colinsdeham.ch: Anthologie Socialiste Colinsienne: II. Chapitre XIV : Agathon De Potter : Économie sociale.
Anthologie Socialiste Colinsienne



II. Chapitre XIV : Agathon De Potter : Économie sociale, (1874) tome II, pp. 5 à 23

LA CONCURRENCE

§ I. Qu'est-ce que la concurrence ?

La concurrence, c'est la tendance de plusieurs à un même but, c'est la prétention de plusieurs à une même chose.

Cette chose ou ce but, quand il s'agit d'économie sociale et lorsque l'on prend le mot de concurrence dans son sens propre, n'est autre que le bien-être des concurrents, seule fin, à dire vrai, que puisse rechercher celui qui possède la perception de l'existence.

La concurrence est la caractéristique de la liberté. Aussi est-il complètement illogique de parler de supprimer la concurrence, pour éviter les maux qu'elle entraîne à sa suite ; autant vaudrait essayer de supprimer l'homme.

Mais il peut être utile de rechercher s'il n'y a pas plusieurs espèces de concurrence, et s'il ne serait pas avantageux, nécessaire même, de remplacer la concurrence actuelle, qui a des conséquences antisociales, par une autre qui aurait pour résultat le bonheur de l'humanité.

C'est ce que je me propose de faire dans ce qui va suivre.

§ II. Les diverses espèces de concurrence.

Distinguons des l'abord deux sortes de concurrence bien tranchées, la vraie et la fausse, et donnons-en les caractères.

La concurrence est réelle, ou vraie, lorsque les concurrents se trouvent placés dans des conditions socialement égales. Dans tous les autres cas, elle est fausse ou illusoire.

Et je prie de remarquer l'épithète socialement. Il ne faut pas, en effet, que l'égalité des conditions du concours consiste dans l'égalité de richesse, d'intelligence et d'activité des concurrents. Disons même que cette égalité est absurde. Il suffit que les concurrents soient mis, par le fait de l'organisation sociale, dans des positions initiales identiques.

Lorsqu'ils sont socialement placés dans des conditions différentes, la concurrence est dite illusoire ; elle n'existe, en effet, qu'en apparence. En réalité, ceux qui se trouvent dans les positions avantagées écrasent leurs concurrents.

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Sous le rapport de la moralité des moyens employés par les concurrents, on doit encore distinguer la concurrence déloyale, par la force ou par la ruse, de la concurrence loyale ou par la raison. Dans la première, on essaie de se surpasser en mettant en œuvre tous les moyens imaginables de se nuire. Dans la concurrence par la raison, chacun n'use que des procédés dont il voudrait voir les autres se servir à son égard.

Enfin, sous le rapport du critérium servant à déterminer le mérite des concurrents, on reconnaît la concurrence selon la force, ou selon la justice, suivant que c'est le plus fort qui l'emporte, ou le plus travailleur.

Ces deux classifications reviennent, au fond, au même. Seulement, dans la première, il s'agit de moralité, et dans la seconde, de richesse.

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La concurrence peut avoir lieu, soit entre les particuliers, soit entre ceux-ci d'une part, et la société de l'autre, soit enfin entre deux sociétés. J'exposerai successivement ces trois cas.

§ III. Conditions d'existence des diverses espèces de concurrence.

Pour que la concurrence soit réelle, il faut que les concurrents se trouvent dans des positions socialement égales, ou que leurs points de départs soient socialement égaux ; je viens de le dire. Mais en quoi consiste l'égalité sociale des positions ou des points de départs ? Voilà ce qu'il reste à déterminer.

Impossible de concourir sans produire, sans travailler. Or, pour pouvoir travailler, il est indispensable d'avoir, d'abord de la matière à transformer ; ensuite des connaissances suffisantes pour tirer parti de cette matière.

Telles sont les deux conditions sans lesquelles tout concours est absurde.

Maintenant, si l'on veut établir l'égalité sociale des conditions entre les concurrents, il faut, de toute nécessité, que la société se charge :

1° De mettre de la matière à la disposition de tout travailleur qui en demande ;

2° De développer, au maximum possible, l'intelligence de tous les enfants.

Si l'on se rappelle ce qui a été démontré déjà à plusieurs reprises, entre autres dans le chapitre V, on reconnaîtra que ces deux conditions sont précisément celles de la liberté du travail. D'où il est permis de conclure que la concurrence réelle existe seulement quand le travail est libre, et entre travailleurs libres. De là le nom de libre concurrence donné à la concurrence véritable.

En dehors des conditions stipulées ci-dessus, la concurrence n'est qu'apparente.

Sous la souveraineté de la force, par exemple, le sol, source passive de toute richesse, est approprié individuellement, tandis que les connaissances sont le monopole de la richesse.

Il en résulte la division des membres de chaque société en deux classes, les maîtres et les esclaves, ou les forts et les faibles.

Or peut-il y avoir libre concurrence, concurrence véritable, entre un esclave et son maître, entre un serf et un noble, entre un prolétaire et un bourgeois ? Existe-t-il une concurrence réelle entre celui qui ne sait pas lire, parce que ses parents n'avaient pas les moyens de le faire instruire, et tel autre à qui sa famille a pu faire donner les développements intellectuels les plus complets ? Y a-t-il une véritable concurrence entre deux hommes dont le premier, ne possédant rien, n'héritera de rien, et dont le second, déjà riche, recevra en partage de quoi nourrir cent familles ?

Non, sans doute.

Au contraire, avec la souveraineté de la raison, le sol est commun, ainsi qu'une grande partie des capitaux ; les connaissances sont données socialement à tous, pendant leur minorité d'âge ; tous ont eu une part égale dans les soins avec lesquels la société pourvoit à leur instruction ; tous, enfin, peuvent obtenir de la matière pour la modifier.

Aussi n'y aura-t-il plus alors de maîtres ni d'esclaves, plus de faibles par le fait de la société : le travail sera libre, la concurrence également.

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Quelques mots suffiront pour établir les conditions des autres espèces de concurrence, signalées au § I de ce chapitre.

La concurrence ne peut être loyale, évidemment, que si les concurrents croient, ou savent, qu'il est de leur intérêt ultra-vital de ne pas nuire à leurs semblables. Du moment qu'ils mettent seulement en doute l'avantage qui résulterait pour eux de cette manière de faire, l'intérêt actuel, immédiat, terrestre enfin, l'emporte aussitôt, et la concurrence déloyale devient immédiatement universelle.

Il est aisé de comprendre, par là, que la concurrence déloyale ne se voit pas sous la souveraineté de la raison. C'est exclusivement sous celle de la force et surtout pendant le règne du bourgeoisisme, à cause de la chute des préjugés religieux, que la concurrence déloyale est florissante.

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Tant que dure l'ignorance sociale, la société doit nécessairement rester soumise à la souveraineté de la force ; et, nécessairement aussi, il n'y a de possible que la concurrence selon la force, dans laquelle les plus forts, par la richesse matérielle ou intellectuelle, écrasent les autres.

Sous la souveraineté de la raison, au contraire, les riches n'écrasent plus les pauvres ; d'abord parce qu'il n'y a pas de pauvres, ensuite parce que les richesses vont aux travailleurs, non en proportion de ce qu'ils possèdent déjà, mais bien de leur activité. À cette époque sociale, la concurrence est donc selon la raison.

La concurrence entre les sociétés n'est possible que sous la souveraineté de l'ignorance. C'est par la connaissance sociale de la raison, en effet, que les différentes nationalités disparaissent, en se fondant en une société unique, puisque tous sont soumis à la même souveraineté.

Lorsqu'on ne reconnaît pas la raison comme souveraine, l'humanité se divise nécessairement en une infinité de fractions, assujetties à autant de souverainetés de la force, toutes différentes, et constituant ainsi autant de nationalités. C'est seulement à cette condition, on le comprend, qu'il peut y avoir concurrence entre les nations.

Mais il en faut une seconde, également importante. Pour être à même de concourir, les nations doivent se trouver en rapport, en contact autrement dit. Sans cela, elles seraient, relativement les unes aux autres, absolument comme si elles n'existaient pas. Mais ce contact ne commence réellement à s'établir que lorsque l'esprit d'examen a déjà entamé les révélations, ou le sophisme qui sert de masque à la souveraineté de la force.

Ainsi la concurrence entre les nations n'existe réellement qu'en époque d'ignorance, lorsque l'incompressibilité de l'examen a déjà sapé les préjugés religieux.

§ IV. La concurrence entre les particuliers.

Débutons par la souveraineté de la force.

Dans les sociétés qui lui sont soumises, on remarque deux classes principales d'hommes, les maîtres et les esclaves ou prolétaires. La concurrence que se font les membres de ces deux classes n'est qu'illusoire. Il n'y a, à dire vrai, aucune espèce d'égalité sociale dans la position initiale des concurrents. Ils ne partent pas du même point ; et, par conséquent, le plus ou moins de chemin qu'ils parcourent ne peut faire apprécier, avec justice, le mérite de chacun.

Aussi voit-on régner exclusivement entre eux la concurrence selon la force : c'est non le travailleur le plus actif qui l'emporte, mais le plus riche.

Quel est en effet dans nos sociétés, encore soumises à la force, celui des deux qui accumulera le plus de richesse : de l'homme qui travaille avec excès, mais qui ne possède absolument rien, ou de celui qui, déjà riche, ne travaille qu'à ses heures ? Ignore-t-on que, lorsqu'il s'agit d'acquérir du bien, moins on en a, plus la chose est difficile ?

Je le répète : il est ici question de concurrence selon la force, non selon la justice. Cette dernière concurrence a lieu seulement lorsque le travail ou le mérite personnel est récompensé. La fortune n'est pas un mérite ; elle est la récompense du mérite, quand elle n'est pas le résultat d'un privilège.

Mais, outre que la concurrence entre tous est telle, que c'est non le plus méritant, mais le plus fort qui l'emporte, elle est déloyale, chacun se servant, pour dépasser les autres, des moyens qui peuvent nuire davantage. Et, de cette façon encore, elle n'est pas réelle. Comprendrait-on qu'une véritable concurrence fût possible entre un honnête homme et un fripon ? Le premier est infailliblement ruiné.

En somme, c'est le plus fort et le plus immoral qui l'emporte sur ses concurrents, sous la souveraineté de la force.

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Après avoir examiné la concurrence entre tous, considérons-la entre les membres de chacune des classes qui divisent les sociétés ignorantes.

Mais, d'abord, rappelons la part prise, dans la production, par le travailleur et le propriétaire.

Quand le sol n'est pas approprié collectivement, il existe des travailleurs sans propriété.

Celui qui n'a rien, ne peut travailler que si un possesseur individuel de matière lui en prête.

Mais en même temps, les travailleurs prolétaires sont obligés d'aller offrir leurs services aux propriétaires, pour ne pas mourir de faim.

Le capitaliste peut, à la rigueur, se passer du travailleur, mais celui-ci est absolument incapable de vivre sans l'aide de celui-là.

C'est pourquoi, — comme je l'ai déjà fait voir souvent, — le salaire est, à cette époque sociale, toujours au minimum des circonstances, et le profit, ou le loyer de la matière, toujours au maximum des mêmes circonstances.

Déterminons maintenant quelles sont, parmi les particularités qui peuvent influer sur le taux des profits et salaires, celles qui se rapportent spécialement au sujet dont il est question.

Pour les travailleurs : leur plus ou moins grand nombre, d'où résulte le plus ou moins de concurrence qu'ils se font. Du moment qu'il en existe en sus des besoins des capitalistes, le salaire doit, par l'effet de cette concurrence, descendre, et descend effectivement au-dessous de ce qui est strictement indispensable à la vie.

Pour les propriétaires : leur nombre plus ou moins grand, leur besoin plus ou moins urgent de travail et, de plus, la quantité plus ou moins considérable de capitaux qu'ils se sont appropriés. Il est clair que plus il y a de capitalistes désirant utiliser leurs richesses, et moins l'intérêt sera élevé.

Sous la souveraineté de la raison, le sol est approprié au profit de tous. Il n'y a donc plus de travailleurs sans propriété : chacun étant propriétaire, au moins de sa part dans le sol et les capitaux collectifs.

Aussi tout travailleur est-il en état de se passer du secours d'un capitaliste individuel pour pouvoir exercer son activité, pour pouvoir vivre.

Le salaire sera donc, à cette époque, toujours au maximum des circonstances, et le profit, au minimum.

Alors il y aura encore concurrence, d'une part entre les capitalistes, pour prêter leurs richesses, de l'autre, entre les travailleurs ; mais cette concurrence n'aura plus pour résultat la misère et la mort du plus grand nombre.

Durant cette même époque, la concurrence entre tous les membres de la société ne sera plus illusoire. Ils auront tous été socialement élevés et instruits avec les mêmes soins ; ils seront tous copropriétaires de la planète qu'ils habitent, et d'une grande partie des capitaux ; ils auront tous reçu, à leur majorité, la même dot sociale : ils partiront donc tous du même point. Et le plus ou moins de richesses qu'ils acquerront représentera, et récompensera en même temps, au point de vue monétaire, le mérite de chacun.

C'est là le caractère de la concurrence réelle, de la libre concurrence.

De plus, tous ayant acquis, toujours par les soins de la société, la preuve rationnellement incontestable que l'honnête homme n'est pas un sot, et que se dévouer à ses frères n'est pas une duperie, la concurrence deviendra loyale : chacun n'employant, pour dépasser ses rivaux, aucun moyen interdit par la règle des actions.

En résumé, ce sera, sous la souveraineté de la raison, le plus actif et le plus moral qui l'emportera sur ses concurrents.

§ V. Quand doit-il y avoir concurrence illusoire ?

Quand doit-elle faire place à la libre concurrence ?

Lorsque les sociétés sont basées sur une révélation prétendue divine, sur un sophisme par conséquent, il faut qu'elles empêchent à tout prix l'examen de ce sophisme, si elles veulent continuer à vivre. À tout prix signifie, ici : même aux dépens de l'immense majorité des membres de l'association.

Or, la fausse concurrence a pour effet immanquable d'empêcher la multitude d'examiner ; car alors quelques-uns ont tout, et la multitude est composée d'individus ne gagnant que le strict nécessaire pour vivre, n'ayant pas de loisir, se trouvant par conséquent dans l'impossibilité d'exercer leur intelligence.

Plus tard, quand, malgré ce moyen, la presse a permis à l'examen de se développer et de renverser le sophisme religieux, la concurrence illusoire est devenue évidemment incapable de concourir à la conservation de l'ordre. Bien plus, elle ne tarde pas à se changer en cause d'anarchie, ses victimes commençant à s'apercevoir du rôle de dupes que leur fait jouer l'organisation sociale.

C'est à ce moment qu'il devient absolument nécessaire de fonder la concurrence véritable.

§ VI. La concurrence sociale aux particuliers.

Quand et comment doit-elle avoir lieu ?

Pour pouvoir plus aisément résoudre ce problème, posons préalablement quelques jalons destinés à servir de guide dans la discussion.

Sous la souveraineté de la force, la société est composée à vrai dire, exclusivement des forts. Les faibles, esclaves domestiques ou prolétaires, sont considérés comme des choses (1). Sous la souveraineté de la raison, la société comprendra tous les hommes.

La société n'a qu'un devoir, faire tout ce qui est nécessaire pour se conserver, pour maintenir l'ordre. Sous la souveraineté de la force, elle n'y arrive qu'au prix du malheur de la majorité, et tout ce qu'elle fait est toujours, exclusivement, au profit des forts. Sous la souveraineté de la raison, elle ne parvient à se conserver qu'en causant le bonheur de tous, et toutes les mesures qu'elle prend sont toujours pour le plus grand avantage de tous.

Sous la souveraineté de l'ignorance, l'ordre repose, au matériel, sur l'esclavage des travailleurs, sur l'exploitation du travail par la richesse. La société doit donc à cette époque favoriser, autant qu'il est nécessaire, cette exploitation, cet esclavage. Sous la souveraineté de la science, l'ordre est basé sur la liberté du travail, sur la domination de la matière par l'intelligence. La société de cette époque doit donc, de tout son pouvoir, faciliter cette domination.

L'esclavage du travail se manifeste par l'avilissement de son prix, par l'abaissement du salaire, ou par l'élévation du profit. Il en résulte que la consommation générale s'en trouve restreinte d'autant. La domination du travail sur la matière se mesure, au contraire, par l'élévation du salaire, ou par la décroissance du loyer de la matière. Le développement de la consommation au maximum, et par suite le bien-être universel, en est la conséquence nécessaire.

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Je puis maintenant aborder la question dont il s'agit dans ce paragraphe.

La société doit faire concurrence aux individus, sous la souveraineté de la force, au profit des forts, et au profit de tous sous celle de la raison.

Le but de cette concurrence est, sous la première souveraineté, d'avilir le prix du travail et, par cela même, d'accroître le loyer de la matière. Sous la seconde, son but est de porter le salaire à son plus haut point.

De cette façon la société, dans le premier cas, aggrave l'esclavage des travailleurs ; elle développe, dans le second, la liberté du travail au maximum.

En conséquence :

Sous la souveraineté de la force, la société fait concurrence aux travailleurs. Cela a lieu de diverses manières, entre autres en garantissant à des associations de capitalistes un minimum d'intérêt de leur argent, ce qui revient exactement au même que si elle les assurait contre l'élévation du salaire au-delà d'une certaine limite.

Je n'en dirai pas davantage. Il existe, du reste, d'autres moyens beaucoup plus directs pour arriver à l'exploitation sociale du travail. Tels sont, par exemple, les impôts et les emprunts.

Sous la souveraineté de la raison, la société fait concurrence aux capitalistes.

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Examinons, de plus près, dans quel cas et comment s'établira cette concurrence.

Pour pouvoir travailler, ai-je déjà fait observer bien souvent, il faut de la matière.

Or, si, même avec la collectivité de la propriété foncière, il existait seulement des détenteurs individuels de capitaux, le loyer de la matière mobilière ne serait pas aussi bas qu'il peut l'être quand il y a, en même temps, un propriétaire collectif de capitaux ; et, conséquemment, la rémunération du travail n'atteindrait pas le taux le plus élevé possible.

La société, capitaliste collectif, concourra donc avec les capitalistes individuels pour prêter, à ceux qu'une chance malheureuse a privés de leurs richesses, le capital indispensable pour exercer leur activité.

De cette façon, le salaire sera toujours à son maximum.

Pour que la consommation universelle soit la plus forte possible, il faut que, dans le prix des objets, le travail soit au plus cher, et le capital au meilleur marché.

Or, si la circulation des hommes et des richesses restait monopolisée par le capital, la partie relative à la matière, dans le prix des choses, ne serait plus au plus bas possible.

La société fera donc concurrence aux individus, quant à toutes les espèces de circulation, de façon à abaisser le prix des transports au meilleur marché.

De cette manière, la consommation générale sera toujours au maximum.

Pour que la consommation universelle atteigne encore un plus grand développement, il faut que les objets aillent du producteur au consommateur avec le moins d'intermédiaires possible : réduire les dépenses, c'est réduire les prix.

Or, si le commerce restait monopolisé par la richesse, les prix seraient augmentés, tant du profit des capitaux employés par les marchands, que de la rémunération du travail de ces mêmes marchands.

La société fera donc concurrence au commerce individuel, en mettant en rapport, dans des établissements spéciaux, les consommateurs et les produits, et en ne prélevant sur les prix de vente, fixés par les producteurs, que le strict nécessaire pour couvrir les frais de cette opération.

La consommation générale sera donc, encore une fois, portée ainsi à son maximum.

En résumé, par la concurrence sociale aux individus, dans la société future, le salaire, la consommation et par conséquent le bien-être de tous seront élevés au plus haut point.

§ VII. La concurrence entre les nations.

Il ne s'agit pas ici des efforts que font les diverses nations pour se surpasser, sous le rapport militaire, mais bien de leur concurrence pour produire au meilleur marché possible.

Parmi les conditions nécessaires à l'existence de cette espèce de concurrence, j'ai signalé, au § III du présent chapitre, le non-isolement des nations.

Mais comment le non-isolement se manifeste-t-il sous ce rapport ?

Exclusivement par l'établissement de ce que l'on a appelé la liberté commerciale, ou le libre échange. Toute prohibition, toute entrave, soit fiscale, soit autre, qu'une société met au commerce international, l'isole d'autant de ses voisins, et rend leur concurrence impossible.

Remarquons maintenant une chose bien essentielle.

Ce qui distingue exclusivement une nation d'une autre, c'est la règle à laquelle elle obéit.

Deux sociétés qui se soumettraient à la même règle, qui consentiraient à être régies par les mêmes lois, cesseraient à l'instant, par cela seul, de constituer deux sociétés distinctes.

Et c'est précisément pour ce motif qu'il n'y aura plus qu'une société unique, lorsque tout le monde obéira à la règle prescrite par la raison, méthodiquement reconnue et démontrée.

Mais plusieurs nations, tout en restant séparées, peuvent cependant se fondre partiellement, par leur soumission aux mêmes prescriptions relativement à certains objets particuliers.

Alors, à cet égard, il n'existe plus de sociétés multiples ; il n'y en a qu'une seule.

Par exemple, lorsque deux sociétés, jusqu'alors dominées par des révélations différentes, viennent à se soustraire, par l'examen, à cette espèce de souveraineté, elles se fusionnent, et, à ce point de vue, n'en font désormais plus qu'une.

La même chose a lieu sous d'autres rapports d'ordre différent. Deux ou plusieurs sociétés peuvent se confondre, en se soumettant à la même législation sur les poids et mesures, sur les monnaies, etc.

Eh bien, il en est encore de même en ce qui concerne les échanges internationaux. Du moment que différentes sociétés permettent, entre elles, le commerce fait par les individus, en le laissant libre de toute entrave, elles se constituent en une société unique, quant au commerce.

Mais qu'arrive-t-il ensuite ?

La concurrence qui existait, jusqu'alors, entre les membres de chaque société, se généralise et se trouve établie entre ceux de l'ensemble social.

Or, aussi longtemps que la raison n'est pas souveraine, c'est la force qui règne, ce qui rend la concurrence illusoire seule possible.

La nation qui l'emporte dans ce concours est donc alors, nécessairement, celle qui possède le plus gros capital, les meilleures machines, et où la richesse domine davantage le travail ; et, bientôt, ce que les forts étaient au sein de chaque nation, ils le deviennent au sein des nations.

Ainsi, le libre échange, ou la prétendue libre concurrence entre les nations, tant que l'humanité n'est pas unie sous la souveraineté de la raison, a pour unique effet d'accroître la puissance des forts et d'aggraver la misère des faibles, en universalisant le paupérisme.

(Agathon De Potter : Économie sociale, (1874) tome II, pp. 5 à 23.)


Notes:

[1]. Voyez : L'Instruction obligatoire, etc., pp. 236 et suivantes. (ouvrage d'Agathon De Potter. I. R.)