colinsdeham.ch: Histoire d'un Autre Socialisme: Chapitre III.
Histoire d'un Autre Socialisme: L'École colinsienne 1840-1940


Chapitre III: DE FRÉDÉRIC BORDE A FERNAND BROUEZ OU LES PROGRÈS DU MILITANTISME COLINSIEN (1875-1900)

De toutes les publications colinsiennes, la plus imposante par son volume et sa durée sinon par sa qualité est sans conteste La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel qui parut régulièrement de 1875 à 1914, la collection entière occupant près de deux mètres de rayonnages. Bien que les colinsiens de Mons et plus encore Agathon De Potter figurassent parmi les principaux animateurs de cette revue, le style de cette dernière n'en fut pas moins marqué par la personnalité tranchante de son fondateur, Frédéric Borde, qui d'ailleurs la dirigea jusqu'à sa mort en 1911.
Avant de présenter cette revue et de tenter de retracer son évolution puis l'apparition d'autres périodiques d'inspiration colinsienne entre 1875 et 1900, il convient donc de tenter de brosser le portrait de Frédéric Borde, ce que nous permettra l'exploitation d'archives encore inédites.(1)
Né le 25 décembre 1841 à La Rochelle, Frédéric Borde fut enfant de troupe au 14e régiment de ligne où il se porta volontaire le 28 décembre 1858. Il eut son baptême du feu lors de la campagne d'Italie de 1859 dont Henry Dunant rapporta Un souvenir de Solférino. Après dix ans de service qui paraissent l'avoir profondément marqué, il quitta l'armée le 28 décembre 1868 avec le grade de sergent-major.
Etabli à Bordeaux, il s'engagea dans le mouvement républicain, lutta contre l'Empire allant jusqu'à faire paraître dans L'Ouest d'Angers et Le Libéral du Centre un manifeste à l'armée l'invitant à voter "non" lors du plébiscite du 8 mai 1870. Mais il semble bien que le jeune Borde n'était pas insensible au patriotisme qu'il attaquera le reste de sa vie, car à la nouvelle des premières défaites, lors de la guerre franco-allemande de 1870, il reprit du service dans des conditions particulièrement difficiles en raison de la persécution de certains officiers. S'étant porté volontaire dans les compagnies organisées spécialement pour les missions périlleuses - que nous appelons à présent les commandos - il prit part à la bataille de Châtillon et aux combats de Bagneux, de la Malmaison puis de la digue d'Argenteuil de septembre à novembre 1870. Le 30 novembre, à la bataille de Champigny, blessé par balle à la cuisse droite, il fut évacué mais non point réformé et moins encore admis à la pension de retraite, le médecin-major ayant déclaré sa blessure insignifiante. Après l'écrasement de la Commune, en juillet 1871, il fut renvoyé de l'armée avec une gratification renouvelable de 205 francs par an. Dès lors commença pour Frédéric Borde une existence d'infirme, sa jambe blessée l'obligeant à un long séjour annuel à Barèges dont les eaux sulfureuses le soulageaient de ses douleurs et parfois de ses esquilles.(2) Il n'est pas interdit de penser que son inaction forcée - il se comparait à un cul-de-jatte - ait trouvé un exutoire dans l'agressivité de sa plume qui fut désormais sa seule arme. Il en vécut d'ailleurs car d'août 1872 à avril 1875, il fut journaliste à L'Indépendant des Basses-Pyrénées, la ville de Pau n'étant guère éloignée de Navarrens où vivait sa mère et de Barèges où il faisait ses cures. C'est de cette époque que datent son livre Philosophie de la guerre paru en 1873 et sa conversion au socialisme rationnel due à la lecture de l'ouvrage d'Adolphe Hugentobler Extinction du paupérisme, puis de ceux de Colins que lui envoya un certain Edouard Simonnard. Ce dernier en tout cas l'hébergea à Paris et l'aida matériellement lorsqu'il décida en 1875 de lancer La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel avec l'appui financier d'Agathon De Potter et du cercle de Mons. (3)
Point n'est besoin que nous évoquions longuement ici le contexte socio-politique français dans lequel parurent les premiers numéros de la revue. Rappelons seulement que les partisans de l'Ordre moral n'avaient pas désarmé, que la République conservatrice issue de l'alliance objective de Gambetta et de Thiers avec une fraction des monarchistes poursuivit jusqu'en 1875 les procès contre les communards, qu'elle appliqua sans défaillir jusqu'à la disparition de l'état de siège le 4 avril 1876, la loi de 1872 interdisant toute propagande en vue de changer la société et que la liberté de la presse ne réapparut qu'avec la loi de 1881.(4)
Parmi les questions que nous n'avons pu élucider figure celle du titre du périodique La Philosophie de l'avenir, la mention Revue du socialisme rationnel faisant plutôt figure de sous-titre jusqu'en 1900 année où il y eut interversion. On sait que Feuerbach avait publié à Zurich et Winterthur en 1843 un ouvrage intitulé Grundsâtze der Philosophie der Zukunft (Principes de la philosophie de l'avenir). S'il parait peu vraisemblable que Frédéric Borde l'ait lu avant 1875 - fût-ce en raison de sa maîtrise alors insuffisante de l'allemand - il n'est pas impossible qu'il en ait eu connaissance, peut-être grâce à Agathon De Potter, et qu'il ait trouvé piquant de retourner contre les matérialistes le titre d'un ouvrage matérialiste. Car l'éditorial de Frédéric Borde au numéro 1 de la revue apparaît moins comme une profession de foi socialiste - qui eût encouru la censure - que comme une déclaration de guerre au matérialisme prétendument scientifique de l'époque tel que l'incarnait alors la Revue de philosophie positive.

"Le but de cette Revue - lit-on en tête du premier numéro de La philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel - est de vulgariser la science sociale découverte par Colins, en ce qui touche la partie morale, la partie matérielle nous étant interdite.
"La science sociale consiste exclusivement au moral: dans la démonstration scientifique que les sensibilités vulgairement appelées âmes, sont immatérielles; ce qui implique éternelles; et, qu'elles seules, sont la base de la raison réelle.
"On arrive à cette démonstration par la coupe absolue de la série, dite série continue des êtres, établissant d'une part: que dans toute l'échelle des phénomènes, depuis la matière prétendue inerte jusqu'à l'organisation animale la plus compliquée, il n'y a: que forces et résultantes de forces, soumises aux lois de la NÉCESSITÉ. D'autre part: que chez l'homme et exclusivement chez lui, il y a dualisme constitué par l'union d'un organisme (N.B. Il est évident que l'homme en tant qu'organisme fait partie de la série), c'est-à-dire d'un agrégat de matières, d'un ensemble de forces et d'une(5) sensibilité immatérielle, union constituant intelligence réelle ou LIBERTE.
"Du point de vue où nous nous plaçons, nos lecteurs comprendront facilement que tous nos raisonnements doivent s'appuyer sur la coordination des sciences, toutes les spécialités scientifiques étant les prolégomènes de ce que nous prétendons démontrer. En cela, nous sommes d'accord avec le positivisme français et l'école écossaise. Ces deux écoles disent en effet, avec juste raison, que les études biologiques doivent précéder les études sociologiques. Nous nous proposons donc dans cette Revue de tenir nos lecteurs au courant des principales découvertes qui se feront dans les sciences physico-chimiques et biologiques...
"... La révolution faite par Galilée dans les sciences Physiques, ne peut donner qu'une faible idée de la révolution que nous allons tenter au sein des philosophies actuelles.
"Par cette déclaration jetée à la face de nos contemporains, nous fermons toute ligne de retraite. Maintenant les ponts sont coupés derrière; face à l'ennemi, et entrons dans la fournaise...
"... Il y a tant de gens qui nient l'étendue du mal actuel, tout en reconnaissant que ce mal existe. Ces hommes-là ne voient pas l'anarchie intellectuelle dans laquelle nous étouffons. Ne nous lassons donc pas d'en présenter le spectacle à leurs yeux; c'est notre devoir; et comme nous prétendons les instruire, c'est surtout pour ceux-là que nous écrivons.
"D'autres, renchérissant sur les premiers, viendront nous, dire: ce que vous dites là, a été ressassé bien des fois. Tout ça se sait depuis longtemps. Personne ne conteste que nous soyons en pleine anarchie. Mais qu'y faire? Cette dernière question prouve au contraire, que vous ne SENTEZ pas l'intensité de cette anarchie, que vous n'en voyez pas les progrès effrayants, que vous n'êtes pas suffisamment frappés. Car, si vous aviez conscience de cette anarchie, vous y chercheriez un remède et cela toute affaire cessante. Vous laisseriez là les niaiseries politiques qui paraissent vous amuser beaucoup, pour vous occuper un peu plus du problème social qui demande impérieusement une solution. Et pour la chercher, cette solution, vous commenceriez par faire table rase des philosophies actuelles, qui ne sont que les doublures plus ou moins mises à neuf de la philosophie antique "... (6)

Frédéric Borde avait, comme on peut le constater par ce texte liminaire, toutes les audaces d'un autodidacte doublé d'un baroudeur, ce qui explique que son style rappelle souvent celui de Colins.
Avant d'aborder le contenu de la Revue pendant le dernier quart du XIXe siècle, il nous parait utile de rechercher l'identité de ses collaborateurs réguliers et, plus généralement, de recenser les colinsiens pendant cette même période. Si même ils restèrent toujours des isolés, un Frédéric Borde et un Agathon De Potter étaient entourés de " coreligionnaires " - c'est le terme utilisé entre colinsiens - d'autant plus résolus qu'ils se sentaient responsables du triomphe final de la vérité philosophique et sociale qui seule pourrait sauver l'humanité des progrès de l'anarchie.
Autour de Frédéric Borde nous trouvons en effet quelques militants français, dont certains avaient d'ailleurs connu Colins. Citons par exemple un certain marquis de Tromenec, breton de Hennebon, ancien officier de marine, mort en 1875 (7), le docteur Le Clère, de Brives, Corrèze, ancien ami de Colins, auteur d'une "Lettre à Monseigneur Dupanloup", publiée une première fois en 1868(8), Rothenflue, officier d'ordonnance du général Kampf que Borde avait connu entre 1872 et 1875 à Pau, qui mourut, lui, en 1879(9), le docteur Ranson, ancien ami de Colins qui avait fait des adhérents en Gironde et décéda à Paris en 1880(10), Charles Granjeon, adjoint au maire d'Avignon, ancien compagnon d'armes de Borde et blessé comme ce dernier à la bataille de Champigny, qui s'éteignit en 1883(11), un certain Cauneille, qui avait été tour à tour séminariste, soldat, comptable, comédien et journaliste avant de mourir de misère à Pau, à l'âge de 32 ans, en 1892(12), un certain Fauger qui avait été journaliste à la Voix du peuple de Bordeaux avant de devenir notaire et qui décéda à Argentan-Château dans les Deux-Sèvres en 1893(13), Emmanuel Pignon, rédacteur de La France théâtrale qui se suicida pour des raisons inconnues à l'âge de 37 ou 38 ans en 1893(14), Jules Delaporte et son épouse née Adèle Devillers, lui arpenteur-géomètre et ancien communard nommé capitaine de la garde nationale par les habitants du Quartier latin et condamné à la prison par une cour martiale, qui mourut à Paris en 1901, elle institutrice, typographe et militante colinsienne décédée à Paris en 1888(15), un certain Vignon, ancien ami de Colins, agent d'assurances de son état, qui devait mourir à Paris en 1904(16), un certain F. Meheux, dessinateur et photographe, ancien communard comme Jules Delaporte qui l'avait converti au colinsisme bien avant 1871, qui devait décéder à Paris en 1907(17), Louis-Joseph Alexandre, né le 15 décembre 1849 à Magnant, Aube, dans une famille de cultivateurs riches, qui devenu sculpteur à Pau fut converti au socialisme rationnel par un dénommé A. Roussille, manufacturier, et devint l'un des militants les plus actifs de la région, ami intime de Frédéric Borde.(18)
Fondée par ce dernier, La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel fut dans ses débuts animée presque exclusivement par lui et Agathon De Potter ainsi que, dans une moindre mesure par Adolphe Hugentobler qui, ruiné par ses, affaires sud-américaines, devait mourir à Lausanne en 1890 (19). La publication de textes inédits de Colins et de Louis De Potter tenait alors une place considérable. Puis, au fil des ans, d'autres, collaborateurs apparurent. Les principaux à prendre régulièrement la parole dans la Revue pendant la période qui nous intéresse sont Alphonse Cappelle du cercle de Mons, dès 1876(20), Jules Delaporte dès 1877-1878, Emmanuel Pignon dès 18781879, Fernand Brouez, fils de Jules Brouez, de Mons, dès 1881-1882, Jules Bourlard et Jules Putsage de Mons, dès 1882-1883, le docteur van Hassel de Mons et un autre Belge C. Willems dès 1883-1884, l'ingénieur Heinerscheidt alias Henri Detiche(21) et le capitaine français Henri Bonnet, ami d'enfance de Borde, mais récemment converti par ce dernier dès 1889-1890, l'avocat bruxellois Octave Berger, transfuge du mouvement anarchiste22 dès 1890-1891, le brasseur d'affaires belge Adolphe Seghers domicilié à Paris mais partageant son temps entre les bureaux madrilène, lisbonnais et parisien de sa firme d'import-export dès 1895-1896, puis une nouvelle génération de socialistes rationnels avec A. Boy, Aubin de Tahyre, Gustave Potron, Bufquin des Essarts alias Marcellus, directeur du Journal de Charleroi, enfin l'acteur et syndicaliste, français Raymond Broca, dès les dernières années du XIXe siècle. Contrairement à ce que déclare Jacques Droz, Benoît Malon, ancien communard et fondateur en 1880 de la Revue socialiste, non plus d'ailleurs qu'Eugène Fournière n'ont jamais figuré parmi les collaborateurs à proprement parler de l'organe colinsien si même certaines de leurs lettres à Frédéric Borde ou Agathon De Potter y ont été reproduites.(23)
Des personnalités aussi diverses durent avoir du mal à collaborer, et elles en eurent. Il faut rendre à Frédéric Borde cette justice que jamais il ne contesta la direction intellectuelle des colinsiens à Agathon De Potter dont la figure mériterait à coup sûr de faire l'objet d'une étude approfondie. Elevé dans le socialisme rationnel par son père et sa mère, à l'écart de l'école et, autant que possible, des contacts avec l'extérieur, Agathon De Potter effectua de brillantes études de médecine et de musique. Il obtint le premier prix de composition au Conservatoire de Bruxelles et le diplôme de Docteur en médecine à l'Université libre de Bruxelles.(24) Toutefois, hormis le stage qu'il effectua volontairement comme interne à l'Hôpital Saint-Pierre de Bruxelles, lors d'une épidémie de choléra, il renonça à l'exercice de la médecine pour s'adonner exclusivement à la Cause. Il est piquant de relever que c'est grâce surtout aux riches fermes familiales de Flandre occidentale dont il avait hérité qu'il put se dévouer comme il le fit à la collectivisation du sol. Bien entendu, le socialisme rationnel ne se réduit pas à ce seul commandement mais il l'implique nécessairement et nul ne le souligna plus qu'Agathon De Potter. Certes ce dernier n'était pas un tribun. Aristocrate né, il vécut en intellectuel pur, contempteur du "bourgeoisisme" auquel semblait vouloir s'arrêter la majeure partie de son entourage immédiat. Frédéric Borde nous en a laissé un croquis, peut-être excessif comme son auteur, mais sans doute assez ressemblant dans l'une de ses lettres inédites à Henri Bonnet:

"M. De Potter est un homme très instruit, c'est un polémiste de premier ordre qui possède à fond le socialisme rationnel, de plus c'est un homme d'une bonté parfaite et d'une humeur toujours égale. Voilà quinze ans que je travaille avec lui et il n'y a jamais eu le moindre nuage entre nous. M. De Potter est un homme tout en dedans, qui parle peu mais qui écrit beaucoup, il a produit au moins la matière de vingt volumes, et puis tous ses écrits sont des chefs-d'oeuvre de clarté et de logique. Voilà pour le beau côté de la médaille. Voici pour le revers: M. De Potter manque d'initiative, c'est un esprit timide que le moindre pas en avant épouvante. Cela tient, selon moi, à ce qu'il a trop vécu de la vie de famille, sous les cotillons de sa mère."(25)

Esprit timide à coup sûr, mais non point timoré étant donné ses polémiques tous azimuts où il saura allier l'intransigeance doctrinale à une exquise courtoisie n'excluant pas toujours la férocité. Celle-ci, toutefois, ne visait jamais que le mensonge de sorte que les colinsiens en furent exemptés même dans les moments difficiles où Agathon De Potter se vit dans l'obligation de réagir contre des déviations, voire contre un schisme dont nous reparlerons ci-après. C'est dire que sans avoir de pouvoirs ni de prétentions charismatiques, Agathon De Potter sut maintenir la cohésion idéologique des colinsiens, au prix peut-être d'une inertie doctrinale sur laquelle nous reviendrons aussi. "Nous avons un chef M. De Potter: il faut lui obéir", écrira Frédéric Borde(26), après s'être trouvé bien d'avoir prêché d'exemple à plus d'une reprise.
Etant donné que le but avoué de Frédéric Borde en lançant sa Revue et d'Agathon De Potter en la soutenant était de propager le colinsisme, il n'est pas inutile de rapporter ici comment l'entreprise fut perçue à l'époque par un observateur averti et bienveillant. Dans une lettre à Frédéric Borde en date du 12 juin 1877, Benoît Malon alors exilé à Nuoro, en Sardaigne écrivait: "... Votre insuccès auprès des républicains ne m'étonne pas. Votre socialisme appelle l'étude et la réflexion, on ne peut pas y adhérer par pure sentimentalité comme au communisme par exemple, et l'étude et la réflexion sont ce que nos politiciens et agitateurs actuels (réactionnaires et démocrates) croient le moins indispensable. Ceci en général, bien entendu; il y a toujours de nombreuses exceptions. Ensuite, par un concours de circonstances que je ne m'explique pas bien, l'école de Colins n'était pas entrée jusqu'ici dans le grand courant de la publicité. A ce point de vue, votre Revue est très utile, et si vous continuez, vous ne tarderez pas à vous imposer à la discussion publique et ce qu'il y a de meilleur dans votre doctrine se fondra avec les acquis antérieurs dans le socialisme militant. Vous avez même beaucoup donné en ce sens et vous donnerez plus encore, j'en suis sûr. J'ai la conviction que si le socialisme l'emporte, c'est sur votre théorie économique que se basera la future organisation sociale. Votre école a eu la gloire de trouver l'organisme social (sauf quelques petites modifications) le plus propre à servir d'application à cet incontestable principe de justice: Egalité de moyen; proportionnalité en raison du travail."(27) On relèvera en passant combien Benoît Malon et César De Paepe étaient alors proches dans leur appréciation du colinsisme. Il n'en reste pas moins que l'entreprise de propagande échoua.
Il n'est pas sans intérêt de comparer le tirage de La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel à l'hebdomadaire de Guesde, Deville et Lafargue, L'Egalité qui, entre 1877 et 1882 monta jusqu'à 5000 exemplaires.(28) La revue colinsienne tira initialement et pendant plus de dix ans à 1000 exemplaires. Mais en 1886-1887 elle connut une crise aux origines complexes - son directeur, Frédéric Borde, qui avait été opéré, se trouvait dans l'incapacité de travailler, deux des bailleurs de fonds belges retirèrent leur appui financier et un autre organe d'inspiration colinsienne mais ouvert à d'autres courants de pensée La société nouvelle avait été créé - de sorte que de mensuelle qu'elle avait été elle devint bimensuelle et le resta jusqu'à la fin du siècle, cependant que le tirage tomba successivement à 500 puis 300 exemplaires avant de remonter vraisemblablement à son niveau initial.(29) Sans être impressionnant, un tel tirage au siècle dernier est loin d'être négligeable, surtout si on le met en rapport avec la durée exceptionnelle du périodique.
Reste à nous interroger sur le contenu de la Revue. Nous en examinerons tout d'abord la forme puis, très sommairement, les prises de position philosophiques, politiques et sur les affaires étrangères.
Dans nos travaux antérieurs nous avons suffisamment épilogué sur la forme du discours colinsien pour n'avoir pas à nous étonner du malaise que durent ressentir nombre de lecteurs au contact du dogmatisme de ses disciples. A cela on peut rétorquer que le dogmatisme scientiste dont participe le socialisme rationnel aurait dû dans le contexte socio-historique de l'époque constituer un atout plutôt qu'un handicap pour ce qui est de la propagande. Or, les dirigeants de La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel loin de se refuser au dialogue s'efforcèrent de le provoquer avec les porte-parole de nombreux courants politiques, parfois même fort éloignés du socialisme, avec toutefois des résultats plus que médiocres, leurs interlocuteurs les mieux disposés déclarant rapidement forfait. Très typique de cette attitude de provocation au dialogue sont les lettres ouvertes que lancèrent les rédacteurs ou collaborateurs de la Revue à des personnalités de premier plan. Ce sont Caroline de Colins, la fille du philosophe, le Dr Le Clère, son ami, et Agathon De Potter, son disciple, qui ouvrirent le feu dès les premiers numéros de la Revue en publiant des lettres qu'ils avaient adressées respectivement à Ernest Renan en 1862, à Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans en 1868 et à Mgr Deschamps, archevêque de Malines en 1874.(30) Le ton en est chaque fois courtois et solennel quoique pressant. Et la preuve que la recherche du dialogue était sincère et ne relevait pas de l'artifice rhétorique nous la trouvons dans le passage suivant d'Agathon De Potter publiée également dans l'un des premiers numéros de la Revue:

"Ceux qui se sont donné la mission d'exposer une science nouvelle, dont ils aperçoivent l'extrême importance, mais que personne encore n'éprouve le besoin de connaître, se trouvent dans la pénible situation de toujours parler sans rencontrer ni adhésions qui les encourageraient, ni objections qui les forceraient à chercher de nouveaux arguments à l'appui de ce qu'ils avancent.
" Est-ce parce que l'on ne sait que dire, que l'on ne nous contredît pas ?
" Est-ce parce que l'on trouve que nous ne disons que des sottises; ou, tout au contraire, craint-on d'être convaincu ?
" Est-ce enfin parce que l'on ne sent pas la nécessité de s'occuper des questions que nous traitons, parce que l'on ne comprend pas l'absolue nécessité qu'elles soient résolues dans le plus bref délai ?
" C'est là, pensons-nous, le principal motif de l'isolement intellectuel dans lequel on nous laisse."(31)

Par la suite, c'est Frédéric Borde qui se fit une spécialité des lettres ouvertes qu'il adressa entre autres à Victor Hugo, et à Clemenceau en 1879-1880, au prince de Bismarck en 1881-1882, aux députés socialistes du Reichstag et au Président de la Conférence internationale ouvrière à Berlin en 1889-1890, à Camille Flammarion en 1890-1891, à Emile Zola en 1893-1894, à Léon Daudet en 1894-1895, à Sébastien Faure, Charles Maurras et Edouard Drumont en 1895-1896, derechef à Zola et à Jaurès en 1896-1897, à Clemenceau en 1897-1898 enfin à Charles Maurras en 1898-1899.(32) Agathon De Potter préférait interpeller diverses personnalités, telle l'économiste Emile de Laveleye,(33) par le truchement de commentaires critiques de leurs livres qu'il publiait dans La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel. Cette dernière ouvrit une chronique intitulée "Correspondance et discussion contradictoire " dans laquelle elle publia des lettres de lecteurs de toutes sortes et, avec une particulière délectation, les protestations indignées des amis des bêtes s'élevant contre la doctrine colinsienne de l'insensibilité des animaux, protestations qui amorcèrent inévitablement des dialogues de sourds.
Il est certainement difficile de donner en quelques pages un aperçu du contenu d'une revue pendant un quart de siècle. L'entreprise est cependant moins ardue qu'il n'y paraîtrait pour l'aspect philosophique de celle qui nous intéresse ici car, nous l'avons déjà signalé, ses rédacteurs ont fait montre, dans, l'ensemble, d'une stricte orthodoxie colinsienne. Nous nous bornerons donc ci-après à mettre en perspective historique les principaux thèmes abordés. On sait que l'objet même de la Revue était de propager une science sociale essentiellement logico-déductive qui reposait tout entière sur la démonstration de l'identité des âmes. On conçoit combien difficile était cette tâche dans une période où plus encore qu'au temps de Colins, la science était matérialiste et le matérialisme scientifique, au moins dans le sens vulgaire du terme. Aussi bien, les principaux adversaires philosophiques désignés par la Revue furent-ils successivement les positivistes puis les marxistes dès 1880, et les principales tares philosophiques dénoncées par elle furent conjointement la démocratie et l'économie politique bourgeoise. Dans un tel combat, les socialistes rationnels avaient naturellement besoin d'appuis mais ils commirent l'erreur fatale de les rechercher exclusivement parmi les adversaires de leurs adversaires plutôt que de se mettre à l'école des savants comme pourtant Colins leur en avait donné l'exemple. Il est frappant de constater en effet que hormis l'une ou l'autre incursion dans la biologie d'un Haeckel(34) Il ou dans l'oeuvre d'un Camille Flammarion(35) on ne trouve nulle référence aux découvertes scientifiques des Meyer, Joule, Clausius, William Thomson alias Lord Kelvin, Maxwell, et Gibbs non plus d'ailleurs qu'à celles d'Edison et de Hertz, pour ne parler que de physiciens contemporains des publicistes dont nous nous occupons. Or, n'est-il pas évident que ces découvertes les auraient à tout le moins conduits à remettre en cause certaines des conceptions de Colins lui-même quant à la matière, et très probablement l'application généralisée de son paradigme d'équilibre au monde physique telle que l'atteste l'affirmation figurant en page 1 du tome 1 de sa Science sociale (dont on sait qu'elle comporte dix-neuf volumes): "L'ordre physique, c'est l'harmonie éternelle: entre les attractions et les répulsion ". Peut-être d'ailleurs des incursions parmi les biologistes les auraient-elles conduits à trouver des appuis du côté des vitalistes de l'époque puisque aussi bien Colins avait écrit "... la vie ou le mouvement est l'essence de la matière" ... (36) Il y a donc là une lacune béante dans l'information de nos colinsiens qui, si elle est pardonnable de la part d'un autodidacte comme Borde, l'est beaucoup moins de la part d'un médecin comme Agathon De Potter ou d'un chimiste comme Jules Putsage qui pourtant cite de temps en temps William Thomson sur des questions secondaires.(37)
C'est donc avec une argumentation passablement vieillie, du moins pour ce qui touche aux sciences physiques, chimiques et biologiques, que les socialistes rationnels firent face au marxisme dans lequel ils décelèrent immédiatement l'un des avatars communistes du matérialisme que Colins avait prophétisés dans son Economie politique source des révolutions et des utopies prétendues socialistes. Si même avant 1880 le marxisme d'un Guesde n'était pas totalement inconnu aux rédacteurs de la Revue, c'est Albert Schaeffle qui leur révéla l'oeuvre économique de Marx. Pour eux comme "pour beaucoup d'intellectuels, le porche du "socialisme allemand" ne s'ouvre que grâce à la traduction par Malon, en 1880, de l'exposé élaboré six ans plus tôt par Albert Schaeffle, La quintessence du socialisme".(38) L'opuscule fit immédiatement l'objet d'un compte rendu de Pignon puis d'un long commentaire critique de Frédéric Borde qui ensuite s'attaqua au Capital de Marx(39) cependant qu'Agathon de Potter se livrait à une polémique acerbe avec les économistes bourgeois du Journal des économistes, montrant par là que la réfutation du marxisme ne lui paraissait pas prioritaire. Aussi bien, les rédacteurs de la Revue firent-ils une place plus considérable, et bien sûr un accueil beaucoup plus favorable, à Henry George dont le maître ouvrage, Progress and Poverty, qui préconisait notamment la collectivisation sinon du sol du moins de la rente foncière, connut autour de 1880 un immense succès.
Peut-être n'est il pas inutile d'ouvrir ici une parenthèse pour signaler ce que Marx pensait à l'époque de Colins et de ses disciples. En 1892, La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel reproduisit l'essentiel d'une lettre de Marx à Sorge en date du 20 juin 1881 qui déclarait notamment au sujet du programme de Henry George:

"Faire une panacée socialiste de ce désideratum des économistes bourgeois anglais, et déclarer cette manière d'agir être la solution des antagonismes résultant de la manière actuelle de produire, a été suggéré par Colins, officier de hussards du premier empire, né en Belgique, qui dans les derniers temps de Guizot et les premiers de Napoléon le Petit, inondait de Paris, le monde entier, de gros volumes sur sa découverte. Il en a fait une autre, qu'il n'y a pas de Dieu, mais une âme humaine "immortelle" et que les animaux n'ont pas de "sentiments". S'ils en avaient, par conséquent une âme, nous serions des cannibales et l'on ne pourrait jamais fonder un empire de justice sur terre. Sa théorie contre la "propriété foncière" ainsi que celle sur les âmes, sont prêchées depuis longtemps, mensuellement, dans le journal parisien "Philosophie de l'avenir", par ses partisans presque tous belges. Ils s'intitulent "Collectivistes rationnels" et ont beaucoup loué Henry George...
"... Tous ces socialistes, y compris Colins, ont cela de commun qu'ils laissent persister le travail rétribué et par conséquent la production capitalistique (sic), en voulant faire croire au monde que tous les désagréments de la production capitalistique disparaîtront d'eux-mêmes, par suite de la transformation des rentes foncières en impôts à l'Etat".(40)

Point n'est besoin de rapporter ici les remarques de Borde pour relever que le jugement sarcastique ainsi porté par Marx sur le colinsisme fourmille d'approximations et d'erreurs qui traduisent vraisemblablement une profonde incompréhension de la métaphysique colinsienne. Symétriquement Frédéric Borde fit preuve en 1880-1881 envers le marxisme d'une aversion qui n'avait d'égale que son incompréhension des subtilités de la dialectique marxienne.
Cela dit, par-delà ses faiblesses évidentes, la réfutation de Borde n'est pas sans points forts, particulièrement lorsqu'elle applique à Marx les critiques adressées par Colins à certains communistes de son temps. Nous les résumerons comme suit:
Marx est dans l'erreur lorsqu'il croit pouvoir fonder le socialisme scientifique et plus généralement des normes quelconques sur des méthodes inductives sinon expérimentales.(41) Même en se cantonnant à ce niveau d'analyse, l'assimilation intégrale du sol au capital est insoutenable vu que l'un a nécessairement précédé l'autre qui seul représente du travail accumulé. De même la théorie marxiste de la valeur-travail est insoutenable faute de pouvoir prendre en compte les besoins des consommateurs. Loin d'être accidentelle cette carence est postulée par le point de départ productiviste de Marx qui ne peut conduire qu'à une répartition économique autoritaire et au despotisme politique d'un pape saint-simonien.(42) La référence à une nouvelle papauté que Borde reprend ici de Colins avait d'ailleurs été évoquée déjà par l'ancien communard Jules Delaporte en conclusion d'une polémique qu'il avait eue avec Jules Guesde quelques années auparavant dans Le prolétaire.(43) Tout au long de leurs démêlés avec les marxistes, les colinsiens ne se lasseront pas de répéter que le vrai collectivisme - le leur, bien sûr - loin d'exclure l'économie de marché appellera au contraire une libération de la concurrence qui, toutefois, se fera désormais "au criterium non plus de la force mais de la raison" grâce à la prohibition absolue des sociétés de capitaux. Mais le seul résultat qu'ils obtinrent ainsi fut de mettre en lumière ce que Jacques Droz appelle très justement "les ambiguïtés du collectivisme".(44) Aussi bien, compte tenu de ses connotations colinsiennes voire bakouninistes, les marxistes français s'efforcèrent-ils de remplacer désormais ce terme par celui de communisme que Colins et ses disciples ont toujours stigmatisé comme le "nec plus ultra" du despotisme étatique.
Une dizaine d'années avant le marxisme, le colinsisme connut une crise révisionniste qui donna lieu à une vive controverse philosophique entre colinsiens, notamment dans la Revue. La première mention de cette crise, nous l'avons trouvée dans une lettre de Frédéric Borde à Henri Bonnet, en date du 10 novembre 1891, lettre dans laquelle il se réfère tout d'abord au banquet commémoratif de la mort de Colins qui, depuis 1880, avait lieu chaque année le 11 ou le 12 novembre à Mons:

..."La réunion annuelle de Mons n'aura probablement pas lieu cette année. Tu sais qu'un schisme a éclaté parmi le groupe belge. Quelques-uns de ces messieurs: Pustage, Heinerscheidt, Hennequin et Seghers veulent réformer Colins, qu'ils ne trouvent pas suffisamment clair et, sous prétexte de clarté, dénaturent complètement la Science sociale, car ils attribuent la sensibilité aux animaux, nient le temps, etc. Hier j'ai reçu une lettre de 16 pages d'Octave Berger dont tu as pu lire un excellent article dans le dernier numéro. Eh bien, voilà un homme qui après m'avoir écrit des lettres enthousiastes où il déclarait "sublime" le socialisme rationnel ait aujourd'hui volte-face et retourne, non pas à l'anarchisme , où il était sorti, mais à un salmigondis composé d'anarchisme et de socialisme rationnel. Comme je crois te l'avoir déjà écrit, il ne faut ni s'étonner ni s'irriter de cet état de choses qui ne fera que croître et embellir. Plus nous nous approchons de la grande crise et plus nous rencontrons des gens qui prendront les uns la moitié, les autres les trois quarts ou le quart des idées de Colins et la bataille des idées continuera plus ardente que jamais et cela jusqu'au triomphe final. La lutte c'est la vie et la lutte est préférable au silence car le silence c'est la mort" ...(45)

Il est remarquable que ce "schisme", comme l'appelle F. Borde, fut le fait de quelques-uns des colinsiens les plus engagés dans les affaires et même dans l'industrie moderne. Putsage qui en prit rapidement la direction était chimiste. Outre ses articles dans La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel, il avait publié en 1885 une Etude sur la responsabilité, en 1888 un gros volume intitulé Etudes de science réelle et, en 1889, une brochure libellée Nécessité sociale. En 1892, il lança un brûlot dans les rangs des colinsiens avec sa Lettre à nos coreligionnaires sur la valeur rationnelle des expressions: sensibilité, sentiment d'existence, immatérialité, brochure de 58 pages éditée à Mons. Toutefois c'est à une autre brochure intitulée Exposé de science réelle et due à la plume d'Adolphe Seghers que s'en prit tout d'abord Agathon De Potter dans le numéro d'avril 1892 de la Revue, et ce, dans les termes suivants: ... "Il existe donc actuellement plusieurs dissidents, - disons le mot carrément - plusieurs hérétiques dans le socialisme rationnel. Mais il ne m'appartient pas de les signaler ici, ni d'y exposer et d'y critiquer leurs hérésies, tant que celles-ci restent dans le domaine domestique. Un seul a fait, jusqu'à présent, exception, en imprimant un exposé du socialisme rationnel tel qu'il l'entend. Mais, par cette publication même, ses idées passent du domaine domestique dans le domaine social, et elles ne peuvent se soustraire à un examen public."(46) Et Agathon De Potter de se lancer dans une réfutation en règle de Seghers d'abord et de Putsage ensuite dès le numéro de juin 1892.
La controverse, essentiellement métaphysique puisqu'elle portait sur l'âme et la démonstration de son immatérialité, pierre angulaire du colinsisme, rebondit avec la publication par la Revue d'une Défense de notre lettre à nos coreligionnaires et de la duplique d'Agathon De Potter en 1892-1893. Nous n'aurions pas entrepris de signaler cette polémique si elle ne nous avait paru symptomatique d'un problème majeur des colinsiens de l'époque sur la nature duquel Agathon De Potter ne se trompait pas lorsqu'il écrivait que la grande affaire pour Putsage, "c'est la crainte de se mettre, en refusant la sensibilité aux animaux, en opposition avec l'opinion de l'immense majorité, le désir et l'espoir de rendre ainsi sa nouvelle doctrine plus facilement acceptable par cette majorité".(47) Plus fondamentalement, la tentative de Putsage, Seghers et consorts visait à tenter de surmonter ce que nous avons appelé le "déni d'interlocution"(48) dans le chef des non-colinsiens, au moyen de concessions doctrinales tenues pour mineures. Que ces concessions ne fussent pas telles, c'est ce que Agathon De Potter semble avoir réussi à faire comprendre aux "hérétiques" car leur révisionnisme ne se manifesta plus, à notre connaissance du moins, après 1893. Aussi bien, la critique implicite que Frédéric Borde adressait à Agathon De Potter dans sa lettre du 3 décembre 1892 à Henri Bonnet nous paraît-elle passablement injuste. "Il n'y a pas de discipline dans notre groupe - écrivait-il - pas de direction; chacun tire de son côté; c'est une des causes pour lesquelles nous avançons si peu. Jamais, cependant le moment n'a été si propice pour semer nos idées. La société actuelle tombe en putréfaction et l'épouvantable affaire de Panama va achever de la précipiter dans la fosse. Que restera-t-il après cela ? Le marxisme!"(49)
S'il nous était permis de risquer à ce stade une appréciation sur toute cette controverse nous dirions que ce n'est pas faute d'une discipline suffisante mais faute d'une envergure intellectuelle suffisante de ses révisionnistes que l'Ecole colinsienne connut l'échec. Peut-être son histoire aurait-elle pris un autre cours si au lieu de tenter de réviser la théorie colinsienne de l'âme, ils avaient entrepris d'actualiser en la corrigeant la définition colinsienne de la matière en y réintroduisant l'irréversibilité postulée par la mémoire inhérente, selon Colins lui-même, à tout phénomène matériel.(50) Mais l'histoire, on le sait, ne se fait pas avec des "si".
L'orientation politique de La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel pendant le quart de siècle qui nous occupe n'est pas restée immuable. Il semble même possible de distinguer deux phases, l'une optimiste, l'autre presque pessimiste, dans les prises de position de ses principaux rédacteurs.
Au cours de la première phase qui, selon les cas, prit fin vers 1885, date de la fondation du Parti ouvrier belge (P.O.B.) ou vers 1889, date de la fondation de la Deuxième Internationale, les colinsiens s'efforcèrent d'accréditer l'idée et le terme même de collectivisme tant dans le mouvement ouvrier que dans l'intelligentsia en espérant ainsi inciter les prolétaires et intellectuels à se convertir au colinsisme. C'est de cette époque que date l'article de Jules Delaporte "Les collectivistes du socialisme rationnel ne sont pas des communistes", texte qui fut longtemps diffusé par la Revue sous forme de brochure de propagande.(51) Bien que mettant volontiers l'accent sur la lutte des classes, comme les socialistes révolutionnaires, les colinsiens se démarquèrent d'emblée de ces derniers en raison de leur aversion pour les méthodes violentes. Sans doute certains furent-ils tentés par les sirènes possibilistes mais, partisans d'une révolution-par-en-haut, ils ne pouvaient doctrinalement se rallier au réformisme sans se renier.
La seconde phase fut inaugurée en 1885 par Agathon De Potter qui procéda à un dur rappel doctrinal dans un pamphlet intitulé "La peste démocratique (Morbus democratieus) contribution à l'étude des maladies mentales".(52) Désormais les rédacteurs de la Revue vont se battre sur deux fronts: contre les tenants de l'ordre bourgeois d'une part, contre les tenants des révolutions violentes ou bien des réformes démocratiques d'autre part. Dans un état d'isolement subjectif accru, les colinsiens devaient être tentés par l'aventurisme politique de l'époque qui avait noms boulangisme, antisémitisme, voire anarchisme. Le plus vulnérable à ces tentations fut Frédéric Borde dont on se rappellera qu'il fut contraint à une quasi inactivité de près de deux ans entre 1885 et 1887 ensuite d'une opération ratée à la jambe. Comme plusieurs autres socialistes de l'époque, et comme Fourier et Proudhon les y avaient préparés auparavant, il salua Drumont avec enthousiasme, correspondit quelque peu avec lui et fut ouvertement antisémite jusqu'à l'éclatement de l'affaire Dreyfus à propos de laquelle il adopta la même attitude que W. Liebknecht et Guesde: "Les socialistes n'avaient pas à s'en occuper." (53) C'est d'ailleurs l'un des rares problèmes sur lequel Frédéric Borde résista autant que faire se pouvait à Agathon De Potter. Ce dernier avait deviné les dangers de l'antisémitisme dès 1886-1887, comme l'atteste sa recension de La France juive dans le numéro de février 1887 de la Revue.(54) Toutefois, il ne procéda au rappel doctrinal qui s'imposait que dans le numéro de juin 1898: "L'antisémitisme s'explique jusqu'à un certain point de la part des conservateurs, des exploiteurs, de la classe privilégiée. Mais ce qui passe la compréhension, c'est que certains socialistes, très peu nombreux d'ailleurs, ont donné dans le grossier panneau que les conservateurs leur tendaient."(55) Et dans le numéro de juin 1889, il contesta formellement la possibilité pour un colinsien de transiger sur le chapitre du racisme.(56) Si donc la Revue en tant que telle ne prit pas position sur l'affaire, il n'en reste pas moins que Agathon De Potter sut vaincre en l'occurrence les résistances de Borde pour imposer à l'Ecole une orientation nettement "dreyfusarde".
Plus subtile car plus profonde fut pour les colinsiens la tentation anarchiste ou plus exactement l'attirance qu'exercèrent sur eux la grande figure de Kropotkine(57), qui avait rendu visite à Frédéric Borde en 1878, et la personnalité de Sébastien Faure avec qui ils nouèrent des relations durables.(58) Par delà leur divergence doctrinale majeure relative à la transition au socialisme, qui pour les colinsiens ne pouvait être que dictatoriale, les anarchistes que nous venons de citer avaient compris que la vision colinsienne de la société nouvelle était, sans ambiguïté aucune, décentralisée et anti-autoritaire. De leur côté les colinsiens se gardèrent bien d'identifier anarchisme et anarchie, cette dernière restant leur obsession.
Pour terminer cette analyse sommaire du contenu de La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel, disons quelques mots de son attitude en matière de politique étrangère pendant le dernier quart du XIXe siècle. Ses rédacteurs marquèrent, à n'en pas douter, une forte hostilité envers la Grande-Bretagne, incarnation du bourgeoisisme et de la démocratie qu'ils abhorraient, lui préférant de beaucoup l'Allemagne de Bismarck et même la Russie des Tsars. S'ils applaudirent en 1890 au premier ler mai - manifestation internationale en faveur de la journée de huit heures - symbole de la solidarité des travailleurs des différents pays, les colinsiens furent vite déçus par la IIe Internationale. Pourtant Frédéric Borde, en particulier, était nettement pro-allemand, mais non point jusqu'à ne pas porter de jugements critiques sur l'Allemagne en général et le socialisme allemand en particulier. Ainsi il écrivait à Henri Bonnet le 29 août 1891: "Les Allemands sont très socialistes, soit, mais ils sont encore plus militaires que socialistes. Au premier coup de télégraphe parti de Berlin "MOBILISEZ" vous verrez si les douze corps d'armée allemande ne marchent pas contre nous comme un seul homme, socialistes en tête. C'est tellement vrai qu'au récent Congrès de Bruxelles, Bebel n'a pas osé se prononcer catégoriquement sur ce point".(59) Frédéric Borde ne désespéra jamais de voir la France embrasser le socialisme rationnel et montrer ainsi l'exemple au monde entier. Il n'en condamna pas moins la guerre que la France menait au Tonkin contre la Chine ainsi d'ailleurs que toutes les entreprises coloniales comme autant d'actes de pillage.
Mais ce à quoi il s'attacha le plus c'est à démontrer que les prévisions des positivistes, des progressistes et des démocrates quant à la décroissance des guerres s'étaient révélées fausses et que seul Colins avait vu juste en prévoyant leur multiplication, leur intensification et leur aggravation.(60) Dans la perspective colinsienne, on le sait, en période d'ignorance sociale de la réalité du droit et d'incompressibilité de l'examen, la pluralité des souverainetés inhérente au règne de la force se traduit nécessairement par des antagonismes croissants.(61) D'où la reprise par Frédéric Borde, à l'occasion de ses analyses internationales, du catastrophisme colinsien qui peut annoncer soit la mort prochaine de l'humanité - à laquelle il ne croyait guère alors - soit l'heure solennelle du socialisme rationnel "au cadran de la justice éternelle. Eh bien, cette heure bénie, cette heure sainte, cette heure vers laquelle se tendent nos anxiétés et nos plus chères espérances, nous persistons à la croire plus proche qu'on ne le pense généralement, même chez nos amis. Nous y voyons de nombreux symptômes dont le principal - écrit-il en 1900 en conclusion de son article sur les vingt-cinq ans de la Revue qu'il avait fondée - est cette guerre anglo-boer où une petite armée improvisée par des paysans combat contre la ploutocratie universelle ayant à ses ordres une force quadruple soutenue par la complicité gouvernementale de la bourgeoisie européenne. L'héroïque attitude de ces modernes Spartiates influera peut-être bientôt sur le prolétariat des deux mondes qui finira par suivre le noble exemple donné par l'invincible peuple de l'Afrique australe. Alors, comme dit Colins, la féodalité financière, - qui s'obstine depuis cinquante ans à se boucher les yeux et les oreilles, - "exhalera son dernier sanglot dans une mer de sang". Que les destins s'accomplissent!"(62) Dans ce sombre millénarisme frémissait, consolante, la conviction du prophète incompris d'avoir partie liée avec la Nécessité.
L'analyse que nous venons de faire du contenu des vingt-cinq premières années d'existence de La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel ne constitue pas un résumé de toute l'activité colinsienne pendant cette même époque. Cette activité s'exprima aussi dans d'autres organes périodiques dont nous allons parler ainsi que par d'autres voies telle la nouvelle ou l'essai.
Parmi les auteurs colinsiens de l'époque, une place spéciale paraît devoir être faite à Ubaldo Romero Quiñones né vers 1833, auteur de nombreux écrits dont plusieurs romans publiés en Espagne entre 1874 et 1914 dont nous n'avons malheureusement pu prendre connaissance. Tout ce que nous pouvons dire de sa vie, c'est que, à la fin du siècle dernier et au début de celui-ci, Quiñones, qui avait séjourné en Belgique de 1866 à 1868 et avait ensuite correspondu pendant plus de trente ans avec Agathon De Potter, vivait à Guadalajara et qu'il se réclamait alors du socialisme rationnel.(63) Quant à son oeuvre qui a fait l'objet de quelques recensions dans La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel et dans La Société nouvelle, elle comporte apparemment plusieurs romans d'inspiration colinsienne tels Tontón, publié en 1888 et surtout Los huérfanos (Les orphelins) dont la première édition date de 1879 mais dont la dixième parut en 1890, ce qui atteste son succès.
Une autre voix colinsienne s'éleva à l'époque dans ce qui était considéré par les socialistes belges comme l'un des hauts lieux de la bourgeoisie, le Sénat belge, celle d'un authentique capitaliste, mais sur le plan idéologique, transfuge de classe: le sénateur Théophile Finet. En 1892, lors d'un débat sur la révision de la Constitution ce sénateur fit un long exposé du socialisme rationnel dont la péroraison reprenait une proposition que Colins avait formulée dans son ouvrage posthume De la justice dans la science... et qui avait trait à la transition au socialisme:

... "Il s'agit de découvrir la règle sociale dont l'application assure l'ordre permanent, la satisfaction sociale et, en même temps, de démontrer à chacun et à tous l'inévitable sanction de cette règle.
"Je demande que le gouvernement soumette la question aux membres de l'Académie royale de Belgique, section des sciences et des lettres, et à l'Académie de médecine, car ces institutions renferment les représentants autorisés des sciences morales et politiques et des sciences médicales, en un mot de toutes les sciences qui intéressent l'homme au point de vue social. Que ces académies ouvrent un concours sur la question, que les travaux les plus méritants soient publiés en résumé au Moniteurs avec l'appréciation de chaque académicien chargé du rapport. Je dis: les académiciens et non pas les "académies", pour qu'il y ait des responsabilités personnelles, réelles, bien définies. Qu'on autorise les auteurs des mémoires à une réplique par la même voie du Moniteur. La presse publique pourra ainsi discuter le tout: les utopies subiront le sort de toutes les conceptions basées sur des hypothèses et non sur la vérité: elles tomberont sous l'examen.
"La presse, cause de tout le mal social tant que la formule du droit reste hypothétique, sauvera l'humanité quand la formule du droit et de la sanction inévitable apparaîtra scientifiquement et sera démontrée pour chacun et pour tous.
"Les mathématiques sont incontestables et toujours identiques, quelles que soient les humanités qui les découvrent."(64)

Ce discours, on le voit, reprenait non seulement une proposition particulière de Colins quant à la transition au socialisme mais toute l'épistémologie colinsienne assimilant le socialisme rationnel à une science exacte. Il provoqua l'hilarité de plusieurs sénateurs et dérouta la plupart des journalistes qui n'y virent que du feu. Son auteur était d'ailleurs un personnage haut en couleur:

"Mince, fluet, osseux, le faciès tout en angle, la chevelure grise légèrement en broussaille, le chef et les reins à peine inclinés, non par l'âge mais dans une allure obstinée d'attaque, toujours prêt à foncer, M. Théophile Finet - écrit Le Peuple du 16 juillet 1910 à l'occasion de sa mort - était depuis plus de vingt ans une des dernières physionomies curieuses, originales, pittoresques, indépendantes et primesautières du Sénat où, depuis 1889, il représentait l'arrondissement d'ArlonMarche-Bastogne.
"Ingénieur des arts et manufactures, rompu aux affaires d'ordre industriel et financier, il se ménagea dans la haute assemblée un poste exceptionnel de vieux franc-tireur, apportant aux débats, avec des connaissances économiques d'un bizarre éclectisme, une piquante expérience des hommes et des choses."...(65)

Hormis les isolés dont Quiñones et Finet constituent probablement les meilleurs prototypes, les socialistes rationnels du dernier quart du dix-neuvième siècle gravitaient tous autour de quatre centres plus ou moins organisés, ceux de Mons, dé Bruxelles, de Paris et de Pau. De ces quatre groupes, c'est celui de Mons qui était le plus vivant et c'est de lui que partit, dans la période qui nous occupe, l'initiative la plus importante pour vulgariser le socialisme rationnel, à savoir le lancement en 1884 d'une grande revue mensuelle internationale dont le titre reprenait celui d'un ouvrage de Colins La Société nouvelle, qui d'emblée tira à 1500 exemplaires.(66)
Avant de présenter cette Revue il nous paraît utile de faire plus ample connaissance de ses fondateurs Jules et Fernand Brouez. Jules Brouez était né à Mons le 22 août 1819. Comme il arrive en Belgique, il descendait d'une ancienne famille espagnole qui s'était fixée dans les anciens Pays-Bas. Son père, homme très entreprenant, avait conquis une belle fortune au Guatemala ce qui lui avait permis de faire donner à ses enfants l'instruction classique, alors pratiquement réservée aux jeunes bourgeois. Mais il mourut en laissant son fils Jules adolescent sans ressources avec une soeur à charge. Ce fut pour Jules Brouez l'expérience de la condition prolétarienne avec en sus l'amertume de la chute sociale: "Je vivais avec quelques sous de moules; mon pantalon était déchiré, mes chaussures éculées. Je fus obligé de me placer comme garçon meunier" racontait-il en 1881 à Frédéric Borde qui séjournait chez lui à Wasmes. Et comme son fils cadet se mêlait à la conversation il rétorqua: "Taisez-vous Fernand ! Vous ne savez pas ce que c'est. Il faut avoir passé par là pour en parler: la misère laisse une trace indélébile qui ne s'efface jamais!"(67) Devenu clerc de notaire il tomba en 1848 sur l'ouvrage de Louis De Potter La réalité déterminée par le raisonnement qui le convertit au socialisme rationnel. Il forma alors le serment de faire fortune et de consacrer sa vie à la propagande de la doctrine dont dépendaient selon lui non seulement le bonheur, mais encore le salut du genre humain. Il tint parole. En 1854 il était nommé notaire à Wasmes. En 1856 il fit le voyage de Paris pour y proposer à Colins de l'aider à publier son oeuvre. Mais Hugentobler l'avait précédé et avait déjà entrepris de faire publier les premiers volumes de la Science sociale qui parurent l'année suivante. C'est à cette époque que Jules Brouez se maria, contractant un mariage seulement civil - ce qui était presque scandaleux alors en Belgique - avec une femme qui, convertie au colinsisme, fut dès lors sa première collaboratrice. Hormis les tâches professionnelles qui l'absorbaient passablement, Jules Brouez consacra l'essentiel de son énergie au cours des années suivantes à élever ses deux fils Paul et Fernand Brouez dans le socialisme rationnel. Comme Louis De Potter l'avait fait à l'égard d'Agathon, Jules Brouez s'attacha à éviter autant que faire se peut à ses enfants le contact avec l'environnement matérialiste. Cela voulait dire qu'il leur enseigna lui-même ce qu'il put et qu'il s'abstint bien sûr de les envoyer à l'école, des précepteurs étant chargés de leur donner des leçons au domicile familial. Son fils Paul, l'aîné, qui se destinait à la médecine et qui était étudiant en troisième année de sciences naturelles à l'Université libre de Bruxelles fut soudain enlevé à l'affection des siens en 1880, à l'âge de 21 ans à peine.(68) Jules Brouez en fut ravagé mais sa conviction religieuse l'emporta. De son fils décédé il déclarait qu'"il n'avait point mérité de souffrir les douleurs de nos luttes actuelles. Il a traversé cette terre d'expiation pour aller recevoir sa récompense dans un monde meilleur."(69)
A cette époque, Jules Brouez prit l'initiative de proposer à Agathon De Potter de continuer la publication des oeuvres de Colins, Hugentobler n'ayant pu mener à chef l'entreprise en raison de sa ruine. Le notaire Mangin tint à se joindre à Brouez et Agathon De Potter qui, ayant racheté les manuscrits de Colins à Hugentobler pour mettre ce dernier à l'abri du besoin, publièrent coup sur coup les volumes VI à XIX de la monumentale Science sociale entre 1882 et 1896.(70)
La mort de Paul Brouez entraîna chez son jeune frère Fernand un changement d'orientation professionnelle. Il délaissa les études de droit qu'il avait entreprises à Bruxelles pour la médecine. Toutefois un grave accident de santé, des suites duquel il devait d'ailleurs mourir peu après son père en 1900, l'obligea à renoncer à poursuivre ses études universitaires. C'est alors qu'il assuma la direction de la Société nouvelle, revue internationale littéraire et politique, que son père et lui lancèrent en 1884, soit un an avant la fondation du POB. De Fernand Brouez et de sa revue Elie Reclus écrivit en 1900: "Lui et ses amis, bande ardente et généreuse, rêvaient d'une Société nouvelle", régénérée dans la pensée et la volonté, ennoblie par l'art et la science, forte par l'alliance du peuple avec les intellectuels. Ce fut l'honneur de la jeune Belgique d'avoir, aux environs de 1885, entrepris cette oeuvre hardiment cosmopolite et de l'avoir noblement conduite. Ce fut le travail constant de Brouez, sa préoccupation des jours et des nuits. Il s'est épuisé à la tâche, il est mort de fatigue, peut-on dire, de fatigue physique, intellectuelle et morale. Le lecteur blasé qui le couteau d'ivoire en main, ouvre distraitement les feuilles d'une revue, sait rarement ce qu'elles ont coûté à leurs auteurs. Des âmes s'en échappent et voltigent à l'entoure, des âmes anxieuses et palpitantes... "(71)
Telle devait être en effet l'âme de Fernand Brouez pendant la douzaine d'années qu'il dirigea La Société nouvelle. Son idée directrice paraît bien avoir été de faire sortir le socialisme rationnel de son ghetto intellectuel en lui offrant l'accès à une tribune libre ouverte à tous les courants de la gauche, du réformisme le plus modéré à l'anarchisme le plus débridé. Aussi bien, entre 1884 et 1897 La Société nouvelle eut-elle la bonne fortune de compter parmi ses collaborateurs belges Maurice Maeterlinck, Georges Eekhoud, Francis Nautet, Guillaume De Greef, Agathon De Potter, Hector Denis, César De Paepe, Emile Vandervelde, Max Elskamp, Jean Volders, Camille Lemonnier, Georges Rodenbach, Charles Van Lerberghe et Emile Verhaeren, soit toute la jeune Belgique littéraire ainsi que les principaux intellectuels belges de gauche auxquels il convient d'ajouter les Français Frédéric Borde, Elie et Elisée Reclus, les Néerlandais Multatuli et Domela Nieuwenhuis, les Allemands Gerhard Hauptmann et August Bebel. La Société nouvelle publia en outre des textes de Bakounine, Kropotkine, Tolstoï, Dostoïevski, Maxime Kovalevski, Tchernitchevski, Nietzsche, Henry George, etc.(72)
Il est intéressant de retracer dans ses grandes lignes les résultats pour le colinsisme de l'expérience ainsi tentée. N'ayant pas été mis au courant du projet, Frédéric Borde n'en comprit pas d'emblée la finalité comme l'atteste sa lettre du 19 novembre 1889 à Henri Bonnet: ... "M. Brouez a retiré sa subvention à La Philosophie de l'avenir sans crier gare, et au risque de faire tomber une publication qui durait depuis dix ans. Il a créé une revue La Société nouvelle et il emploie son argent à payer des écrivains qui n'ont rien de socialiste, alors que moi, je travaille depuis quinze ans pour la cause humanitaire, j'ai à peine le nécessaire pour vivre".(73) Frédéric Borde n'en prit pas moins une part active à la vie de La Société nouvelle aux côtés des deux Brouez, d'Agathon De Potter, de Jules Putsage, etc. Mais curieusement, en raison peut-être du pluralisme inhérent à La Société nouvelle il semble que les colinsiens eux-mêmes s'y sentirent plus libres que dans La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel. Cela ne fut d'ailleurs pas toujours un bien car Frédéric Borde, par exemple, nous paraît y avoir donné libre cours à son antisémitisme beaucoup plus que dans sa propre revue où il devait des comptes à Agathon De Potter. Quant à Fernand Brouez, sa ligne politique fut en apparence beaucoup moins dogmatique que celle d'Agathon De Potter en ce sens qu'il accueillit avec satisfaction et encouragea toutes les initiatives visant à renforcer le socialisme, à soulager la condition ouvrière et à préserver la paix, tant pour le mieux-être qu'elles apportaient que pour le désordre accru qui en résulterait inéluctablement. Mais dans le fond il était plus catastrophiste que Frédéric Borde comme l'atteste notamment l'article qu'il publia en 1884 ensuite des attentats anarchistes et de l'exécution de Vaillant: "Les épisodes tragiques de la lutte des classes, de la lutte des pauvres contre les riches se précipitent, se renouvellent avec une violence toujours plus âpre "... Il résulte de la progression de la violence que le monde court à sa perte, à moins qu'il ne trouve "une idée commune, un principe de vérité et de justice réel pouvant unir les hommes et faire naître une nouvelle société"(74). Borde pensait que l'humanité serait contrainte de reconnaître la Vérité sous peine de disparaître, mais il ne croyait guère à sa prochaine disparition. Fernand Brouez, en revanche, peut-être en raison de la maladie qui le minait et qui allait 'emporter quelques années plus tard, pensait que l'humanité était engagée dans un processus de violence et d'anarchie croissantes qui entraînerait sa disparition, à moins qu'elle ne reconnût à temps la Vérité. Subrepticement, l'accent s'était déplacé d'un terme de l'alternative sur l'autre: le désordre, principe de mort selon Colins.
Jules Brouez mourut avec le siècle et son fils le suivit dans la tombe un an plus tard sans avoir réussi à sortir l'Ecole colinsienne de son ghetto. Entre-temps, en 1897, La Société nouvelle avait cessé de paraître du fait de la maladie de son directeur. Mais la plupart de ses rédacteurs, y compris les colinsiens furent de l'équipe qui lança cette même année L'Humanité nouvelle sous la direction d'Augustin Henry Hamon(75). Bien que ce dernier ne fût pas un colinsien mais tout au plus un sympathisant, il nous paraît utile de le présenter brièvement. Né à Nantes le 18 octobre 1836, Hamon était ingénieur civil. Il avait à son actif plusieurs inventions, celle des tuyaux de plomb doublés d'étain, celle des machines pour les fabriquer, celle de plusieurs systèmes ou perfectionnements en matière de pompes et de transmission de mouvement et de vitesses pour automobiles ...(76).
Parallèlement à ces grandes revues mensuelles ou bi-mensuelles que furent La Philosophie de l'avenir, La Société nouvelle et L'Humanité nouvelle, certains militants tentèrent de lancer de petits périodiques colinsiens. Mais aucun, le siècle passé, ne dura plus de deux ans. Ainsi parurent successivement La Question sociale ("Revue bi-trimestrielle de vulgarisation sociologique "), à l'initiative d'Octave Berger, en 1890 et l891 à Bruxelles, L'Ordre social ("journal hebdomadaire paraissant le jeudi") à l'initiative d'Adolphe Seghers et avec la collaboration de Raymond Broca, qui dura six mois en 1892 à Paris, enfin La Régénération sociale ("bulletin des socialistes rationnels et des logocrates paraissant une fois par mois") à l'initiative de Broca, qui vécut à Paris près de deux ans en 1898 et 1899. Infatigable, Agathon De Potter fournissait de la copie à ces diverses publications.
Parmi les personnages que nous venons de mentionner et qui tous collaborèrent à La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel, Raymond Broca faisait presque figure de nouveau venu. Né en 1862 à Pau, c'est semble-t-il grâce aux socialistes de l'endroit qu'il rencontra à l'âge de 18 ans Frédéric Borde. Ce dernier lui fit lire l'oeuvre de Colins. Vers l'âge de 25 ans, Broca se déclara "convaincu de la réalité de l'ordre moral", donc adepte du socialisme rationnel. Désireux de devenir acteur, il partit pour Paris, y trouva un emploi de commis d'administration, mal payé, et économisa pour se payer les leçons de diction dont il avait besoin. Après un apprentissage d'un peu plus d'une année il commença à se produire au café-concert. Au début de l'année 1890, alors qu'il était âgé de 28 ans, il décida de créer un syndicat des acteurs, parla de ses idées à ses camarades de travail Mourre et Ricard et établit les statuts de la première association des acteurs de théâtre en application de la fameuse loi française de 1884. Cette association, qui fut remplacée en 1902 par l'Union syndicale des artistes lyriques de concert également créée par Broca, paraît avoir joué un rôle important dans la protection des acteurs et actrices de "cafconce" souvent exploités et méprisés.(77) Toutefois la publication colinsienne lancée par Broca à Paris à la fin du siècle dernier périclita comme les précédentes. Les colinsiens ne prirent pas la chose au tragique car une autre voie, pleine de promesses, semblait se présenter à eux.


Notes:

[1].Lettres de Frédéric Borde à Henri Bonnet et Raymond Broca et alia (1885-1911), Archives de la Société des études colinsiennes, (S.E.C.), Solliès-Pont, Var, France.

[2]. Lettre de Frédéric Borde à Henri Bonnet du 10 mai 1888, Archive~2 de la S.E.C.

[3]. Cf. Nécrologie de Simonnard par Frédéric Borde in Ph. A. - R.S.R., IX, 1883-1884, p. 336. Cf. aussi Nécrologie de Hugentobler par Frédéric Borde, ibid., XVI, 1890-1891, PP. 134 à 136.

[4]. Cf. Histoire générale du socialisme, publiée sous la direction du Jacques Droz, PUF, t.II, Paris, 1974, pp. 136 et ss.

[5]. Nous avons rectifié le texte de Borde qui nous paraît comporter ici une coquille car on y trouve "... et la sensibilité immatérielle ..." I.R. - W.O.

[6]. 1 Ph. A. - R.S.R., I, 1875-1876, pp. 1 et ss.

[7]. 'Ph. A. - R.S.R., I, 1875-1876, p. 88; cf. aussi lettre de Frédéric Borde à Henry Bonnet du 23 mars 1894, Archives S.E.C.

[8]. Ph. A. - R.S.R., I, 1875-1876, pp. 8 et ss; Ph. A. - R.S.R., II, 1877-1878, p. 260.

[9]. Ph. A. - R.S.R., IV, 1878-1879, p. 260.

[10]. Ph. A. - R.S.R., V, 1878-1880, p. 510.

[11]. Ph. A. - R.S.R., VIII, 1882-1883, p. 292.

[12]. Ph.A. - R.S.R., XVIII, 1892-1893, p. 96.

[13]. Ph. A. - R.S.R., XVIII, 1892-1893, p. 204.

[14]. Ph. A. - R.S.R XIX, 1893-1894, p. 194. Cf. aussi lettre de Frédéric Borde à Henri Bonnet du 27 janvier 1894, Archives de la S.E.C.

[15]. R.S.R., XXVII, 1901-1902, p. 804 et XIII, p. 187.

[16]. R.S.R., XXIX, 1903-1904, p. 466.

[17]. R.S.R., XXXIII, 1907-1908, p. 363.

[18]. R.S.R., XXXIV, 1908-1909, p. 345.

[19]. Cf. Nécrologie par Frédéric Borde, in Ph. A. - R.S.R., XVI, 18901891, pp. 133 et ss, et par J. Brouez in La société nouvelle, VI, 2e vol., 1890, pp. 438 et ss.

[20]. Cf. Nécrologie par C. Willems in Ph. A. - R.S.R., XIX, 1893-1894, pp. 87, 88.

[21]. Nécrologie par A. De Potter in Ph. A. - R.S.R., XXI, 1895-1896, pp. 35-36.

[22]. Lettre de Frédéric Borde à Henri Bonnet des 7 et 25 novembre 1890, Archives de la S.E.C.

[23]. Jacques Droz, op. cit., t. II, p. 151.

[24]. Cf. Ph. A. - R.S.R., XXX, 1906-1907, p. 296.

[25]. Lettre de Frédéric Borde à Henri Bonnet du 19 novembre 1889. Archives de la S.E.C.

[26]. Lettre de Frédéric Borde à Henri Bonnet du 19 avril 1902. Archives de la S.E.C.

[27]. Ph. A. - R. S.R., XXV, 1899-1900, p. 611.

[28]. Cf. Jacques Droz, op. cit., t. II, p. 145.

[29]. Cf. Frédéric Borde, Vingt-cinq ans après, in Ph. A. - R.S.R., XXV, 1899-1900, pp. 618-619.

[30]. Ph. A. - R.S.R., I, 1875-1876, pp. 8 et 89, et III, 1877-1878, p. 375.

[31]. Ph. A. - R.S.R., 1, 1875-1876, p. 671.

[32]. Cf. les volumes correspondants de la Ph. A. - R.S.R.

[33]. Cf. Agathon De Potter, Examen des Eléments d'économie politique de M. E. de Laveleye, Ph. A. - R.S.R., VIII, 1882-1883, pp. 439 et ss et 495 et ss.

[34]. Cf. Jules Putsage, Le déterminisme et la science moderne, Ph. A. - R.S.R., VIII, 1882-1883, pp. 258 et ss.

[35]. Cf. Frédéric Borde "Lettre ouverte à Camille Flammarion", Ph. A. - R.S.R., XVI, 1890-1891, pp. 32 et ss.

[36]. Colins, La justice dans la science hors l'Eglise et hors la Révolution, Librairie de la science sociale, Paris 1860, t. I, p. 63.

[37]. J. Putsage, Etudes de science réelle, Hector Manceaux, Mons et Félix Alcan, Paris, 1888, pp. 58 et 64.

[38]. Jacques Droz, op. cit., t. II, p. 145.

[39]. Cf. Pignon in Ph. A. - R.S.R., V, 1879-1880, pp. 539, 540; Borde, ibid., VIII, 1882-1883, pp. 124 et ss, 185 et ss, 196 et ss; F. Borde, ibid., IX, 1883-1884, pp. 237, 364, 585.

[40]. Frédéric Borde, "Une lettre de Marx" in Ph. A. - R.S.R., XVIII, 1892-1893, pp. 85 et ss. Maximilien Rubel affirme que cette lettre, dont il donne une autre traduction, date du 30 et non du 20 juin 1881. Cf. Karl Marx, OEuvres, Pléiade, t. I, pp. 1475, 1476.

[41]. Borde in Ph. A. - R.S.R., IX, 1883-1884, p. 368.

[42]. Borde in Ph. A. - R.S.R., VIII, 1882-1883, p. 135.

[43]. J. Delaporte in Ph. A. - R. S.R., IV, 1878-1879, p. 436.

[44]. Jacques Droz, op. cit., t. 11, P. 151.

[45]. Lettre de F. Borde à H. Bonnet du 10 novembre 1891. Archives de la S.E.C.

[46]. Ph. A. - R.S.R., XVII, 1891-1892, p. 288.

[47]. Ph. A. - R.S.R., XVII, 1891-1892, p. 364.

[48]. William Ossipow, La transformation du discours politique dans l'Eglise, thèse de doctorat en science politique soutenue à l'Université de Genève en 1976.

[49]. Lettre de Frédéric Borde à Henri Bonnet du 3 décembre 1892. Archives de la S.E.C.

[50]. Colins, Science sociale, Paris 1857, t. V, p. 173.

[51]. Ph. A. - R.S.R., III, 1877-1878, pp. 584 et ss.

[52]. Ph. A. - R.S.R., X, 1885-1886, pp. 1 à 99.

[53]. Frédéric Borde, " Lettre ouverte à M. Edouard Drumont ", Ph. A. - R.S.R., XXVI, 1899-1900, p. 226. Cf. aussi Lettres de Frédéric Borde à Henri Bonnet, passim. Archives de la S.E.C.

[54]. Ph. A. - R.S.R., XII, 1886-1887, pp. 155, 156.

[55]. Agathon De Potter, "L'antisémitisme" in Ph. A. - R.S.R., XXIII, 1897-1898, pp. 458 à 473.

[56]. Ph. A. - R.S.R., XXVI, 1898-1899, pp. 654 et ss.

[57]. Ph. A. - R.S.R., VIII, 1882-1883, p. 395.

[58]. Ph. A. - R.S.R., XII, 1886-1887, pp. 195, 196. Cf. aussi Ph. A. -R.S.R., XXI, 1895-1896, pp. 103 et ss.

[59]. Lettre de F. Borde à H. Bonnet du 29 août 1891, Archives de la S.E.C.

[60]. Cf. notamment F. Borde "Situation générale en 1881" in Ph. A. -R.S.R., VI, 1880-1881, pp. 209 à 240, 259 à 279, 373 à 388, 407 à 415; Ph. A. - R.S.R., VIII, 1882-1883, pp. 49 et ss; Ph. A. - R.S.R., X, 1884-1885, pp. 467 et ss.

[61]. Cf. notre Introduction au socialisme rationnel de Colins, op.cit., pp. 241 et ss, 260 et ss, 286 et 287.

[62]. Frédéric Borde, "Vingt-cinq ans après", in Ph. A. - R.S.R., XXV, 1899-1900, pp. 636, 637.

[63]. Cf. Revue du socialisme rationnel, XXVI, 1900-1901, pp. 7, 8 et 9 et R.S.R., XXXII, 1906-1907, p. 367. Signalons que la Biblioteca nacional de Madrid possède près de 60 publications de Ubaldo Romero Quiñones.

[64]. La Société nouvelle, VIII, 1, 1892, pp. 655 à 668 et cf. aussi Ph. A. -R.S.R., XVII, 1891-1892, pp. 395, 396.

[65]. Ph.A. - R.S.R., XXXVI, 1910-1911, pp. 103, 104

[66]. Frédéric Borde, "Jules Brouez, un penseur inconnu" in L'Humanità nouvelle, VI, 1900, p. 60.

[67]. Ibidem, p. 53.

[68]. Ph. A. - R.S.R., VI, 1880-1881, p. 64.

[69]. Frédéric Borde, "Jules Brouez", loc.cit., L'Humanité nouvelle, VI, 1900, pp. 59, 60.

[70]. Ph. A. - R.S.R., XXV, 1899-1900, p. 208.

[71]. Elie Reclus, "Fernand Brouez", in L'Humanité nouvelle, VIII, 2, 1900, p. 386.

[72]. Cf. La Société nouvelle, 1907, I, nouvelle série, pp. 5 à 7.

[73]. Lettre de F. Borde à H. Bonnet du 19 novembre 1889, Archives de la S.E.C.

[74]. F. Brouez, "La vie sociale" in La Société nouvelle, X, 1, 1894, p. 260.

[75]. La Société nouvelle, 1907, I, nouvelle série, p. 6.

[76]. L'Humanité nouvelle, 1902-1911, pp. 83-84.

[77]. Dossier Raymond Broca in Archives de la S.E.C.