colinsdeham.ch: Recension de Marc Angenot
Recension de Marc Angenot:
Colins et le socialisme rationnel



par Michel Brélaz,
docteur en sciences économiques et sociales, Université de Genève.

Michel Brélaz est en outre l'auteur de:
Henri de Man, une autre idée du socialisme, Editions des Antipodes, Genève, 1985, 814 pages;
Léopold III et Henri De Man, Editions des Antipodes, Genève, 1988, 340 pages;
Un fascisme imaginaire, Editions des Antipodes, Genève, 2000, 95 pages.
L'article qui suit a paru dans la Revue suisse d'histoire, 2003-2.

 

De tous les "socialistes utopiques" du XIXe siècle, Colins qui vécut de 1783 à 1859, est probablement le plus difficile et le moins accessible. Il a donc fallu un certain courage à Marc Angenot pour lui consacrer un ouvrage (Colins et le socialisme rationnel, Les Presses universitaires de Montréal, Montréal, 1999, 191 pages). Nous y sommes d'autant plus sensible que nous avons collaboré jadis à une histoire de l'école colinsienne ( Histoire d'un autre socialisme. L'Ecole colinsienne 1840-1940, Editions de la Baconnière, Neuchâtel, 1979 ) et que le sujet nous a toujours semblé mériter de nouvelles recherches.

Tout au contraire de Colins, Marc Angenot est d'une lecture facile. Son style, généralement allègre, parfois brillant, n'est pas sans évoquer celui d'Emile Faguet qui un siècle auparavant avait publié ses célèbres Politiques et moralistes du dix-neuvième siècle.

De ce spécialiste de l'histoire des idées, on pouvait espérer une explication limpide et discursive, mais fidèle, comme l'aurait justifié son incursion méritoire hors des sentiers battus du socialisme. Or, malgré ses qualités, l'ouvrage comporte des défauts et des lacunes qui l'écartent de ce but et ne rendent pas justice à Colins et à son école:

En premier lieu, Marc Angenot semble avoir hésité entre deux projets passablement différents, à savoir l'étude d'un auteur et de son école comme le donne à penser le titre de l'ouvrage, et un essai sur les Grands Récits (paradigme ternaire de l'histoire qui remonte à Joachim de Flore, au moyen âge, et qui se retrouve dans quantité d'auteurs du XIXe siècle dont Colins). Privilégiant cette seconde perspective, les développements de l'auteur l'éloignent souvent du sujet annoncé et l'amènent parfois à des conjectures globales qui n'ont qu'un rapport ténu avec Colins. Ainsi en est-il de sa vision simplificatrice d'un antidémocratisme socialisant qui, tout au long du XIXe siècle, aurait préparé l'alliance "ni droite ni gauche" d'un Sorel et d'un Maurras, en attendant mieux.

En deuxième lieu, l'auteur tient pour acquis que Colins est un socialiste romantique du XIXe siècle, ce qui nous semble erroné. Le romantisme est en effet un mouvement culturel de l'époque qui se caractérise par un rejet de l'ordre et de la rationalité du siècle des Lumières et par une valorisation de la nature, des émotions et des nationalités irréductibles les unes aux autres, qui sont aux antipodes de la pensée colinsienne issue de l'Ecole des idéologues et, par-delà cette dernière, de Descartes et Condillac.

En troisième lieu, l'auteur s'abstient curieusement de présenter, voire d'aborder, la pierre angulaire de la métaphysique colinsienne, à savoir la "démonstration de l'immatérialité et de l'éternité des âmes" dont il va même jusqu'à écrire qu'il n'en a "pas trouvé trace chez Colins" ! Or, Colins a bien développé cette "démonstration" dans le cinquième tome de sa Science sociale et il l'a résumée dans son ouvrage posthume La justice dans la science hors l'Eglise et hors la Révolution qui se voulait une réponse à Proudhon. Cette lacune est d'autant plus étonnante que, dans son chapitre intitulé "Une épistémologie utopique", Marc Angenot amorce comme une réfutation de la méthode "apogico-déductive" qui caractériserait la "démonstration" en question.

En quatrième lieu, faisant sienne une typologie d'origine marxiste mais encore prégnante dans l'intelligentsia française, il tient la primauté du culturel sur l'économique qui caractérise la pensée colinsienne pour une évidente inversion de la relation entre "l'infrastructure et la superstructure", ce qui en ferait un socialisme "auf dem Kopf gestellt", et ce sans même tenter de comprendre l'option colinsienne à la lumière de l'anthropologie contemporaine.

En cinquième lieu, cet ouvrage omet de présenter, fût-ce succinctement, que le socialisme colinsien se singularise non seulement par la collectivisation de la terre mais aussi par l'interdiction formelle, constamment réitérée, des sociétés de capitaux dans une économie de marché et de concurrence, les acteurs économiques étant les individus, les familles et les associations de travailleurs.

En sixième lieu, et en conséquence directe de cette lacune, l'auteur est amené à présenter l'utopie colinsienne comme "hyper-monopoliste", ce qu'elle est effectivement en matière éducative, mais absolument pas en matière économique puisque l'Etat colinsien ne se voit accorder aucun rôle dans la production.

En septième lieu, l'auteur affirme que Colins serait favorable à la "suppression" ou à la "quasi-suppression" de l'héritage, ce qui est inexact puisque Colins et ses disciples ont toujours préconisé le maintien de l'héritage en ligne directe descendante et surtout l'absolue liberté de tester.

A quoi attribuer ces erreurs et ces lacunes ? Comme l'écrit l'auteur "ce qui étonne celui qui aborde la première fois les textes colinsiens... c'est ce sentiment constant, dans un développement littéralement clair, de ne jamais (en) comprendre ni les présupposés ni les visées". De fait, l'amoncellement des citations, gloses et polémiques dans les écrits de Colins rend ces derniers presque hermétiques pour le lecteur pressé. Mais cette difficulté n'autorise pas pour autant le chercheur à bricoler une caricature qui rendrait compte des prétendues "bizarreries" de Colins au détriment de la cohérence interne de sa pensée, ce que malheureusement Marc Angenot pratique constamment comme l'illustrent les sept critiques relatées ci-dessus. C'est, pour nous résumer, notre grief principal à l'adresse d'un ouvrage par ailleurs alerte et séduisant.

Michel Brélaz, Genève, janvier 2003