colinsdeham.ch: Anthologie Socialiste Colinsienne: I. Chapitre II : Colins : L'économie politique, source des révolutions et des utopies prétendues socialistes.
Anthologie Socialiste Colinsienne



I. Chapitre II : Colins : L'économie politique, source des révolutions et des utopies prétendues socialistes, tome II, 1856, pp. 92 à 157

DEUX AVEUGLES

PARLANT DES COULEURS

ou

deux académiciens discourant sur la science

DIALOGUE I

Introduction

On dit des gueux qu'ils ne sont jamais hors de leur chemin ; c'est qu'ils n'ont point de demeure fixe. IL EN EST DE MÊME DE CEUX QUI DISPUTENT SANS AVOIR DE NOTIONS DÉTERMINÉES.

VOLTAIRE.

Si les mots ne signifient rien, il est de toute impossibilité, pour les hommes, de s'entendre entre eux ; et, disons plus, de s'entendre avec eux-mêmes.

ARISTOTE.

X. D'où sortez-vous ?

Z. Vous le voyez bien ; de l'Institut. N'est-ce pas demain dimanche ? Et vous, pourquoi n'êtes-vous pas venu ?

X. J'y allais.

Z. Une belle heure. Levez donc les yeux, et regardez l'horloge !

X. Tiens ! Je voulais seulement aller signer. Je croyais arriver à temps. J'ai été retenu par un enragé.

Z. Il fallait l'envoyer paître.

X. C'était lui qui m'y envoyait, et je ne pouvais m'en débarrasser.

Z. N'aviez-vous pas un domestique sous la main pour le mettre à la porte.

X. Le mettre à la porte ? Mais, c'était un livre.

Z. Un livre, dont on ne peut se débarrasser ? Ce n'est pas commun.

X. Avez-vous lu Colins ?

Z. Je l'ai dans ma poche.

X. Alors, vous savez ce qu'il dit ?

Z. Oui, que la société est une sotte.

X. Et que les plus sots sont aux académies, surtout à l'Académie des sciences morales et politiques.

Z. Il ne dit pas que les sots ne puissent être des gens de beaucoup d'esprit.

X. C'est vrai. Mais, il dit que les sots sont ceux : qui manquent de jugement ; qui croient savoir, quand ils ne savent pas.

Z. Trouvez-vous que, croire savoir quand on ne sait pas, soit d'un sage ?

X. Non. Mais, je dis : que douter n'est pas d'un sot.

Z. Je l'accorde quand chez celui qui dit : Je doute ; cela signifie : je suis un ignorant. Mais, si, chez lui, je doute ; signifie je ne sais pas ; et, ce que je ne sais pas, il est impossible de le savoir ; j'affirme : que ce douteur est un sot vaniteux.

X. Ah çà ! est-ce que vous allez parler comme Colins, affirmant que les plus sots sont à notre Académie ?

Z. Je ne parle d'après personne. Je ne parlerai même que d'après vous, si vous voulez ; car je sais : que, si même vous et moi étions des ignorants, nous n'en serions pas moins des gens de bonne foi. Mais, dites-moi ? Est-ce que nous n'affirmons pas à l'Académie : que nous ne savons pas si l'âme est immatérielle ou si elle ne l'est pas ?

X. Nullement. Tous, au contraire, nous affirmons, d'après l'Académie des sciences, souveraine en ces matières-là : que, notre individualité est toute matérielle ; et qu'un homme mort, ne vaut pas un chien en vie ? Cette affirmation n'est pas un doute.

Z. C'est vrai. Mais ceci est l'ésotérisme, ou la doctrine de l'intérieur du temple. Si nous la professions, coram populo, le gouvernement nous aurait bientôt mis à la porte. Nous sommes donc obligés à des ménagements. Néanmoins, n'est-il pas vrai que nous professons publiquement : qu'il est impossible de savoir théoriquement, scientifiquement : si l'âme est matérielle ou immatérielle ? Affirmation théorique, qui, pour la pratique, équivaut à une négation.

X. Je dois convenir : que, ce que vous dites, est la vérité !

Z. Et quelles sont les conséquences de cette affirmation équivalant à une négation ?

X. Nous ne sommes que deux, vous en appelez à ma bonne foi ; et j'avoue qu'à cet égard, l'enragé Colins m'a convaincu : les conséquences de cette affirmation équivalant à une négation, sont : L'ANARCHIE.

Z. Et quelles sont les conséquences d'une doctrine dominante conduisant nécessairement à une anarchie inextinguible sous cette domination ?

X. La mort sociale.

Z. Et quel nom voulez-vous donner à une société dominée par une doctrine qui la conduit nécessairement à la mort.

X. Je la nomme... : une société de sots ; une société sotte.

Z. Voilà que vous parlez comme Colins.

X. Je me moque de Colins comme de Colin-tampon; je ne parle d'après personne ; je parle d'après le bon sens.

Z. C'est possible. Alors, Colins parle comme le bon sens.

X. Savez-vous que c'est peu amusant de s'entendre dire : Monsieur ! vous êtes un sot. Puis d’être obligé de saluer et de répondre : Monsieur ! je vous remercie.

Z. Écoutez donc ! Si ce qu'on nous dit est vrai, si en effet nous sommes des sots, il y a de quoi remercier.

X. Et vous, qui parlez des conséquences, avez-vous réfléchi aux conséquences de la doctrine de cet enragé ?

Z. Mais oui. Les conséquences sont : que depuis l'origine du monde, les philosophes ont tous été des sots vaniteux, se croyant savants ; et que tous les législateurs ont été des sages judicieux, se reconnaissant ignorants, et sachant seulement : que, pour empêcher la société de périr, ils devaient ne point avouer leur ignorance.

X. Alors, tous nos législateurs sont des sages ? Dites-vous cela parce que vous appartenez à la section de législation ?

Z. Pas si bête. Les vrais législateurs savaient : que prétendre faire des lois est aussi sot que de prétendre faire des huîtres. Les vrais législateurs donnaient les lois comme révélées. Les fabricants de loi, sont les comédiens de la législation.

X. Alors, il faut en revenir aux révélations et aux inquisitions.

Z. Voyons ! croyez-vous que ce soit possible ?

X. Oui : à peu près comme d'éteindre le soleil.

Z. Maintenant, concluez !

X. Concluez ! concluez ! Vous voilà comme cet enragé du bon sens. Vous savez : qu'il n'y a qu'une conclusion à tirer : c'est, que nous sommes des sots. Cela vous amuse donc bien, d'avoir étudié pendant un demi-siècle les connaissances de tous les siècles, pour apprendre : que, vous n'êtes qu'un sot ?

Z. Croyez-vous donc qu'il ne vaut pas mieux savoir : que, l'on n'est qu'un sot, avec l'espoir de devenir sage ; que, de se croire sage, dans l'impossibilité de l'être jamais ?

X. Mais, savoir que l'on n'est qu'un sot, n'est pas être un sage.

Z. Comment ! ce n'est pas être un sage ? Mais c'est la seule sagesse possible, en époque d'ignorance. Dites-moi donc, si, pour cette époque, il est une autre sagesse possible ?

X. C'est peu flatteur pour les académiciens.

Z. Surtout pour ceux de l'Académie des sciences morales et politiques. Mais, au lieu de se plaindre de n'être couverts que des haillons d'une fausse science, ne vaudrait-il pas mieux s'en dépouiller complètement.

X. Et rester complètement nu, n'est-il pas vrai ? Il fait bien froid, sous le souffle du scepticisme ! Si encore, vous aviez le moindre manteau à me présenter en attendant !

Z. Moi ! je n'ai rien du tout. Mais, vous savez : l'enragé dit : qu'il faut commencer par savoir que l'on ne sait rien ; puis, quand on sait cela, ce qui, dit-il, est immense, qu'il faut connaître le besoin de chercher la vérité ; puis, que pour trouver la vérité, il faut savoir en quoi elle doit consister, si elle existe : afin, que si l'on venait à la rencontrer, l'on pût dire : C'est elle ! sinon, vous pourriez passer mille fois à ses cotés, et la prendre pour l'erreur.

X. Ce qui signifie que, pour chercher la vérité, il faut déjà l'avoir dans sa poche.

Z. Mon cher ami ceci est digne de notre Académie, et vous sentez parfaitement le défaut de cet argument. Par exemple : pour chercher si l'âme est immatérielle, il ne s'agit point de savoir à l'avance si l'âme est réellement immatérielle ; mais de savoir : quelles sont les conditions absolument nécessaires, vis-à-vis de la raison, pour que l'âme puisse être dite IMMATÉRIELLE. La création étant absurde, il est évident : que, donner la création pour base à l'immatérialité des âmes, laisse celles-ci dans le domaine de la matière. Vous voyez que votre plaisanterie académique n'a pas de sel.

X. Je vois aussi qu'à ce compte-la, il n'est pas un seul mot du dictionnaire, relatif à l'ordre moral, à l'ordre de raisonnement, en présupposant que le raisonnement existe en réalité, qui ne soit une énorme sottise.

Z. Il est évident : que, si la société est une sotte, le dictionnaire, qui est l'expression des connaissances sociales, doit être le recueil complet des sottises sociales ; c'est-à-dire : le plus sot des livres.

X. Très-bien ! Mais, si le dictionnaire, qui est le recueil de tous les mots, est le plus sot des livres, comment voulez-vous que nous puissions arriver à la sagesse, avec des mots qui sont des sottises : puisque nous n'avons que des mots pour y arriver.

Z. Mon cher ami, cet argument est aussi académique que celui que vous m'avez déjà présenté. Les mots contenus dans le dictionnaire ne sont ni sages, ni sots. Mais, les valeurs qu'on y attache sont sages ou sottes selon que la société est elle-même sage ou sotte. Ainsi, pour arriver à la vérité, il faut d'abord attacher à chaque expression d'ordre moral, une valeur, claire, précise, et ne renfermant rien d'absurde. Après cela, il s'agit de prouver, si la réalité de cette valeur est nécessaire à l'existence sociale : que, cette valeur existe en réalité. Et, tant que vous ne pouvez faire cette preuve, vous n'êtes pas un sot, puisque vous savez que vous êtes un ignorant ; mais, vous restez un ignorant.

X. Et que faut-il faire, pour, n'étant plus un sot, se mettre sur le chemin de ne pas rester un ignorant ?

Z. Refaire le dictionnaire pour tout ce qui concerne l'ordre moral et encore le refaire provisoirement. Le dictionnaire actuel est le dictionnaire de la sottise, le dictionnaire de l'ignorance ignorée. Le dictionnaire que nous chercherions à faire, serait le dictionnaire de l'ignorance reconnue. Quant au dictionnaire de la science, il appartient à l'avenir, mais, à un avenir prochain : car, avant peu d'années, l'humanité doit l'avoir ; ou périr.

X. Voulons-nous essayer de commencer le dictionnaire de l'ignorance reconnue ?

Z. Essayons.

DIALOGUE II

Raison. — Raisonner. — Raisonneur

Rien n'afflige la dialectique comme l'usage de ces mots vagues qui ne présentent aucune idée circonscrite.

DE MAISTRE.

X. Sur la valeur de quel mot, commencerons-nous par raisonner ?

Z. Sur la valeur du mot raisonner, me paraît-il. Avant de s'imaginer pouvoir raisonner autrement que des moineaux qui babillent ou que le vent soufflant dans une harpe éolienne, il serait bon d'attacher des valeurs claires, précises, et ne renfermant rien d'absurde, aux expressions raison, raisonner, raisonnement, raisonneur. Êtes-vous de cet avis ?

X. Complètement. Alors, allons au dictionnaire !

Z. Soit ! Ouvrons la loi.

" RAISON : faculté intellectuelle de tirer des conséquences qui distingue l'homme de la bête. "

X. Eh bien ! cela ne vous paraît-il point clair, précis, et exempt d'absurdité ?

Z. Ce n'est point à moi qu'il faut que cela paraisse tel, c'est à vous. Je vais me borner à vous faire mes objections ; et elles n'auront de force que celle que vous leur donnerez. N'oublions pas que d'un commun accord, nous sommes deux ignorants qui cherchons, non point la vérité ; mais, en présupposant que la vérité existe, quelles sont les conditions qui la caractérisent nécessairement. Sans cela, nous l'avons dit, nous passerions dix mille fois à côté de la vérité, sans jamais la reconnaître. Ce que je viens de dire, résume-t-il bien le but de nos efforts communs ?

X. Parfaitement.

Z. Alors, examinons la valeur que le dictionnaire donne au mot raison ; et voyons si cette valeur est claire, précise, et ne renferme rien d'absurde.

FACULTÉ INTELLECTUELLE.

Voilà une hypothèse donnée comme vérité. C'est obscur.

Y a-t-il plus que des propriétés, y a-t-il des facultés ? Des facultés, vis-à-vis de la raison présupposée exister réellement, exister plus qu'en apparence, présupposent des êtres libres, absolus, indépendants, incréés, éternels. Dans toute autre supposition, les facultés ne sont que des propriétés. Ce n'est ni clair, ni précis.

FACULTÉ INTELLECTUELLE !

Il y a donc des FACULTÉS MATÉRIELLES ? S'il y a des facultés matérielles, ou le dictionnaire n'est qu'un sot, ou les facultés intellectuelles ne sont que des facultés matérielles, que des propriétés du cerveau, comme la pesanteur est une propriété des corps.

X. C'est bien ainsi que le comprend l'Académie.

Z. Je le sais. Mais, c'est toujours l'expression de l'ésotérisme matérialiste. Et vous-même avez dit où cela conduit. Continuons notre examen.

FACULTÉ INTELLECTUELLE

DE TIRER DES CONSÉQUENCES.

Ceci est une cheville, une redondance, du remplissage, du parler pour ne rien dire et faire supposer que l'on n'est pas un sot. Dès que la faculté de raisonner n'est pas une PROPRIÉTÉ, son caractère essentiel, nécessaire, est de tirer des conséquences. Mais, la prétendue faculté de tirer des conséquences est-elle autre chose qu'une propriété simulant faculté ? Voilà ce que le dictionnaire ne sait pas ; et, comme les sots, il ne veut point avouer son ignorance.

X. Convenez aussi : que, si le dictionnaire, expression des connaissances sociales, avouait qu'il est un sot, ce serait avouer que la société est une sotte. Et pensez donc dans quel état d'anarchie cela placerait la société !

Z. C'est vrai. Mais convenez aussi : qu'en présence de l'incompressibilité de l'examen, les négations du dictionnaire ne font qu'exposer davantage ce qu'il s'efforce de cacher.

X. C'est peu rassurant pour l'avenir.

Z. Peu rassurant, la lumière mise sur le précipice ? Quand chacun était attaché au despotisme, c'est-à-dire au dictionnaire par une chaîne indestructible, la lumière sur les précipices aurait fait le malheur de chacun. Mais, dès que les chaînes sont brisées, ne vaut-il pas mieux voir les abîmes que d'y tomber comme des aveugles.

X. Il vaudrait mieux qu'il n'y eût pas de précipices.

Z. En êtes-vous bien sûr ? Nous examinerons cela une autre fois. Mais, quand il y a des précipices et qu'il faut les combler, ne vaut-il pas mieux avoir de la lumière ?

X. Les combler ? C'est impossible !

Z. Je sais que c'est la doctrine de notre Académie. La trouvez-vous bien rassurante ?

X. Continuons notre examen ; et, voyons s'il pourra nous rassurer.

Z. FACULTÉ INTELLECTUELLE DE TIRER DES CONSÉQUENCES, QUI DISTINGUE L'HOMME DE LA BÊTE. Ainsi : la bête n'a que des propriétés et point de facultés ; la bête ne raisonne pas, ne tire pas de conséquences, n'a pas d'intelligence. Est-ce qu'une pareille affirmation n'aurait pas besoin de preuves : surtout quand la science, dont le dictionnaire est censé être l'expression, dit précisément le contraire ? Allez demander à M. Flourens, secrétaire perpétuel presque né de toutes les académies ? Il a professé mille fois que l'huître est intelligente. Allez demander à M. de Lamartine ? Il chante sur toutes les gammes : que les cailloux sont intelligents. Qui veut tromper le dictionnaire ?

X. Parbleu ! les sots ; et ils sont nombreux. Vous savez, comme moi, que le matérialisme est basé sur la série continue des êtres. C'est là l'ésotérisme. Mais, voulez-vous que le dictionnaire aille dire : Le matérialisme est ce que voient les sages ; le spiritualisme est ce que voient les sots ? Puis, qu'il ajoute ce que Voltaire défend de dire : " Messieurs et dames : il n'y a point de Dieu. Calomniez, parjurez, friponnez, volez, assassinez, empoisonnez, tout cela est égal, pourvu que vous soyez le plus fort ou le plus habile. "

Z. Moi ! je ne veux rien du tout. C'est vous que je laisse maître de vouloir. Voulez-vous que le dictionnaire actuel soit le type du bon raisonnement ?

X. Moi, je voudrais être sûr : que, je raisonne réellement, et non comme la harpe éolienne, qui doit se complaire dans ses harmonies, si elle les entend, et s'imaginer qu'elle chante la chute d'un ange. Je voudrais ensuite, si je me savais capable de raisonner plus réellement que la harpe, savoir distinguer le bon raisonnement du mauvais.

Z. Je n'en sais pas plus que vous. Mais, il me semble que pour en arriver à le savoir, il faut commencer par se servir de mots auxquels on cesse d'attacher des valeurs sottes et absurdes. De ce coté-là, je suis de l'avis de Colins qui proscrit toute expression indéterminée ; et néanmoins dit savoir : que le raisonnement existe en réalité ; et comment distinguer le bon raisonnement du mauvais.

X. Voyons ! continuons!

Z. Passons au mot raisonner.

" RAISONNER, v. n., faire usage de sa raison. "

Toujours l'hypothèse mise en place de la réalité. La raison existe-t-elle plus qu'illusoirement ? Où se trouve-t-elle ? Comment le sait-on plus qu'hypothétiquement ? Comment le prouve-t-on ?

X. Mais, encore une fois, si le dictionnaire disait que la société est une sotte, ou en serions-nous ?

Z. Eh bien ! encore une fois aussi, ce que le dictionnaire veut cacher, l'examen le cornera dans tous les carrefours ; et il ajoutera : que, selon les académies, il est impossible de savoir. Alors ce que Voltaire ne veut pas qu'on dise se trouvera la base de l'éducation et de l'instruction humanitaire.

X. C'est à faire frémir ! Et nous, académiciens, nous nous en apercevrons seulement, lorsque nous nous égorgerons au sein des académies comme les sénateurs américains s'assassinent en plein sénat, comme ceux que nous appelons sots se seront égorgés dans les rues. Ainsi que Colins, je commence à croire que les plus sots sont à l'Institut.

Z. Si cela est ainsi, c'est que cela doit être, ne nous en plaignons pas.

Passons au mot raisonneur.

" RAISONNEUR, SE, subs., qui raisonne. "

Toujours l'hypothèse mise à la place de la réalité. Ainsi, il y a un raisonneur chez l'homme, et il n'y en a pas chez le chimpanzé ou chez l'orang-outang. C'est en vain que M. Geoffroy Saint-Hilaire, mettant l'ésotérisme sous les yeux du vulgaire, s'écrie : il y a plus de distance entre Newton et le dernier des Australiens, qu'entre celui-ci et le premier des singes ; le dictionnaire, expression de la science, donne un démenti à la science. Croyez-vous que Charenton soit moins raisonnable ? Il est vrai que si l'Institut est le Charenton de la science, le prix de la folie, en toute justice, doit appartenir à l'Académie des sciences morales et politiques.

X. Morbleu ! Mais, savez-vous que nous en sommes de cette Académie ?

Z. Est-ce pour cela que nous devons nous intéresser moins à son honneur, et surtout à sa santé ?

X. jolie manière de s'y intéresser que de la décréter digne de la douche.

Z. Avez-vous jamais vu qu'une déclaration de médecin pût suffire pour rendre fou réellement un homme qui ne l'est pas ? Je vous prends pour juge, l'Institut est-il fou, oui ou non ?

X. Vous savez que devant ma conscience, je ne puis le nier.

Z. Et quel est celui qui s'intéresse le plus à un aliéné : de celui qui veut contribuer à sa guérison ; ou de celui qui l'entretient dans sa folie ?

X. Je crois que nous ferions mieux de chercher les moyens de guérison.

Z. Soit ! Alors, cherchons quelles sont les valeurs que nous devons attacher aux mots raison, raisonner, raisonneur, pour que ces valeurs soient claires, précises, et ne renferment rien d'absurde. Il est évident : qu'il ne s'agit point de savoir : si la raison, le raisonner, les raisonneurs, existent en réalité ; mais, seulement de savoir : quelles sont les conditions nécessaires, absolument nécessaires, pour que les valeurs attachées à ces expressions ne renferment rien d'absurde. Comprenez-vous ?

X. Je comprends parfaitement. Cela signifie : que, pour faire cette recherche, nous devons commencer par supposer : que, nous sommes réellement capables de raisonner.

Z. Il est évident : que, cette hypothèse doit être présupposée comme vérité : puisque, dans le cas contraire, le raisonnement est absolument impossible. Il est également évident : qu'après avoir trouvé, sous cette HYPOTHÈSE, les valeurs qu'il faut attacher aux expressions en question, il ne faudra pas oublier : que, ces valeurs auront été trouvées sous la présupposition de l'hypothèse ; et, qu'elles ne peuvent avoir de valeurs définitives qu'après avoir démontré, d'une manière rationnellement incontestable, vis-à-vis de tous et de chacun : que, l'hypothèse présupposée est réellement VÉRITÉ.

X. C'est clair comme un axiome de géométrie.

Z. Alors commençons l'examen.

DIALOGUE III

Raison. — Raisonner. — Raisonneur

Si tous les docteurs de la même ville voulaient se rendre compte des paroles qu'ils prononcent, on ne trouverait pas deux licenciés qui attachassent la même idée à la même expression... Vous m'objecterez : que, si, la chose était ainsi, les hommes ne s'entendraient jamais. Aussi en vérité ne s'entendent-ils guère ; du moins, je N'AI JAMAIS VU DE DISPUTE DANS LAQUELLE LES ARGUMENTATEURS SUSSENT BIEN POSITIVEMENT DE QUOI IL S'AGISSAIT.

Voltaire.

Z. Nous disons donc : que, pour que le raisonnement puisse exister, en réalité, nous devons présupposer : qu'il y a des raisonneurs réels.

X. Comment, nous devons présupposer ! Mais il faut être fou pour s'imaginer : que le raisonnement puisse exister réellement sans raisonneur réel.

Z. Prenez garde ! Vous pourriez nous condamner à la douche, nous et l'Institut tout entier. Rien n'est plus commun que de se croire exempt de fautes dont on est soi-même coupable.

X. Est-ce que vous m'accuseriez de prétendre : qu'il est possible que le raisonnement puisse exister RÉELLEMENT sans raisonneur RÉEL !

Z. Vous accuser de cela comme seul coupable ! Je n'en ai pas la moindre intention. Mais j'affirme : que, depuis que le monde existe, il n'y a pas eu un seul homme qui n'ait été affecté de cet excès de folie. C'est là le péché originel de l'ignorance.

X. Est-ce que vous vous seriez fait le disciple de cet enragé qui prétend que tout le monde est fou, excepté lui ?

Z. Écoutez donc ! Dans le cas que tout le monde soit fou ; et que la folie universelle doive et puisse cesser ; ne faut-il point que le premier guéri soit quelqu'un ? Qu'importe alors que ce soit celui-là ou tout autre ? Ne vaudrait-il pas mieux, avant de se trouver insulté, de s'assurer, Si, en effet, tout le monde est fou ; et si, tout le monde l'a toujours été ?

X. Ne trouvez-vous pas qu'il faille être un peu fou pour écouter une pareille thèse sans affirmer : que, celui qui la soutient, est lui-même atteint de folie ?

Z. Très bien ! Vous voilà maintenant au point où je voulais vous avoir. Vous savez que c'est vous seul que je prends pour juge.

X. Et, je jugerais que je suis fou ; et que, depuis le premier homme tous ont toujours été fous ? En vérité ! c'est moi seul que vous accusez de folie ; ou, définitivement, c'est ici une mauvaise plaisanterie.

Z. Voyons ! Ne nous fâchons pas. Ce serait, il est vrai, un moyen de prouver que l'on est fou. Mais il ne faut pas en abuser.

X. Allons ! je vous écoute ; et je suis froid comme un serpent.

Z. Depuis que le monde est monde, n'est-il pas vrai que tous les hommes ont été matérialistes ou spiritualistes ? J'appelle matérialistes ceux qui pensent que l'âme, en donnant à ce nom la valeur de raisonneur, meurt avec le corps ; et j'appelle spiritualistes, ceux qui pensent que l'âme est immortelle.

X. Il faut bien que cela soit ainsi ; puisqu'il n'y a point de troisième alternative.

Z. Je me borne à demander votre oui ou votre non sans commentaire.

X. Eh bien ! OUI : le monde a été exclusivement partagé entre ces deux classes de raisonneurs.

Z. Concevez-vous également que, depuis que le monde est monde, toute la classe des spiritualistes a basé son spiritualisme sur un Dieu créateur.

X. C'est tellement évident que cela ne mérite même pas d'être demandé. Demande-t-on s'il fait jour en plein midi ?

Z. Merci ! Nos prémisses sont suffisantes, et maintenant nous pouvons marcher.

X. Je suis curieux de savoir où vous irez avec de pareilles béquilles.

Z. Bien ! Alors, faisons un premier pas.

Si je fais une horloge qui marque les années, les jours, les heures, les minutes, les secondes, même la pluie et le beau temps, même les fêtes mobiles, etc., etc., et que je vous dise : Cette horloge raisonne, car, etc., etc., que répondrez-vous ?

X. Que vous êtes un fou ; que c'est vous qui avez déterminé la marche des aiguilles ; et que, malgré toutes les apparences possibles aux yeux d'un sauvage, votre horloge, en réalité, ne raisonne pas plus qu'une cruche.

Z. Bien ! Voilà les spiritualistes, dérivant d'un Créateur, condamnés à la douche ; et la moitié de mon procès se trouve gagnée.

X. Diable ! Je ne pensais pas à cette manière d'argumenter. Du reste, c'était assez facile. Vous savez : qu'il n'y a plus qu'aux loges symboliques où il soit encore question du grand architecte de l'univers. Or, un symbole n'est qu'un symbole.

Z. Et le symbole de quoi, s'il vous plaît ?

X. Parbleu ! Le symbole, la personnification de la nature, du grand PAN.

Z. Bravo ! Un de ces jours, l'Académie des sciences peu morales et très peu politiques vous dirait : Dignus es intrare, si déjà vous n'en étiez.

X. Mauvais plaisant ! Colins vous a mordu.

Z. Écoutez donc ! Un tantinet peut-être. Êtes-vous bien sûr qu'il ne vous morde jamais ?

X. De cela, je l'en défie.

Z. Prenez garde au proverbe : Il ne faut jamais défier un fou !

X. Vous feriez mieux de penser à gagner le reste de votre procès.

Z. Il est tout gagné : c'est vous qui avez prononcé la sentence.

X. Moi ! Vous perdez donc la tête ?

Z. C'est ce que nous verrons ; patience!

J'ai beaucoup entendu parler d'une machine qui jouait aux échecs. Quand son adversaire faussait la marche d'une pièce, l'automate renversait la pièce, et paraissait se mettre en colère. Est-ce que la machine raisonnait réellement ?

X. Vous savez ce que je vous ai dit pour l'horloge ?

Z. C'est vrai, je l'avais oublié.

Supposons, maintenant, que, nouveau Pygmalion, j'obtienne que cette machine devienne sensible ; raisonnera-t-elle réellement ?

X. En rien. Le ressort mis en jeu en levant la pièce représentera les influences extérieures ; et le ressort renversant la pièce qui aura été jouée contre les règles, représentera les influences intérieures, celles du cerveau. L'échiquier vivant n'en sera pas moins une machine nécessairement soumise aux influences tant extérieures qu'intérieures. Ses actions apparentes ne sont que des fonctions réelles, résultantes de l'ensemble de la nature.

Z. Et quelle différence faites-vous entre cet échiquier vivant et un membre de l'Institut !

X. Aucune. Aussi le raisonnement réel n'existe pas.

Z. Parfait ! Cette conclusion, en effet, se trouvait renfermée dans votre premier jugement. Mais, depuis que nous raisonnons sur la raison, vous êtes-vous cru une machine sifflant son air comme un orgue de Barbarie, sous l'impression du soufflet dirigé par un cylindre en mouvement ?

X. Non mais c'est un effet de l'habitude.

Z. Ainsi tout matérialiste, croit raisonner réellement et ne raisonne qu'illusoirement ; ce qui implique que tout matérialiste est un fou. Nous sommes aussi convenus : que tout spiritualiste est également un fou ; et que, depuis l'origine du monde, il n'y avait eu que des spiritualistes et des matérialistes. Comment trouvez-vous maintenant l'argument de l'enragé ? Est-ce que déjà l'enragé vous aurait mordu ?

X. Non ; mais il me paraît que, l'enragé n'est pas aussi fou que je me l'étais figuré d'abord. Du reste, à quoi sert tout ceci ? Est-ce que chacun ne croit point toujours raisonner réellement, tandis que les seuls académiciens sauront que le raisonnement réel est une calembredaine ?

Z. C'est-à-dire : que le vulgaire sera fou sans le savoir ; et que les seuls académiciens auront le privilège de savoir : que leur vraie patrie est Charenton. Est-ce que vous avez juré d'aboyer comme Colins ? Ici je ne veux point parler des conséquences sociales de nos doctrines académiques, nous en parlerons ailleurs. Dans ce moment, il n'est question que de dictionnaire. Il s'agit de savoir, en présupposant que le raisonnement réel existe, quelle valeur il faut attacher à l'expression raisonnement : pour que cette valeur ne renferme rien d'absurde ; pour que ceux qui s'en servent ne soient point obligés de se reconnaître fous ?

X. Je l'avais oublié. C'est que je me suis mis en colère, et rien ne trouble les idées comme cette passion.

Z. Oui. C'est l'échiquier mécanique renversant un cavalier auquel le joueur a donné malicieusement la marche d'un fou.

X. Savez-vous que vous êtes presque aussi méchant que Colins.

Z. Merci du presque : il ne m'offense pas. Mais, continuons.

Vous venez de dire : que, pour que le raisonnement réel existe, il faut :

Que l'individualité apparente, paraissant raisonner, ne soit : ni une machine faite dans le temps par un créateur quelconque ; ni une machine purement organique, résultante des lois éternelles de la nature, dites académiquement : le grand PAN.

X. Il me paraît, en effet, que c'est cela que j'ai voulu dire ; et que je pourrais bien avoir dit : tant implicitement qu'explicitement.

Z. Alors, concluez !

X. Concluez ! concluez ! C'est encore là un piège que vous me tendez. Vous voulez me faire dire que je suis un sot.

Z. Tout au contraire ; je veux vous faire dire que vous ne l'êtes plus.

X. Nouvelle méchanceté, que je pardonne en vue de l'intention.

Eh bien ! Pour que le raisonnement soit réel, il faut : que chez chaque individualité apparente, paraissant raisonner, il y ait une individualité réelle, absolue, c'est-à-dire éternelle, incréée, immatérielle. Vous voyez que je rends la chose aussi difficile à démontrer que possible ; et si votre Colins la démontre, il aura le diable au corps.

Z. Faites attention qu'il ne s'agit nullement de Colins, ni de qui que ce soit, ni de démonstration ; mais tout uniment de savoir : qu'elles sont les conditions qui doivent coexister pour que le raisonnement réel ne soit point une absurdité. Si, dans votre détermination, il y a du trop ou du trop peu, ayez la bonté d'en retrancher ou d'y ajouter.

X. Non ; je laisse ma détermination telle que je l'ai donnée.

Z. Il pourrait bien y manquer quelque chose ; mais nous verrons cela ailleurs. Par exemple : Croyez-vous qu'une individualité, dans les conditions que vous venez de dire, pourrait raisonner réellement, si elle avait été toujours isolée de toute autre individualité semblable ?

X. Allons ! Nouvel accroc.

Z. Pas pour le moment ; laissons cela pour un autre entretien. J'accepte l'individualité réelle telle que vous la donnez, comme nécessaire à l'existence du raisonnement réel. Nous donnerons le nom d'ÂME à cette individualité.

DIALOGUE IV

Âme

L'infini VÉRITABLE n'est pas une modification, c'est l'absolu.

Leibnitz.

Ainsi, si les âmes réelles, éternelles, immatérielles EXISTENT, elles sont des INFINIS, des ABSOLUS.

Colins, Comment., Econ. polit., t. I, p. 121.

On se trompe en voulant s'imaginer un espace absolu qui soit un TOUT INFINI COMPOSÉ DE PARTIES. C'est une notion qui implique contradiction, et ces tous infinis, et leurs opposés les infiniment petits, ne sont de mise que dans les calculs des géomètres, tout comme les racines imaginaires de l'algèbre.

Leibnitz.

Est-ce clair ? Ainsi, les infinis, les absolus n'ont pas de parties, n'ont point de qualités. Ce sont des individualités, des immatérialités, des sensibilités, des âmes réelles, des bases d'êtres moraux. Sinon, ces sensibilités ne sont : ni des individualités ; ni des infinis ; ni des absolus ; ni des âmes réelles ; et les êtres prétendus raisonnables, prétendus moraux, ne sont que de purs phénomènes, emportés sur les ailes de l'éternelle fatalité.

Colins, Comment., id.

La pensée est l'ACTION, non l'ESSENCE de l'âme.

Leibnitz.

C'est évident. Si les âmes réelles existent, leur essence est immatérielle. Et les immatérialités sont incapables de penser sans être unies à des organismes. Alors la pensée : est l'ACTION de l'âme sur l'organisme, PENSÉE ACTIVE ; ou la MODIFICATION de l'âme par l'organisme, PENSÉE PASSIVE.

Colins, Comment., id.

L'âme humaine, SÉPARÉE DU CORPS, n'a point proprement de sentiment.

Descartes à Morus.

Je veux considérer de plus près encore l'examen de ce qui m'appartient ou ne m'appartient pas ; et, je m'arrête à considérer mon corps, et, dans mon corps, LE PRINCIPE VIVANT QUI L'ANIME.

Thiers, De la Propriété.

Ainsi : votre personnalité appartient au principe vivant, principe existant chez le chien, chez l'huître, chez la carotte ; et c'est ce principe qui VOUS ANIME. Et quand, par la mort, le principe vivant appartient au fumier, votre principe animant, votre âme y appartient également. C'est la doctrine du panthéisme………… Une société où cette théorie domine est bien près d'appartenir au fumier ; comme le principe vital de ses individus.

Colins, Qu'est-ce que la Scien. soc., t. II, p. 432.

Z. Vous nous avez dit qu'il fallait, pour que le raisonnement réel ne fût point une absurdité, qu'il y eût, chez chaque individu supposé capable de raisonner réellement, une individualité nommée ÂME, absolue, éternelle, incréée, immatérielle. Avez-vous comparé cette valeur du mot âme, avec celle donnée par le dictionnaire ?

X. Oui, j'ai fait cette comparaison.

Z. Et qu'avez-vous trouvé ?

X. J'ai trouvé : " ÂME, s. f. anima, principe de la vie, du mouvement des hommes, de tous les êtres vivants. "

Z. Et quel est le résultat de votre comparaison ?

X. C'est triste à avouer ; mais la définition du dictionnaire équivaut complètement à la négation de l'individualité réelle des âmes, de leur immatérialité, de leur éternité. Vous me disiez que les académies n'osaient professer le matérialisme coram populo. Est-ce que le dictionnaire n'est pas fait pour tout le monde ?

Z. D'abord, le dictionnaire n'est fait que pour ceux qui savent lire ; ensuite et relativement à ceux qui savent lire, le dictionnaire n'est fait que pour les littérateurs et les savants. Or, tous les littérateurs sont panthéistes comme l'étaient Platon, Cicéron, Virgile, Horace ; et tous les savants sont panthéistes comme l'était Aristote, comme le sont... tous les savants. Concevez-vous maintenant pourquoi la définition du dictionnaire est panthéiste ?

X. Mais, nous sommes convenus : que l'ésotérisme, la doctrine du temple, le panthéisme devient source d’anarchie dès qu'il est mis à la portée du vulgaire. Comment alors le gouvernement permet-il cette vulgarisation ?

Z. C'est facile à concevoir : le gouvernement peut bien mettre ses académies à la porte, il les domine ; mais, en présence de l'incompressibilité de l'examen, c'est la science qui domine les gouvernements ; ils ont beau faire, ils sont ses esclaves. Quand une révélation domine, et nulle révélation ne peut dominer que par une inquisition, le gouvernement spirituel examine les dictionnaires et autres livres. S'ils sont contraires à la révélation, il les condamne, eux et leurs auteurs à l'auto-da-fé, prépare le bûcher, et le gouvernement temporel, son licteur, s'empresse d'y mettre le feu. Mais, quand l'examen, devenu incompressible, a éteint tout bûcher d'inquisition ; de ce moment, il n'y a plus qu'une ombre de gouvernement spirituel, le gouvernement temporel domine en apparence, mais il est réellement dominé par la science, toujours panthéiste par essence : pendant toute l'époque où la démonstration de l'immatérialité des âmes, et leur distinction des âmes réelles, d'avec les âmes apparentes ne peut être faite scientifiquement ; c'est-à-dire d'une manière rationnellement incontestable. Vous concevez maintenant que, pour toute cette époque, un dictionnaire non panthéiste serait une absurdité.

X. Mais, il me paraît que les anthropomorphistes, relativement à la confection du dictionnaire n'ont pas encore perdu toute influence.

Z. C'est vrai. Les panthéistes les tolèrent dès qu'ils ne sont plus à craindre. Ils savent que les deux doctrines conduisent au même but : L'HOMME MACHINE. La définition de Dieu donnée par le dictionnaire : " Le premier, le Souverain être, par qui les autres existent, éternel, qui a créé, qui gouverne TOUT. " n'est que la personnification du grand PAN. De plus : quand tout bûcher d'inquisition se trouve éteint ; quand la science panthéiste domine ; quand le gouvernement temporel est son esclave ; les savants et les gouvernants voudraient bien, dans leur propre intérêt et pour éviter les révolutions, pouvoir restituer les masses aux croyances anthropomorphistes, et les y ramener par des sophismes, ne pouvant plus le faire par l'inquisition. Mais, en présence de l'incompressibilité de l'examen, vouloir dominer les masses par des sophismes anthropomorphistes, est peut-être plus stupide, s'il est possible, que de vouloir baser sur le panthéisme, un ordre plus qu'éphémère.

X. Aussi, les anthropomorphistes avaient donné une valeur prétendue philosophique à l'expression ÂME ; et ils étaient même parvenus à la faire admettre par quelques dictionnaires.

Z. Oui, la définition résultant du fameux cogito, ergo sum, de Descartes. Ils disaient : l'âme est une SUBSTANCE PENSANTE.

X. Eh bien ! que dites-vous de cette définition ?

Z. Que du moment qu'elle est donnée comme prétendant exprimer l'immatérialité de l'âme, elle est aussi mauvaise que celle des panthéistes. Seulement, elle a en outre le mérite d'une plus évidente absurdité.

X. Expliquez-vous. J'aime à voir écraser ceux qui dominèrent par l'inquisition.

Z. Jalousie de métier. Les inquisiteurs dominèrent par le sophisme appuyé sur le bûcher de l'anthropomorphisme. Les académies voudraient dominer par le sophisme appuyé sur les baïonnettes du panthéisme. L'anthropomorphisme a pu être base d'ordre social, et ne peut plus l'être. Le panthéisme ne l'a jamais été et ne le sera jamais.

X. Je pense comme vous. Mais, voyons ce que vous dites de la définition résultant du fameux quos ego de Descartes, le cogito, ergo sum, définissant l'âme réputée immatérielle : UNE SUBSTANCE PENSANTE.

Z. D'abord le mot substance a une valeur essentiellement absurde, dès qu'il s'agit de l'appliquer également à la matérialité et à l'immatérialité, lesquelles, si elles coexistent, sont opposées par essence.

Au mot SUBSTANCE le dictionnaire dit :

" Esprit, matière, / être qui subsiste par lui-même. "

Voilà d'un seul trait de plume, la création renvoyée à l'absurde, à moins que le mot substance ne s'applique exclusivement au Créateur ; et, s'il s'applique au Créateur, voilà celui-ci esprit et matière ou le grand PAN. C'est retomber dans le panthéisme, dont il est impossible à la science de sortir : théoriquement, tant que son absurdité, relativement à la réalité du raisonnement, ne lui est point démontrée ; pratiquement, tant que la nécessité sociale n'a point rendu cette démonstration le sine qua non d'existence humanitaire.

X. C'est à désespérer du salut de l'humanité.

Z. Le désespoir du salut de l'humanité est toujours le fils du doute social ; et c'est ce qui a forcé le législateur à inventer les révélations.

Mais, pour le moment, laissons de côté la création et les révélations ; revenons au mot substance, et n'y voyons que le soutien de l'adjectif ; que l'âme enfin.

Examinons le substantif ! Nous verrons ensuite : si, l'immatérialité qui lui est attribuée, n'exclut point toute qualité, tout adjectif.

L'âme, pour qu'elle puisse être base du raisonnement réel, doit, avons-nous dit : être immatérielle, éternelle, individuelle. Ne considérons ici que l'individualité immatérielle, deux mots, du reste, qui sont identiques, vis-à-vis de la raison, dès qu'il s'agit du propre et non du figuré.

L'individualité immatérielle est le moi par essence. Et le moi, en tant qu'individualité, est SIMPLE, non complexe, PAR ESSENCE.

La pensée est un moi modifié, une complexité PAR ESSENCE.

UNE ÂME PENSANTE EST DONC UNE ABSURDITÉ.

M'avez-vous compris ?

X. Parfaitement : c'est ce que Leibnitz, contrairement à sa propre doctrine, exposait en disant : La pensée est l'action, non l'essence de l'âme. C'est ce que Descartes, contrairement à sa propre doctrine, exposait en disant : L'âme séparée du corps n'a point proprement de sentiment. Je comprends, dis-je, quoique ce soit en complète opposition avec tous les préjugés, avec toutes les éducations, avec toutes les instructions qui ont existé, depuis l'origine de l'humanité.

Z. Je pourrais en tirer les conséquences : que, depuis l'origine de l'humanité ; tous les préjugés, toutes les éducations et toutes les instructions ont été absurdes : ce qui est peu flatteur pour le siècle des lumières.

X. Et peu flatteur pour les académies.

Z. Laissons les académies mourir en paix, si cela leur est possible et, si nous ne pouvons sortir de leur Erèbe, tâchons de découvrir quelles sont les conditions nécessaires pour que la lumière ne soit point une illusion.

X. J'écoute et j'écouterai : tant que je comprendrai.

Z. Comprenez-vous : que, si l'âme pensante est une absurdité que, si l'âme immatérielle, nécessaire à l'existence du raisonnement réel, existe en réalité ; l'âme isolée de tout organisme, ne puisse raisonner, ni prévoir, ni se souvenir, ni souffrir, ni jouir, ni exister dans le temps ; ne puisse enfin exister que, dans l'éternité ?

X. Je comprends parfaitement quoique, je le répète : pour bien comprendre, j'aie besoin de m'abstraire de tous mes préjugés de m'isoler, pour ainsi dire, de mon ancien organisme ; de mourir et de ressusciter, pour en prendre un nouveau. Croyez-vous que ce soit facile pour une génération pétrie de préjugés ?

Z. Non : ni facile, ni même possible. Mais, une génération, qui est l'organisme d'une société, meurt ; puis, quand l'instruction réelle est faite, quoique non acceptée par la génération existante, cette génération vient à mourir, et la nouvelle génération prend l'organisme qui lui est donné par l'instruction réelle déjà existante. Et les générations nouvelles, comme les nouveau-nés, n'ont ni préjugés, ni mauvaise éducation, ni fausse instruction.

Maintenant voyons les conséquences de la proposition : l'âme pensante est une absurdité.

Et n'oublions jamais : que, nous ne cherchons point ce qui est réellement vérité ; mais, les conditions rationnelles, pour que ce qui nous est donné comme vérité, soit réellement vérité et non absurdité : sans nullement affirmer que la vérité existe.

X. Je conçois que cette recherche est la condition préalable nécessaire : pour pouvoir seulement se placer sur le chemin, devant conduire à la découverte de la vérité.

Maintenant, exposez les conséquences de la proposition : l'âme pensante est une absurdité.

Z. Les voici :

1° Dès que l'âme immatérielle est nécessaire à l'existence du raisonnement réel ;

Dès que l'âme immatérielle ne peut raisonner qu'unie à un organisme ;

Dès que nous donnons à l'ensemble capable de raisonner réellement le nom d'homme ;

L'homme sera essentiellement et exclusivement, l'ensemble composé d'une âme immatérielle et d'un organisme.

Accordez-vous cette première conséquence ?

X. Il faudrait être de mauvaise foi pour ne point l'accorder.

Z. Une suite de cette première conséquence est encore : que, pour aussi longtemps que là où il y a un organisme vivant, vous ne pouvez distinguer s'il s'y trouve : une âme réellement immatérielle ; ou seulement une âme illusoirement immatérielle ; vous ne pouvez dire : cet ensemble est un homme ; cet ensemble n'est pas un homme : quoique vous sachiez parfaitement ce que c'est qu'un homme. Comprenez-vous ?

X. Parfaitement, quoique ce soit un bouleversement complet de toutes les idées reçues jusqu'ici. Cela signifie tout uniment : que, non seulement nous ne savons pas s'il existe des hommes en réalité ; mais encore, que, même à supposer que des hommes existent en réalité, nous ne sommes pas en état de distinguer un homme d'une brute, ni même d'un caillou puisque, vis-à-vis de notre science, la série est dite continue.

Z. Vous me rendez content de moi-même. Car, socialement, ce n'est rien que de se comprendre, si néanmoins les autres ne vous comprennent pas.

Passons à une nouvelle conséquence.

2° Si l'âme réellement immatérielle ne peut ni souffrir, ni jouir, sinon unie à un organisme, union constituant humanité ;

Si l'ordre social ne peut se baser que sur la religion, c'est-à-dire sur la croyance ou la science : que les actions de cette vie sont en rapport avec le bien-être ou le mal-être dans une autre vie ; cette autre vie ne peut être qu'une humanité, que l'union de la même âme avec un nouvel organisme. Comprenez-vous encore ?

X. Parfaitement. Si la sanction religieuse existe, elle ne peut exister qu'ainsi. C'est évident comme la démonstration du carré de l'hypoténuse. Mais, il faut encore convenir : que c'est le bouleversement complet des idées reçues jusqu'à présent.

Z. Est-ce que l'affirmation du mouvement de la terre autour du soleil n'a pas été le bouleversement complet des idées reçues jusqu'alors ?

X. C'est vrai ; mais alors qu'il n'y avait point d'Académie des sciences morales et politiques.

Z. C'est également vrai. Mais, il y avait plus alors, il y avait des inquisitions. Et cependant, la nécessite sociale ne forçait point d'accepter la découverte de Galilée sous peine de mort humanitaire. S'il y avait eu des académies alors, elles auraient été plus cruelles que les inquisiteurs ; elles auraient martyrisé Galilée dans l'étouffoir du silence.

X. Prenez garde ! vous êtes académicien.

Z. Et vous ?

X. C'est cruel, ce que vous me dites là.

Z. Comment ! je vous montre la blessure que vous venez de me faire, et vous m'accusez de cruauté !

X. J'ai eu tort, continuez !

Z. Je passe à une nouvelle conséquence.

3° Si l'âme immatérielle, séparée de son organisme, ne peut ni prévoir, ni se souvenir, tous les Paradis, tous les Enfers, où l'on se souvient, où l'on se reconnaît, sont des absurdités. Comprenez-vous encore ?

X. Aussi facilement, aussi évidemment que je comprends que deux et deux font quatre. Mais, ceci bouleverse les idées reçues plus complètement encore peut-être que tout le reste. Avez-vous bien réfléchi aux conséquences d'une pareille vérité négative ?

Z. Quand par la possibilité de comprimer l'examen, l'existence de l'ordre, vie humanitaire, reposait sur un mensonge, ou tout au moins sur un sophisme qu'il fallait faire accepter comme vérité, quiconque énonçait une vérité négative de la réalité du sophisme base de l'ordre, méritait la mort. Mais, depuis que l'examen est devenu incompressible, vouloir étouffer les vérités négatives, c'est prétendre vouloir éteindre le soleil. Dès que l'examen est devenu incompressible, les vérités négatives, par l'impossibilité de les étouffer, et par l'anarchie qu'elles excitent nécessairement, tant que la vérité positive n'est point découverte, ont pour résultat de forcer à établir les conditions nécessaires : pour qu'une proposition ne soit point une absurdité ; pour que la vérité positive puisse exister. Et comme, alors, la vérité positive est devenue nécessaire à l'existence de l'ordre, vous voyez : comment l'établissement et la vulgarisation des vérités négatives contribuent au salut de l'humanité.

X. Je le conçois ; mais, vous ne m'avez point tranquillisé sur les conséquences sociales dérivant de cette troisième conséquence scientifique.

Z. Nous le ferons ailleurs. Ici nous avons exclusivement à nous occuper : non de la recherche de la vérité ; mais des conditions nécessaires pour savoir si ce qu'on nous donne pour vérité n'est point une absurdité. Sommes-nous restés dans les conditions du programme ?

X. Parfaitement.

Z. Nous tâcherons d'y rester toujours.

Nous venons d'examiner l'âme immatérielle. Nous avons vu qu'elle est nécessairement l'un des éléments de l'homme : si l'homme existe en réalité, comme distinct, d'une manière absolue, du reste des phénomènes. Passons maintenant à l'examen du second élément, le corps, l'organisme, la matérialité, la matière.

DIALOGUE V

Corps. — Organisme. — Matérialité. — Matière

La connaissance la plus vraie, sans comparaison, est celle qui a pour objet l'ÊTRE, ce qui existe RÉELLEMENT, et dont la nature est toujours la même.

Socrate.

Loin que Leibnitz cherche à nous donner des preuves de l'existence (réelle) des corps, il nous répète souvent qu'ils ne sont que de simples PHÉNOMÈNES ; qu'ils ne sont pas même des substances.

De Gerando

La science par excellence doit avoir pour objet l'être par excellence.

Aristote..

On ne doit pas exiger en TOUT la rigueur mathématique, mais SEULEMENT quand il s'agit d'objets IMMATÉRIELS.

Id.

Si les végétaux et les brutes n'ont point d'âme, leur identité n'est qu'APPARENTE ; mais, s'ils en ont, l'identité individuelle y est VÉRITABLE à la rigueur, quoique leurs corps organisés n'en gardent point.

Leibnitz.

Si l'homme a une âme ; si le crapaud a une âme, il y a identité individuelle entre l'homme et le crapaud.

Sens commun.

Z. Qu'est-ce que la matière ?

X. Je n'en sais rien.

Z. Bravissimo ! J'aime cette réponse chez un académicien. Elle est digne du siècle des lumières.

X. Aimeriez-vous mieux que je dise : je sais ; quand je ne sais pas ?

Z. Que tous les bons dieux m'en préservent. Seulement, je voudrais que vous vous fissiez une idée claire des conséquences de ce je n'en sais rien.

X. Des conséquences ?... vous m'effrayez ! Est-ce que les conséquences de mon je n'en sais rien, conduiraient à la perte du genre humain ?

Z. Peut-être. Je vais, comme toujours vous le savez, vous en faire juge.

X. Et je jugerai : que, la conséquence de mon je n'en sais rien, conduit à la perte du genre humain ? Ce sera curieux !

Z. Cela vous paraît tel, et cela doit être : ce qui paraît le plus extraordinaire, dans notre époque, est toujours ce qu'il y a de plus simple.

Ignorer ce que c'est que la matérialité, n'est-ce point ignorer ce que c'est que l'immatérialité ?

X. Sans aucun doute.

Z. Ignorer ce que c'est que l'immatérialité, n'est-ce point ignorer s'il y a des immatérialités ?

X. C'est évident.

Z. Ignorer s'il y a des immatérialités, n'est-ce point ignorer si ce que nous appelons nos âmes, nos moi, nos seules bases possibles de responsabilités de nos actions après cette vie, sont oui ou non immatérielles ?

X. C'est incontestable. Mais, à quoi bon me conduire ainsi comme un enfant auquel on dit : un et un font deux, et un font trois, etc. Est-ce que vous doutez de ma bonne foi ?

Z. Non ; c'est un autre motif qui me fait vous conduire ainsi. Notre époque ayant proclamé : non-seulement l'absence de vérité, mais encore l'impossibilité d'arriver à la vérité, en fait d'ordre moral, chacun regarde comme du temps perdu, le temps employé à parler de cette espèce de vérité. Et alors, chacun, à cet égard, vous écoute, ou fait semblant de vous écouter, par bienveillance, par politesse, pour ne point vous dire ce qu'il pense, malgré lui : que vous êtes un sot. voilà ce que j'ai voulu éviter en vous menant ainsi comme un enfant ; j'ai voulu soutenir votre attention, et je ne suis pas sur d'y avoir réussi.

X. Vous êtes un terrible jouteur. je suis de bonne foi, je le répète ; et, comme tel, je dois avouer : que tout ce que vous venez de dire est vrai. Ne croyez cependant point que je ne vous ai point entendu. Je vous écoutais, par complaisance, cela est vrai. Mais vous m'avez dit : qu'ignorer ce que c'est que la matière, c'est ignorer s'il y a en nous un être capable de répondre de nos actions après cette vie. Continuez ! je ferai mes efforts pour vous suivre : malgré les préjugés d'éducation et d'instruction d'une époque qui a, pour les études sérieuses, toutes les répulsions d'un enfant mal élevé.

Z. Ne point savoir s'il y a des immatérialités, surtout quand ce qui, dans votre époque, est tenu pour science, vous dit qu'il n'y a pas d'immatérialités, ne conduit-il point, théoriquement, à la négation de tout lien religieux, de tout lien des actions d'une vie à une autre ?

X. Inévitablement.

Z. Et les conclusions théoriques ne passent-elles point nécessairement dans la pratique ?

X. Toujours inévitablement.

Z. Ne m'avez-vous point dit : que le matérialisme social, conduit nécessairement à l'anarchie.

X. Je l'ai dit.

Z. Une anarchie universelle ne conduit-elle point à la mort de l'humanité ?

X. Il m'est impossible de le nier.

Z. Ne point savoir ce que c'est que la matière, conduit-il à la mort du genre humain ?

X. C'est aussi vrai que un et un font deux.

Maintenant vous voilà content. Mais à quoi cela servira-t-il ?

Z. Socialement, à rien. Individuellement, j'aurai fait mon devoir ; individuellement, vous ne ferez pas, ce que je considère être le vôtre ; parce qu'entraîné dans le tourbillon des préjugés, vous aurez oublié demain, ce que je vous dis aujourd'hui. Serez-vous coupable, si cependant la culpabilité n'est point elle-même un fantôme ? C'est encore à vous seul qu'il appartient de répondre à cet égard.

X. Est-ce un plaisir pour vous de plonger le fer dans l'intérieur des consciences, et de l'y retourner pour faire souffrir ?

Z. Non. Retourner ce fer me fait souffrir, peut-être plus que vous. Mais, c'est un devoir, et je l'accomplis.

X. Notre conversation a pris une tournure bien triste. Voyons n'y aurait-il pas moyen de l'égayer. Je ne sais pas ce que c'est que la matière, cela est vrai ; cette ignorance conduit à la mort sociale, c'est encore vrai ; et c'est pour cela que les législateurs ont inventé les révélations. Alors, et puisque les révélations ne peuvent plus être un remède à ce mal, que faut-il faire pour connaître la matière. Le dictionnaire la connaît-il : lui qui est censé tout connaître, et même le reste ?

Z. C'est possible, quoique fort douteux. Allons au dictionnaire.

" MATIÈRE, substance corporelle. "

Eh bien ! cela vous va-t-il ?

X. Écoutez donc ! C'est la définition de Descartes, le père de la philosophie moderne.

Z. Je ne vous demande pas, si cette définition convenait à Descartes ; mais, si elle vous convient à vous ? Vous parlez comme un Yankee.

X. Je dis tant de sottises ; et, vous me forcez tellement à les désavouer ; que je n'ose plus affirmer.

Z. C'est très bien. Mais, ne pas savoir, n'empêche pas de chercher à savoir : surtout, si le besoin de savoir est réel. Et, pour chercher, il faut, sous peine d'être un sot, savoir ce qu'on cherche. Sinon, ayant le besoin réel d'un diamant, vous direz, en mettant la main sur un caillou : je l'ai trouvé. Vous avez le besoin réel de savoir ce que c'est que la matière. Vous mettez la main sur la définition du dictionnaire. Dans ce cas, que dites-vous.

X. Moi ! je ne dis rien.

Z. Et vous continuez à chercher, un je ne sais pas quoi, dont vous avez besoin sous peine de mort. N'est-ce pas que c'est spirituel ?

X. Que voulez-vous que je vous dise ?

Z. Je veux que vous me disiez : si, vous trouvez bonne ou mauvaise, la définition du dictionnaire ; et, que vous me disiez : pourquoi vous pensez telle ou telle chose.

X. Eh bien ! je trouve bien, la définition du dictionnaire... parce que je la trouve bien.

Z. À cela, je n'aurais absolument rien à dire : si, c'était une affaire de goût. En affaires de goût, chacun peut avoir un goût différent, sans que cela nuise à l'existence de l'ordre, vie sociale. Mais ici, comme le besoin est réel pour tous, il faut que la définition convienne à tous, et soit nécessairement bonne pour tous ; comme deux et deux font quatre est une proposition bonne pour tous.

X. Est-ce que la définition de Descartes adoptée par le dictionnaire, n'est pas bonne pour tous ?

Z. je ne crois pas qu'elle fût bonne, même pour Descartes. Vous allez en juger.

X. Et probablement, je serai encore obligé de me déjuger.

Z. Vous savez que cela vous regarde.

Descartes niait l'attraction à distance : parce que, disait-il, si l'attraction existait, elle ne serait pas un corps ; et la matière étant exclusivement les corps, si l'attraction existait, elle serait immatérielle. Or, n'y ayant d'immatérielle, sur notre globe, que les âmes pensantes, et l'attraction n'étant pas une âme pensante, il faut en conclure : que, l'attraction n'existe pas. Comment trouvez-vous Descartes ?

X. Moi ! je le trouve digne du dictionnaire. Mais, cela ne me dit pas ce que c'est que la matière ; et, si sous peine de mort, j'ai besoin de le savoir, ce que j'ai de mieux à faire, c'est de filer mon suaire.

Z. Le lit du désespoir est toujours la couche des mauvais sceptiques ; de ceux qui ne se contentant point d'être ignorants, ont la prétention d'affirmer : que par cela seul qu'ils sont des sots, il est impossible que la sagesse existe. Mais, avant d'aller plus loin, voyons pourquoi la définition du dictionnaire est bonne, ou pourquoi elle est mauvaise. Auparavant, néanmoins, cherchons au dictionnaire les mots immatérialité, immatériel ; peut-être y trouverons-nous quelque clarté.

" IMMATÉRIALITÉ, s. f. État, manière d'être, qualité de ce qui n'est pas matière. "

Ainsi l'immatérialité, simple par essence, a des qualités ! Ainsi la qualité n'est point la caractéristique de la matière, la caractéristique d'une modification ! Cela se conçoit du reste : dès que tout ce qui n'est pas corps est immatériel. Aussi nous trouvons au dictionnaire :

" IMMATÉRIEL, LE, adj. sans matière, de pur esprit (être, idée, âme immatérielle). "

Ainsi une idée est, ou peut être une immatérialité. Et comme une idée est nécessairement une modification de la sensibilité, voilà des immatérialités complexes, comme des âmes pensantes ; ce qui signifie que les immatérialités sont des modifications, des rien du tout de réel, des apparences, des phénomènes. Comment trouvez-vous le dictionnaire ?

X. Que voulez-vous que je dise à cela ?

Z. Je veux que vous me disiez ce que dit le dictionnaire à l'article immatérialiste.

X. Et que dit-il ?

Z. Le voici :

" IMMATÉRIALISTE, s. 2. g. qui prétend que tout est esprit, que les sensations sont imaginaires, idéales, et que l'univers n'est peuplé que d'êtres pensants. "

X. Mais c'est la de la folie !

Z. Comment de la folie ! c'est votre système.

X. Vous perdez donc la tête ?

Z. Comment je perds la tête ? N'êtes-vous point un partisan de la série continue des êtres ?

X. Sans aucun doute ; cette continuité est démontrée par la science.

Z. Ceci n'est point en question. Ce qui est en question, c'est de savoir : si, soutenir que l'univers n'est peuplé que d'êtres pensants, ce qui est une folie, selon vous, est votre propre folie.

X. Bien. Alors prouvez-moi que je suis fou.

Z. Très-volontiers. La série continue, n'est-il pas vrai, commence par un être pensant ; donc la série continue finit par un être pensant. Voilà l'univers peuplé d'êtres pensants ; et, si peupler l'univers d'êtres pensants est une folie, vous êtes fou.

X. Savez-vous que vous pourriez mettre le bon Dieu en colère.

Z. Cela ne doit pas être difficile ; il y est habitué. Maintenant laissez-moi achever ce que dit le dictionnaire à l'article immatérialiste.

" Le matérialiste, dit-il, se noie dans la fange de la matière ; l'immatérialiste s'égare dans le vague de l'idéalisme. "

Ce qui signifie, selon le dictionnaire : que les matérialistes et les spiritualistes sont également fous. Il y a de bonnes choses dans le dictionnaire. Et, comme depuis que le monde est monde, il n'y a que des spiritualistes et des matérialistes, je vous laisse le soin de tirer la conclusion.

X. Aujourd'hui, vous êtes en train de nous dire des douceurs.

Z. Comment, de vous dire ? Est-ce que je ne suis pas aussi sot que vous?

X. Il paraît que non : puisque vous savez ce que c'est que la matière.

Z. Moi ! je n'en sais pas le premier mot. Nous cherchons à savoir ce que c'est que la matière, ou tout au moins ce que nous devons comprendre par le mot matière, afin de la reconnaître si nous la rencontrons : car enfin, pour reconnaître, il faut connaître. Si je le sais jamais, il y a tout à parier que c'est vous qui me l'apprendrez.

X. Je crois que vous moquez de moi.

Z. Je ne me moque jamais que de moi-même : c'est quand je m'aperçois que j'ai cru savoir ce que je ne savais pas.

X. Alors, vous pourriez vous moquer de bien du monde.

Z. C'est possible. Mais cela ne m'apprendrait rien.

X. Alors tâchons d'apprendre ce que c'est que la matière.

Z. Très-volontiers. Dans ce cas, étudions la définition du dictionnaire.

L'essence des corps, n'est-il pas vrai, est de s'attirer en raison directe des masses ; et inverse du carré des distances.

X. C'est devenu incontestable.

Z. Ainsi l'essence des corps, sur notre globe, est de tendre vers le centre de la terre ; comme l'essence des globes, de notre univers, est de tendre vers le soleil.

X. C'est encore devenu incontestable.

Z. Dès lors ; ce dont l'essence est de tendre : non vers un centre, mais vers la circonférence ; tout ce dont l'essence est d'être : non centripète, mais centrifuge ; comme la chaleur, la lumière, etc., est d'être IMMATÉRIEL ?

X. Que voulez-vous encore que je dise à cela ?

Z. Parbleu ! ce que vous en pensez.

X. Allons ! le dictionnaire est un sot. Mais cela m'apprend-il ce que c'est que la matière ?

Z. Certainement.

X. Comment ! Savoir que je ne sais pas ce que c'est qu'une chose, m'apprend à savoir ce qu'elle est ? Vous plaisantez !

Z. Je ne plaisante jamais, quand j'étudie. Dites-moi : qu'entendez-vous par savoir ce que c'est qu'une chose ?

X. Par savoir ce que c'est qu'une chose, j'entends... savoir ce que c'est.

Z. Par l'étrangeté de la réponse, comprenez-vous l'étrangeté de la demande. Si je parlais à l'Académie je m'exprimerais autrement.

X. Vous diriez sottise, n'est-il pas vrai. Ne vous gênez pas, je comprends que j'ai répondu une sottise.

Z. Soit ! sincérité vaut quelquefois mieux que politesse. Mais, vous n’auriez pu répondre autrement sans dire une sottise.

X. Alors, je n'ai pas répondu une sottise ?

Z. Non. Ce n'est point la réponse qui était sotte, c'était la demande.

X. En voici d'une autre : demander ce que c'est qu'une chose est une sottise ?

Z. C'est selon.

X. Vous voulez donc me faire devenir fou. Voyons ! Y a-t-il deux espèces de chose dont de l'une il soit permis de demander ce que c'est ; et de l'autre non ?

Z. C'est à vous que je le demande, et vous me répondrez. Seulement, prenez votre temps.

DIALOGUE VI

Corps. — Organisme. — Matérialité. — Matière

Un corps n'est pas une substance douée de forces ATTRACTIVES et RÉPULSIVES ; ce n'est qu'un simple phénomène résultant lui-même, au contraire, DE LA COMBINAISON DE CES FORCES.

Krause, d'après Kant.

Le célèbre docteur Priestley assure que la matière, convenablement organisée, a non seulement la faculté du mouvement, mais encore celle de la pensée et de l'intelligence ; et qu'un homme n'est QU'UN MORCEAU DE MATIÈRE CONVENABLEMENT ORGANISÉ.

Cousin.

Z. Eh bien ! les choses sont-elles partagées en deux : les unes dont demander ce que c'est est une sottise ; les autres dont le demander n'est pas une sottise ?

X. Oui.

Z. Diable ! comme c'est sec. Il paraît que vous êtes ferré.

X. Vous allez voir.

Les choses sont éternelles ou temporelles.

Les choses éternelles sont ce qu'elles sont, Demander ce qu'elles sont est une sottise :

Si la matière est éternelle, si les âmes sont éternelles, ELLES SONT. Il suffit d'attacher à ces expressions des valeurs claires, ne renfermant aucune absurdité et de constater leur éternité.

Les choses temporelles sont des modifications par cela seul qu'elles ne sont pas éternelles. Elles nous modifient ; elles modifient notre sensibilité. Savoir ce qu'elles sont signifie : connaître ces modifications.

Z. Très-bien, car je comprends. Et qu'est-ce que la matière ?

X. Vis-à-vis de la raison, la matière est éternelle. Et nous donnons le nom de MATIÈRE, mater modificationis, à tout ce qui modifie notre sensibilité.

Z. En raison des modifications que nous éprouvons, pourrions-nous donner un autre nom à la matière ?

X. Oui. Tout ce qui nous modifie met en mouvement nos sens, modificateurs directs de notre sensibilité. À tout ce qui met en mouvement, abstraction faite des immatérialités, s'il y en a, unies à de la matière, nous donnons le nom de force. Ces expressions, matière et force, sont alors absolument synonymes. De sorte : que, l'essence de la matière est d'être éternellement force, d'être éternellement en mouvement.

Z. C'est précisément le contraire de ce que disent les académies qui donnent l'inertie comme l'essence de la matière.

X. C'est vrai. Mais, les académies doivent-elles dominer la raison ou la raison doit-elle dominer les académies ?

Z. Écoutez donc : la foi jusqu'ici a dominé la raison ; et les académies veulent succéder à la foi. Mais, à propos, vous oubliez que nous sommes académiciens.

X. En vérité, je suis fatigué d'être en mauvaise compagnie. S'ils ne sont pas contents, ils n'ont qu'à me donner mon congé : sinon, peut-être saurais-je le prendre moi-même.

Z. Non pas, non pas. Nous devons rester pour leur dire à chaque rencontre : FRÈRES ! IL FAUT MOURIR. Mais, continuez.

X. La matière éternelle est multiple par essence, divisible par essence, comme toute force, tout mouvement. Par essence, elle n'a que des individualités phénoménales, apparentes. Par essence, elle est constituée de force attractive et de force répulsive. S'il n'y avait que force attractive, l'univers se concentrerait dans le point mathématique, dans le néant ; s'il n'y avait que force répulsive, l'univers s'évaporerait dans le zéro, dans le néant. Les corps sont des composés de force attractive et de force répulsive dans lesquels la force attractive prédomine.

Z. Allons ! allons ! vous avez lu Colins.

X. Colins, je l'ai relu, c'est vrai. Mais, c'était inutile : tout ce que je viens de dire, Krause, qui n'était pas un sot, l'a dit avant Colins ; et celui-ci n'a eu que le mérite de le lire ; et, de le citer, au lieu de le voler.

Z. Alors, Colins est un sot : du moins selon les académiciens. Mais laissons de côté : et Colins ; et les académies ; et la matière...

X. Pas encore, s'il vous plaît. J'ai une autre demande à vous faire ; la matière peut-elle souffrir ?

Z. Vous savez que tous les philosophes, et M. Cousin, et, qui plus est, la raison, disent : que souffrir ou jouir et penser, c'est une seule et même chose. Souffrir ou jouir signifie : je suis souffrant ou je suis jouissant ; et ces deux propositions sont des pensées.

X. Vous êtes encore académicien. je ne vous demande pas si souffrir ou jouir c'est penser. Je vous demande : si, la matière peut souffrir ou jouir.

Z. Tous les philosophes et toutes les académies disent que la matière, convenablement organisée, peut penser.

X. Je ne vous demande pas ce que les philosophes et les académies disent à cet égard ; vous savez que je le sais. Je vous demande ce que vous ; ou, si vous l'aimez mieux, ce que la raison dit à cet égard : en présupposant, comme Colins, que la raison existe plus qu'illusoirement.

Z. Vous savez que je n'ai d'avis que celui dicté par l'éternelle raison, ayant pour expression le bon sens ; c'est-à-dire : la raison commune rendue incontestable vis-à-vis de tous et de chacun. Voyons si, vis-à-vis de nous nous trouverons, à cet égard, quelque chose de rationnellement incontestable. La question se réduit à savoir : si, rationnellement, si, vis-à-vis de la raison, la sensibilité peut être un résultat de combinaisons, de modifications matérielles ; en un mot, de savoir : si la sensibilité est éternelle ou temporelle.

X. Je m'aperçois : que, question bien posée est à moitié résolue. Continuons !

Z. Si la sensibilité est temporelle, est un résultat de modifications matérielles, un résultat d'organisme ; la sensibilité est une individualité purement phénoménale, purement apparente.

X. C'est incontestable : excepté à Charenton.

Z. Nous avons vu : que, si la sensibilité que nous appelons âme, n'est en nous qu'une individualité apparente, la raison, modification de cette sensibilité, n'est, comme elle, que phénoménale, qu'apparente, qu'ILLUSOIRE.

Vis-à-vis de la raison, PRÉSUPPOSÉE RÉELLE, la matière, l'organisme, ne peut donc ni jouir ni souffrir.

X. C'est encore incontestable : excepté à Charenton. Mais, savez-vous ce qui en résulte ?

Z. Voyons ! dites-le-moi.

X. Il en résulte que, selon la science, selon les académies : n'y ayant point de séparations absolues, c'est-à-dire immatérielles, c'est-à-dire dire éternelles, entre les hommes et les animaux, ni entre les animaux et les plantes, ni entre l'organisme et l'inorganisme, la sensibilité, c'est-à-dire la souffrance et la jouissance, est entièrement le résultat de l'organisme, le résultat d'une combinaison matérielle.

Z. C'est vrai. Et le résultat de ce raisonnement, est que, le raisonnement n'existe pas, comme réalité ; ce qui implique que, ce raisonnement est une calembredaine.

X. Comme il est beau, le siècle des lumières ; et que nous devons de reconnaissance aux philosophes et aux académies. Mais, ce n'est pas tout.

Z. Eh bien ! voyons le reste.

X. Le reste, non. Il y en aurait peut-être, pour jusqu'à la consommation des siècles. Voyons seulement une partie de ce reste.

Pour que le raisonnement puisse avoir une existence réelle, il faut que la série des êtres, qui TOUS sont phénoménaux matériels, d'abord, soit coupée quelque part d'une manière absolue ; c'est-à-dire : IMMATÉRIELLE, ÉTERNELLE ; c'est-à-dire encore : que d'un côté de la coupe, les êtres apparents soient exclusivement matériels ; et que de l'autre côté, les êtres apparents, ou les individualités phénoménales, soient composés : d'un organisme ou de matière, et d'une individualité réelle ou immatérielle.

Z. Je répéterai votre ritournelle : c'est incontestable : excepté à Charenton.

X. Supposons que la coupe se fasse entre les mammifères et les oiseaux. Je sais que la science ne reconnaît pas la possibilité de cette coupe ; mais, entre deux absurdes, il faut bien faire une supposition de vérité.

Z. Soit ! supposez !

X. La supposition est facile. Mais l'admission des conséquences nécessaires de cette supposition ne l'est pas autant.

Z. Voyons les conséquences !

X. L'homme étant un animal raisonnable ; c'est-à-dire un animal pouvant souffrir et jouir ; il s'ensuit : que, si la coupe est faite entre les mammifères et les oiseaux : les singes, les ours, les chauves-souris, les hyènes, les chiens, les chats, les lions, les tigres, les éléphants, les cochons, les vaches, les brebis, les chèvres, les marmottes et les souris, sont nos frères et sœurs ; et qu'il est aussi criminel d'en tuer un que de tuer l'empereur de la Chine.

Z. Toujours incontestable : excepté à Charenton.

X. Il est vrai : que, dans ce cas, nous pourrons, sans aucun scrupule, mettre à la broche et vivants : les chapons, les canards, les faisans, les poissons, les reptiles et avaler des huîtres comme on avale un verre d'eau, y compris les animalcules qui s'y trouvent. Nous saurons qu'à commencer par le perroquet, il n'y a plus qu'une sensibilité illusoire ; et que lorsqu'un d'eux s'écrie : As-tu déjeunéJacquot ? c'est absolument et vis-à-vis de la raison supposée réelle, comme Laplace écrivant la Mécanique céleste, sous le système de la série continue.

Z. Toujours incontestable : excepté à Charenton.

X. Incontestable est très-joli. Mais j'aimerais savoir si la coupe existe ou n'existe pas ; c'est-à-dire : si vis-à-vis de la raison supposée réelle, un Nouveau-Zélandais peut me manger les yeux et m'avaler par morceaux avec aussi peu de scrupule que j'avale une huître tout entière.

Z. Vis-à-vis de la raison supposée réelle, vous savez bien que le Nouveau-Zélandais ne peut pas vous avaler sans scrupule : pourvu cependant qu'il ne soit point académicien.

X. Et pourquoi donc un académicien pourrait-il m'avaler sans scrupule ?

Z. Parce que, s'il est logique, vous et l'huître n'êtes également que des modifications de la matière.

X. Savez-vous que ce système conduit directement à la négation du bien et du mal, des droits et des devoirs, des crimes et de la vertu ; et que ces négations conduisent à la mort de l'humanité ?

Z. Ne sommes-nous pas convenus, que tel est le seul but possible pour le matérialisme.

X. C'est vrai ; mais c'est peu amusant : quand la science est matérialiste. Et j'ai peu d'espoir d'en sortir.

Comment, il faut que la coupe absolue, soit faite quelque part au-dessous de moi, sous peine pour moi de n'être que l'équivalent d'une huître ? Et, si je suppose que la coupe absolue se fait quelque part entre moi et le chien ; il en résulte : que, mon chien, souvent mon meilleur ami, n'est qu'une bûche organisée, incapable de souffrir et de jouir ; sous peine, je le répète, de n'être moi-même qu'une bûche sensible. Ce n'est pas tout, il faut alors : que le singe, l'ours et la chauve-souris, soient mes frères et sœurs ; et que je les aime comme moi-même. je le dirai mille fois : c'est peu amusant.

Z. Mais aussi de quoi vous occupez-vous ? qu'est-ce que cela vous fait : que, la raison soit réelle ou seulement phénoménale cela vous empêche-t-il de bien dîner ?

X. Non, quand j'ai de quoi le payer, et de la sécurité pour en permettre la digestion. Mais, si j'ai toujours devant les yeux le fantôme de la révolution ; et sur la tête mille épées de Damoclès, toujours prêtes à me frapper ; croyez-vous que cela puisse me permettre de bien dîner ?

Z. Je ne sais. Mais ce que je sais, c'est : que, ce n'est point à l'Académie que vous avez pris ces inquiétudes. Les académiciens se moquent, comme de leurs premières pantoufles, de savoir s'ils sont ou ne sont pas des bûches organisées.

X. Pas tant, peut-être, que vous vous l'imaginez.

Z. Comment ! peut-être ? est-ce que Colins ne leur a pas exposé clairement la question ? est-ce qu'il ne leur a pas offert de leur prouver, d'une manière rationnellement incontestable, qu'ils ne sont point des bûches ? est-ce qu'un seul lui a dit : prouvez ; et vous aurez prouvé une chose non-seulement utile, mais nécessaire actuellement à la persistance de l'humanité sur notre globe ?

X. C'est vrai. Mais aussi pourquoi n'a-t-il pas publié ? A-t-il pour cela besoin de la permission des académies ?

Z. Allons ! vous ne l'avez pas lu. Si vous l'avez lu, vous êtes, à son égard, plus cruel encore que les académies. Celles-ci, au moins, ont pour excuse, leur ignorance de l'importance de la question.

X. C'est vrai. J'ai tort, et j'en demande pardon à Colins.

DIALOGUE VII

Corps. — Organisme. — Matérialité. — Matière.

Les mots propres forment le langage de la raison ; les expressions figurées celui de la passion.

Barthélémy, Voy. du jeune Anacharsis.

Par l'habitude d'employer un mot dans un sens figuré, l'esprit finit par s'y arrêter uniquement ; par faire abstraction du premier sens ; et ce sens, d'abord figuré, devient peu à peu le sens ordinaire et propre.

Condorcet.

Le langage figuré, très-utile à la conception quand il vient à la suite du langage simple, lui est funeste quand il le remplace. Il accoutume à raisonner sur les plus fausses analogies ; et forme autour de la VÉRITÉ un nuage que les esprits les plus clairvoyants ont bien de la peine à percer.

Bentham.

Forgez votre langue sur l'enclume de la vérité.

Pindare.

Qu'est-ce que la vérité ?

Ponce Pilate.

Le UN n'est qu'une hypothèse. Le MOI n'est pas un ÊTRE, c'est un FAIT, un phénomène, VOILÀ TOUT….. L'HOMME VIVANT EST UN GROUPE COMME LA PLANTE ET LE CRISTAL.

Proudhon.

X. Vous m'avez dit : qu'un organisme est une individualité apparente. Quelle différence y a-t-il entre une individualité apparente et une individualité réelle ?

Z. Nous étions convenus, je pense : qu'une individualité apparente est une individualité temporelle ou relative ; et qu'une individualité réelle est une individualité absolue, éternelle.

X. C'est vrai. Mais, peut-être, cela n'a pas été dit aussi explicitement que vous venez de le faire. Nous avons dit également, je pense, mais toujours implicitement : qu'individualité apparente, phénoménale, temporelle, relative, matérielle ou finie, étaient des expressions de même valeur ; et qu'individualité réelle, éternelle, absolue, immatérielle, ou infinie étaient aussi des expressions de même valeur : il me semble, néanmoins, que le dictionnaire n'est pas tout à fait de notre avis.

Z. Si nous avons bien raisonné, cela doit être. Le dictionnaire de l'ignorance ignorée raisonne nécessairement mal. Vérifions !

" INDIVIDU, s. m. Être (particulier) de chaque espèce en général. "

Vous voyez que le dictionnaire s'inquiète peu de distinguer le propre du figuré ; le réel du phénoménal. Il est vrai, je le répète, que ce n'est pas la faute du dictionnaire ; mais, celle de l'ignorance sociale, qui ne permet point de distinguer le réel du phénoménal ou le propre du figuré. Le dictionnaire de l'ignorance reconnue aurait dit : phénomène considéré comme unité. Et il aurait ajouté : Nous ignorons s'il y a des unités, des individualités réelles, et, s'il y en a, nous sommes encore incapables de les distinguer des unités purement phénoménales.

X. Et à l'article INDIVIDUALITÉ que trouve-t-on ?

Z. On trouve : qualité de l'individu. Ce qui est précisément la négation de l'individualité réelle : puisque, si des individualités réelles existent, elles sont absolues, immatérielles, infinies, sans qualité.

X. Et l'article INFINI, sans aucun doute, se trouve digne de l'article individu.

Z. À l'article FINI vous trouvez terminé, parfait, achevé. Et rien d'opposé à l'infini : ce qui fait supposer : que l'infini signifie : non terminé, imparfait, inachevé.

À l'article INFINI vous trouvez... Je me trompe, en fait de définition vous ne trouvez rien. Mais, on vous donne :

Dieu infini, miséricorde, bonté, puissance infinie de Dieu, qui n'a point de bornes : ce qui indique sans doute que la définition de l'infini, c'est l'absurde.

À l'article INFINITÉ vous trouvez qualité de ce qui est infini : ce qui, d'après la définition, est infiniment clair. Puis infinité de Dieu, de l'espace, GRAND NOMBRE.

Aussi l'Académie des sciences physiques et mathématiques ne considère-t-elle ce mot infini que comme une hypothèse signifiant : Si grand, si petit que je ne puis le déterminer.

Cependant, si l'Académie des sciences physiques et mathématiques avait consulté Leibnitz, l'inventeur du calcul infinitésimal, il lui aurait dit :

" On se trompe en voulant s'imaginer un espace absolu qui soit un tout infini composé de parties. C'est une notion qui implique contradiction, et ces tous infinis, et leurs opposés, les infiniment petits, ne sont de mise que dans les calculs des géomètres, tout comme les racines imaginaires de l'algèbre. "

X. Il devient évident : que, si des infinis existent sur notre globe, ce sont des immatérialités, des individualités ; que, si ces immatérialités existent ce sont des âmes et non des corps ; et que si des âmes immatérielles existent, ce sont les sensibilités réelles, les êtres réellement sensibles.

Z. Nous voilà, me paraît-il, tout à fait édifié sur les valeurs qu'il faut attacher aux expressions : corps, organisme, matérialité, matière.

X. Non pas, s'il vous plaît. Je ne suis pas du tout édifié sur le mot organisme. Si la série est continue, tout est organisme.

Z. C'est vrai. Alors, avant d'étudier la valeur que nous devons donner à ce mot, pour que la définition ne renferme rien d'absurde, allons au dictionnaire : il faut étudier la pathologie pour arriver à connaître l'homme en santé.

" ORGANE, s. m. partie du corps qui sert aux sensations, aux opérations de l'animal. "

Voilà les animaux qui ont des sensations ; qui souffrent et jouissent ; qui par conséquent raisonnent. Et comme la série est continue, c'est la négation de toute âme réelle. Mais, si la série est continue pourquoi l'organisme est-il exclusif aux animaux ; pourquoi les végétaux n'ont-ils point d'organes ?

X. Pourquoi ? Je vais vous le dire : parce que le dictionnaire qui devrait être fait par l'Académie des sciences, académie qui devrait être unique, est fait par des littérateurs qui ne savent même pas comment ils respirent, et encore moins si les plantes respirent. Ces messieurs s'inquiètent peu de distinguer le propre du figuré, et ne veulent même pas le distinguer : puisque pour eux il n'y a que du figuré ; et que s'il s'agissait de faire cette distinction, la littérature ne serait plus que l'art d'écrire sans dire de sottises ; ce que, du reste, la science n'a pu faire jusqu'à présent.

Z. Je vois que vous n'aspirez point à siéger parmi les quarante.

X. Que le bon sens m'en préserve ! Mais revenons à l'expression organisme.

Z. À l'article organisme vous trouvez :

" ORGANISME, qualité de l'être organisé. "

Ainsi, comme l'organe sert aux sensations, tout ce qui n'a pas de sensation n'a pas d'organe. Y êtes-vous ?

X. Il y a longtemps que j'y suis ; il y a longtemps que je sais : qu'il est aussi difficile de rien tirer de raisonnable du dictionnaire, qu'il le serait de vouloir tirer de la farine d'un sac à charbon. Mais, laissons le dictionnaire et tâchons de ne pas déraisonner.

Z. Essayons ! C'est difficile, même pour nous qui reconnaissons notre ignorance, et voulons nous borner à ne pas énoncer d'absurdités.

Un organisme est un ensemble d'organes, est un composé formant individualité phénoménale, ayant une tendance vers la conservation de cette même individualité, tendance nommée vie : ce qui a fait dire à Bichat : que, la vie est l'ensemble des forces qui résistent à la mort.

La vie n'étant que force ; et la matière n'étant que force ; il est évident : que la vie est universelle ; que l'univers est un organisme général, renfermant autant de vies particulières, d'organismes particuliers, qu'il y a de phénomènes ou d'individualités apparentes.

Mais, quoique la série des êtres phénoménaux soit incontestablement continue, quant à la matière, on a, pour la facilité de l'étude, séparé les êtres en prétendus règnes nommés : règne animal ; règne végétal ; et règne minéral ; et, l'on a donné plus particulièrement le nom de règne organique aux deux premiers, chez lesquels il y a une apparence de mouvement spontané.

X. Je vous demande pardon de vous interrompre. Mais, vous venez de prononcer une expression qui a besoin d'un rappel au dictionnaire.

Z. Laquelle s'il vous plaît ?

X. C'est mouvement spontané apparent. Quelle différence faites-vous entre mouvement spontané apparent, et mouvement spontané réel ?

Z. Je vous demande pardon moi-même. Je pensais que ce que nous avions dit impliquait la différence que la raison doit attacher à ces deux expressions.

Le mouvement spontané réel ne peut dériver que d'une individualité réelle, éternelle, absolue, infinie. Tout autre mouvement n'est qu'apparemment spontané, ce n'est point une action proprement dite ; mais une action figurément dite, une fonction.

S'il n'y a dans l'univers qu'un organisme général renfermant les organismes particuliers, tout mouvement réellement spontané est illusoire ; et, il n'y a de possible que des mouvements apparemment, phénoménalement spontanés.

Si le créateur existe, si l'univers est une machine, une horloge, c'est l'horloger qui seul a une action spontanée réelle : l'horloge, comme tous les rouages qui la composent, n'ont que des actions apparemment spontanées, l'horloge fonctionne.

Si le panthéisme ou l'anthropomorphisme sont vérités, nos entretiens sont aussi nécessités que la pomme sur le pommier ou la poire sur le poirier.

X. C'est évident. Revenons à l'expression organisme.

Z. Soit. Nous avons vu : que, les corps sont essentiellement composés : de force attractive ; et de force répulsive ; nous avons également vu : qu'un ensemble supposé de forces exclusivement attractives se réduirait au point mathématique, au néant ; qu'un ensemble supposé de forces exclusivement répulsives s'évanouirait dans le vide absolu, dans le néant ; les organismes sont alors exclusifs aux corps. Il en résulte : que l'union des forces attractives et répulsives est aussi nécessaire à l'existence des organismes ; que l'union d'une immatérialité à un organisme est nécessaire à la possibilité d'un mouvement réellement spontané. Comprenez-vous ?

X. Parfaitement. Continuez.

Z. Toute molécule primitive est un cristal ; et toute combinaison primitive de molécule est un cristal. Voilà les organismes particuliers primitifs. Comme tous les organismes secondaires, ils dérivent des lois éternelles de la matière.

Toute molécule secondaire dite végétale ou animale est une cristallisation qui, au lieu de se conserver et de se multiplier, par agrégation et désagrégation, se conserve, se multiplie, par inhalation et exhalation. Le passage d'un organisme à l'autre, d'une espèce de cristallisation à une autre, est démontré par les organisations végétales et animales primitives, apparaissant successivement sur notre globe primitivement à l'état igné.

X. Je comprends, toujours parfaitement. Arrivons aux passions. N'ont-elles point leur source dans l'organisme ?

Z. Cherchons ! ... Allons au dictionnaire.

" PASSION, s. f. Mouvement de l'âme. "

Ainsi, comme il y a passion chez tous les animaux ; puis comme la série des êtres est continue ; il s'ensuit qu'il y a âme partout, c'est-à-dire âme nulle part. C'est toujours l'âme universelle, le grand Pan, la matière.

X. Et vous me disiez qu'il était défendu de prêcher le matérialisme coram populo. Mais, il me semble que c'est bien là prêcher le matérialisme.

Z. Oui. Mais point coram populo. Le populo ne lit pas le dictionnaire. Il est vrai que le populo entend les académiciens tirer les conséquences de ces prémisses, conséquences qui se formulent par l'expression singulière : Morte la bête ; mort le venin. Que voulez-vous que le gouvernement fasse à cela ? Lui conseillerez-vous, comme remède, un auto-da-fé de l'Académie française ? Ce serait très curieux de voir MM. tels et tels avec le San-Benito. C'est une plaisanterie qui ne serait même pas permise en carnaval. Vous voyez que MM. les immortels ont toute permission de mortaliser les âmes.

X. Savez-vous que mortaliser n'est pas français ?

Z. Je n'y pensais pas. MM. de l'Académie française veulent bien qu'on les immortalise ; mais ils ne veulent pas qu'on puisse leur reprocher de mortaliser les âmes. Ce n'est pas si bête.

X. Comme vous prenez la chose légèrement. Ce n'est donc rien pour vous qu'une doctrine qui conduit à la mort sociale ?

Z. Je vous ai déjà demandé ce que vous voulez que le gouvernement y fasse. Maintenant, je vous demande : que voulez-vous que j'y fasse ? Faut-il, parce que la société est une sotte, que j'aille me briser le crâne contre les murailles du Charenton académique ? S'il est une justice éternelle, puisque le Charenton académique existe, c'est qu'il est nécessaire à la guérison de l'ignorance sociale.

X. Soit. Je reprends ma question : les passions ont-elles leur source dans l'organisme ?

Z. Nous venons, à cet égard, de consulter le dictionnaire ; et il n'a pu nous conduire qu'à Charenton. Voyons, si nous serons plus heureux, en consultant le sens commun !

X. Soit! Consultons !

DIALOGUE VIII

Corps. — Organisme. — Matérialité. — Matière.

L'erreur n'est jamais si difficile à détruire que lorsqu'elle a sa racine dans le langage. Tout terme impropre contient un germe de proposition trompeuse ; il forme un nuage qui cache la nature des choses, et met un obstacle souvent invincible à la recherche de la vérité.

Bentham.

Si dans les affaires importantes surtout, c'est folie de marcher au hasard ; n'y aurait-il pas folie également à se diriger vers un but qui ne serait pas déterminé ; vers un but incertain, imaginaire, et de ne prendre, pour fanal de direction, que des mots vagues et vides, des paroles creuses ?

V. Considérant.

M. Passy, dans tous ces passages, a dévié de la ligne scientifique ; le BIEN, le JUSTE, la PROVIDENCE, les PRINCIPES CLAIRS ET IMMUABLES DE L'ÉQUITÉ ET DE LA MORALE, ENFIN LES DROITS IMPRESCRIPTIBLES, tout cela est de la vieille philosophie ontologique et même théologique : si chacun pouvait juger avec son sens intime, pourquoi faire de la science ?

P. Enfantin.

C'est vrai. Mais, comment distingue-t-on SCIENTIFIQUEMENT : la bonne philosophie de la mauvaise ; la science réelle de la science illusoire ?

Sens commun.

Il serait ridicule de tenter la réforme des langues et de vouloir obliger les hommes à ne parler qu'à mesure qu'ils ont de la connaissance. Mais, ce n'est pas trop de prétendre que les philosophes parlent exactement, lorsqu'il s'agit d'une sérieuse recherche de la vérité ; sans cela tout sera plein d'erreurs, d'opiniâtretés, et de disputes vaines.

Leibnitz.

On ne s'enthousiasme pour rien aussi fortement que pour les mots qui n'ont pas de sens VRAIS.

Kotzebue.

Cet artifice bizarre (le langage parlé), sert seulement à énoncer de la manière la plus obscure possible, — car, c'est toujours la moins nette et la moins significative qui est la meilleure, — quelque chose de vague, de confus, d'indéfinissable, qui prend le nom d'IDÉES, quand on veut lui donner un nom.

Comme ce mot ne signifie absolument rien, c'est celui dont on est convenu, l'échange défiant, hargneux, quelquefois tumultueux et hostile de ces vains bruits de la voix, est ce qu'on appelle une CONVERSATION.

Lorsque deux hommes se séparent après avoir conversé pendant deux, trois ou quatre heures, on peut être assuré que chacun des deux ignore profondément ce que pense l'autre, et le hait plus cordialement qu'auparavant.

Ch. Nodier, Tablettes de la girafe du Jardin des Plantes.

Lettre à son amant au désert.

Et Charles Nodier, membre de la commission du dictionnaire, était un excellent juge ; il eût été digne de travailler au dictionnaire de l'ignorance reconnue.

Anonyme.

Z. Eh bien ! avez-vous consulté le sens commun ? avez-vous réfléchi à la source des passions ?

X. Beaucoup. Mais les valeurs des expressions passion, mouvement spontané réel, mouvement spontané apparent, action et fonction, forment dans ma tête un tel charivari que je n'y entends rien.

Z. C'est fort heureux : il y en a beaucoup qui croient entendre, lors même qu'ils n'entendent pas. À ceux-là, il est de toute impossibilité de rien leur faire entendre de raisonnable : ils sont hallucinés.

X. Pourrions-nous sortir de ce Charenton social ?

Z. En esprit, c'est possible. Mais en corps, ce n'est pas en notre puissance.

X. Sortons, sortons toujours !

Z. C'est-à-dire : que, vous voulez devenir sage, même avec l'obligation de rester au milieu des fous. Savez-vous que c'est le nec plus ultra des tourments de l'enfer ?

X. Qu'importe, s'il est possible d'être utile aux fous !

Z. C'est-à-dire que, comme sainte Thérèse, vous aimeriez à être en enfer pour sauver les damnés. C'est très-noble : mais cette consolation vous est encore refusée : il n'y a qu'un médecin qui puisse forcer la société à se considérer comme folle, et par conséquent à chercher le remède à la folie : c'est l'ANARCHIE.

X. Alors, que faire ?

Z. Souffrir, s'instruire, et se résigner.

X. Soit ! instruisons-nous.

Z. Le mouvement est l'essence de la matière. L'absence de mouvement est la mort, le néant. Le repos n'est que l'équilibre de forces toujours vives, que nos sens ne perçoivent pas ; ou, s'il y a des âmes, que nos âmes ne perçoivent pas. Mais, je m'aperçois que, pour avancer, sans nous trouver dans les ténèbres de l'indétermination, nous avons besoin de quelque lumière sur la valeur des expressions : sensation, perception, mémoire, entendement, volonté.

X. Courrons au dictionnaire !

" SENSATION. Impression que l'âme reçoit par les sens. "

Eh bien ! ne trouvez-vous point cette définition claire, précise et ne renfermant rien d'absurde ?

Z. Vous savez : que, relativement à la clarté, à la précision et à la non absurdité d'une définition, c'est toujours vous qui décidez. Voyons ce que vous allez répondre.

Vous, moi et le dictionnaire savons-nous ce que c'est que l'âme, c'est-à-dire si elle est immatérielle ou matérielle ; savons-nous s'il y a des âmes ; et comment distinguer les âmes réelles des âmes apparentes ?

X. Nous n'en savons pas le premier mot.

Z. Cette définition est-elle claire ?

X. Nullement.

Z. Voilà la clarté, éliminée par vous-même. Arrivons à la précision.

La précision ne consiste-t-elle pas à être clair d'abord, et ensuite à ne renfermer rien de trop, ni de trop peu, pour être clair.

X. Sans aucun doute.

Z. Ce qui n'est pas clair, peut-il être précis ?

X. Non.

Z. Voilà la précision encore éliminée ; et, toujours par vous-même. Arrivons à l'absurde.

X. Au moins vous ne trouverez point que cette définition renferme l'absurde.

Z. Je répète que jamais je n'affirme ni ne nie. C'est toujours vous qui décidez. Voyons ce que vous déciderez !

Du moment que vous affirmez : que partout il y a sensation, il y a âme ; et, que vous êtes incapable de distinguer là où il y a sensation réelle, de là où il y a sensation apparente, si ce n'est par analogie ; c'est par analogie que vous jugez : là où il y a âme ; et, là où il n'y en a pas.

X. C'est évident.

Z. Par exemple, vous voyez : que le chien boit et mange, comme nous ; qu'il paraît voir les objets comme vous ; qu'il s'en approche ou s'en écarte, selon le bien ou le mal qui peut lui en résulter ; qu'il crie quand on lui donne des coups ; qu'il paraît heureux quand on le caresse ; et vous dites le chien a une âme.

X. Et je le dis avec le monde entier.

Z. Ce n'est peut-être pas une raison pour avoir raison. L'enfant, pour le monde d'enfants, pourrait en dire autant de sa poupée : parce qu'elle a un front, des yeux, un nez, une bouche, etc. Mais, laissons les enfants de côté, et occupons-nous de nous-mêmes, qui ne sommes plus des enfants.

X. Plus... je n'en sais trop rien. Mais continuez !

Z. La série des êtres, quant à la sensibilité apparente, est évidemment continue jusqu'à l'éponge.

X. C'est de toute incontestabilité.

Z. Et, par la même incontestabilité, l'éponge a une âme.

X. C'est singulier, mais c'est incontestable.

Z. C'est incontestable, sans aucun doute : en jugeant par analogie.

X. Continuez, je vous prie.

Z. Et, comme le passage sans transition absolue, est plus réellement incontestable encore que l'âme de l'éponge, il s'ensuit : que la molécule organique végétale, le cristal sphérique a une âme, comme le singe ou le chien. Aussi Laplace disait : qu'on ne devait point nier la sensibilité des végétaux.

Puis, comme le passage du cristal polyédrique au cristal sphérique est également incontestable, il s'ensuit : que les molécules de diamant et les molécules des boues sont animées comme les molécules du champignon.

Littré, comme expression de la science, dit :

" Depuis la plante la plus simple, depuis le zoophyte le plus inerte jusqu'à l'homme, la vie présente les degrés les plus divers, degrés qui embrassent les obscurs mouvements vitaux des organismes inférieurs et LA FACULTÉ DE PENSER DES ORGANISMES SUPÉRIEURS. Je n'ai jamais vu aucune raison de séparer de la vie elle-même les hautes facultés intellectuelles, et d'admettre dans l'homme une force vitale qui ne fut pas en même temps RAISONNABLE ET PENSANTE. Si, sur la terre, l'homme est l'animal chez qui les facultés aient acquis le plus grand développement, il n'en est pas moins vrai que les facultés existent amoindries et rétrécies chez le cheval, et ainsi de DEGRÉS EN DEGRÉS jusqu'au dernier organisme où la vie parait dépouillée de ses rayons et réduite, si je puis m'exprimer ainsi, à celle de FORCE BRUTE. Mais, où est dans cette série ininterrompue, le point précis où l'on montrera qu'une force nouvelle, la faculté pensante, s'ajoute à la force vitale ? Et comment ne pas voir que la vie est une chose qui se développe, et dont l'épanouissement naturel consiste dans ces facultés éminentes dont les ANIMAUX SUPÉRIEURS ET ENFIN L'HOMME PRÉSENTENT LA RÉUNION. "

Et Lamartine, comme expression de l'art, s'écrie :

" La vie est partout comme l'intelligence ! Toute la nature est animée, TOUTE LA NATURE SENT ET PENSE !.. PARTOUT OÙ EST LA VIE, LÀ AUSSI EST LE SENTIMENT, ET LA PENSÉE à des degrés inégaux sans doute, mais sans vide. "

Et M. Damiron, professeur de philosophie, pressé par la Société, ajoute :

" Or, n'y a-t-il pas pensée, en vie et en action, de la pensée efficace, puissante et créatrice, non pas seulement dans les animaux, où elle est presque comme chez l'homme, mais dans la plante et dans la PIERRE. "

X. Tout cela est vrai. Mais, je n'y vois pas encore l'absurde.

Z. Nous avons vu : que les âmes réelles sont immatérielles ou ne sont pas ; et que les immatérialisés sont nécessairement identiques, sans plus ni moins, les immatérialités étant absolues, sans qualités. Il faut en conclure, si nos âmes sont immatérielles : que, les molécules de boues sont animées par des âmes immatérielles.

X. C'est vrai. Mais la définition ne renferme pas que nos âmes sont immatérielles. La science affirme : que, les âmes sont matérielles ; la définition est l'expression de la science ; et, je ne vois pas encore l'absurde.

Z. Nous avons vu : que le raisonnement ne peut exister en réalité que si nos âmes sont immatérielles. La science affirme que nos âmes sont matérielles, c'est nier la réalité du raisonnement. Et elle prétend raisonner. N'est-ce pas absurde ?

X. je suis forcé de l'avouer.

Z. Donc !

X. Donc, la définition du dictionnaire, expression de la prétendue science, renferme l'absurde. Êtes-vous satisfait ?

Z. Je le suis complètement de votre bonne foi ; mais je le suis peu de notre science.

X. Et d'où vient cette tendance à prendre l'absurde pour la vérité ? Ne serait-il pas utile de chercher à la connaître ?

Z. Je le pense. Cherchons !

L'ignorance, surtout chez le fort, cherche à se cacher à tous, et aussi à elle-même. L'ignorance est mère de la vanité.

Tout faible veut être fort, surtout en fait de science. De là, en époque d'ignorance, la vanité universelle :

L'ignorance prétend tout expliquer.

L'ignorance croit invinciblement que ses mouvements sont réellement spontanés ; et même la fausse science, qui devrait le nier, n'ose porter l'effronterie jusqu'à avouer qu'elle le nie :

Dès que l'ignorance aperçoit des mouvements apparemment spontanés qu'elle ne peut expliquer ; elle les explique en personnifiant leur source.

Et comme l'univers entier n'est que mouvement apparemment spontané, l'ignorance personnifie : et l'univers et chacune de ses parties. De là le fétichisme, etc., etc.

Pour l'ignorance : une poupée est animée ; un vaisseau de ligne est animé, une montre est animée ; un singe est animé.

Nous venons de généraliser ; particularisons !

Vous vous rappelez le joueur de gobelets, et le canard au barreau aimanté dans l'Émile de Jean-Jacques. Ce canard obéissait à son maître, refusait, aux yeux de l'ignorance, l'obéissance à tout autre. Ce canard était sensible, intelligent ; et cependant, il n'avait pour organisme, pour moyen de mouvement, pour expression de sensibilité apparente, d'intelligence apparente, qu'une seule attraction et une seule répulsion. Nommons cette sensibilité apparente, cette intelligence apparente : sensibilité matérielle, intelligence matérielle.

Supposons, et remarquons : que toute supposition peut être faite, pourvu : qu'elle ne renferme point l'absurde, comme de supposer que deux et deux font cinq ; et qu'elle ne soit point prise comme vérité, avant d'être démontrée réalité ; supposons, dis-je, que les attractions et les répulsions de ce canard aient été augmentées dans le rapport de un à mille ; que ces attractions et ces répulsions aient un centre organique qui leur permettent de réagir les unes sur les autres, d'une manière harmonique avec la conservation de l'automate, n'est-il pas vrai que la manière d'exprimer les apparences de sensibilité et d'intelligence auront augmenté : non-seulement dans la proportion de un à mille ; mais dans la proportion de toutes les combinaisons possibles : de mille attractions avec mille répulsions ?

X. C'est aussi clair que possible.

Z. Nous savons déjà : que, la vie est exclusivement matérielle qu'il y a vie, c'est-à-dire force ou cause dont le résultat est mouvement, chez la cristallisation polyédrique, comme chez la cristallisation sphérique. Dès lors, nous pouvons supposer : que ce canard se trouve organisé pour respirer, boire, manger, c'est-à-dire exercer l'inhalation et l'exhalation, comme l'exercent les molécules organiques, végétales ou animales dont le chêne ou le canard sont composés ; molécules qui nécessairement se sont formées ainsi et d'une manière apparemment spontanée, dès que le feu a cessé de dominer notre globe. Il est évident : que la sensibilité et l'intelligence de ce canard continueront d'être apparentes, tout en restant exclusivement sous l'empire des lois de la nécessité, des lois éternelles de la matière ; et que ce canard vivant n'en sera pas moins un automate, ou, selon le dictionnaire lui-même, une machine qui a en soi le principe du mouvement et qui imite celui des corps animés.

X. Je comprends qu'il n'y a rien d'absurde dans cette hypothèse, pas plus que dans la supposition que deux et deux font quatre ; pourvu : que, l'on ne prenne point l'hypothèse pour vérité, avant démonstration scientifique ou rationnellement incontestable.

Z. Maintenant, faisons un pas de plus. Supposons : que, la sensibilité soit un développement de l'organisme ; et pour n'être point aussi singuliers que la science, accordant la sensibilité au diamant et à la boue, supposons que la sensibilité commence à la cristallisation sphérique, à la molécule soit végétale, soit animale, en supposant que ces molécules soient distinctes. Alors, passons du canard à l'homme. Dans ce cas, l'homme et le canard seront réellement sensibles ; la sensation, non point apparente, mais réelle, s'étendra jusqu'aux molécules polyédriques ; néanmoins l'homme et le canard, ou le canard et l'homme n'en resteront pas moins dans le domaine des intelligences seulement apparentes ; l'un et l'autre n'en seront pas moins soumis aux lois éternelles de la matière ; ils n'en seront pas moins des automates, capables de choix apparents, il est vrai, mais incapables de choix réels ; et l'Iliade d'Homère, ainsi que les folies dites à Charenton, seront également : des résultats de nécessité ; des résultats de fatalité.

X. C'est évident, comme une démonstration d'Euclide ; à supposer : qu'Euclide et nous soyons capables de raisonner plus qu'illusoirement.

Z. Et que faut-il pour que tous les Euclides de l'Académie des sciences non morales et non politiques, et nous qui sommes de l'Académie des sciences morales et politiques, ne soyons point des automates, des machines, des êtres purement phénoménaux incapables de raisonner réellement ?

X. Qu'il y ait en chacun de nous une individualité immatérielle, c'est-à-dire éternelle.

Z. Et que faut-il pour qu'il y ait en nous une individualité immatérielle, éternelle ?

X. Que la sensibilité ne soit point un résultat de la matière, un résultat de l'organisme.

Z. Et si, comme le dit le dictionnaire, il y a sensibilité, partout où il y a des sens, la sensibilité est-elle un résultat de l'organisme ?

X. Sans aucune espèce de doute.

Z. Et les auteurs du dictionnaire s'imaginent-ils qu'ils sont capables de raisonner réellement ?

X. Sans aucune espèce de doute encore ; et ils se l'imaginent non-seulement pour eux, mais aussi pour les huîtres. Demandez plutôt à M. Flourens, secrétaire perpétuel de l'Académie française et aussi de l'Académie des sciences !

Z. Et le dictionnaire implique : que, ni les académiciens, ni même les huîtres ne sont en état de raisonner réellement. Alors concluez !

X. Le dictionnaire est absurde.

Z. Vous voyez : que, c'est vous qui prononcez.


(Colins : L'économie politique, source des révolutions et des utopies prétendues socialistes, tome II, 1856, pp. 92 à 157.)