colinsdeham.ch: Par delà la catastrophe
Par delà la catastrophe



par Ivo Rens
professeur honoraire de l'Université de Genève

Chapitre final de Itinéraire d'un universitaire genevois, Ed. Bruylant, 2009.

L'élargissement de mes centres d’intérêts, consécutif à ma retraite, ne s’accompagna pas de mon désintérêt pour la chose publique, en particulier pour les questions de guerre et de paix. J’ai déjà signalé l'attention que je portai au problème israélo-palestinien. L'évolution de la politique des Etats-Unis d’Amérique à la suite des événements du 11 septembre 2001 suscita en moi une violente réprobation. Que le Président George W. Bush choisît de faire endosser au tyran laïque Saddam Hussein la menace terroriste islamiste qui planait sur l'Occident, voilà qui ne pouvait tromper que ceux qui voulaient l'être. Pour moi, il était évident que le lobby du pétrole, qu’il représentait et qui désormais dirigeait la superpuissance, entendait faire main basse sur le pétrole irakien en intimidant l'Arabie saoudite, premier producteur mondial d’or noir, ainsi que l'Iran, quatrième producteur mondial et aspirant au nucléaire militaire, lequel serait ainsi pris en tenaille entre l'Afghanistan, déjà sous contrôle, et un Irak américanisé. L'excuse de la prétendue détention d’armes de destruction massive par l'Irak n’était qu’un mauvais alibi. L'alignement du Premier ministre britannique Tony Blair sur la ligne militariste de la Maison Blanche me choqua beaucoup plus que celui de ses homologues italien et espagnol car, contrairement au conservatisme, le travaillisme me paraissait porteur d’une tradition internationaliste voire pacifiste. Et les bondieuseries, dont Bush, Blair et leurs séides enjolivaient leurs turpitudes, m’apparaissaient blasphématoires. C’est donc avec une attention passionnée que, à la fin de 2002 et au début de 2003, je suivis les délibérations du Conseil de sécurité où je sus gré au ministre français des affaire étrangères, Dominique de Villepin, et bien sûr au Président Chirac, appuyé par le Chancelier Schröder et par le Président Vladimir Poutine - quelles que fussent les motivations des uns et des autres - de s’être fermement opposés à l'aventurisme américano-britannique. Avec quelques années de recul depuis le début des hostilités ou plutôt du carnage déclenché avec tant de cynisme en Mésopotamie, force est de constater que l'invasion de l'Irak n’a fait qu’accentuer et qu’accroître la dérive terroriste d’une frange du monde musulman ainsi que l'instabilité du moyen-orient, et qu’elle a donc miné les intérêts mêmes qu’elle prétendait protéger. A cela s’ajoutent les multiples atteintes à l'Etat de droit apparues aux Etats-Unis et à travers le monde, comme l'atteste la reconnaissance explicite de zones de non-droit à Guantanamo et dans les prisons secrètes de la CIA, même en Europe, où se pratiquent impunément la séquestration arbitraire et la torture de suspects, minant les valeurs fondamentales que prétendent encore défendre les auteurs de l'agression contre l'Irak. Si la communauté internationale était véritablement policée, George W. Bush et Tony Blair seraient traduits en justice en tant que fauteurs de guerre, pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, comme l'a été Milosevic.

Quelques années après mon départ à la retraite, je me mis à rédiger mes mémoires que je destinais à mes proches. Mais bien sûr, je poursuivais mes lectures historiques et philosophiques en vue de la préparation de l'ouvrage que je méditais depuis longtemps et dont j’avais entrepris la mise en chantier, un ouvrage de philosophie politique s’inspirant de Colins et de Georgescu-Roegen, qui présenterait une esquisse des bases d’une société moins injuste, mais certes austère et rustique, une fois que se sera effondrée la civilisation industrielle. La référence à deux auteurs aussi dissemblables mérite une explication préalable. Le premier de ces auteurs est antérieur à la société industrielle qu’il n’a d’ailleurs pas anticipée et le second en a théorisé le fonctionnement et en a prophétisé la fin: par conséquent, ni l'un ni l'autre n’identifient l'avenir de l'humanité à notre style de développement. Je me contenterai dans les pages qui suivent de survoler les grandes articulations de mon propos.

La première des thèses que j’y défends réside dans le pronostic de l'effondrement de la civilisation industrielle. Certes il est toujours hasardeux de prétendre prédire l'avenir ou même de faire des prévisions mais, pour des raisons épistémologiques que m'ont inspirées Bertrand de Jouvenel (L'art de la conjecture, SEDEIS, 1972, 385 p.) et François Meyer, (La surchauffe de la croissance. Essai sur la dynamique de l'évolution, Ecologie, Fayard, Paris, 1974, 140 pages), j'incline à penser que, de nos jours, la prévision d'effondrement est devenue plus que probable. C’est Colins qui, dès les années 1960, a orienté mes réflexions dans ce sens au motif que, en l'absence de communauté d’idées sur le droit, donc de consensus sur les valeurs fondamentales, et en présence de techniques de communication toujours plus performantes, les sociétés modernes ne peuvent manquer de sombrer dans l'anarchie et la violence, tant au niveau international qu’au plan interne, donc dans des guerres toujours plus meurtrières pouvant aller jusqu’à l'extinction de l'humanité. J’ai traité du catastrophisme dans mon livre Introduction au socialisme de Colins paru voici quarante ans, en 1968. Cette idée s’est combinée très tôt dans mon esprit avec la crainte que la prolifération des armes nucléaires dans un monde déchiré par des Etats prétendument souverains, aux intérêts et aux idéologies antagonistes, ne débouche sur un Holocauste.

Toutefois, dans les années 1970, d’autres arguments, en relation avec la problématique écologique, m’ont conforté dans cette redoutable prospective, comme l'atteste le cours que j’ai donné conjointement avec Jacques Grinevald, dès 1973 et pendant plus de vingt ans, sur les fonctions idéologiques du catastrophisme, celui-ci étant défini comme la conjecture d’une ou de plusieurs radicales discontinuités dans l'histoire à venir, confinant ou aboutissant à la disparition de l'humanité. Nous avons développé cette thématique dans les “Réflexions sur le catastrophisme actuel” que Jacques Grinevald et moi-même publiâmes conjointement en 1975 (in Pour une histoire qualitative. Etudes offertes à Sven Stelling-Michaud, Presses universitaires romandes, Genève, 1975). Curieusement, l'auteur qui a le plus contribué à m’ancrer dans cette persuasion, Nicholas Georgescu-Roegen, n’était pas lui-même explicitement catastrophiste bien qu’il prophétisât la décroissance et la fin de “la phase industrielle de l'humanité”. L'idée maîtresse de Georgescu-Roegen réside dans la dénonciation de la science économique dominante qui, en négligeant les fondements tant matériels qu’énergétiques du développement bio-économique de l'espèce humaine, régis tous deux par la loi de l'entropie, ne conçoit de salut pour l'humanité que dans une course sans fin à la croissance. (The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press, Cambridge, Massachussetts, 1971, 457 p., passim). Cette réfutation des économistes néoclassiques rejoignait, par delà plus d’un siècle, la réfutation par Colins des fondateurs de l'économie classique - en la dépassant de beaucoup dans l'ordre épistémologique - parce que l'un et l'autre se situent dans la postérité des physiocrates qui privilégiaient l'agriculture sur l'industrie.

En réalité, au fil des ans, d’autres auteurs et d’autres considérations m’ont persuadé de l'improbabilité de la survie de notre civilisation industrielle. Je les énumère ci-après dans le désordre pour mémoire seulement:

L'une des originalités de notre civilisation industrielle est d’avoir tourné le dos aux énergies du soleil, dont se sont contentées toutes les civilisations traditionnelles, et d’avoir bâti sa puissance sur les énergies fossiles, d’abord le charbon, ensuite principalement le pétrole, qui lui ont assuré une maîtrise sans précédent de la nature. Or, si le flux d’énergie solaire est illimité à l'échelle de l'humanité, il n’en va pas de même des énergies fossiles, et notamment du pétrole, dont le stock est en voie d’épuisement. Tout se passe comme si nos sociétés industrialisées étaient droguées au pétrole (cf. Philippe Lebreton, L'énergie, c’est vous..., Vivre, Stock, Paris, 1974, 255 p.) et comme si le prochain tarissement du pétrole allait les plonger dans une crise sans précédent. En 2006, j’ai consacré à cette perspective un article recensant trois ouvrages qui lui sont consacrés, que je joins en annexe à ces lignes, ce qui me dispense de m’étendre ici sur le sujet. (Annexe III) La conclusion qui s’en dégage est que notre civilisation industrielle va au devant de convulsions qui pourraient bien déboucher, sinon sur l'extinction de l'espèce, du moins sur un effondrement, car aucune source d’énergie alternative n’est en mesure de remplacer le pétrole et les autres énergies fossiles pour nous permettre de pérenniser le style de vie moderne des pays développés.

Bien que la crise énergétique qui s’annonce soit la menace la plus visible de celles qui pèsent sur la civilisation industrielle, elle s’accompagne aussi de problèmes considérables dans l'ordre des ressources minérales, dont les stocks accessibles sont parfois aussi en voie d’épuisement et dont la substituabilité, tant vantée par les économistes, se heurterait inéluctablement à des limites infranchissables si, toutefois, les sociétés industrielles déclinantes ou leurs successeurs étaient en mesure d’en poursuivre l'exploitation à un rythme tant soit peu soutenu. La déforestation et la désertification qui affectent des zones considérables ainsi que l'épuisement des réserves halieutiques procèdent aussi de notre comportement prédateur. Par ailleurs, les problèmes de pollution se sont accumulés à l'échelle mondiale, en compromettant non seulement la santé de l'espèce humaine mais encore la survie de nombreuses autres espèces en voie de disparition accélérée, en érodant la biodiversité et en altérant les subtils équilibres de la Biosphère. (Richard Leakey and Roger Lewin, The Sixth Extinction. Biodiversity and its Survival, Weidenfeld and Nicolson, London, 1995, 271 p.) La civilisation industrielle a organisé non seulement le pillage, mais encore le saccage de la Planète. Et, pour couronner le tout, la dérive anthropogénique de l'effet de serre est en passe de déclencher des phénomènes climatiques sans précédent et de provoquer une élévation de la température moyenne de la surface de la Terre avec pour conséquence une hausse du niveau moyen des océans, susceptible d’entraîner le déplacement de millions d’humains dont les territoires seront inondés.

Dans mon esprit, la décroissance n'est ni un choix, ni un programme, mais un destin, une fatalité. Nous allons au-devant de crises aux dehors économico-politico-militaires qui provoqueront le déclin, puis la disparition, de notre civilisation contre-nature. Pour qui sait que le Titanic va sombrer, la seule conduite morale et rationnelle consiste à se préparer au naufrage du navire en vue du sauvetage du maximum de passagers et de membres de l'équipage. Encore faudrait-il le savoir. L'une des principales raisons qui expliquent l'absence actuelle d'une telle conduite réside dans la répugnance qu'éprouvent nos contemporains à toute perspective de décroissance, et a fortiori de naufrage de la civilisation industrielle, perspective que récuse par avance l'idéologie dominante marquée par le dogme du Progrès indéfini. (Annexe IV) Ce dernier est largement responsable de l'aveuglement collectif et de l'ignorance des conditions de notre présence au monde qui sévissent à notre époque peut-être plus qu'à n'importe quelle autre. Il ne sert à rien d'invoquer la démocratie contre Anankê, la nécessité. Denis de Rougemont parlait de la “pédagogie des catastrophes”. Elle imposera à la démocratie un cours nouveau en démasquant les faux prophètes qui lui ont promis une croissance illimitée. A l'approche de la chute finale, la disette, le désenchantement et les désillusions d’une économie de pénurie permettront la mobilisation de l'opinion publique contre cette chimère. Le moment viendra où il faudra choisir entre une politique de survie du plus grand nombre, nécessitant un système de rationnement draconien pour limiter le rôle de l'argent, et la survie des puissances d’argent en nourrissant l'espoir fallacieux d’inverser le cours du temps. Il vaudra alors la peine de s’organiser pour tenter de piloter la déroute contre ceux qui s’efforceront vainement de relancer une croissance contre-nature. Nul doute que les efforts consentis auparavant dans le sens du développement durable ou du respect de la nature atténueront substantiellement les rigueurs de l'inéluctable reconversion.

A ma connaissance, seul auteur - assurément seul auteur socialiste - à avoir conjecturé au XIXème siècle l'extinction de l'humanité, Colins professait un catastrophisme, mais un catastrophisme alternativiste, en ce sens qu’il entrevoyait une issue aux convulsions promises aux sociétés matérialistes en général et capitalistes en particulier. Son socialisme peut se résumer en deux prescriptions, l'une positive, la collectivisation du sol et du sous-sol, la seconde négative, la proscription absolue de toute société de capitaux; les individus isolés, en famille ou groupés en associations de travailleurs étant seuls autorisés à entreprendre, à produire et à apparaître sur le marché, à l'exclusion notamment de l'Etat, de ses subdivisions et de ses émanations. Cette prohibition, qui est souvent passée inaperçue chez ses commentateurs, y compris le dernier d’entre eux, Marc Angenot (Colins et le socialisme rationnel, Les Presses universitaires de Montréal, Montréal, 1999, 190 p.) est peut-être la pierre angulaire du socialisme colinsien. Aussi bien est-ce par elle que commencera mon exposé. Contrairement aux luddites qui, au début du XIXème siècle en Angleterre, jetèrent l'opprobre sur les machines, Colins approuvait le recours des hommes aux machines qui soulagent le labeur. Il ne suspecta jamais que, au siècle suivant, leur potentiel destructif l'emporterait de beaucoup sur leur potentiel constructif. Pour lui, les seules redoutables étaient les machineries juridiques organisant le capital de façon à perfectionner et doper l'exploitation de l'homme par l'homme tout en exonérant les bénéficiaires de toute responsabilité.

Sur le plan anthropologique, l'interdit, le tabou, est au moins aussi important que le commandement positif car il impose des limites, notion que la société industrielle s’efforce constamment de nier, contourner ou dépasser. Citons Colins: “Pour éviter la mort de l'humanité, la proscription d’associer les capitaux individuels, ou l'anéantissement de la féodalité financière, est devenue plus nécessaire encore: que la prohibition d’assassiner.” (De la justice dans la science, hors l'Eglise et hors la révolution, tome I, p. 37) Il y a là, implicite, une allusion au sixième commandement du Décalogue: “Tu ne tueras point”. Il s’agit donc, bien évidemment, d’un tabou éthique, voire du principe fondamental d’éthique sociale. Or, dans la première partie du XIXème siècle, les sociétés de capitaux étaient encore embryonnaires. Leur existence présuppose la notion de la personnalité morale ou juridique, apparue déjà au moyen âge (persona ficta), et la reconnaissance à de telles entités de raison de la pleine capacité d’agir dans l'ordre économique, ce qui prendra des siècles. Il y eut d’abord, dès les XVIème et XVIIème siècles, l'octroi de chartes royales aux Compagnies des Indes, en Angleterre, aux Pays-Bas et en France leur accordant des privilèges, parfois considérables, puis l'émergence progressive de la capacité contractuelle illimitée des sociétés en commandites par actions en France, enfin la reconnaissance d’une plénitude de droits économiques aux sociétés de capitaux en Suède dès 1848, aux Joint Stock Companies en Grande-Bretagne dès 1856, aux société anonymes en France dès 1867 et progressivement aux Companies ou Corporations dans les différents Etats des Etats-Unis dans la deuxième moitié du XIXème siècle. (Micklethwait, John and Wooldridge, Adrian, The Company, A Short History of a Revolutionary Idea, A Modern Library Chronicles Book, The Modern Library, New York, 2003, 229 p.) A mon avis, leur triomphe sur les sociétés de personnes signale et symbolise la révolution industrielle tout autant que le remplacement des moulins à eau par les machines à vapeur ou l'apparition des lignes de chemin de fer. De nos jours, nous sommes tellement habitués à identifier les acteurs économiques à des sociétés de capitaux que nous avons peine à nous figurer qu’il pouvait en aller tout autrement pour les auteurs du XVIIIème et même du XIXème siècles.

Ainsi, celui qui est considéré comme le père du libéralisme, l'apôtre de la libre entreprise, de la concurrence et de l'économie de marché, Adam Smith, l'auteur de La richesses des nations en 1776, ne cachait pas ses réserves, ses réticences, voire son hostilité envers les sociétés, particulièrement les sociétés par actions. “Il paraît démontré par l'expérience la plus constante qu’une compagnie par actions ne saurait se soutenir avec succès dans aucune branche de commerce étranger, toutes les fois que les commerçants particuliers peuvent venir ouvertement et légalement en concurrence avec elle.” (Traduction de Germain Garnier, revue par Adolphe Blanqui, Edition par Daniel Diatkine, Flammarion, Paris, 1991, tome 2, p. 371) “Les seuls genres d’affaires qu’il paraît possible, pour une compagnie par actions, de suivre avec succès, sans privilège exclusif, ce sont celles dont toutes les opérations peuvent être réduites à ce qu’on appelle une routine, ou à une telle uniformité de méthode, qu’elle n’admette que peu ou point de variation. De ce genre d’affaires sont: 1° le commerce de la banque; 2° celui des assurances contre les incendies et contre les risques de mer et de capture en temps de guerre; 3° l'entreprise de la construction et de l'entretien d’un canal navigable; 4° une entreprise du même genre, celle d’amener de l'eau pour la provision d’une grande ville.” (Ibidem, p. 381) Dans ces prises de position n’intervient à aucun moment la moindre référence à l'éthique de la part du subtil moraliste qui avait publié une Théorie des sentiments moraux en 1759. D’ailleurs, son éthique s’accommodait fort bien du ravalement des hommes à une marchandise soumise aux lois de l'offre et de la demande: “C’est ainsi que la demande d’hommes règle nécessairement la production des hommes, comme le fait la demande à l'égard de toute autre marchandise; elle hâte la production quand celle-ci marche trop lentement, et l'arrête quand elle va trop vite.” (La richesses des nations, op. cit. tome I, p. 152) Pour ce qui concerne le rôle des sociétés par actions en tout cas, le père du libéralisme économique s’est révélé piètre prophète. Si j’ai tenu à citer ces passages d’Adam Smith, c’est pour signaler qu’une économie libérale fondée sur d’autres acteurs que les sociétés de capitaux est parfaitement concevable puisque, pour l'essentiel, c’est une telle économie que nous décrit cet auteur pour lequel les sociétés de capitaux apparaissaient encore comme des exceptions.

Dès la seconde moitié de XIXème siècle, grâce aux sociétés par actions et aux technologies fondées sur le charbon, la bourgeoisie industrielle a réussi à transfigurer l'Amérique du nord, l'Europe et une partie de ses colonies en faisant miroiter aux masses populaires, et aux dirigeants socialistes qui aspiraient à lui succéder, sa nouvelle puissance sur la nature. A l'époque, nul parmi les entrepreneurs, non plus que parmi les socialistes, n’avait conscience de la limitation temporelle que l'épuisement du stock de charbon, et plus généralement des combustibles fossiles, assignait à cette puissance. Tous ne voyaient de salut que dans la généralisation et l'extension du progrès industriel. Ce n’est toutefois guère avant le XXème siècle que s’est dégagé le mythe de la croissance qui a enrichi le petit nombre, appauvri des multitudes et mis en danger la Planète. (cf. Douthwaite, Richard, The Growth Illusion. How economic growth has enriched the few, impoverished the many and endangered the planet, New Society Publishers, 1992, 383 p.) Le XXème siècle a vu s’affirmer parallèlement le capitalisme, la démocratie et le rôle social de l'Etat, qui ont été historiquement liés, mais dont bien des signes indiquent qu’ils ne le sont plus. Certes, l'isomorphisme existant entre la société anonyme et la société démocratique n’a jamais fait illusion: "Les actionnaires sont résignés à ne rien comprendre, à ne rien savoir. Ils se fient aux administrateurs. Le régime démocratique des sociétés aboutit au triomphe d'une petite minorité de capitalistes. Cette démocratie s'achève en ploutocratie." (Ripert, Georges, Aspects juridiques du capitalisme moderne, 1ère éd. 1946, 2ème édition, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1951, p. 101.) Je suis conscient de la suspicion que suscite le terme de ploutocratie du fait qu’il a été employé dans l'entre-deux-guerres par des politiciens plus ou moins attirés par le fascisme ou par des régimes qui lui étaient apparentés, comme celui du Maréchal Pétain dont Georges Ripert lui-même fut brièvement ministre. Je tiens toutefois à le reprendre car il a le mérite de désigner mieux que tout autre vocable politique actuel le pouvoir fondé sur la richesse. Dans un autre contexte, le culte de Mammon fut anathémisé. Depuis lors, dans la pratique, il a supplanté toutes les religions et il s’est universalisé.

Parmi les impostures du libéralisme économique et politique, une place éminente revient à la prétendue libre concurrence qui n’existe, au mieux, qu’entre des sociétés par actions de poids financier analogue, c’est-à-dire entre des êtres surhumains mais qui, dans tous les autres cas, n’est que la loi de la jungle. C’est déjà ce qu’affirmait Colins voici un siècle et demi: “ Pas un de ces messieurs ne s'est avisé de se demander si la libre concurrence existait. Ce sont les paysans du moyen-âge criant contre le loup garou. Certes, il y a concurrence, entre les pauvres pour avoir du travail ; mais, elle n'est pas libre, elle est forcée. Y a-t-il concurrence, chez les maîtres, pour en offrir ? Y a-t-il concurrence entre tous; c'est-à-dire, tous ont-ils les mêmes moyens de travailler, autant au moins que la société peut en organiser l'égalité ? Et, jusque là, peut-il y avoir libre concurrence ? Autant vaudrait mettre des entraves à un cheval, le faire lutter pour la course avec un autre dont les membres seraient libres; et dire : qu'entre eux il y a libre concurrence. ” (Colins, Science sociale, tome III, p. 27, 1857)

Ce n’est que dans la deuxième partie du XXème siècle que certaines de ces sociétés, les corporations multinationales, ont acquis une puissance telle qu’elles ont trouvé expédient d’infiltrer les Etats, ouvertement aux Etats-Unis, insidieusement partout ailleurs, par le biais notamment des comités d’experts officiels qu’elles ont truffés de leurs créatures, (Fabrice Nicolino et François Veillerette, Pesticides. Révélations sur un scandale français, Fayard, Paris, 2007, 384 p.) des media qu’elles contrôlent de plus en plus et du chantage sur l'emploi qu’elles exercent sur la plupart des partis, surtout de gauche. (Korten, David C., When Corporations Rule the World, Berrett-Koehler Publishers & Kumarian Press, 1995, 376 p.) Par ailleurs, l'Etat-Providence qui s’était édifié sur la base de l'immense accroissement des richesses causé par l'industrialisation, dont il recyclait les nuisances externalisées (accidents, maladies, chômage, dégâts environnementaux), se voit de nos jours contesté par les tenants du néolibéralisme - les agents politiques des corporations - qui tiennent la privatisation de pratiquement tous les services sociaux pour le remède miracle au prétendu gaspillage des deniers publics par l'Etat. Masquée par le suffrage universel, donc par l'opinion publique que manipulent les puissances d’argent, une oligarchie a sournoisement pris les commandes des sociétés occidentales, comme une autre l'a fait, plus visiblement et plus brusquement, dans la plupart des anciens pays prétendus socialistes.

Bien qu’elle se réclame encore du libéralisme, la dérive ploutocratique de la démocratie dans les Etats industrialisés s’accompagne de pratiques souvent mafieuses, plus fréquemment proto-mafieuses, mais parfois ultra-mafieuses au plus haut niveau comme le dénonce le roman à clé de Denis Robert, La domination du monde (Editions Julliard, Paris, 2006). Elle suscite une corruption croissante, bien que cachée, à l'intérieur, mais qui s’affiche sans complexe dans les relations avec le tiers-monde pourvoyeur de matières premières et réceptacle des pollutions ou contaminations encombrantes. Je crois la corruption nettement plus répandue dans les pays développés que ne l'estime Transparency International, car la sophistication des stratégies de corruption y est beaucoup plus poussée que dans les pays pauvres, rendant leur détection plus aléatoire. (Jorge F. Malem Seña, Globalización, comercio internacional y corrupción, Gedisa Editorial, Barcelona, 2000). Ces pratiques s’inscrivent dans le schéma fondamental du capitalisme moderne qui consiste à privatiser les profits et collectiviser les pertes. Ne concevant l'avenir que comme extrapolation du passé industriel récent, insensibles aux limites de la croissance, les néo-libéraux inclinent à ne voir dans la pénurie d’énergie que la menace de puissances hostiles. Ces diverses caractéristiques expliquent la propension des “sociétés avancées” à l'aventurisme militaire qui, du fait de la prolifération nucléaire, flirte de plus en plus avec l'Holocauste. Nous vivons dans un monde qui a livré l'éthique et la probité à la discrétion du libre arbitre et de la volonté de puissance individuels, en compagnie de la métaphysique et de la religion, avec pour conséquences, le cynisme d’une soi-disant élite, souvent moralement tarée, dont le seul mérite est l'opulence, la généralisation de l'égoïsme ou de la cupidité du plus grand nombre qui s’efforce de singer cette prétendue élite, et le dévoiement d’une portion croissante de la jeunesse dans la drogue, la violence ou d’autres échappatoires à l'enfer social.

Quand notre civilisation industrielle aura terminé sa course à la mort ou qu'elle aura croulé sous l'accumulation de ses déchets, que les extravagances dues aux énergies fossiles appartiendront au passé et que les survivants seront retournés à une agriculture organique, ils seront bien inspirés de renoncer aussi aux sociétés de capitaux, ces monstres juridiques surhumains, inhumains, véritables néganthropes, s’ils veulent sauvegarder les droits de l'homme, à commencer par les libertés fondamentales. (Cf. Hartmann, Thom, Unequal Protection. The Rise of Corporate Dominance and the Theft of Human Rights, Rodale, 2002, 360 p.) C’est ici que la vision colinsienne de l'humanité nouvelle trouve sa pertinence. Une économie libérale sans sociétés de capitaux a existé avant la révolution industrielle et une autre pourra lui succéder. Certes ce ne sera en aucun cas un retour au passé. Les progrès scientifiques gigantesques, engrangés aux XIX et XXèmes siècles, ne seront pas tous perdus, si même nombre de techniques qu’ils ont engendrées devront être abandonnées par manque d’énergies fossiles.

J’en viens aux citoyens et à leur rôle économique. Dans les pays qui auront conservé ou restauré les principes fondamentaux de l'Etat de droit et de la dignité de la personne humaine, s’ils ne veulent pas retomber dans la servitude et dans les errances ploutocratiques des sociétés industrielles, les citoyens auront avantage à organiser la production sur la base de sociétés de personnes se faisant concurrence les unes aux autres et s’ajustant sur le marché. En principe, rien n’empêcherait les associations de travailleurs ou coopératives de production de se constituer un capital par la voie d’emprunts auprès d’autres citoyens, souscrits ici encore sur le marché, mais la prohibition absolue des sociétés de capitaux et, bien sûr, de leurs succédanés publics ou étatiques, interdirait à tout jamais la reconstitution des agents économiques que nous connaissons et qui conduisent notre civilisation à sa perte. En revanche, bien des petites et moyennes entreprises existantes pourraient se reconvertir. De par leur nature, les associations de travailleurs ne pourraient jamais dépasser une taille limitée. L'une des conséquences de l'interdiction des sociétés de capitaux et de tout montage juridique visant à la contourner, notamment par des trusts, interdiction à laquelle veillerait le pouvoir judiciaire, serait d’assurer toujours la domination du travail sur le capital sans pour autant que ce dernier soit monopolisé par l'Etat. Dans une telle perspective, bien sûr, la production et la consommation seraient relocalisées et les échanges internationaux, et surtout intercontinentaux, seraient réduits à la portion congrue en raison de la pénurie croissante d’énergies fossiles et de la disparition des corporations multinationales.


Bien entendu, une telle mutation n’est concevable que par un important retour à la terre mère, qui est aussi un retour à la Terre, et c’est ici qu’intervient la prescription positive préconisée par Colins et le socialisme rationnel, à savoir la collectivisation du sol, y compris bien sûr le sous-sol. La justification économique de cette mesure tient au fait que le sol est la condition passive originaire de toute production et plus fondamentalement au fait que la Planète Terre est le substrat de la “vie générale” pour reprendre l'expression colinsienne ou, pour utiliser une terminologie moderne, qu’elle est l'habitacle de la Biosphère à laquelle appartient notre espèce, comme toutes les autres. Il y a chez Colins, agriculteur diplômé de l'Ecole de Maison-Alfort en 1811, une tendresse implicite, mais omniprésente, pour la terre qu’il a d’ailleurs cultivée pendant une douzaine d’années à Cuba. Dans la perspective de Colins, de Louis et d’Agathon De Potter, cette collectivisation sera le fait d’un Etat mondial ou, provisoirement, d’un Etat en voie de mondialisation. Certes le mondialisme colinsien trouve sa justification tant dans l'incompatibilité qu'il affirme entre une pluralité de souverainetés et une paix internationale durable que dans l'irrationalité que revêt l'accaparement privé du sol et du sous-sol lesquels ne sont pas assimilables au capital car antérieurs à ce dernier et à l'humanité elle-même, accaparement que, selon lui, la collectivisation intégrale de la planète par une autorité mondiale est seule susceptible d'obvier. Certains de leurs disciples, au début du XXème siècle, ont lancé pour ce faire une “Ligue pour la nationalisation du sol”. (Cf Ivo Rens et William Ossipow, Histoire d’un autre socialisme, La Baconnière, Neuchâtel, 1979, chapitre IV, p. 79 et seq.) L'expression n’est guère heureuse car elle confère une connotation nationale à une pensée qui se veut mondialiste et car la collectivisation est susceptible de formules diverses dans lesquelles devraient nécessairement intervenir les collectivités territoriales. Nos auteurs préconisent que la puissance publique procède au lotissement des terrains en fonction des divers besoins sociaux, principalement agricoles et artisanaux locaux, et que ces lots, mis aux enchères, soient attribués aux plus offrants et derniers enchérisseurs individuels ou collectifs, nombre d’entre eux devant être exploités par des associations de travailleurs qui se les verraient attribuer pour trente ans, durée moyenne d’une génération. Les lots des entreprises individuelles ou familiales seraient en principe attribués à vie. Pour permettre aux jeunes de concourir à ces enchères, et plus généralement de s’établir professionnellement, Colins et ses disciples préconisent l'attribution par l'Etat, à tous les jeunes, d’une dot sociale, non point à titre de don mais à titre de prêt. (Cf Cunliffe, John and Erreygers, Guido, “Basic Endowment and Basic Income: Some Belgian Precursors”, Political Studies (1988) XXXVI, 653-662)

Cette formule, qui écarte l'Etat ainsi que ses subdivisions du processus de production, leur reconnaît néanmoins des fonctions régulatrices cruciales et leur attribue la rente foncière qui serait l'une de leurs principales ressources. Ici, comme ailleurs, le socialisme colinsien se présente d’une façon dogmatique qu’il convient de ne pas prendre à la lettre si l'on veut en rendre l'esprit compréhensible au XXIème siècle. A mon avis, il est un point en tout cas du programme colinsien qui mérite d’être repensé à la lumière de la problématique des droits de l'homme, notamment des droits économiques et sociaux, c’est le problème de l'habitat qui n’a pas retenu particulièrement l'attention de Colins et de ses disciples. En effet, compte tenu de l'extrême importance que le logement tient dans la protection des libertés individuelles, il me semble qu’il se justifierait que les individus pussent devenir propriétaires de leur domicile, mais de lui seul, nonobstant la collectivisation du sol qui ne s’appliquerait donc pas à l'habitat individuel ou familial.

A la collectivisation du sol lato sensu, Colins et ses disciples adjoignent la collectivisation de la majorité des capitaux accumulés sous le règne de la force, sans toutefois léser les droits fondamentaux des intéressés, ce qui peut paraître contradictoire mais ne l'est pas. La justification de cette mesure tient non point à la nature de ces capitaux mais aux conditions d’exploitation ayant présidé à leur acquisition. Les modalités de cette expropriation partielle des grandes fortunes devront être décidées par les pouvoirs publics, donc en définitive par le peuple.

Dans l'ouvrage que j’ai en chantier, je traiterai les autres fonctions de l'Etat et de ses subdivisons dans une humanité enfin libérée des sociétés de capitaux et de leurs portées captieuses et maléfiques de cartels, holdings et montages financiers off shore dans des paradis fiscaux, conçus pour rendre les uns toujours plus riches et les autres, sinon toujours plus pauvres, du moins toujours plus dépendants. Pour Colins et ses disciples, l'Etat aurait le monopole de l'instruction publique, en réalité de l'instruction et de l'éducation, et il veillerait à ce qu’elles soient dispensées à l'abri du “matérialisme prétendu scientifique” dans lequel ils voient la racine profonde de tous les maux de l'exploitation capitaliste et plus fondamentalement de “l'ignorance sociale de la réalité du droit”. J’ai longuement disserté ailleurs sur l'énigme de la métaphysique colinsienne qui procède d’un strict évolutionnisme d’inspiration lamarckienne (Cf. notamment “Sur la version colinsienne de l'argument ontologique”, in Revue européenne des sciences sociales,Tome XLI, 2003, No 125, pp. 143-151. Annexe II ci-après) de sorte que je m’abstiendrai de le faire dans ce résumé. Je me contenterai ici de relever que, s’ils contestent la vision anthropomorphique d’un Dieu créateur omnipotent qui, en survalorisant et magnifiant la Toute-puissance, favoriserait et encouragerait la course à la puissance chez les humains et les monstres juridiques créés par eux, Colins et les De Potter tiennent pour démontrée la soumission des âmes à l'“éternelle justice” qui sanctionnerait dans l'au-delà les actions bonnes et mauvaises accomplies par l'homme sur Terre. La justice substituée à la puissance, tel est en définitive le message fondamental du “socialisme rationnel”. Bien entendu, une telle société ne serait ni une société égalitaire ni une société parfaite - des délinquents et des criminels y subsisteraient comme dans toutes les sociétés du passé - mais ils n’auraient plus partie liée avec la puissance et le pouvoir.

Au demeurant, la philosophie colinsienne de l'histoire est tout entière tributaire du problème métaphysique de la communication: “De la parole, à l'écriture; de l'écriture, à l'imprimerie; de l'imprimerie, à la découverte de la vérité; de la découverte de la vérité à son acceptation sociale; il n’y a partout: que la distance d’un besoin.” (Colins, Science sociale, tome V, 1857, p. 222) Pour Colins, l'invention de Gutenberg marque une inversion anthropologique dans l'économie de l'esprit en provoquant l'avènement progressif du libre examen devenu socialement incompressible. S’insurgeant contre l'admiration de certains de ses contemporains pour le saint-simonisme qu’il détestait, Colins écrivait: “Le saint-simonisme n’est pas le plus grand événement intellectuel du XIXe siècle, c’est la télégraphie électrique, qui appartient infiniment plus au monde intellectuel...” (Colins, Qu’est-ce que la question sociale ?, 1853-4, tome III, p. 374) Par conséquent, de nos jours, sans doute vouerait-il un intérêt tout particulier aux télécommunications et à la Toile d’Internet. Toutefois, l'enthousiasme de Colins pour la communication et la télécommunication n’emporte nullement son adhésion à l'idéologie du progrès. Pour lui, ces innovations ne peuvent manquer de hâter la dissolution de l'ordre social fondé sur la force et l'apparition d’un ersatz de pouvoir spirituel nouveau, la “terreur de l'avenir”, qui contraindra l'humanité à chercher, puis à trouver, la vérité de la souveraineté de la raison.

En réalité, le socialisme rationnel de Colins se veut un libéralisme véritable, c'est-à-dire un système accordant aux hommes, mais à eux seuls et jamais aux sociétés de capitaux, la liberté de penser, de bouger, de s'associer, de contracter, d'entreprendre, de commercer, de thésauriser et d’élire au suffrage universel des gouvernants qui ne soient plus inféodés aux puissances d’argent, puisqu’il n’y en aura plus. Mais surtout, issu de l'Ecole des idéologues née dans la mouvance de Condillac, il se veut l'aboutissement des idéologies, c'est-à-dire de tous les -ismes, y compris le libéralisme et le socialisme. (Cf. Moravia, Sergio, Il pensiero degli Idéologues. Scienza e filosofia in Francia (1780-1815), “La Nuova Italia” Editrice, Firenze, 1974, 865 p.)

En marge de ces réflexions, j'aborderai aussi le thème de l'extraordinaire triomphe dont bénéficie de nos jours le prétendu néolibéralisme qui, à mes yeux, s'explique par le fait qu'il se borne à transposer dans la société industrielle ce que l'on appelle la loi de la jungle, c'est-à-dire des rapports de prédation. Que le néolibéralisme n'ait qu'un rapport factice avec le libéralisme des XVIII et XIXème siècles, c'est ce que s'efforcent d'occulter la quasi-totalité des auteurs contemporains qui consacrent de savants ouvrages affirmant la pertinence, pour notre époque, d'auteurs libéraux comme Montesquieu, Adam Smith et Benjamin Constant. Ces penseurs estimables luttaient respectivement contre l'absolutisme monarchique, l'interventionnisme étatique et les atteintes aux droits et libertés individuels, mais ils n'avaient pas conscience de l'accaparement sans précédent des richesses et des pouvoirs que les sociétés anonymes, et singulièrement les corporations multinationales, opéreraient aux XXe et XXIème siècles au détriment du plus grand nombre, au mépris des exclus, et en multipliant les conflits entre les nations.

En concluant cet Itinéraire, je suis conscient du paradoxe qui l'a marqué d’un bout à l'autre: à l'optimisme personnel qui m’a habité tout au long de mon existence fait pendant mon pessimisme sur l'emballement de notre monde industriel, pessimisme qui s’est radicalisé au fil des années. C’est ce grand écart qui est à l'origine de mon engagement téméraire contre la surgénération du plutonium et le SuperPhénix de Creys-Malville. Si la victoire qui a été emportée dans ce combat a permis à l'Europe occidentale d’échapper jusqu’ici à un super-Tchernobyl (malheureusement toujours possible du fait des usines de retraitement de La Hague et de Sellafield, des usines d’enrichissement d’uranium, voire des centrales nucléaires classiques), elle est sans conséquence sur le sort qui attend notre civilisation technicienne vouée à la disparition. Je mesure avec effroi les indicibles souffrances qu’entraînera cette catastrophe. Probablement ne vivrai-je pas assez longtemps pour en pâtir personnellement, mais elle frappera mes semblables, à commencer par mes enfants ou mes petits-enfants. Reste l'espérance que, par delà le désastre, les survivants pourront reprendre le cheminement de l'humanité à l'écart du mirage de la croissance, né de l'union contre-nature des ingénieries juridiques et technologiques, et qu’il se souviendront du sage conseil d’Hésiode: “Ne laisse pas grandir en toi la démesure. (Les travaux et les jours)


Genève, 15 janvier 2009.