colinsdeham.ch: Anthologie Socialiste Colinsienne: I. Chapitre VIII : Louis De Potter : Catéchisme social.
Anthologie Socialiste Colinsienne



I. Chapitre VIII : Louis De Potter : Catéchisme social, (1850) pp. 136 à 146

LA JUSTICE ÉTERNELLE

1. Qu'est-ce que la justice éternelle ?

— C'est la même chose que l'ordre moral, que l'éternelle raison, que l'inaltérable harmonie entre les actes libres et leurs conséquences nécessaires : c'est la justice universelle, qui n'est pas plus d'un lieu que d'un temps, qui est.

2. D'où nous vient la certitude que l'éternelle justice est réelle, en d'autres termes qu'il y a réellement un ordre moral ?

— Si le raisonnement qui établit cette réalité est réel lui-même, c'est-à-dire, si nous qui raisonnons avons de la réalité, l'ordre moral qui n'est que l'expression de l'absolue raison appliquée à l'universalité des êtres dans l'éternité, est réel dans le sens le plus absolu du mot.

3. Quelle est la conséquence rigoureuse de l'existence réelle d'un ordre moral ?

— La réalité de la vérité religieuse, l'indissolubilité du lien social, la certitude que toute action aura sa conséquence rationnelle, juste.

4. Qu'est-ce qui constitue l'essence de la justice éternelle, savoir, celle d'être la sanction de la société ?

— Son immutabilité. Par elle le devoir est garanti rationnellement ; c'est-à-dire que son accomplissement est suivi d'une récompense qui ne peut manquer, sa violation d'une peine à laquelle rien ne peut soustraire. La société a par elle une base qu'aucun écart de l'intelligence, bien que libre dans toutes ses manifestations, ne peut saper.

5. Les religions déchues socialement ne faisaient-elles pas atteindre le même but ?

— Tant qu'elles n'étaient pas exposées à la liberté d'examen et de discussion, certes. Mais depuis qu'elles ont pu être soumises à la controverse parlée, écrite et surtout imprimée, depuis qu'il a été permis de les analyser, de les critiquer, de les bafouer, de les rejeter, elles ont perdu ce qu'elles avaient de moral et de social. On a découvert en elles et mis à nu une justice qui, quoiqu'appelée divine ou plutôt parce qu'elle émanait d'un Dieu, variait comme les hommes et avec eux ; une justice que des prêtres changeaient aujourd'hui en colère, demain en miséricorde, et qui par conséquent sous prétexte de ne veiller qu'aux intérêts du ciel, laissait les intérêts de la société sans garantie, la morale privée de sanction, l'humanité compromise dans son existence.

6. Qu'est-ce qui détermine la bonté d'une action ?

— Sa conformité avec la raison ou avec ce qu'on croit rationnel ; une action vertueuse est celle qui impose le sacrifice d'une jouissance pour l'accomplissement de ce qui est regardé comme un devoir.

7. Qu'est-ce qui en détermine la perversité ?

— La mauvaise action résulte d'une passion satisfaite aux dépens d'un devoir reconnu, c'est-à-dire, malgré l'opposition de la raison : l'homme pervers est celui qui met sciemment, volontairement, son intelligence au service de ses impulsions organiques.

8. Par où l'homme est-il récompensé ou puni selon ses œuvres ?

— Ce n'est ni par ses organes qui lui ont servi pour agir ; ils sont mus par la force vitale ; ni par l'organisme qui est la force vitale même. C'est par l'âme qui, seule, sent, sait et veut, lorsqu'unie à un organisme, elle est dans les conditions requises pour pouvoir agir.

9. L'âme seule est donc responsable et sera récompensée ou punie ?

— Lors de la dissolution des organes, lors du retour de la force vitale particulière à la force générale, à la matière universelle, il n'y a que l'âme qui reste, indissoluble et immuable.

10. L'éternité des âmes qui devient ainsi une vérité de la plus haute importance pour l'humanité, est-elle généralement admise comme telle ?

— Elle est, au contraire, généralement repoussée. Même le dogme de l'immortalité de l'âme, fondé sur la révélation, n'est plus un principe social : le nombre de ceux qui l'admettent, soit comme opinion individuelle, soit comme croyance de secte, diminue chaque jour ; et jusqu'à la foi des plus constants finit insensiblement par s'altérer et par chanceler devant les enseignements incessants et les séductions de plus en plus irrésistibles du monde.

11. Le raisonnement et l'intérêt sont donc d'accord pour combattre le dogme de cette immortalité ?

— Sans doute : le raisonnement démontre qu'une âme qui a commencé peut finir, et que, si elle persiste parce que Dieu l'a décidé ainsi, elle s'évanouira comme réalité aussitôt que Dieu en aura décidé autrement. Quant à l'intérêt, il est évident que des hommes qui ne sauraient en avoir d'autre que celui de satisfaire leurs passions, ne peuvent vouloir d'une âme qui leur ordonne de sacrifier cet intérêt qu'elle déclare fugitif, à l'intérêt dès lors permanent de se dévouer à la raison, à la justice, à l'ordre social, au bonheur de l'humanité.

12. Quelles sont les conséquences inévitables du rejet général de l'éternité des âmes ?

— Aujourd'hui que l'examen et la discussion sont socialement et irrévocablement libres, ces conséquences sont diamétralement opposées à celles qu'auraient la démonstration et l'application sociales de la vérité, d'où s'ensuivrai nécessairement la régénération complète et par cela même stable de l'humanité. Tant que cette vérité, savoir que les âmes sont éternelles, sera non-seulement mise en doute, mais niée, mais prise en pitié par les penseurs, regardée comme un mensonge et une impiété par les masses, toute tentative de réforme sociale ne fera que nous plonger plus avant dans l'abîme de la confusion et des maux qu'une société, sans autre ordre que celui qu'y détermine l'antagonisme des passions désorganisatrices, creuse chaque jour sous nos pas.

13. Pourquoi principalement les hommes refusent-ils d'accepter l'éternité des âmes comme réelle et même comme possible ?

— Parce qu'elle leur serait un frein. Or, tant que les passions pourront être libres, l'homme refusera de subir aucun joug, même celui qu'il reconnaîtrait pour lui être imposé par la raison ; et aussi longtemps que l'erreur aura ses bénéfices, elle sera préférée par lui à la vérité dont il ne voudra voir que les charges.

14. Quand et où a lieu l'application de la justice éternelle à l'âme qui a mérité ou démérité ?

— Dans une vie autre que celle dont le terme lui ôte la possibilité de mériter ou de démériter davantage : c'est-à-dire, sous de nouvelles conditions d'existence et au moyen d'un organisme nouveau.

15. Les actions commises en cette vie n'y rencontrent-elles jamais leur punition ou leur récompense ?

— Elles y ont leur conséquence matérielle, physiquement nécessaire ; voilà tout. Cette conséquence, si elle est d'une mauvaise action, peut être malheureuse, même pendant cette vie, pour celui qui l'a commise ; mais elle peut aussi y être heureuse pour lui. Et il n'est pas rare qu'une vie entière de bonnes actions conduise, à travers un enchaînement non interrompu de misères et de calamités, à la mort sans consolation dans un hôpital.

16. Ne sont-ce point là des exceptions ?

— Dans l'état donné des choses, c'est la règle, qui n'admet que des exceptions fort clairsemées. Si quelques voleurs sont pendus, le plus grand nombre fait fortune. La plupart des hommes ne naissent en quelque sorte que pour souffrir ; et s'ils deviennent coupables, c'est souvent par suite de ces souffrances non méritées ici-bas. L'exercice de la vertu n'est pas un motif pour demeurer privé des jouissances de cette vie ; mais c'est généralement un pauvre moyen pour les obtenir. Le raisonnement vient à l'appui des faits pour prouver que cela doit être ainsi et même ne peut être qu'ainsi.

17. Comment l'entendez-vous ?

— Si le bien était récompense et le mal puni dans ce monde, il n'y aurait plus ni mal ni bien ; l'homme, bon nécessairement, le serait sans mérite, comme il serait méchant sans responsabilité : car aucune action ne serait libre, et la suite de chacune serait un effet mécanique et non une conséquence rationnelle. Le raisonnement serait inutile ; il suffirait de se laisser aller à son penchant naturel, comme la pierre à la loi de gravitation.

18. Il reste une difficulté : c'est celle des maux qui résultent pour plusieurs, d'actions dont ils ne se sont pas rendus coupables.

— Cette difficulté n'en est pas une. Toute faute, comme tout acte de vertu, de raison, comme toute action, toute intention, est exclusivement personnelle ; le mérite et la culpabilité ne sont pas plus transmissibles, que la volonté, la personnalité ne sont communicables. Le Dieu qui frappe les enfants pour les péchés de leurs pères, est un être aussi absurde qu'injuste. Il est vrai que les conséquences dans ce monde d'actions commises dans ce même monde, y retombent souvent, en tout ou en partie, sur d'autres que leurs auteurs ; mais ces conséquences sont alors pour ceux-là mêmes qu'elles atteignent la rémunération ou la punition pendant cette vie de leur conduite, toujours personnelle, mais pendant une vie précédente. Et la punition ou la récompense méritées sur cette terre, seront appliquées ailleurs, mais uniquement à la personne et à la personne seule de celui qui s'en sera rendu digne. Ainsi le proclame la souveraine raison ; ainsi le veut la justice éternelle.

19. De quelle manière l'âme sera-t-elle récompensée ou punie ?

— Elle ne peut se sentir et par conséquent sentir qu'au moyen de son union à un organisme : ce sera donc, à la désorganisation du corps présent, par son union à une autre force vitale, placée dans les circonstances voulues pour le développement de l'intelligence par le langage, que l'âme subira les conséquences de ses actes pendant son existence sentie antérieure.

20. Et quelles seront sa punition ou sa récompense ?

— Il lui sera plus ou moins facile de faire le bien ; c'est-à-dire que ses tendances passionnelles seront plus ou moins fortes, ses tendances rationnelles relativement plus ou moins faibles.

21. Éclaircissez cette proposition.

— Avec un organisme donnant lieu à plus de besoins et à des besoins plus pressants, l'âme entourée de circonstances entraînantes, qui la pousseront plus impérieusement à les satisfaire, devra employer plus d'efforts et des efforts plus pénibles pour faire triompher la raison ; l'homme sera moins heureux, il expiera ses fautes passées. Dans des conditions organiques et matérielles opposées, c'est-à-dire, les tendances charnelles se rapprochant davantage des tendances intellectuelles, l'âme aura moins d'obstacles et des obstacles moins insurmontables à vaincre ; l'homme sera plus heureux, il goûtera la récompense de sa fidélité passée à la loi du devoir.

22. La responsabilité n'aura donc pas toujours la même mesure ?

— Elle sera toujours conforme à la raison, à la justice. Plus il aura fallu de force de raisonnement pour dominer les passions, et plus par conséquent la victoire de la raison aura exigé de cruels sacrifices, plus aussi il y aura de mérite à avoir triomphé des tendances de l'organisme. Moins la raison aura eu à combattre ces tendances et à leur faire une violence douloureuse, moins la compensation à laquelle son action aura donné droit sera grande.

23. Les tendances passionnelles ne pourront-elles pas, en dernière analyse, se confondre avec celles de la raison, et de cette manière le bonheur de l'homme être parfait ?

— Jamais. Si les tendances de l'égoïsme passionnel et celles de l'égoïsme rationnel étaient les mêmes, l'homme serait invinciblement dominé par la raison seule ; il n'y aurait plus de liberté pour lui ni d'intelligence ; ce ne serait plus un homme, c'est-à-dire, un être sentant, et par conséquent se sentant nécessairement heureux ou malheureux selon qu'il a mérité le bonheur ou le malheur. Il faut donc que l'homme lutte et lutte sans fin : il succombe dans le combat s'il ne remporte la victoire ; et le prix de cette victoire est un combat nouveau, moins rude, il est vrai, mais toujours le combat. Telle est son essence, telle est sa destinée ; ce n'est que par là qu'il est homme, qu'il fait partie de l'ordre moral, qu'il a droit à ce qui sanctionne cet ordre, qu'il a droit à la justice éternelle.

24. Ne pourriez-vous en peu de mots résumer la science sociale ?

— Facilement.

La société suppose une règle commune des actions ; cette règle, un raisonnement commun ; ce raisonnement, des êtres ayant une commune essence.

Toute action requiert un motif, tout devoir a besoin d'une sanction inévitable.

Le devoir social est le dévouement réciproque.

La vie présente ne sanctionne pour chaque homme que l'obligation de se satisfaire lui-même, ne lui offre que des motifs d'exploiter les autres.

Les motifs pour se dévouer et la sanction du devoir de se dévouer se trouvent exclusivement dans la certitude d'une autre vie.

On ne croit plus que bien faiblement à l'immortalité de l'âme ; on ne soupçonne pas encore qu'il soit possible de démontrer que les âmes sont éternelles.

L'ordre social maintenu par le despotisme a succombé sous l'examen et la discussion ; l'ignorance sociale empêche l'ordre de s'établir sur la liberté.

Les abus actuels de la société découlent de son principe ; entre eux et elle, il y a équilibre.

C'est pourquoi, si conserver ces abus c'est laisser mourir la société, les reformer c'est la tuer.

La connaissance de la vérité peut seule faire justice du principe et de ses conséquences.

Mais on n'invoquera la vérité que lorsqu'on ne pourra plus se passer d'elle ; que l'oppression ne profitera plus à personne et accablera tout le monde ; que la mesure du mal social sera comble ; qu'il y aura anarchie complète.

L'anarchie alors, en forçant d'accepter la vérité, sauvera le monde.

(Louis De Potter : Catéchisme social, (1850) pp. 136 à 146.)