colinsdeham.ch: Anthologie Socialiste Colinsienne: II. Chapitre XVI : Agathon De Potter : Économie sociale.
Anthologie Socialiste Colinsienne



II. Chapitre XVI : Agathon De Potter : Économie sociale, tome II, (1874) pp. 140 à 157

CONSOMMATION ET PRODUCTION

§ VI. Rapport entre la production et la consommation

Le rapport existant entre la consommation et la production est celui de cause à effet, ou mieux, pour rester dans le domaine moral, celui qui relie le motif d'agir à l'action elle-même.

L'homme travaille. Pourquoi ? Parce qu'il a besoin du produit pour vivre, pour être heureux ; parce qu'il a besoin de ce produit pour sa consommation.

La nécessité de la consommation se présente, tout d'abord. Cette nécessité sert de motif à la production. C'est seulement après cela que vient la consommation, s'il y a, outre le désir de consommer, la possibilité de le faire. Lorsque cette possibilité n'existe pas, la production n'a plus de but, et elle s'arrête. Plus la consommation est grande, au contraire, et plus la production se développe.

En un mot, c'est la consommation qui règle la production, et non la production qui régit la consommation.

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L'économie politique ne le comprend pas toujours ainsi. Elle soutient, en effet, que l'augmentation de la production est nécessairement suivie de celle de la consommation. D'après elle, il faut :

Pour rendre plus considérable la possibilité de consommer, que les salaires haussent ;

Et pour hausser les salaires, que la masse des produits soit plus grande.

Alors, dit-elle, les salaires s'élèvent proportionnellement à l'augmentation de la masse des produits.

Ainsi, selon l'économie politique, pour développer la consommation, il faut accroître la production. C'est raisonner au rebours du sens commun.

Et comment cette prétendue science en arrive-t-elle à professer pareille erreur ? En laissant dans l'ombre un élément essentiel de la question, c'est-à-dire la répartition des produits.

Si, en effet, elle avait lieu en proportion du travail, la masse des produits augmentant, les salaires s'élèveraient en conséquence. Mais lorsque la répartition se fait proportionnellement au capital de chacun, comme actuellement, de l'aveu de tous les économistes, comment veut-on que les salaires subissent une influence quelconque de la plus ou moins grande quantité des richesses produites ?

Dans son aveuglement, et, sans se préoccuper des chômages présentés si régulièrement par diverses industries, l'économie politique ne rêve que production, sans s'apercevoir que, par suite de la vicieuse répartition des richesses, la majeure partie des produits va aux riches, et augmente d'autant la différence existant déjà entre eux et les travailleurs sans capitaux.

L'économie politique, c'est-à-dire l'économie des sociétés soumises à la force, ne songe, on le voit, qu'au bien-être des forts.

Pour l'économie sociale, au contraire, c'est la consommation qui provoque la production, et c'est la répartition des produits et non leur masse qui exerce de l'influence sur la plus ou moins grande possibilité de consommer. Aussi, dit-elle, il faut :

Pour rendre plus considérable la production, que la consommation se développe ;

Et pour développer la consommation, que les salaires s'élèvent.

Mais elle n'oublie pas que le mode de répartition des richesses joue un rôle important dans tout cela, et que les salaires ne peuvent s'élever au maximum des circonstances, si, en même temps, la répartition ne s'opère selon la justice.

L'économie sociale ne se préoccupe que de la consommation et des mesures à prendre pour que tous puissent consommer, certaine qu'elle est de voir la production suivre et se développer en conséquence.

L'économie sociale, qui est l'économie de la société régie par la justice, prend donc intérêt au bien-être de tous.

Examinons, avant de terminer ce paragraphe, le rapport entre la consommation et la production, aux deux principales époques du développement de l'humanité.

Sous la souveraineté de la force, ou sous le règne de l'économie politique, il y a, je l'ai fait voir plus haut, tendance de la part des forts à produire à l'extrême ; parce que, en vertu de la distribution des richesses relative à cette souveraineté, la majeure partie des produits leur revient, et augmente leur bien-être d'autant.

La production va donc alors, à l'encontre de la logique, plus vite que ne l'exige la consommation. Aussi faut-il souvent l'arrêter, pour donner le temps à la consommation de faire disparaître l'excédent des produits : c'est ce que l'on a nommé les chômages, qui se montrent avec tant de régularité dans certaines industries.

Sous la souveraineté de la raison, ou sous le règne de l'économie sociale, il n'y a plus, socialement, ni forts ni faibles. Au lieu de la tendance de quelques-uns à produire, et toujours produire, il y a tendance de tous à consommer le plus possible : parce que, en vertu de la répartition des richesses conforme à la justice, ainsi que du développement de toutes les intelligences au maximum, tous ont le désir de consommer et la possibilité de le faire.

Dans la société future, la demande des produits sera donc plus active que l'offre. Aussi, la production devra-t-elle toujours s'efforcer de suivre la consommation d'aussi près que possible.

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Il existe, dans chacune des deux périodes de l'humanité, relativement à la production et à la consommation, un enchaînement de causes et d'effets, une sorte de cercle, dont je vais donner une idée.

Sous la souveraineté de la force :

Le salaire est au minimum ;

La majorité ne possède donc pas les moyens de consommer ;

La consommation est par conséquent au plus bas ;

La production est donc restreinte d'autant ;

Le travail est ainsi moins demandé qu'offert ;

Le salaire est donc au minimum ;

Etc., etc.

Sous la souveraineté de la raison, au contraire :

Le salaire est au maximum ;

Tous possèdent donc les moyens de consommer ;

La consommation est ainsi poussée au plus haut point ;

La production, se réglant toujours sur la consommation, se trouve donc aussi développée que possible ;

Le travail est, en conséquence, plus demandé qu'offert ; le salaire est donc porté à son maximum ;

Etc., etc.

§ VII. Bien-être, augmentation de bien-être.

Les travailleurs sans capitaux

ont-ils plus de bien-être aujourd'hui qu'autrefois ?

L'expression bien-être implique le rapport qui existe entre les besoins et leur satisfaction. Elle peut être prise au propre ou au figuré.

Au propre, le bien-être signifie l'état dans lequel se trouve celui qui possède les moyens matériels nécessaires pour la satisfaction de ses besoins intellectuels et physiques.

Au figuré, et relativement à la société, le bien-être c'est l'ordre.

Le paupérisme c'est l'opposé du bien-être ; c'est l'état de ceux qui ne peuvent satisfaire que la plus minime partie de leurs besoins, ou qui ne consomment pour ainsi dire pas.

Il y a augmentation de bien-être pour l'individu qui acquiert plus de facilité de consommer. Il y a une diminution, dans le cas inverse.

Examinons quelles sont les conditions nécessaires à l'existence et à l'augmentation de bien-être chez les individus.

Sous le règne de la force, la répartition des richesses se faisant en raison directe de la force de chacun, c'est-à-dire proportionnellement à ce que chacun a, elle ne profite qu'aux propriétaires ou aux capitalistes. Dès lors, quand la masse des produits s'accroît, il en résulte l'augmentation de bien-être, non pour tous, mais exclusivement pour ceux qui possèdent ; ce qui diminue comparativement celui des travailleurs sans propriété.

" C'est moins la consommation absolue du travailleur que sa consommation relative qui rend sa condition heureuse ou malheureuse, a dit l'économiste Cherbuliez. Qu'importe à l'ouvrier de pouvoir se procurer quelques produits auparavant inaccessibles à ses pareils, si le nombre des produits auquel il ne peut atteindre s'est accru dans une proportion encore plus forte, si la distance qui le sépare des capitalistes n'a fait qu'augmenter, si sa position sociale est devenue plus humble et plus désavantageuse ? "

Sous la souveraineté de la raison, la répartition des richesses ayant lieu proportionnellement, non à la propriété, mais bien au travail de chacun, elle profite à tous ceux qui travaillent. Dès lors, quand la masse des produits s'accroît, l'augmentation du bien-être de tous en est la conséquence. Les seuls capitalistes qui ne travailleraient pas, le verraient diminuer.

Le bien-être existe donc pour tous, sous la souveraineté de la raison ; seulement pour ceux qui possèdent, sous la souveraineté de la force.

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Dans chaque produit, il y a travail et matière.

Dans le prix de chaque produit, il y a la part du travail, ou le salaire, et celle de la matière, ou le profit.

Les parts du travail et de la matière doivent donc toujours être en sens inverse ; car plus le travail prend dans le produit, moins il reste pour la propriété ; et vice versa.

Ceci posé, voyons ce qui en résulte sous le rapport du bien-être des classes sociales.

Lorsque, dans le prix des choses, la part du travail est au minimum et celle de la propriété au maximum, le travailleur ne peut racheter qu'une minime partie du produit, et le propriétaire peut en racheter une considérable.

Autrement dit : lorsque le travail est à bon marché, et le capital cher, le travailleur est pauvre, et le propriétaire seul a les moyens de consommer.

Mais lorsque, dans le même prix des choses, la part du travail est au maximum et celle de la propriété au minimum, le travailleur peut racheter une partie plus grande du produit, tandis que le propriétaire ne peut en ravoir qu'une minime.

En d'autres termes : lorsque le travail est cher et la matière à bon marché, le travailleur a tous les moyens de consommer, et le propriétaire s'appauvrit, s'il ne travaille pas.

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Troisième façon de défendre la même thèse.

Quand le travail domine la matière, le plus ou moins de cherté d'un objet provient, toujours relativement aux circonstances, du prix plus ou moins élevé du travail. Lorsque celui-ci est esclave, au contraire, cette cherté plus ou moins grande de l'objet découle du profit plus ou moins considérable du détenteur de la matière.

D'où résultent les conséquences suivantes, identiques par leur valeur, du reste, avec celles qui ont été exposées plus haut.

Quand le travail est cher, la cherté d'un objet signifie abondance pour le travailleur et disette pour le propriétaire qui ne travaille pas ;

Quand la matière est chère, la cherté d'un objet signifie disette pour le travailleur, et abondance pour le propriétaire qui ne travaille pas.

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Mais quand le travail est-il cher, ou bon marché ? Quand est-il libre ou esclave ? Quand son prix est-il au maximum ou au minimum des circonstances ?

Je l'ai montré déjà bien souvent dans le cours de ce travail. je vais le dire de nouveau. Il faut savoir se répéter, car les répétitions ne sont pas toujours aussi inutiles qu'on pourrait le croire.

Le travail est libre, il domine la matière, il fixe lui-même sa part dans le produit, il est cher, en un mot, lorsqu'il est plus demandé qu'offert, lorsque, au matériel, le sol, ainsi qu'une grande partie des richesses laissées par les générations éteintes, constitue la propriété collective de l'humanité, enfin lorsque, au moral, on vit sous la souveraineté de la justice.

Le travail est dominé par la matière, il est esclave, il subit, dans le partage des bénéfices, la loi qui lui est imposée par la propriété, il est avili ou déprécié, en un mot, lorsqu'il est plus offert que demandé, lorsque, au matériel, le sol est la propriété de quelques individus, enfin, lorsque, au moral, on existe sous la souveraineté de la force.

En conséquence, et pour en revenir à la question du bien-être des classes sociales :

Quand le sol est approprié individuellement, les seuls possesseurs de matière ont du bien-être. Le paupérisme est le lot des travailleurs sans propriété individuelle.

Quand le sol est approprié collectivement, tous ont du bien-être.

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Après avoir comparé le degré de bien-être des travailleurs et des propriétaires, aux deux époques historiques fondamentales, examinons celui des travailleurs sans propriété, sous le règne de la force.

Il est nécessaire, pour cela, de faire entrer en ligne de compte un nouvel élément de la question, élément que j'avais pu laisser à l'écart jusqu'à présent : je veux parler du nombre des besoins.

Les travailleurs sans capitaux sont-ils, de nos jours, plus heureux qu'autrefois ? Tel est le problème que je me propose de résoudre ici.

Si l'on consulte l'économie politique, à ce sujet, elle répondra, en même temps, que le paupérisme s'accroît parallèlement au développement de la richesse, et que le bien-être des masses est beaucoup plus grand de nos jours qu'autrefois. On peut consulter, pour se convaincre de la vérité de ce que j'avance, les travaux de Blanqui, Thiers, Michel Chevalier, Pecqueur, Lehardy de Beaulieu, Dunoyer, Ducpétiaux, Devaux, Wolowski, E. Menu de Saint-Mesmin, etc. De sorte que l’économie politique ne fait pas faire un pas à la question.

L'économie sociale soutient, elle, avec les économistes, que le paupérisme et la richesse s'avancent sur deux lignes parallèles, étant donnée la constitution sociale actuelle ; et elle en conclut, contre les économistes, que le bien-être des masses est moindre à présent qu'autrefois.

Voyons sur quoi l’économie sociale se base.

Le bien-être consiste dans la possibilité d'obtenir ce qui est nécessaire à l'entretien et au développement de la vie, au double point de vue intellectuel et physique.

La diminution du bien-être peut provenir de deux causes, qui agissent, soit séparément, soit simultanément : la première consiste dans la diminution des moyens de consommer, les besoins restant les mêmes ; la seconde, dans l'augmentation du nombre des besoins, les moyens de consommer restant au même point, ou au moins, n'allant pas aussi rapidement.

Autrement dit : le bien-être diminue aussitôt que l'équilibre entre les besoins et les moyens de les satisfaire est rompu.

Le problème que je soulève se résume donc dans la question de savoir s'il existe, actuellement, chez les travailleurs non-capitalistes, plus de difficulté de subvenir à leur existence intellectuelle et physique, qu'il n'y en avait autrefois.

Or, parmi les besoins, on trouve ceux qui doivent être satisfaits absolument, sous peine de mort immédiate ; tels sont les besoins relatifs à la vie purement zoologique. On distingue ensuite ceux qui proviennent des développements de l'intelligence, et ceux-là se rapportent tant à la vie matérielle qu'à la vie spirituelle. L'homme dont l'intelligence est développée mange, a fait remarquer Brillat-Savarin ; l'homme inculte se nourrit seulement.

Les besoins de la première espèce pourraient varier, ou devenir plus nombreux, si l'organisation physique de l'homme venait elle-même à se métamorphoser. Mais les autres besoins changent continuellement, et se multiplient sans cesse, surtout depuis que l'examen est devenu incompressible.

Maintenant, les besoins des travailleurs sans propriété se sont-ils accrus ? Évidemment, comme ceux des possesseurs de la matière. Les besoins, en effet, sont la cause du développement de l'intelligence, cherchant les moyens de les satisfaire ; et ces nouveaux développements intellectuels sont suivis de nouveaux désirs. Il y a là un enchaînement de causes et d'effets ne pouvant avoir pour résultat que l'accroissement continuel des besoins, que le désir continuel de jouissances chez tous.

On arrive ainsi à cette deuxième transformation de l'énoncé du problème.

Les besoins s'étant multipliés dans la classe des travailleurs sans capitaux, les moyens de consommer ont-ils suivi une marche parallèle, condition absolument indispensable pour que leur bien-être n'ait pas diminué ?

Non.

Je pourrais rappeler que, de l'aveu de tous les économistes, le salaire des travailleurs sans capitaux se réduit au minimum strictement nécessaire pour l'entretien de la vie et la conservation de l'espèce, comme s'exprime M. Scialoja.

Et je pourrais en tirer la conséquence que leur bien-être a diminué proportionnellement à l'accroissement de leurs besoins, ou de leur développement intellectuel.

Mais je préfère prendre un chemin plus direct.

Dans l'impossibilité où l'on se trouve d'avoir un mètre matériel pour mesurer le rapport qui existe entre le besoin de consommation et la possibilité de consommation, il faut recourir à l'emploi d'un mètre intellectuel. Cherchons-le.

Celui qui éprouve un désir, et qui ne peut le contenter, est malheureux et, naturellement, même quand il y aurait de sa faute, il attribue la cause de son malaise à l'organisation sociale.

De là, à la tentation de changer cette organisation, puis à la mise en pratique des moyens nécessaires pour la renverser, il n'y a qu'un pas.

" Tous tumultes, désordres et mutations proviennent quelquefois, a dit Henri IV, de légitimes causes, et plus souvent d'avoir du mal que du désir d'en faire. "

C'est naturel, ou plutôt c'est logique.

Voilà donc le mètre intellectuel trouvé.

En conséquence, partout où l'on verra des tentatives contre l'ordre établi, on pourra en conclure au mécontentement, au mal-être de ceux qui font ces tentatives ; et on sera en droit d'affirmer que ce mal-être est d'autant plus considérable, que les essais de renversement de l'ordre social sont plus fréquents.

Or, à quelle époque de l'histoire y a-t-il eu plus de désordres ? Je ne fais pas allusion ici à ceux dont la cause est purement politique, comme, par exemple, quand tel parti veut se substituer violemment à tel autre pour gouverner à sa place. Non. Je veux parler de ceux qui proviennent du malaise des travailleurs. Il y a eu évidemment, dans l'antiquité et au moyen âge, des révoltes de travailleurs, quand ils étaient poussés à bout par une exploitation outrée ; mais elles ne tendaient pas à faire changer l'organisation sociale. Le spectacle auquel nous assistons actuellement est tout autre. Faut-il que je rappelle les insurrections de juin 1848 et de 1871 (1), les journaux ouvriers et l'Association internationale des travailleurs ?

À moins de supposer que les travailleurs s'agitent sans motif, c'est-à-dire de les croire fous, il faut donc bien admettre qu'ils sont actuellement plus malheureux qu'autrefois.

Sans doute l'ouvrier d'aujourd'hui a quelquefois des bas et des souliers, et, à ce que nous apprend M. Thiers de l'ouvrier des villes, il a quelques-uns des plaisirs des riches, un habit de drap noir, du linge blanc, des spectacles, et presque toujours de la viande. L'ouvrier d'autrefois n'avait pas tout cela, admettons-le. Mais, en résulte-t-il qu'il était plus malheureux que celui de nos jours ? Nullement, s'il ne ressentait pas ces besoins. Je vais le prouver par une simple règle de trois.

Si, par exemple, le travailleur des siècles passés avait dix besoins, et de quoi en satisfaire cinq, pendant que celui du siècle actuel en éprouve cent et possède seulement de quoi en contenter vingt-cinq, n'est-il pas évident que le second est deux fois plus malheureux que le premier ? L'ouvrier de nos jours a cependant, par hypothèse, de quoi pourvoir à cinq fois plus de besoins que celui d'autrefois ; mais, pour être sur la même ligne que ce dernier, en fait de bien-être, il devrait avoir, de par l'arithmétique, de quoi en satisfaire cinquante.

La cause du faux raisonnement que l'on fait généralement dans cette matière est celle-ci : on juge la situation des travailleurs d'autrefois en se plaçant, non à leur point de vue, mais à celui des travailleurs actuels, ce qui change l'aspect de ce que l'on voit, du tout au tout.

Le travailleur ancien manquait-il de telles et telles choses que celui du XIXe siècle peut se procurer ? Oui. En éprouvait-il le désir ? Non. Il n'y avait donc pas là, pour lui, cause de mal-être ; car on n'est pas malheureux de ne pouvoir obtenir ce que l'on ne connaît pas.

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Résumons cette longue discussion.

Pour la classe des travailleurs sans propriété, les besoins ont marché plus vite que les moyens de les satisfaire, et, par conséquent, les individus que cette classe renferme sont, aujourd'hui, plus malheureux qu'autrefois.

§ VIII. Quand la consommation est-elle au minimum ?

Quand est-elle au maximum ?

Il s'agit ici de connaître le rapport de la consommation à la population, c'est-à-dire de rechercher quelles sont les conditions nécessaires pour que, une population étant donnée, la consommation s'y trouve au minimum ou au maximum.

Or, que faut-il pour qu'il y ait consommation ?

D'abord, le désir de consommer ;

Ensuite, la possibilité de consommer.

Ainsi de deux sociétés ayant, par hypothèse, le même nombre de membres, si l'une contient plus d'individus réunissant au plus haut degré ces conditions, c'est dans celle-là que l'on consommera davantage.

Mais le désir de consommer, — une fois qu'il ne s'agit plus de la vie purement physique ou de ce qui est strictement nécessaire pour ne pas mourir de faim, — dépend du degré de développement intellectuel. Celui dont l'intelligence est cultivée éprouve, évidemment, plus de besoins que celui dont l'intelligence est inculte, et le premier a, par conséquent, plus le désir de consommer que le second.

Quant à la possibilité de consommer, elle est exclusivement relative au bien-être. Inutile d'insister sur ce point.

La société dans laquelle se fera la consommation la plus considérable sera donc celle où l'on remarquera simultanément :

Que le plus grand nombre a l'intelligence développée ;

Que ce développement intellectuel est poussé le plus loin possible pour chacun ;

Enfin, que le bien-être est le lot du plus grand nombre.

Or, comme je l'ai montré dans le paragraphe précédent :

Lorsque le sol est approprié au profit des individus, ceux-là seuls qui possèdent la matière ont du bien-être, et c'est la minorité ; tandis que, par l'appropriation collective du sol, le bien-être est le partage de tous.

Et, d'autre part, comme on l'a vu dans l'étude sur la répartition des richesses :

Lorsque la force est souveraine, le sol est propriété privée, et les connaissances sont le monopole du petit nombre ; tandis que, sous la souveraineté de la raison, le sol est la propriété collective de l'humanité, et les développements intellectuels sont le partage de tous.

En conséquence, à égalité de population, c'est dans la société régie par la raison que l'on consomme le plus ; la consommation est au minimum, au contraire, dans la société qui se trouve encore placée sous le joug de la force.

(Agathon De Potter : Économie sociale, tome II, (1874) pp. 140 à 157.)


Notes:

[1]. Auxquelles on peut ajouter aujourd'hui (juillet 1873) les insurrections ouvrières dans quelques villes de l'Espagne.