colinsdeham.ch: Anthologie Socialiste Colinsienne: II. Chapitre XV : Agathon De Potter : Économie sociale.
Anthologie Socialiste Colinsienne



II. Chapitre XV : Agathon De Potter : Économie sociale, tome II, (1874) pp. 51 à 86

LES RAPPORTS ENTRE LE TRAVAIL ET LA MATIÈRE

§ I. Il n'existe entre le travail et la matière

que des rapports d'hostilité.

L'alliance se conçoit seulement entre choses de même nature. Dans ce cas, en effet, il peut y avoir comparaison entre les deux choses, puis classement, d'où résulte l'harmonie de l'ensemble.

Mais lorsqu'il s'agit de choses de natures absolument distinctes, ce n'est plus la paix qui règne entre elles, mais bien l'opposition ou l'hostilité ; et l'une d'elles doit nécessairement, quand elles sont mises en présence, commander à l'autre.

Pour ceux qui ne reconnaissent pas de coupe absolue dans la série continue des êtres, pour ceux qui admettent que l'homme tout entier fait partie du monde matériel, pour les partisans de l'économie politique, enfin, il peut être et il est question souvent de l'alliance entre le travail et le capital. Mais l'économie sociale arrive à une tout autre conclusion : pour elle, l'homme, dans une de ses parties constituantes, la sensibilité, est d'une nature directement contraire à celle de la matière ; et il en résulte que le seul rapport possible entre la matière et le travail, expression de l'humanité, est celui de l'antagonisme.

Le travail constitue, en effet, le domaine intellectuel, celui de la liberté ; la matière est celui de la nécessité. Ces deux domaines sont aussi opposés qu'on peut l'imaginer, et on ne doit admettre entre eux, dès lors, que subordination : esclavage d'une part, domination de l'autre.

Il existe entre le travail et la matière cette différence essentielle, que si le premier de ces éléments est la source active des richesses, le second en est la source passive. Tout produit manifesté ne se réduit-il pas, en effet, à de la matière modifiée par le travail ? Or, quand deux causes concourent à un même but, il faut, de toute nécessité, que l'une des deux imprime la direction, fasse la loi à l'autre, commande en un mot.

Il n'y a, dans la société, que travail à faire, travail proprement dit, et travail fait, passé, accumulé sous forme de richesse mobilière ou foncière. Ces deux idées sont divergentes, la première exprimant le mouvement, l'action, la peine qu'on se donne ; la seconde, l'équilibre, le repos, la récompense de la peine que l'on s'est donnée. Quelle sorte d'accord est-il possible d'imaginer entre choses aussi contraires ? Il serait plus aisé d'allier l'eau et le feu.

Une nouvelle considération conduira encore au même résultat. Le travail est plus demandé qu'offert, ou plus offert que demandé. Dans le premier cas, il fait la loi ; dans le second, il subit celle que lui impose la richesse. Ceci posé, pour quel motif, lorsque le travail domine, par exemple, renoncerait-il à cette domination dans le but de s'allier au capital pour lui faire plaisir ? Et d'abord, le pourrait-il ? Libre à un travailleur isolé, sous la domination du travail, d'abaisser son salaire autant qu'il lui plaît ; mais cette situation privilégiée du travail ne dépend nullement d'un caprice individuel, elle existe nécessairement dans telles circonstances données, et alors, nécessairement aussi, le salaire est toujours au plus haut des circonstances.

Il en est absolument de même pour la domination de la richesse.

Il faut donc abandonner ce rêve de l'alliance du capital et du travail : c'est un produit de l'imagination de certains économistes aux intentions excellentes, mais à l'esprit étroit.

§ II. Qu'est-ce que la domination du travail sur la matière,

et la domination de la matière sur le travail ?

Les expressions : domination de la matière, ou du travail, et esclavage du travail, ou de la matière, sont elliptiques ; elles pourraient, si l'on n'y prenait garde, induire en erreur.

Le travail, expression de liberté, n'est pas, en effet, susceptible d'être dominé par la matière, expression de nécessité ; il ne pourrait en devenir l'esclave sans cesser d'être la manifestation d'un être libre.

Tout comme la matière est incapable d'obéir au travail, de devenir son esclave ; sa nature, qui est le fonctionnement, s'y oppose.

Les idées de domination et d'esclavage, de commandement et d'obéissance, ne se conçoivent pas dans le domaine matériel ; elles ne représentent quelque chose de réel que chez les êtres libres.

Aussi les expressions de domination et d'esclavage, soit du travail, soit de la matière, signifient-elles, à proprement parler, la domination et l'esclavage de leurs représentants, les travailleurs et les propriétaires.

Celle des deux classes qui peut se passer de l'autre, ou dont l'autre ne peut se passer, est la classe dominante. Celle qui ne peut vivre sans l'aide de l'autre, est la classe esclave ou exploitée.

Mais il y a cette différence entre les situations respectives des représentants de la matière et du travail, que l'esclavage dans la classe propriétaire n'est jamais qu'apparent. Si tout travailleur n'est pas toujours, en effet, propriétaire, les propriétaires sont toujours travailleurs, en leur qualité d'homme. D'où il résulte que si, lorsque la richesse domine, les travailleurs sans richesse sont esclaves, quand le travail est maître, ce n'est pas dans sa personne que le capitaliste est exploité, mais bien dans son capital ; car le capitaliste peut toujours travailler quand il le désire.

Le travail étant la caractéristique de l'humanité, la domination de la richesse constitue l'esclavage social ; la liberté sociale, c'est l'exploitation de la richesse au profit de tous.

§ III. Conditions nécessaires à l'existence de la domination,

soit de la richesse, soit du travail.

Établissons d'abord à quelles conditions le travail est possible cela fait, il sera facile de résoudre la question.

Pour la plupart des économistes, la liberté du travail existe lorsque rien ne vient, en apparence, gêner le travailleur. Pourvu qu'il ne soit soumis à aucun règlement, qu'il puisse aller et venir, s'établir où il lui plaît, se livrer au travail et se reposer à volonté, agir pour son propre compte ou pour celui d'autrui ; pourvu, enfin, qu'il ne soit empêché par aucune entrave légale, il peut se flatter, d'après les partisans de l'économie politique, de jouir de la liberté du travail.

Cette liberté a été fondée selon eux, en 1789, par l'abolition des corporations et des jurandes ; elle existe depuis que, pour s'exprimer comme Turgot, le droit de travailler n'est plus un droit régalien que le prince peut vendre et que les sujets doivent acheter, mais bien la propriété sacrée et imprescriptible du pauvre.

Pour l'économie sociale, c'est là une erreur grave. Ce qui a été aboli par la révolution, ce sont des institutions qui, pour permettre à un homme de travailler, exigeaient plus que sa volonté et celle de qui voulait l'employer. Or, de ce que les jurandes et corporations étaient incompatibles avec la liberté du travail, il faut se garder d'en conclure que cette liberté prend naissance par suite de leur anéantissement. Ce serait là un fort pauvre raisonnement. Le travail est libre à la condition que l'homme, pour travailler, ne dépende d'aucune volonté étrangère.

L'erreur des économistes provient de ce que l'on ne s'est jamais rendu clairement compte des conditions indispensables à la possibilité du travail. Le travail ne se réduit pas à être exclusivement du mouvement sans but, pas plus que manger ne se borne à l'exercice des mâchoires. Et tout comme, pour manger, il faut avoir quelque chose à se mettre sous la dent, à peine de mâcher à vide, pour travailler, il faut avoir quelque chose à modifier, sinon le travail se réduirait à celui de l'écureuil dans sa cage.

Le travail, — le travail social bien entendu, particulièrement celui qui se manifeste par un produit corporel, — est l'application de l'intelligence à la modification de la matière, foncière ou mobilière.

Pour qu'un être soit capable de travailler, pour que le travail lui soit possible, il faut donc, d'abord que son intelligence soit développée, ensuite qu'il ait de la matière à transformer.

Je néglige ici, pour ne pas compliquer le problème, une troisième condition ; je veux parler de l'état de la société. L'anarchie, n'est pas, en effet, une circonstance favorable au travail ; pour celui qui a les moyens intellectuels et matériels de travailler, mais qui, à cause du désordre dans lequel se trouve la société, ne peut les mettre à profit, le travail n'est évidemment pas possible. Il suffira de tenir compte de cette situation, dans ce qui va suivre, sans être obligé de s'y arrêter davantage à présent.

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Étant admises les deux conditions indispensables à la possibilité du travail, que faut-il de plus pour parvenir à la liberté du travail ?

Il faut que ces conditions ne dépendent de personne ; il suffit qu'elles soient, en un mot, la conséquence nécessaire de l'organisation sociale. Car si l'une des deux était, pour peu que ce fût, au pouvoir d'un autre que le travailleur, celui-ci, pour agir, serait à la merci d'une influence étrangère.

Creusons ces données, en commençant par la condition intellectuelle.

Lorsque les développements de l'intelligence du travailleur ont été subordonnés au degré de bien-être de ses parents, s'il est resté dans l'ignorance parce que sa famille n'avait pas de quoi lui faire donner toute l'instruction qu'il était susceptible d'acquérir, le travail, sous ce rapport, est évidemment esclave de la richesse.

Mais lorsque ces développements ne sont plus le monopole de la richesse, alors, toujours sous le rapport intellectuel, le travail est libre.

Passons au côté matériel de la question.

Quand un travailleur, ne possédant pas de matière et désirant en modifier, doit s'adresser à un propriétaire individuel pour en obtenir, le travail, sous ce rapport, est esclave. Il ne peut avoir lieu, en effet, que moyennant le consentement préalable de ce propriétaire.

Mais quand le travailleur n'est plus contraint d'implorer un propriétaire individuel pour avoir de la matière à transformer, alors, sous le rapport matériel, le travail est libre. Il ne dépend plus, en effet, que de la volonté du travailleur.

Ainsi, tant que l'acquisition des connaissances est le monopole de la propriété, et que le travail a besoin, pour agir, de la permission d'un propriétaire individuel, la richesse domine et le travail est exploité. Et dans les deux circonstances opposées, le travail domine, et la richesse est l'esclave de l'homme.

Mais de quelle façon les connaissances peuvent-elles ne plus être le monopole de la richesse ? Et comment le travailleur peut-il se passer de l'aide du propriétaire individuel ? Voilà ce qu'il s'agit maintenant de savoir.

Quand la société se charge de donner à tous les enfants sans exception, de quelque famille qu'ils proviennent, l'éducation et l’instruction complètes, la somme des connaissances acquises par chacun n'est plus nécessairement relative à la fortune de ses parents ; l'instruction n'est plus le privilège des propriétaires. Et son degré dépend, exclusivement, des aptitudes et de la volonté de celui que la société a fait élever et instruire.

Lorsqu'il n'existe plus de travailleurs sans propriété, ceux-ci n'ont nul besoin, pour produire, du concours d'un étranger, puisqu'ils trouvent en eux-mêmes les ressources matérielles nécessaires. Et le résultat du travail est proportionnel au degré d'activité, et aux aptitudes du travailleur.

Pour que la liberté du travail existe et que, une fois établie, elle ne puisse cesser d'être, il faut donc :

1° Que la société se charge de donner l'éducation et l'instruction complètes aux générations qui arrivent ;

2° Que tous soient, et restent toujours propriétaires.

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Mais il est indispensable de préciser davantage, la seconde condition laissant encore du vague.

Comment, en effet, tous peuvent-ils jouir de la propriété et sans jamais pouvoir la perdre ? Quelle est l'espèce de matière que chacun doit posséder, et combien en faut-il ? Telles sont les nouvelles questions qu'il reste à résoudre pour compléter la solution du problème relatif à la liberté du travail.

Remarquons préalablement les points suivants.

Pour qu'il y ait égalité sociale entre tous, sous le rapport de la liberté du travail, il est absolument nécessaire que toutes les parts de propriété soient équivalentes ; c'est évident.

Chaque part doit être suffisante pour que, par son travail sur cette quantité de matière, l'existence physique de chacun soit assurée.

Et n'oublions jamais que la seule espèce de matière absolument indispensable au travail social, c'est la matière foncière.

Eh bien, l'unique moyen d'obtenir les résultats cherchés, c'est l'appropriation collective, et simultanément l'inaliénabilité, de la planète sur laquelle nous vivons.

Avec cette organisation de la propriété, en effet, toutes les parts indivises sont et restent toujours égales. De plus, chacun se trouve dans la plus complète impossibilité de perdre sa part. Enfin, tous sont à même de pouvoir subsister par leur travail, tout provenant, en définitive, de la modification du sol. Au contraire, lorsque celui-ci est aliéné aux individus, il peut exister, et il existe, des travailleurs qui ne possèdent ni propriété mobilière ni propriété foncière, et qui, par conséquent, ne sont pas libres de travailler quand il leur plaît.

Ainsi, l'appropriation du sol au profit des individus est la cause de l'esclavage du travail, tandis que sa liberté résulte de l'appropriation du sol au profit de la collectivité.

Du moment, en effet, que le sol est suffisant pour fournir à la nourriture, au logement, etc., en un mot, à tous les besoins physiques de ceux qui l'habitent, en même temps qu'il leur appartient par indivis, nul n'est exposé à mourir de faim, pourvu qu'il veuille travailler ; nul n'est obligé d'attendre le consentement d'un autre pour gagner sa vie. Il suffit de louer une fraction de sol. Le fermage qu'on paie alors à la société, c'est comme si on se le payait à soi-même, puisque la rente est dépensée au profit de tous.

Proudhon connaissait déjà, empiriquement peut-être, la puissance que donne à l'homme la propriété foncière ; il n'ignorait pas combien elle est indispensable pour le garantir de l'esclavage.

" La vraie propriété, a-t-il dit, est celle du sol ; c'est par elle que l'homme est véritablement libre, assuré... Et cette sécurité du propriétaire... c'est la sécurité économique que donne un capital assis sur les fondements de l'univers, consolidé dans le globe que nous habitons, et aussi imperdable que lui. "

Remarquons que l'appropriation collective du sol entraîne avec elle celle d'une partie des capitaux. Pour que les fractions du sol puissent être louées au plus offrant, — que celui-ci soit propriétaire ou purement travailleur, — elles doivent être accompagnées du mobilier nécessaire à leur mise en exploitation. Il y a ensuite l'appropriation collective de la rente.

En résumé : lorsque le sol est la propriété des individus, et que les développements de l'intelligence sont le privilège de la richesse, la matière domine et le travail est exploité. Quand au contraire, le sol, avec une fraction des capitaux, étant la propriété de tous, la société se charge de repartir également les connaissances, alors la matière est esclave, et la domination est exercée par le travail.

Si la liberté du travail découle nécessairement de l'ensemble des conditions que je viens d'établir, chaque fois que l'une d'elles s'observera, le travail sera délivré de toute entrave, au moins sous un rapport, et son expression pratique, le salaire, s'accroîtra d'autant. Lors même que cette condition n'existerait que très incomplètement, le travail n'en serait pas moins indépendant jusqu'à un certain point.

C'est ce que l'on remarque généralement dans les pays où le sol, très abondant, n'a pas encore été, pour la plus grande partie, approprié individuellement. Cela s'est vu aux États-Unis notamment, et en Australie. Soutenir que le sol y était et y est encore réellement collectif, serait abuser des expressions ; il faut, pour que son appropriation collective soit véritable, une réunion de circonstances que j'ai fait connaître dans le chapitre sur la propriété, et qui n'a jamais existé dans les pays dont je parle. Il n'en est pas moins vrai que, aux États-Unis par exemple, la grande quantité de sol qui fait encore partie du domaine de l'État, son bas prix, et son extrême abondance relativement à la population, le constituent en une sorte de pseudo-communauté. Aussi, contrairement à ce qui se voit en Europe, où tout le sol se trouve approprié par les individus, le salaire y est-il quelquefois excessif. C'est pour ce même motif qu'en Australie, bien entendu au point de vue des fermiers, des propriétaires et des notables, des riches en un mot, l'importation des condamnés de la mère-patrie a été parfois considérée comme un véritable bienfait, celui de maintenir, dans la colonie, les salaires à un taux modéré.

§ IV. Les différentes espèces d'exploitation du travail.

La domination du travail sur la matière,

ou de la matière sur le travail, peut être plus ou moins intense.

Le travail est libre ou esclave, il n'y a pas de milieu. La matière le domine ou est dominée par lui. Ces deux seuls cas sont possibles, c'est évident.

Mais l'un de ces éléments peut être exploité plus ou moins fortement par l'autre. On conçoit des degrés dans l'intensité de l'action subie par celui-ci au profit de celui-là.

En théorie, le travail est libre ou il ne l'est pas ; en pratique, il est plus ou moins libre.

Il y a même plus : l'exploitation du travail a lieu d'après plusieurs modes distincts, qui existent soit séparément, soit simultanément.

Quelles sont les causes d'où dépend chacune de ces exploitations et, plus généralement, à quelles circonstances faut-il attribuer le plus ou moins d'aggravation dans la domination de l'élément intellectuel sur l'élément matériel, et vice versa ? C'est ce que je vais rechercher.

Une remarque préalable fera comprendre plus aisément ce qui va suivre.

L'impôt mis par la société soit sur le travail, soit sur le capital, ou la richesse, est toujours rejeté, par celui des deux éléments qui domine, sur l'autre. Si, par exemple, un impôt frappe la richesse, sous la domination de la richesse, il est acquitté, en définitive, par le travail, qui ne tarde pas, en effet, à solder cette dette d'une manière ou d'une autre. Il en est de même pour le cas de la domination du travail : tout impôt mis sur le travail est immédiatement reporté sur la richesse.

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Ceci posé, — et je développerai davantage cette proposition au chapitre de l'impôt, — je puis continuer.

Le travail est libre, — je ne considère ici que le côté matériel de la question, — quand le sol est approprié collectivement ; il est esclave dans le cas contraire.

Lorsqu'il y a communauté du sol, tout impôt frappe donc la richesse ; tandis qu'il tombe sur le travail quand la terre est propriété individuelle.

D'un autre côté, la liberté du travail exige la possession d'une partie de matière ; possession qui peut être, soit une propriété individuelle, soit une part indivise dans la propriété collective.

Il en résulte deux espèces de liberté et d'exploitation du travail la liberté ou l'exploitation domestique, et la liberté ou l'exploitation sociale.

Quand le travail dépend d'une matière appropriée individuellement, c'est qu'il n'y a pas de propriété collective ; alors il est exploité chez ceux qui n'ont rien, et libre chez l'infime minorité de ceux qui possèdent cette matière. Mais comme le sol n'est pas commun, ce même travail, libre domestiquement parlant, est exploité socialement, parce que c'est sur lui que retombe tout le poids de l'impôt.

Quand, au contraire, le travail ne dépend pas d'un capital approprié individuellement, ce qui ne peut exister que par l'appropriation collective de la terre, alors il est libre chez tous, domestiquement et socialement, l'impôt étant rejeté par le travail sur la richesse.

L'exploitation domestique du travail est celle qui est exercée par les propriétaires à l'égard des travailleurs sans capitaux. L'exploitation sociale du travail a lieu moyennant l'impôt.

Elles existent généralement toutes deux quand il y a aliénation du sol. Elles sont rendues impossibles par sa communauté.

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Une autre subdivision à faire dans l'esclavage du travail est relative, tant à l'agent qu'au patient de l'exploitation.

Quand celle-ci atteint, par exemple, tel individu, et que son action ne s'étend pas au-delà, il y a exploitation personnelle du travail. Mais si cette action, se continuant après la mort de l'individu, affecte sa famille, le travail est alors exploité héréditairement.

D'autre part, lorsque l'exploitation est exercée au profit d'un maître, elle est encore, sous ce rapport, personnelle. Mais dans le cas ou elle se continue au profit de la succession du maître, elle devient aussitôt, de ce chef, héréditaire.

Comment cette exploitation héréditaire peut-elle s'établir ? D'une façon extrêmement simple : par la perpétuité de l'intérêt.

Tant que l'intérêt est perpétuel, la dette est héréditaire relativement au prêteur, puisqu'elle reste due à ses héritiers, et relativement à l'emprunteur, puisqu'elle continue à être due par les héritiers de celui-ci. De là résulte nécessairement une espèce particulière d'exploitation du travail, espèce justement qualifiée d'héréditaire.

Mais aussitôt que l'intérêt est seulement temporaire, ou mieux viager, la dette devient personnelle sous les deux rapports, puisqu'elle est éteinte tant par la mort du prêteur que par celle de l'emprunteur ; la succession de celui-ci ne payant, jusqu'au décès du premier, que s'il est resté quelque chose à l'actif. L'exploitation du travail, si exploitation il y a, n'est donc plus guère que personnelle.

Sous la domination du capital, l'intérêt est, ou au moins, peut être perpétuel. Cette perpétuité met dans l'obligation de payer les intérêts d'un capital ceux qui ne l'ont pas emprunté, et les force, par conséquent, de travailler pour acquitter leur dette, avant de travailler au maintien de leur existence. C'est là, certes, une aggravation évidente de l'exploitation du travail.

Sous la domination du travail, la perpétuité de l'intérêt sera donc proscrite ; et le prêt des capitaux sera exclusivement viager, ou personnel.

L'exploitation du travail, ainsi que sa domination présente donc plusieurs degrés. Mais l'intensité de celle-ci ou de celle-là dépend encore de plusieurs autres causes dont je vais énumérer successivement les plus importantes.

La collectivité du sol entraîne avec elle la liberté du travail, comme l'esclavage de celui-ci est l'effet de l'aliénation du sol : c'est vrai. Mais si l'on ajoute à la communauté foncière l'appropriation collective d'une certaine partie des capitaux, la force de la domination du travail n'en sera-t-elle pas accrue d'une manière notable ? La société, en effet, pourra faire concurrence aux propriétaires individuels pour avancer des capitaux aux travailleurs qui en désirent, ce qui abaissera naturellement d'autant l'intérêt que ces propriétaires obtiendront. La conséquence directe de cette nouvelle appropriation collective sera donc l'élévation du salaire.

Il serait absurde de conclure de la que plus la somme des capitaux appropriés collectivement serait considérable, et plus la liberté du travail prendrait d'extension. Si, par exemple, on étendait cette communauté à tous les capitaux, — ce qui est le but cherché par le communisme absolu, — qu'en résulterait-il ? Il n'y aurait plus de salaire, puisque le salaire est une propriété individuelle ; et il n'y aurait plus de travail proprement dit, puisqu'on ne travaille qu'en vue du salaire. Bien loin donc que la liberté du travail fut portée, par cette mesure, à son maximum, le travail serait anéanti. La société ne serait plus qu'une vaste ruche, et le prétendu travail, un pur fonctionnement.

Ainsi une fraction seulement de la matière mobilière doit faire partie de la propriété collective, de façon que les capitaux affectés à l'appropriation individuelle soient assez importants pour fournir une excitation suffisante au travail.

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Les prêts sociaux, rendus possibles seulement par l'appropriation collective des capitaux, renforcent donc la domination du travail. Mais il est également vrai de dire que les emprunts sociaux aggravent considérablement son exploitation. Ils vont jusqu'à rendre esclave le travail des générations futures, ce qui est le nec plus ultra de la domination de la matière. J'ai montré au chapitre XII comment cela a lieu. Inutile par conséquent de m'appesantir davantage là-dessus.

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La dot sociale, ou l'avance que chacun recevra de la société, sous la souveraineté de la raison, à sa majorité, sera encore, évidemment, un moyen de renforcer la domination du travail. Elle servira à mettre le travailleur, dès le début, en possession d'un capital.

La dot sociale est une espèce particulière de prêt social.

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L'autorisation de s'associer, accordée aux propriétaires, rend naturellement la domination de la richesse d'autant plus dure, tout comme les associations de travailleurs donnent plus de force à la domination du travail.

Examinons, en peu de mots, les rapports des diverses espèces d'associations avec l'ordre.

Toute association d'individus, dont les intérêts se transmettent héréditairement, constitue une féodalité.

Sous la théocratie, la féodalité nobiliaire est, au point de vue économique, l'association d'un certain nombre d'individus, en qualité de propriétaires de presque tout le sol national.

Dans l'organisation bourgeoise, la féodalité financière est l'association d'un certain nombre d'individus, comme propriétaires de la presque totalité de la richesse nationale, abstraction faite de foncière ou de mobilière.

Ce ne sont à vrai dire, dans ces deux circonstances, que des associations particulières, ne renfermant qu'une fraction de la société, et constituées dans l'intérêt matériel de quelques-uns seulement. C'est toujours l'intelligence exploitée, tantôt par la féodalité du sol, tantôt par celle de la richesse tant foncière que mobilière.

Dans la société future, l'association sera générale, comprenant tous les membres de la société indistinctement, comme copropriétaires de tout le sol et d'une grande partie de la matière mobilière. Ce sera une véritable féodalité d'une nouvelle espèce, celle de l'intelligence dominant la richesse, féodalité constituée dans l'intérêt de tous.

Évidemment, chacune de ces féodalités est non seulement exclusive des deux autres, mais même incompatible avec leur existence.

Si, en effet, la théocratie autorisait les capitalistes à s'associer, ils ne tarderaient pas à abuser de la puissance que leur donnerait cette association, pour renverser la féodalité nobiliaire, en abolissant l'inaliénabilité des fiefs et l'hérédité du sol par droit de primogéniture.

Si, d'autre part, la démocratie permettait aux propriétaires fonciers de s'associer comme tels, elle irait directement à l'encontre de son principe ; car ces sortes d'associations entraînent nécessairement après elles la constitution de la propriété territoriale en fonds appropriés non individuellement, mais par chaque groupe particulier, et inaliénables, au moins pour un temps plus ou moins long.

Il est donc indispensable pour chaque forme sociale d'interdire toute espèce d'association contraire à son essence, à peine de se voir en danger de périr.

En conséquence, dans la société future, les associations ouvrières seront seules autorisées, tandis que celles des capitalistes seront proscrites.

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L'impôt, comme on sait, est toujours rejeté par l'élément qui domine, sur celui qui est esclave. Qu'en résulte-t-il ? Que plus l'impôt est considérable, et plus l'action de l'un des éléments sur l'autre est énergique. Sous la domination de la richesse, par exemple, l'accroissement de l'impôt a pour effet nécessaire une exploitation plus grande du travail, puisque celui-ci paie tout. Lorsque le travail dominera, au contraire, l'impôt sera toujours porté aussi haut que possible, afin d'augmenter d'autant la liberté du travail. Aussi haut que possible, dis-je..., avec la réserve, toutefois, qu'il reste assez de richesse mobilière entre les mains des individus pour suffire à l'excitation au travail.

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Enfin, la concurrence sociale aux individus vient encore puissamment en aide, selon la façon et le sens dans lequel elle s'exerce, à l'une ou à l'autre des dominations.

Quand le travail est exploité par la richesse, par exemple, la société fait quelquefois concurrence aux travailleurs, et ne la fait jamais aux capitalistes. C'est logique, la société n'étant en réalité, à cette époque, que la réunion des propriétaires. Et le résultat de cette absence de concurrence est l'abaissement du salaire.

Quand la richesse sera dominée par le travail, la société ne fera aucune concurrence aux travailleurs, mais la fera toujours aux capitalistes, soit pour avancer des capitaux aux travailleurs, soit pour servir d'intermédiaire entre les producteurs et les consommateurs. C'est encore logique, puisque la société sera formée de l'ensemble des travailleurs, c'est-à-dire de tous sans exception. Et le résultat de cette concurrence d'une part, de cette absence de concurrence de l'autre, sera l'abaissement du profit ou l'élévation du salaire, par une prédominance plus grande du travail sur la richesse.

Tels sont les principaux moyens auxiliaires dont chaque espèce de domination se sert pour renforcer son action le plus possible.

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Résumons ce paragraphe dans ce qui a rapport à la domination du travail.

Par la communauté réelle du sol, le travail est libre.

Cette liberté se traduit, en pratique, par le fait que, dans le débat relatif au partage du produit obtenu avec le concours du capital, c'est le travail qui fixe les parts.

L'élévation plus ou moins considérable du salaire, relativement aux circonstances, est la mesure de la domination plus ou moins grande du travail.

Cette domination s'accroît par l'adjonction, au principe fondamental de la collectivité du sol, des mesures suivantes :

Collectivité d'une grande partie des capitaux ;

Abolition de la perpétuité de l'intérêt ;

Prêts sociaux viagers ;

Dot sociale ;

Autorisation de s'associer accordée aux travailleurs ; défense aux propriétaires d'associer leurs capitaux ;

Importance du montant de l'impôt ;

Concurrence sociale aux capitalistes et aux commerçants.

Et n'oublions jamais que la communauté du sol, avec l'ensemble des mesures indiquées, ne constitue qu'une partie de la liberté du travail. L'enseignement social est nécessaire pour la compléter.

§ V. Examen de chacune des deux dominations

Je me propose maintenant de mettre successivement en rapport avec la domination de la richesse et avec celle du travail, les points que j'ai déjà examinés dans cet ouvrage.

La souveraineté

Si, en fait de production, il y a matière d'une part, et de l'autre travail ou intelligence ; quand il s'agit d'ordre, on trouve la même opposition : d'un côté la raison, et de l'autre la force.

Et, dans les deux cas, l'un des éléments doit être supérieur à l'autre, pour que le résultat cherché soit obtenu. Le produit ne peut exister que par la domination de la matière sur l'intelligence, ou par celle de l'intelligence sur la matière ; tout comme, dans un autre cercle d'idées, l'ordre n'a lieu que si la force commande à la raison, ou si elle est soumise à la raison.

Hors de ces circonstances il y a anarchie : anarchie économique et anarchie sociale.

L'exploitation du travail est une conséquence directe de la souveraineté de la force ; le travail ne peut avoir la prépondérance, qu'avec la souveraineté de la raison.

L'économie

L'économie politique est l'économie relative à la division de l'humanité en fractions ennemies ; c'est l'économie relative à la souveraineté de la force.

L'économie sociale, au contraire, appartient exclusivement à l'époque ou règnera la souveraineté de la raison.

Il en résulte que, pour l'économie politique, la richesse doit exploiter et toujours exploiter le travail.

" L'emprise du capital sur le salaire, dit M. Dupont-White, est un fait nécessaire et fatal, le fait qui pénètre, domine et dégrade toute libre production. "

D'après Dunoyer, " dans le mode le plus heureux " d'organisation sociale, il finira toujours par arriver qu'il périsse habituellement de misère " un certain nombre d'ouvriers. Cela revient à dire que toujours le travail sera exploité.

Et comme si Dunoyer craignait de n'avoir pas été suffisamment compris, il y revient.

" Dans la meilleure organisation sociale, la misère comme l'inégalité est, dans un certain degré, chose inévitable, et, comme elle aussi, un élément du progrès social (1). Vous dites qu'elle en est inséparable. Vous trouvez qu'elle est un mal hideux ? Ajoutez qu'elle est un mal nécessaire. "

La misère existera donc toujours. Toujours la richesse dominera le travail.

" Ce serait s'abuser, a écrit M. E. De Girardin, que d'espérer qu'on puisse jamais supprimer les classes pauvres et souffrantes. "

Cette opinion est générale. Pour M. Morin, l'ouvrier isolé, qui ne représente que le besoin du travail, sera toujours dominé par le patron qui représente la puissance du capital.

Il serait aisé d'apporter des milliers de preuves à l'appui de la thèse que, pour l'économie politique, la matière dominera toujours le travail.

L'économie sociale, au contraire, soutient que, si cette espèce de domination a été nécessaire dans le passé, elle devient impossible et devra céder la place, dans un avenir prochain, à la domination du travail sur la richesse.

La distinction entre l'homme et les choses

Pour que la domination du travail, de l'intelligence, de l'homme enfin, sur la matière, soit possible, un premier point est indispensable : il faut qu'il existe une différence de nature entre l'homme et la matière, autrement dit, que l'homme ne soit pas exclusivement matériel. Ceci admis, un second point n'est pas moins important : il faut savoir distinguer, quand on se trouve en présence d'un être, si l'on a affaire à un membre de l'humanité, à un être intelligent, ou à une chose, à un animal ne possédant que l'apparence de l'intelligence.

Hors ces deux points, le premier relatif à la théorie, et le second, à la pratique, la domination du travail sur la richesse est radicalement impossible.

Qu'arriverait-il, en effet, si l'homme était tout matériel ? Dans cette hypothèse, celui qui possède doit nécessairement dominer celui qui n'a rien ; car il y a peu de matière ici, et beaucoup là. Or la masse l'emporte. Alors un imbécile, les poches pleines d'or, est plus fort qu'un Newton sans le sou, et le lui fait bien voir en l'exploitant à merci.

Et dans la supposition même qu'il existe une différence essentielle entre l'homme et le reste de la série des êtres et que la suprématie de l'intelligence sur la matière doive en être le corollaire, on n'en serait pas plus avancé tant que le second point n'aurait pas été résolu. Aussi longtemps que l'on ignore à quel signe se reconnaît la présence de la sensibilité, source de l'intelligence, comment savoir, quand on se met en rapport avec un être, si on doit le regarder comme notre égal et le traiter en conséquence, ou s'il est licite de le faire servir à la satisfaction de nos besoins ! Un prolétaire, un nègre, un animal, un végétal, un minéral, sont-ils intelligents et par conséquent est-il défendu de les sacrifier dans un but d'utilité personnelle, ou est-il permis de les exploiter parce qu'ils sont dénués d'intelligence ?

La science actuelle, dans l'impossibilité de répondre pertinemment à ces questions, a pris un parti héroïque : pour elle, l'intelligence est répandue partout, et il est permis d'exploiter tout ce qui est moins fort que soi ; ce qui revient, en pratique, à la domination de la matière sur l'intelligence.

L'instruction a pour but de tracer la règle des actions et d'apprendre comment il faut l'observer. Or l'homme se trouve en rapport, tantôt avec la matière, tantôt avec ses semblables. L'instruction est donc relative, d'une part à l'exploitation de la matière, de l'autre à la conduite à tenir envers l'humanité.

Quand la science n'admet pas de distinction absolue entre l'homme et les choses, quand, pour elle, l'homme est exclusivement matériel, une des deux branches de l'instruction disparaît nécessairement. L'instruction se réduit alors à la manière d'exploiter le mieux les choses et les hommes ; et celui qui n'a pas de matière est fatalement soumis à celui qui en possède.

C'est seulement par la distinction absolue entre l'humanité et la matière que les deux parties de l'instruction reparaissent.

La science sociale enseigne le moyen de savoir parfaitement où existe l'intelligence et où elle n'existe pas ; et elle rend possible, de cette façon, la domination du travail sur la matière.

La propriété, les richesses

Lorsque le capital domine, il prend, dans le produit, la presque totalité, ne laissant au travailleur que ce qui est indispensable pour soutenir son existence.

D'où il suit que le capitaliste s'enrichit proportionnellement à la grandeur de son capital, tandis que, sous le rapport matériel, le travailleur reste au même point. Mais sous le rapport intellectuel, il rétrograde, puisque ses besoins se développent graduellement, tandis que ses moyens d'y satisfaire sont stationnaires.

La conséquence du règne du capital est donc, comme l'ont parfaitement constaté les économistes, l'augmentation parallèle de la richesse des uns, et de la misère des autres.

Lorsque le travail domine, il prend, dans le produit, la presque totalité, ne laissant au capitaliste que ce qui peut le déterminer à capitaliser.

D'où il arrive que le travailleur s'enrichit en proportion de son travail, pendant que le capitaliste, comme tel, reste au même point. Mais le capitaliste, en qualité de travailleur, peut gagner ; cela ne dépend que de lui.

Le résultat de la suprématie du travail est donc l'augmentation de la richesse chez tous.

Le travail, la main-d'œuvre

Lorsque le capital domine, réduction de main-d'œuvre est synonyme de baisse de prix du travail, baisse du salaire.

Si alors, par un artifice quelconque, par l'usage d'une machine, par exemple, celui qui faisait tel ouvrage dans une journée, peut en faire le double, cet ouvrage lui est payé la moitié moins, ou le prix de la journée reste le même.

Lorsque le travail domine, réduction de main-d'œuvre signifie hausse de salaire.

Celui qui parvient, en effet, à faire en une demi-journée ce qui exigeait d'abord une journée entière, exigera et obtiendra pour cette demi-journée le même salaire qu'il recevait antérieurement ; parce qu'il peut se passer du capitaliste individuel, et que celui-ci ne peut se passer du travailleur.

L'échange

Le capital domine lorsque la presque totalité de la matière est appropriée individuellement.

Alors il existe des travailleurs n'ayant rien... que le besoin de manger.

Et comme ils ne possèdent rien pour échanger contre ce qui est indispensable à la satisfaction de ce besoin, ils sont obligés de se livrer eux-mêmes en échange.

Or, cet échange étant forcé de leur part, il en résulte qu'ils doivent donner beaucoup de travail pour obtenir peu de capital.

En d'autres termes : sous la domination de la matière une minime quantité de capital paie beaucoup de travail, équivaut à beaucoup de travail ; ou la valeur du travail, estimée en capital, est fort peu considérable.

Le travail domine quand le sol est approprié collectivement.

Alors, il n'existe plus de travailleurs n'ayant rien. Ils possèdent tous, au moins la quantité de matière indispensable pour pouvoir vivre sans être exploités. Ils ne sont donc plus contraints de livrer leur travail, c'est-à-dire de s'offrir eux-mêmes en échange du capital nécessaire à la conservation et au développement de l'existence.

Il y a toujours échange de travail contre matière, mais cet échange n'est plus forcé de la part du travailleur. Il l'est, au contraire, pour celui qui veut tirer profit de son capital, sans travailler lui-même. Aussi arrive-t-il que c'est au tour du capitaliste de devoir donner beaucoup de matière pour avoir peu de travail.

Pour s'exprimer différemment : sous la domination du travail, peu de travail équivaut à beaucoup de matière, ou bien, la valeur du travail, estimée en capital, est très considérable.

Le crédit

C'est le plus fort des deux éléments de production qui impose, naturellement, le crédit au plus faible.

Ainsi, sous la domination du capital, c'est le travail qui fait crédit, parce qu'il ne peut pas agir autrement. Le salaire n'est, presque généralement, payé que huit ou quinze jours après que le travailleur a donné sa peine.

C'est aussi le plus fort des deux éléments qui garde le produit pour lui et qui paie le plus faible. Actuellement c'est le capitaliste, le maître, qui salarie l'ouvrier.

Lorsque le travail domine le capital, celui-ci doit faire crédit à celui-là. C'est le travailleur qui, alors, garde le produit pour lui, et solde l'intérêt au capitaliste, quand il s'agit d'un prêt, ou lui paie le profit qui lui revient sur le produit.

Quel est, en définitive, l'élément actif dans la production ? Est-ce le capital qui fait valoir le capital ? Et n'est-il pas dès lors rationnel de voir le travailleur rétribuer le capitaliste ? Le contraire ne se conçoit que durant une époque sociale où tout est à rebours de la justice absolue.

L'hérédité

Avec la domination du capital, les classes, en devenant héréditaires, se transforment nécessairement en castes.

Quelle est la cause, en effet, d'où dépend le placement d'un individu plutôt dans telle ou telle classe que dans telle autre, sous la domination du capital, sous le règne de la force ? C'est, presque sans exception, la situation des parents. Les enfants de ceux qui sont riches reçoivent, généralement, tous les développements intellectuels dont le cerveau est susceptible, tandis que les enfants pauvres restent dans leur ignorance native. Voilà pour l'un des côtés de la question. Quant au côté matériel, comme on ne gagne, à cette époque, qu'en proportion de ce que l'on possède déjà, voilà les enfants de ceux qui n'ont rien dans l'impossibilité de sortir de l'état de misère dans lequel leurs parents ont croupi.

Ainsi, tant à l'intellectuel qu'au matériel, la classe pauvre, comme la classe riche, passe à l'état de caste, en se perpétuant par suite de l'hérédité de condition de ses membres.

Avec la domination du travail, au contraire, un individu ne se trouve placé dans telle ou telle condition sociale que par sa volonté, ou son organisation : deux causes complètement individuelles. L'acquisition des connaissances est, alors, indépendante de la condition des parents, tout comme la quantité des capitaux que l'on peut gagner est indépendante de celle que l'on avait déjà.

Ainsi, la richesse intellectuelle et matérielle de chacun n'a plus aucun rapport avec le plus ou moins de bien-être des parents, et les classes, alors relatives, non à la richesse et à la pauvreté, mais bien au plus ou moins de richesse, sont devenues intransmissibles héréditairement, et restent classes.

La consommation. Le bien-être

Le bien-être est en raison directe de la possibilité de consommer. Et cette possibilité se trouve dans le même rapport avec la proportion plus ou moins grande du produit que chacun des éléments de la production est capable de racheter.

Voyons les deux seuls cas possibles, relativement à l'espèce d'élément qui domine.

Avec l'esclavage du travail, le salaire est fixé par le capital. Il est nécessairement au plus bas. Le travailleur ne peut racheter que la plus minime partie du produit auquel il a concouru. Et comme la diminution du prix d'un objet a toujours lieu aux dépens du salaire, moins un objet est cher, et moins le travailleur peut s'en procurer.

Au contraire, avec l'esclavage du capital, le salaire, étant fixé par le travail, est toujours au plus haut des circonstances. Le travailleur peut alors racheter une plus grande partie du produit obtenu avec le concours du capitaliste. Et puisque dans ces circonstances, l'augmentation du prix des objets est la conséquence nécessaire de l'augmentation du prix du travail, plus un objet est cher, et plus le travailleur est capable de pouvoir s'en procurer.

Ainsi, avec la domination du capital, la consommation, de la part des travailleurs, est pour ainsi dire nulle. Les capitalistes seuls consomment à proprement parler, ont seuls du bien-être. Avec l'esclavage du capital, les travailleurs consomment au maximum, jouissant du bien-être proportionnellement à leur travail. Or tous, capitalistes ou non, étant travailleurs, la consommation et le bien-être sont donc, à cette époque, universels.

§ VI. Quand la domination de la matière sur le travail,

ou celle du travail sur la matière, est-elle possible et nécessaire ?

La domination du travail est possible seulement, — j'ai déjà attiré l'attention là-dessus, — lorsque la distinction absolue entre l'homme et les choses a été rendue incontestable.

Hors cette condition, il n'y a de praticable que la domination de la matière. Dans l'hypothèse même que cette distinction fût admise comme article de foi, ainsi qu'il en est pendant la période sociale ou règne le sophisme des révélations, la domination du travail ne pourrait avoir lieu. Pour retarder le plus possible le renversement de la foi par l'examen, ne faut-il pas, en effet, que la grande majorité soit obligée à un travail incessant pour vivre, ne lui laissant pas le loisir de penser ? Or, cette situation exige impérieusement l'exploitation du travail.

La domination de la richesse existe donc nécessairement durant les deux premières périodes de l'histoire de toute humanité : celle de foi religieuse avec compressibilité de l'examen, et celle de scepticisme, quand l'examen a détruit la foi religieuse. Avec cette différence toutefois, que, durant la première période, cette domination est possible, et favorable au maintien de l'ordre, tandis que pendant la seconde elle devient de plus en plus difficile et anarchique, l'examen en ayant démontré l'injustice à ceux qui en souffrent.

C'est seulement lors de l'avènement de la souveraineté rationnelle que la domination du travail peut prendre la place de la domination de la matière. Elle devient, en même temps, et possible et nécessaire : possible, parce que la distinction absolue entre l'humanité et la matière a été révélée par la science ; nécessaire, parce que la prédominance de l'un de ces éléments sur l'autre est fatale, et que celle de la matière est désormais impossible.

(Agathon De Potter : Économie sociale, tome II, (1874) pp. 51 à 86.)


Notes:

[1]. Singulier progrès social pour ceux qui sont dans la misère. Ou bien la société, pour M. l'académicien, ne se compose-t-elle que des riches, les malheureux ne comptant pas ?