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Tchernobyl



Interview d'Ivo Rens par Jean Musy pour Radio Zones, sur le livre de Bella et Roger BELBEOCH,
Tchernobyl, une catastrophe ,Edition Allia, Paris, 1993, 220 pages.

réalisée le 24 mai 2011 (embargo 10-06-2011).

Vous avez choisi de nous parler aujourd'hui d'un livre plus récent que la plupart de ceux que vous nous avez présentés jusqu'ici et qui traite d'une catastrophe nucléaire, celle de Tchernobyl. Jusqu'ici, le nucléaire apparaissait en filigrane dans vos présentations d'ouvrages passés en rapport avec l'écologie politique. Est-ce à dire que la catastrophe de Fukushima vous a incité à traiter du seul précédent comparable?

Elle m'a incité, en effet, à intervertir quelques-uns des ouvrages que je me propose de présenter et m'a conduit à commencer par celui-ci.
A ma connaissance, de tous les ouvrages parus en anglais et en français jusqu'en 1993, Tchernobyl, une catastrophe est de loin le plus exhaustif. Ses auteurs, les époux Belbéoch, tous deux physiciens dissidents par rapport à l'establishment nucléaire français, sont des observateurs aux compétences incontestables, animés par un rare souci d'objectivité, d'impartialité et d'indépendance, mais aussi par une lucidité exemplaire et par une exigence éthique plus rare et plus exemplaire encore. Nés en 1928 Roger et Bella Belbéoch sont physiciens, ingénieurs de l'Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles de la Ville de Paris (ESPCI). Roger a travaillé dans un laboratoire universitaire de recherche (Orsay, Paris-Sud) et s'est spécialisé dans les accélérateurs de particules et la physique des faisceaux de haute énergie. Bella est ingénieur-docteur et a travaillé au Centre d'Études Nucléaires de Saclay (CEA) où elle a étudié, par rayons X, les propriétés structurales des solides tant en recherche appliquée que fondamentale. Ils ont publié plusieurs ouvrages et quantité d'articles et d'études scientifiques sur les effets des rayonnements ionisants sur le vivant, notamment dans la Gazette nucléaire et dans Stratégies Energétiques, Biosphère & Société (SEBES), deux publications périodiques accessibles en ligne sur la Toile.
Certes, depuis 1993, d'autres publications sont intervenues qui ont complété le tableau présenté par les époux Belbéoch. Je signalerai brièvement l'une d'entre elles.

Dans le titre de l'ouvrage de Bella et Roger Belbéoch, un terme me frappe, celui de catastrophe. Que faut-il entendre par là ?

Bella et Roger Belbéoch n'ont pas entrepris de retracer l'histoire du mot catastrophe ni d'en poser une définition définitive. Mais il apparaît, dès les premières pages de leur livre, que la catastrophe dont ils rendent compte se démarque des plus grands accidents industriels du passé par ses nouvelles dimensions spatiales et temporelles, par l'ampleur des interventions étatiques et internationales ainsi que par la quantité et la nature des dommages occasionnés par elle à d'innombrables victimes passées, présentes et à venir. Certes, d'autres accidents nucléaires ont eu lieu avant Tchernobyl, mais aucune catastrophe, si l'on excepte toutefois Hiroshima et Nagasaki ainsi que l'accident de Kychtym, alias Tchéliabinsk, survenu en 1957 dans l'URSS de Staline, mais connu en Occident seulement depuis la publication en 1979 de Nuclear Disaster in the Urals due à la plume du biologiste dissident russe Jaurès Medvedev, dont la traduction française en 1988 est préfacée par Bella Belbéoch.

Que s'est-il passé à Tchernobyl le 26 avril 1986 ? Tout d'abord, à quoi est due cette catastrophe ? Et qui en sont les responsables ?

A vos trois questions, des réponses fort diverses ont été données, qui parfois ne s'excluent pas les unes des autres, mais souvent relèvent de la propagande, voire de l'intoxication.
Ainsi, en réponse à la première question, des responsables français de l'électronucléaire sont allés jusqu'à affirmer que Tchernobyl n'était pas une catastrophe nucléaire mais bien une catastrophe soviétique !
Il y a bien eu, en tout cas, une explosion dans le réacteur No 4 de la centrale nucléaire soviétique de Tchernobyl le 26 avril 1986.
Pour répondre à la deuxième de vos trois questions, je me contenterai de citer les Belbéoch:
« Deux explosions ont détruit le réacteur. La première est une explosion nucléaire équivalente à 250 kg de TNT, la seconde une explosion d'hydrogène. » (Belbéoch, p. 121)
Certes, les réacteurs de cette centrale relevaient d'une famille de réacteurs, les RBMK, dont la neutronique était modérée par du graphite, comme dans la première génération de réacteurs français, tandis que la quasi totalité des réacteurs de par le monde (PWR et BWR) utilisent l'eau comme modérateur. Il semble bien que les réacteurs RBMK soient intrinsèquement plus instables que les PWR et BWR et que les opérateurs du réacteur No 4 entreprirent des manoeuvres hasardeuses.
Cela dit, les responsables du désastre sont-ils les opérateurs maladroits, ou bien les concepteurs de ces réacteurs et ceux du programme nucléaire soviétique ? Pour les Belbéoch, les vrais responsables sont bien les concepteurs.

Quelles ont été les conséquences de l'explosion du réacteur No 4 de Tchernobyl ?

C'est là une question immense. Selon les Belbéoch, il faut distinguer, à tout le moins, la gestion de la crise en URSS, les interférences politiques internationales, les conséquences radiologiques et écologiques dans les premières années qui suivirent l'accident, enfin les conséquences radiologiques et écologiques à long terme.

Abordons-les donc dans cet ordre ! Comment la crise humanitaire fut-elle gérée en URSS ?

C'est, bien sûr, dans l'urgence, que les autorités soviétiques s'efforcèrent d'enrayer, par divers moyens, les rejets de particules radioactives dans l'environnement, ce qui entraîna la mort par irradiation des premiers intervenants sur le réacteur éventré. Encore dans l'urgence, elles suscitèrent l'héroïsme des quelque 600'000 « liquidateurs » chargés de « nettoyer » le site, héroïsme favorisé, il est vrai, par leur ignorance des effets des fortes doses de rayonnement. Toujours dans l'urgence, elles décidèrent d'évacuer 135'000 personnes qui vivaient dans les 3'000 kilomètres carrés autour de la centrale en Ukraine, en Biélorussie et dans la Fédération de Russie. Enfin elles entreprirent la construction d'un sarcophage pour tenter de confiner la radioactivité?
Ces décisions, souvent improvisées faute d'avoir été anticipées, contribuèrent à réduire considérablement le nombre des victimes immédiates et différées de l'accident.
Prémonitoirement, Bella et Roger Belbéoch écrivent : « Il sera probablement plus difficile de trouver des héros lors des prochains accidents, et cela nécessitera certaines mesures pour susciter ce genre de volontariat. » (Belbéoch, p. 13)

Quelles furent les interférences politiques internationales de l'accident ?

Les retombées radioactives de l'explosion de Tchernobyl débordèrent de beaucoup le territoire soviétique et contaminèrent différentes régions d'Europe, même si le professeur Pellerin, haut fonctionnaire du ministère français de la santé, s'efforça de faire accroire aux Français qu'elles s'étaient arrêtées aux frontières de l'Hexagone.
Faute de connaissances radiologiques, et circonvenus par les experts issus des milieux nucléocrates, les media occidentaux véhiculèrent souvent l'idée que le bilan de l'accident oscillait autour d'une trentaine de décès par irradiation, moins donc qu'un banal accident d'avion. Ainsi, ils firent écho au Directeur de la sûreté nucléaire de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA) qui déclara en août 1986 : « Même s'il y avait un accident de ce type tous les ans, je considérerais le nucléaire comme une source d'énergie intéressante. » (Belbéoch, p. 16)
Se réclamant de la « glasnost » prônée par Gorbachev, l'URSS s'empressa de faire appel à l'AIEA qui organisa une conférence internationale à Vienne en août 1986. Etrangement, cette conférence se tint à huis clos. Plus étrangement encore, l'une des annexes du Rapport qu'y présenta la délégation soviétique fut censurée. Il s'agissait de l'annexe 7 qui détaillait les effets enregistrés sur les personnes ayant été très fortement irradiées et les doses encaissées par les populations exposées.
En application des normes posées par la Commission internationale de protection radiologique (CIPR), cette annexe du Rapport soviétique prévoyait quelque 40'000 cancers radio-induits dans les décennies à venir. Considérant cette prévision par trop alarmiste, les représentants des pays occidentaux obtinrent qu'elle fût divisée par 10, 4'000 victimes faisant de Tchernobyl une catastrophe industrielle plus meurtrière que celle, chimique, de Bhopal survenue en 1984, mais encore « acceptable » pour l'industrie nucléaire.
Les Belbéoch, pour leur part, estiment que l'annexe en question du Rapport soviétique sousévaluait le nombre de cancers radio-induits car elles ne prenait en considération que l'irradiation externe et négligeait la contamination interne par inhalation et ingestion. (Belbéoch, p. 65)
En fin de compte, le Comité des Nations Unies sur les effets des rayonnements atomiques (UNSCEAR) opta en 1988 pour une évaluation très en retrait par rapport à l'annexe 7 du Rapport soviétique de 1986 qui fut voué aux oubliettes du système des Nations Unies. (Belbéoch, p. 70, 71)

Ces estimations divergentes se manifestèrent-elles aussi dans l'appréciation des conséquences radiologiques et écologiques dans les premières années qui suivirent la catastrophe ?

Ces divergences s'aggravèrent même. Je cite les Belbéoch : « Ainsi, trois années après le désastre, on observa sur les territoires contaminés, loin du site, en Biélorussie et en Ukraine, une aggravation de la morbidité sous des formes quasi épidémiques, en particulier pour les maladies thyroïdiennes chez les enfants, pour les maladies infectieuses et les maladies du sang? Ceci a contribué à la prise de position assez radicale de nombreux scientifiques biélorusses et ukrainiens, ce qui contraste avec le conformisme habituel, voire la servilité, des milieux scientifiques. » (Belbéoch, p. 35)
En revanche, dans les milieux des promoteurs occidentaux de l'électronucléaire, les premières manifestations de morbidité anormale dans les régions contaminées furent interprétées comme une « somatisation de la radiophobie ». Ainsi dans la revue américaine Nucleonics Week du 1er février 1990, on put lire « D'après le professeur Albrecht Kellerer de l'Université de Würzburg, aucun des problèmes de santé observés chez les gens habitant dans les régions d'Ukraine, de Biélorussie et de la Fédération de Russie, contaminés en avril 1986 par le désastre de Tchernobyl, ne sont la conséquence du rayonnement. » (Belbéoch, p. 33 à 35)
L'engouement des experts occidentaux pour la radiophobie fut freinée par les données de la médecine vétérinaire concernant l'accroissement de la mortalité et des naissances monstrueuses dans le cheptel, les animaux n'étant apparemment pas sujets à cette affection psychiatrique.
A la demande de l'URSS, l'OMS envoya, dans l'été 1989, une délégation pour examiner les normes de radioprotection à appliquer aux populations vivant dans des districts à niveaux élevés de contamination radioactive. Cette délégation composée de trois experts, dont le professeur Pellerin - celui-là même qui avait prétendument « arrêté » le nuage radioactif aux frontières de l'Hexagone - recommanda aux autorités soviétiques d'appliquer des normes deux à trois fois plus élevées que la limite maximale autorisée par la législation française, laquelle était d'ailleurs cinq fois supérieure à celle recommandée par la Commission internationale de radioprotection. (Belbéoch, p. 116)
Créée en 1957 pour promouvoir « l'atome pour la paix », l'AIEA s'était efforcé, de son côté, depuis 1986, de banaliser l'accident. A ce propos, Bella et Roger Belbéoch écrivent : « Personne ne semble trouver anormal que ces promoteurs se soient chargés à la fois des problèmes de sûreté des réacteurs et de l'évaluation de l'impact sanitaire de l'accident. Le conflit d'intérêt n'a jamais été évoqué pour l'AIEA. » (Belbéoch, p. 127)

Que disent Bella et Roger Belbéoch des conséquences radiologiques et écologiques différées de l'accident de Tchernobyl ?

Ces auteurs distinguent la situation perçue entre 1989 et l'effondrement de l'URSS en 1991 et le bilan de la catastrophe tel qu'ils l'ébauchent au tout début de 1993, à l'époque où ils achèvent l'écriture de leur ouvrage.
En 1989, des cartes de contamination radioactive révélèrent que des zones beaucoup plus importantes que prévues étaient impropres à l'élevage et à la production agricole. Des tensions apparurent entre les exigences des autorités biélorusses, ukrainiennes ou russes, désireuses de protéger au maximum leurs populations, et les autorités soviétiques plus enclines à minimiser les problèmes, comme les y incitaient l'AIEA, l'OMS et les Etats occidentaux.
Ainsi le Parlement biélorusse adopta, en octobre 1989, un plan d'évacuation complémentaire de 118'300 habitants de 526 localités. Toutefois, cette décision, ainsi que celles que prirent ou envisagèrent les autorités ukrainiennes et russes, ne furent que partiellement appliquées en raison de l'effondrement de l'URSS et des ressources limitées des Etats qui lui succédèrent. Il n'en reste pas moins que trois à sept ans après l'accident, on évacua autant d'habitants qu'au lendemain de la catastrophe. (Belbéoch, p. 173)
Je m'abstiens délibérément d'entrer dans le détail des mesures de rayonnement et de leurs effets sur le vivant, en curies, becquerels, rems ou millisieverts, auxquels se livrent à juste titre en tant que physiciens les auteurs, pour m'en tenir à leurs conclusions :
En dépit de la construction d'un mur souterrain et d'une centaine des barrages filtrant construits pour empêcher les eaux polluées par Tchernobyl de se déverser dans la rivière Pripyat, affluent du Dniepr, c'est tout le bassin de Kiev et même la Mer noire qui, à terme, seront contaminés.
Quant à la superficie totale des territoires contaminés, elle s'élevait officiellement en 1991, pour les trois Républiques, à plus de 100'000 km2, soit plus de deux fois celle de la Suisse. Certes, la contamination radioactive décroîtra avec le temps, mais elle ne retrouvera ses niveaux antérieurs à la catastrophe qu'après des siècles pour les sols contaminés par le césium et le strontium. Pour ce qui concerne ceux contaminés au plutonium, qui est hyper-toxique, ils le resteront pendant de très nombreux milliers d'années. Quant à la décontamination que certains experts avaient préconisée, elle s'avéra totalement irréalisable.
C'est dire que, en 1993, on était encore loin de pouvoir établir un bilan définitif.

Mais qu'en est-il du nombre de victimes humaines ?

Le nombre de personnes contaminées dans les trois Républiques dépasse sept millions de personnes. Les souffrances subies par les populations contaminées, à commencer par celles déplacées, ne sont pas mesurables. Les atteintes à leur santé, notamment celles des enfants, ne le sont que partiellement. Le seul vrai remède consisterait à les éloigner des zones contaminées. En revanche, les auteurs donnent deux évaluations chiffrées du nombre de cancers mortels causés par Tchernobyl, la première en fonction du taux retenu en 1990 par la Commission internationale de protection radiologique (CIPR 1990), la seconde en fonction du taux retenu en 1987 par la Fondation de Recherche sur les Effets des Radiations (RERF 1987) portant sur les survivants d'Hiroshima et Nagasaki.
Selon l'évaluation de la quantité de rejets radioactifs retenue par l'UNSCEAR, ces chiffres seraient de 30'000 cancers mortels d'après la CIPR (1990) et de 104'000 d'après la RERF (1987) pour la population mondiale.
Mais, selon l'annexe 7, dûment censurée, du Rapport soviétique de 1986, ces chiffres s'élèveraient, pour la seule URSS et les Etats lui ayant succédé, à 125'000 cancers mortels en application du taux de la CIPR (1990) et à 430'000 en application du taux retenu par la RERF (1987).
« Ainsi, ce sont plusieurs centaines de milliers de personnes qui souffriront des conséquences de Tchernobyl. » (Belbéoch, p. 137)
En tout état de cause, individuellement les malades n'auront aucun moyen de savoir si leur cancer provient ou non de Tchernobyl.
« Ainsi, les victimes de Tchernobyl vont mourir sans savoir ce qui les tue et dans les mensonges et l'indifférence de ceux qui sont responsables de leur mort. » (Belbéoch, p. 184)

Ce bilan de la catastrophe de Tchernobyl n'est-il pas indûment pessimiste ?

Au contraire ! Des bilans nettement plus pessimistes sont intervenus depuis lors.
Je n'en citerai qu'un : en 2010, l'Académie des sciences de New York a publié un ouvrage intitulé Chernobyl: Consequences of the Catastrophe for People and the Environment, dû à la plume d'Alexei Yablokov du Centre pour la politique environnementale russe, à Moscou, de Vassili et d'Alexei Nesterenko de l'Institut de sécurité nucléaire, à Minsk. Cet ouvrage évalue le nombre de morts déjà intervenues du fait de Tchernobyl à près d'un million.

A en croire Bella et Roger Belbéoch, pour les politiques et les technocrates, l'art de gérer une catastrophe consiste à bien la camoufler. (Belbéoch, p. 161)

Genève, 24 mai 2011.