colinsdeham.ch: Formulation logique de la démonstration colinsienne de l'immatérialité de l'âme
Formulation logique de la démonstration colinsienne de l'immatérialité de l'âme



par Emmanuel Rens

Article paru dans la Revue Courants (étudiants de l'Université de Genève),
juin-juillet 2000.

Le loup habitera avec l'agneau,
la panthère se couchera avec le chevreau.
Le veau, le lionceau et la bête grasse iront ensemble,
conduits par un petit garçon.
Isaïe, 11:6

Au terme de sa quête métaphysique, Hippolyte Colins de Ham (1783-1859) déclare: "L'ordre moral c'est l'harmonie éternelle entre la liberté des actions et la fatalité des événements". Cette belle formule suscite chez Colins les difficultés logiques inhérentes à une interprétation individualiste de la loi religieuse du karma, quand la victime est coupable par définition.

Au départ, cependant, il y a une réflexion sur le verbe et la raison. Colins considère le langage comme une rupture dans la série des phénomènes et y trouve la preuve d'une âme immatérielle et d'un ordre métaphysique de justice - le Logos. Les lignes qui suivent seront consacrées à l'examen du fondement de la doctrine: la démonstration de l'immatérialité de l'âme. Nous en isolerons d'abord les arguments sous forme de syllogismes pour en esquisser ensuite la critique. Cette approche dévoilera certaines faiblesses de l'entreprise de Colins, mais aussi, et par contraste, l'actualité de ses préoccupations.

La formulation originale de la démonstration est un improbable désordre. D'autres versions plus concises existent, mais aucune ne propose de formalisation. Le schéma donné ci-dessous prétend combler cette lacune, quoique de manière rudimentaire, et critiquer les arguments sous un jour nouveau. Les propositions sont numérotées de P1 à P9, et les syllogismes S1 et S2; ces derniers sont titrés pour plus de clarté. L'univers de discours comprend les animaux supérieurs sains, dont les humains.

Formulation logique

(P1) Les animaux non-humains ne parlent pas.

(P2) Les conditions de production du langage sont: cerveau, sensibilité organique, motilité, non-isolement, sentiment d'existence.

(S1) Le mutisme des animaux provient de l'absence du sentiment d'existence.

(P3) Tout animal dénué de langage est dépourvu de quelque condition de production du langage.

(P4) Tous les animaux jouissent d'un cerveau, d'une sensibilité organique, de motilité, de non-isolement.

(P5) Donc tout animal dénué de langage est dépourvu de sentiment d'existence.

(S2) Le sentiment d'existence est le fait d'une sensibilité métaphysique.

(P6) Soit le sentiment d'existence résulte d'une sensibilité organique, soit il résulte d'une sensibilité métaphysique.

(P7) Or les animaux dénués de sentiment d'existence disposent d'une sensibilité organique.

(P8) Et les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.

(P9) Donc le sentiment d'existence résulte d'une sensibilité métaphysique.

Critique des arguments

Les thèses préliminaires sur la nature du langage

Les animaux parlent-ils? A l'appui de la proposition P1, Colins considère l'aptitude à la traduction et l'usage de pronoms personnels comme critères de langage. à l'heure qu'il est, le débat du langage des animaux n'est toujours pas clos. Mentionnons simplement que l'aptitude au langage n'est point la seule aptitude à développer des attitudes propositionnelles.

Indépendamment de leur nature physique ou non, les conditions énoncées dans la proposition P2 sont pour Colins les conditions nécessaires et suffisantes à l'apparition du langage, telles qu'on les observe chez l'être humain. Ces conditions agissent donc comme des causes, c'est-à-dire qu'une fois réunies le langage suit nécessairement. Colins ne fait pas la différence entre les cerveaux des humains et ceux des animaux. L'idée centrale de toute la démonstration est contenue ici, car cette liste de conditions sous-entend que les mammifères les plus évolués sont physiquement aussi aptes que les humains à produire le langage. Cette thèse est parfaitement susceptible de se voir confirmée ou infirmée par des recherches empiriques. On aurait naturellement tendance à croire que les connaissances actuelles en neurologie la contredisent. Certains auteurs contemporains tiennent pourtant des propos similaires.

C'est sans doute pour obtenir la certitude que cette liste de conditions est complète que Colins prône l'expérience d'élevage de jeunes humains et de jeunes animaux en vase clos. Si le langage humain ne se développait lorsque seules ces conditions minimales sont réunies, il serait vain de chercher plus avant pour savoir si l'une d'elles, la sensibilité au sens large, diffère chez les différentes espèces testées. L'expérimentation imaginée a aussi pour fonction d'exclure que la transmission du langage puisse avoir eu lieu à partir d'une révélation primordiale.

Aujourd'hui, cette induction - qui, dit-on, a été réalisée des siècles avant Colins en contexte bouddhiste - paraît fort discutable. Il y a premièrement des difficultés théoriques. Si le langage se développait dans ces conditions minimales, serait-il garanti pour autant que ses causes soient expressément désignées dans l'énoncé desdites conditions? On bute par ailleurs sur la question de l'atman: même limitée à deux individus, une société constitue une entité collective, de sorte que la faculté - aussi métaphysique soit-elle - qui préside à l'apparition du langage chez chacun d'eux , pourrait bien être collective elle aussi. C'en serait fini de l'âme individuelle recherchée.

Rien n'empêche non plus que le langage obtenu en contexte expérimental, n'apparaisse tout d'abord sous une forme primitive - semblable ou même inférieure à celles des échanges de signes des grands singes - et ne se complexifie que graduellement. À partir de quel moment pourrait-on décider que la société reconstituée de la sorte s'écarte significativement du genre animal? Hostile à toute gradation dans le domaine m étaphysique, Colins considère le langage comme donné en une fois, y compris à l'enfant. L'usage du pronom personnel en est un signe caractéristique. Toutes les langues disposent-elles de cette forme grammaticale? Et si le sujet était faiblement handicapé mental? De plus - et cette irrégularité n'est pas la moindre - Colins ne fait aucun cas de l'interaction psycho-neurologique: quelles défaillances telle culture "in vitro" est-elle susceptible d'induire?

Il y a enfin une autre raison de douter de ce procédé: la recherche contemporaine en parapsychologie a montré que des psychés, tant humaines qu'animales, transmettaient et recevaient des messages, sans qu'aucun agent physique de telles transmissions n'ait été mis à jour. Dans quelle mesure assurer alors que le confinement psychique, imaginé par Colins, soit réalisé? Les puissances méconnues de l'esprit sont aussi susceptibles d'impact sur des théories bien plus récentes que celle que nous examinons ici. Songeons par exemple à l'expérience du Chat de Schrödinger ou au Test de Turing. Il est d'ailleurs frappant que des hypothèses fondamentales des théories de l'âme immatérielle de Colins, du Test de Turing et de la télépathie soient en conflit chacune avec chaque autre.

L'argument S1

La conséquence principale de ce premier syllogisme est de désigner le langage comme seul moyen d'identification du sentiment d'existence chez autrui (P5). Le problème est que la prise en compte de l'irréductibilité du vécu dans l'énoncé des conditions de production du langage est faite en perspective de première personne alors que l'observation des espèces que l'on place en situation de test (P4) ne peut être faite qu'en perspective de troisième personne. On doit donc se fier entièrement à la justesse de la liste des conditions de production du langage. Et c'est comme par hasard la condition observée en perspective de première personne qui ne se trouve pas réalisée quand nous ne disposons plus que d'une perspective de troisième personne pour observer. Cet obstacle serait rédhibitoire si la perspective de troisième personne s'avérait absolument incompatible avec les phénomènes subjectifs.

L'argument S2

Un trait problématique du second argument est que le principe de causalité (P8) est admis hors du champ des causes efficientes . Il est donc préférable de l'énoncer explicitement, en gardant néanmoins à l'esprit que ce principe n'est pas universellement reconnu; la plupart des physiciens le juge inadapté au domaine quantique par exemple.

Le schéma que nous proposons remplaçait jusqu'ici le terme de cause par un synonyme évasif, mais la notion de cause est nécessaire au déroulement de la démonstration. Il ne s'agit pourtant point de la cause ef ficiente de l'expérience quotidienne, mais d'un déterminisme différent. On redoute ici qu'une confusion de niveaux n'entraîne l'infirmation du raisonnement entier. D'après les critères kantiens l'argument n'est point vicié; c'est la prise en compte d'un principe plus général gouvernant différentes sortes de causalité qui permet à Kant de sortir de l'antinomie de la liberté. Mais la place du principe de raison suffisante dans sa démonstration et les résonances orientales de sa doctrine, justifient plutôt que l'on compare Colins à Schopenhauer, même si le kantisme est étranger à notre auteur.

Alors que l'argumentation de Colins repose sur l'association de deux formes du principe de raison suffisante, la sensibilité réelle, immatérielle, à laquelle il aboutit correspond à ce que l'auteur du Monde comme volonté et comme représentation nomme volonté. Pour Schopenhauer, une sensation est agréable ou pénible parce qu'elle est en relation avec notre volonté. Celle-ci n'est autre que la forme subjective du principe de raison suffisante, i.e. la forme vécue de la causalité. De ce point de vue, l'ontologie de Schopenhauer expliciterait l'idée colinsienne d'une sensibilité dont la dimension percéptuelle n'est que secondaire. La proximité de la doctrine asiatique du karma, qui est appelée parfois "loi des causes et des effets", confirme la connivence des deux auteurs sur ce point. Mais, malgré la désignation d'un élément métaphysique, et contrairement à Schopenhauer, Colins n'aboutirait point au sacrilège d'une détermination totale du noumène kantien. La possibilité de la démonstration est une conséquence de cette demi-mesure doctrinale, elle-même consécutive à l'appréhension du verbe comme inconciliable différence.

* * *

Au terme de cette démonstration, on a l'impression qu'un paradoxe, peut-être issu du cogito, nous a conduits à faire usage de l'irréductibilité du vécu pour nier une autre évidence phénoménologique, celle de la sensibilité animale. Descartes réglait la question de la souffrance animale par un recours péremptoire à la raison. Chez Colins, de manière plus fine, car sans paralogisme indispensable, c'est la sensibilité - au sens existentiel - qui rend possible la raison et justifie l'éthique. Si Colins vit en un monde étrange où la nature, comme l'oeuvre d'un Malin génie, ment effrontément aux humains afin de les châtier, il serait toutefois irrégulier d'omettre que sa Weltanschauung, fait de l'insensibilité des animaux la pièce maîtresse de la théorie, le seul accès à une connaissance métaphysique.

Mais le rejet contre-intuitif des animaux laisse quand même craindre que le règne de la Justice dont Colins se fait le visionnaire ne soit dès l'origine, même inconsciemment, soumis à des motivations secondaires fortes , qui sont autant de raisons de palais - tant la modification d'habitudes culturelles aussi profondément ancrées que les coutumes alimentaires représente un obstacle pratique infranchissable dans l'établissement d'une politique, voire d'une religion. Ni probante, ni probe, l'expérimentation humaine qui l'accompagne inscrit la démonstration dans une épistémologie du fruit défendu. Colins souhaitait, au contraire, souligner le saut ontologique que réalise l'espèce humaine du fait de sa capacité d'objectivation, et les responsabilités insignes qui en procèdent. L'épanouissement de l'observateur dans la science moderne, corrélatif à l'évanouissement de la causalité, nous incite à envisager à notre tour, d'une autre façon, les possibilités d'interaction entre éthique et connaissance.

La démonstration colinsienne de l'immatérialité de l'âme reste un exemple unique dans l'histoire de la philosophie, et ses ouvertures sur le débat contemporain confirment la pertinence de son questionnement.

Emmanuel Rens

A mon père Ivo, à l'occasion de sa dernière année d'enseignement.