, 1901-1902, p. 287.

[17]. R.S.R., XXVII, 1901-1902, pp. 519 et 521.

[18]. R.S.R., XXVII, 1901-1902, p. 522.

[19]. R.S.R., XXVII, 1901-1902 et XXVIII, 1902-1903, passim.

[20]. R.S.R., XXVIII, 1902-1903, pp. 15 et 16.

[21]. Ibidem.

[22]. R.S.R., XXIX, 1903-1904, pp. 472 à 474; R.S.R., XXX, 1904-1905, p. 755.

[23]. R.S.R., XXXII, 1906-1907, p. 139.

[24]. R. S.R., ibidem, p. 807.

[25]. Cf. par exemple R.S.R., XXXVIII, 1912-1913, pp. 115-119.

[26]. R.S.R., XXXIXI 1913-1914, pp. 650 et ss.

[27]. R.S.R., XXVII, 1901-1902, p. 387.

[28]. R.S.R., ibidem, pp. 388-389.

[29]. R.S.R., ibidem, p. 543.

[30]. R.S.R., XXXI, p. 312.

[31]. R.S.R., ibidem, pp. 313 à 315.

[32]. R.S.R., ibidem, p. 316.

[33]. Elie Soubeyran, Etudes sur la souveraineté du travail, Veuve Monnom. Bruxelles, 1910, 264 pages.

[34]. Cf. par exemple Félix Guilleaume in R.S.R., XXX, 1904-1905, pp. 799, 800, et Octave Berger in R. S.R., XXXII, 1906-1907, p. 388.

[35]. R.S.R., XXVII, 1901-1902, p. 300.

[36]. Lettre d'Agathon De Potter à Raymond Broca, du 12 août 1891, in Dossier Broca, Archives de la S.E.C. Cf. P. 166 ci-après.

[37]. R.S.R., XXVII, 1901-1902, pp. 697 et ss.

[38]. R.S.R., XXX, 1904-1905, pp. 513 et ss.

[39]. R.S.R., XXX, 1904-1905, pp. 794 et ss.

[40]. R.S.R., XXIX, 1904-1905, pp. 29 à 292.

[41]. Cf. notamment R.S.R., XXIX 1903-1904, pp. 335 et ss.

[42]. R.S.R., XXX, 1904-1905, pp. 392 à 396.

[43]. Cf. R.S.R., XXIX, 1903-1904, pp. 236 et ss. R.S.R., XXXII, 1906-1907, pp. 359 et ss.

[44]. Réédité en 1966 par Jérôme Martineau, et publié dans la collection 10/18 en 1970, avec une préface d'Auriant. Plusieurs autres romans de Darien ont été réédités, notamment Bas les coeurs, Le voleur et La belle France, chez Pauvert.

[45]. Cf. La Terre du 29 avril et du 6 mai 1906.

[46]. Cf. R.S.R., XXXI, 1905-1906, pp. 826-833 et La Terre des 13 et 20 mai 1906.

[47]. La Terre des 21 et 28 octobre 1906.

[48]. La Terre du 28 octobre 1906.