colinsdeham.ch: Anthologie Socialiste Colinsienne: II. Chapitre XIII : Colins : Science sociale.
Anthologie Socialiste Colinsienne



II. Chapitre XIII : Colins : Science sociale, tome V, (1860) pp. 501 à 507

CAPITAL ET INTÉRÊT

La science sociale, rendue rationnellement incontestable, vis-à-vis de tous et de chacun, établit :

1° Que, le capital est du travail accumulé dans de la matière ; qu'il est le produit du travailleur sur le sol ou sur ce qui provient du sol ; que, par conséquent, le sol est, par essence, distinct du capital ;

2° Que, le capital ne produit point d'une manière proprement dite ; pas plus, que le sol ne produit d'une manière proprement dite ; mais, que le capital est un outil (utilis), et non une nécessité ; que, le travailleur s'en aide pour produire ; et que, par conséquent, le prêt du capital, le prêt de l'outil, est un service qui mérite rémunération, intérêt ;

3° Que, pendant toute l'époque, où le travailleur doit être exploité, pour que l'ordre social soit possible ; le capital : non seulement doit rapporter à son maître, le maximum possible d'intérêt, au critérium des circonstances ; mais encore, doit être perpétuel, impersonnellement, hypothécairement placé ; pour, que le travailleur, soit toujours, personnellement et héréditairement, aussi exploité que possible. Mais, que dès que l'exploitation des travailleurs, devient incompatible avec l'existence de l'ordre ; le capital : non seulement ne doit plus rapporter, à son maître, que le plus petit intérêt possible, au critérium des circonstances ; mais encore, ne plus être perpétuel, ne plus être impersonnellement, hypothécairement placé ; mais, être exclusivement viager ; être personnellement, non hypothécairement, non héréditairement placé. Ces deux modes de placer le capital, les seuls possibles, dont l'un se rapporte à l'exploitation, et l'autre à la non-exploitation du travailleur, sont eux-mêmes essentiellement relatifs aux deux seules organisations possibles de la propriété foncière : l'aliénation du sol aux individus ; ou, sa propriété, collectivement possédée ;

4° Que, le capital n'est jamais tyrannique par essence ; que, plus la société a de capital ; et, plus elle peut être heureuse. Mais, que la domination du capital, domination sous laquelle : l'intérêt est au maximum possible des circonstances ; et, le salaire au minimum possible aussi des circonstances ; domination inhérente à la période de souveraineté des majorités ; est essentiellement anarchique : en ce, qu'elle porte le paupérisme au maximum possible d'intensité et cela : en présence de l'incompressibilité de l'examen ;

5° Que, pour que le capital puisse ne plus être essentiellement anarchique ; pour, que le travail, au contraire, puisse dominer ; pour, que l'intérêt soit au minimum possible des circonstances, et le salaire au maximum possible aussi des circonstances ; pour, que la société puisse ne plus être essentiellement anarchique ; il faut : non seulement, que le sol puisse entrer à la propriété collective ; mais encore : que, les capitaux, amassés par les générations passées, moins ce qui doit en rester, entre les mains des individus, pour que la consommation et la production se trouvent TOUJOURS au maximum possible d'intensité ; soient eux-mêmes entrés : À LA PROPRIÉTÉ COLLECTIVE ;

6° Que, pour que le capital puisse ne plus dominer ; pour, que le travail, au contraire, puisse dominer ; pour, que le sol et les capitaux, amassés par les générations passées, puissent entrer UTILEMENT à la propriété collective ; il faut NÉCESSAIREMENT : que, l'ignorance sociale, sur la réalité du droit ; ignorance inhérente aux époques de souveraineté de droit divin et de (1) souveraineté des majorités : la première essentiellement relative à la domination du sol sur le capital et le travail ; la seconde essentiellement relative à la domination du capital sur le sol et le travail ; il faut, cela doit être répété mille fois : que, cette ignorance soit, socialement : anéantie ;

7° Enfin, que l'alliance : du capital, avec le travail ; ou, du travail, avec le capital ; est la plus absurde des utopies ; qu'il faut nécessairement, et dans tous les temps possibles : que le capital, c'est-à-dire : les propriétaires du sol quand ceux-ci dominent les propriétaires des capitaux et les non-propriétaires ; ou, les propriétaires du capital, quand ceux-ci dominent les propriétaires du sol et les non-propriétaires ; que le capital, dis-je, domine le travail ; ou, que le travail, c'est-à-dire l'intelligence, domine le capital, représentant exclusivement la matière.

La société actuelle, au contraire, sans, pour ainsi dire, qu'il y ait exception : soit, de la part des économistes ; soit, de la part des prétendus socialistes ; proclame :

1° Que, le sol aliéné, quoique primitivement non produit par le travail, est devenu capital, par le travail qui s'y trouve incorporé depuis son aliénation.

Dès lors, le sol, richesse incréée, reste confondu avec le capital, richesse créée par le travail ; l'aliénation définitive du sol se trouve consacrée ; le paupérisme reste indestructible en principe ; et, rien qu'une anarchie inextinguible, si ce n'est pas l'entrée du sol à la propriété collective, ne peut détruire le préjugé : à cet égard ;

2° Que, le capital, ainsi que le sol, PRODUISENT d'une manière proprement dite.

Ce sophisme a été facilement réfuté, par le raisonnement. Mais, presque tous ceux, qui l'ont réfuté, en ont conclu : que, la rente du sol devait être abolie et, que l'intérêt du capital devait l'être également ; sans réfléchir : que, le capital est un outil ; que le prêt d'un outil, qui ne produit point, mais qui aide à produire, est un service qui mérite rémunération ; que, le sol lui-même est un outil ; et, que le loyer, de cet outil, est la rémunération du service qu'il rend à celui qui est autorisé à s'en servir ; et, que cette rémunération appartient légitimement au propriétaire du sol : propriétaire individuel, tant que le sol doit rester aliéné ; propriétaire collectif, lorsque le sol, sous peine de mort sociale, ne peut plus appartenir aux individus. Ces sophismes, de l'abolition de la rente et de la gratuité du crédit, conduisant inévitablement à l'anarchie, ont contribué à maintenir le public dans l'opinion : que, le sol et le capital PRODUISENT d'une manière proprement dite. Cette opinion est même : tellement enracinée, chez ceux qui la conservent ; et, tellement anarchique, chez ceux qui l'ont abandonnée ; que, la seule anarchie, résultat nécessaire de cette même opinion, en ce qu'elle rend le paupérisme indestructible en présence de l'examen, peut : anéantir cette même opinion, chez ceux qui la conservent ; et, rectifier le jugement, chez ceux qui l'ont abandonnée ;

3° En opposition, avec ce que la science sociale établit sur le troisième point relatif au capital ; la société actuelle se divise : en deux opinions capitales. Selon les uns, l'exploitation des majorités par les minorités ; ou, pour éviter le terme d'exploitation, la division des individus, en riches et en pauvres ; est inhérente à l'humanité. Et, cette opinion est essentiellement anarchique, en présence de l'incompressibilité de l'examen. Selon les autres, l'exploitation des majorités par les minorités ; ou, la division des individus, en pauvres et en riches ; n'a jamais été nécessaire : à l'existence de l'humanité. Et, cette opinion est également anarchique, en présence de l'incompressibilité de l'examen. Elle présuppose : que, la société, depuis son origine, a pu exister hors du droit ; et, par conséquent, que le droit n'est point nécessaire : à l'existence sociale.

Ces deux opinions nient encore : que, l'intérêt du capital doive toujours être au maximum possible des circonstances ; et, le salaire, au minimum possible aussi des circonstances ; pour toute une période sociale, qui a commencé à l'origine de l'humanité ; et, qui dure encore. Cette identité de négation, chez des antagonistes, prouve : que, ni les uns, ni les autres, ne connaissent nullement : la cause, qui porte nécessairement : l'intérêt du capital au maximum possible des circonstances ; et, le salaire, au minimum possible aussi des circonstances ; pendant toute une période humanitaire ; et, cette identité de négation est également anarchique, en ce qu'elle prouve aussi : que, ces deux opinions ignorent : comment il est possible, pour une autre période humanitaire, que l'intérêt du capital soit, nécessairement : au minimum possible des circonstances ; et, le salaire, au maximum possible aussi des circonstances ; connaissance devenue, en présence de l'incompressibilité de l'examen, nécessaire à l'extinction d'une anarchie : progressivement croissante.

Il en est de même, pour la perpétuité de l'intérêt. Tous savent : qu'un décime, mis à intérêt à la naissance du Christ, engloutirait les richesses de plusieurs milliers de globes comme le nôtre, quand même : tous seraient parvenus, à leur maximum de production. Ils savent : que la perpétuité de l'intérêt constitue, inévitablement, l'esclavage des masses. Mais, l'impossibilité très rationnelle, sous l'organisation de propriété qu'ils croient seule possible, de changer en viager la perpétuité de l'intérêt, les rend protecteurs de la perpétuité ; au point : que, l'excès de mal social, causé par l'anarchie inhérente à cette perpétuité, en présence de l'examen ; pourra seul les faire sortir : des ténèbres, dans lesquels ils sont plongés.

4° Toujours en opposition, avec ce que la science sociale établit sur le quatrième point, relatif au capital ; la société actuelle se divise, également, en deux opinions capitales. Selon les uns : il est tyrannique par essence. Dès lors, et selon la logique, il faudrait en conclure : que, le capital doit être anéanti ; ou, qu'il faut se résoudre : à voir la tyrannie augmenter, à proportion que le capital augmente : ce qui est absurde. Selon les autres, le capital, abstraction faite de ce qui peut le rendre utile ou nuisible aux masses ; le capital, dis-je, est le Messie des nations ; et, c'est uniquement de son augmentation : que, la société doit attendre le bonheur (2). C'est, d'autant plus absurde ; que, ces Messieurs reconnaissent : que, le paupérisme augmente comme la richesse. Ces deux opinions, en présence de l'incompressibilité de l'examen, sont également anarchiques ; en ce qu'elles placent la société : entre deux théories absurdes.

Si, maintenant, vous parlez : de domination du sol, comme inhérente à la souveraineté de droit divin ; ou, de domination du capital, comme inhérente à la souveraineté des majorités ; ici, encore, vous trouvez la société partagée en deux grandes opinions, qui l'absorbent tout entière. Chacune d'elles proclame : et, avec juste raison : que, la souveraineté qui lui est opposée, est devenue absolument incapable, de maintenir l'ordre, vie sociale, pendant une durée plus qu'éphémère. Mais, ces doux opinions se réunissent pour proclamer : qu'elles sont les seules souverainetés possibles. Ces deux opinions, anarchiques par essence, sont tellement enracinées : que, l'excès de mal social, causé par l'anarchie qu'elles rendent inévitable, peut seul : les anéantir.

5° Parler sérieusement : non seulement de faire entrer le sol à la propriété collective ; mais encore, d'y faire entrer la totalité des capitaux amassés par les générations passées, moins ce qui doit rester entre les mains des individualités domestiques, pour que la consommation et la production soient au maximum possible des circonstances ; est tellement en opposition, avec toutes les opinions existant actuellement au sein de la société ; qu'il est plus évident que le soleil en plein midi : que, jamais, au grand jamais, cette entrée n'aura lieu : que, si elle est absolument nécessaire à l'existence sociale ; et, il est également évident : que, cette nécessité ne sera jamais reconnue ; avant, que l'excès de mal social, renouvelé peut-être vingt fois, et porté au maximum possible, ait forcé ; à cet égard, les aveugles à ouvrir les yeux.

6° Quant, à vouloir faire accepter par la société : qu'elle est ignorante, comme une carpe, sur la réalité du droit ; que, cette ignorance dure depuis l'origine de l'humanité : et, qu'elle doit durer : jusqu'à ce que l'humanité connaisse, PARFAITEMENT, la nature des êtres ; c'est, infiniment plus difficile ; que, de lui faire accepter : que, quelque chose peut venir de rien ; que, trois ou plusieurs ne font qu'un ; ou, qu'un est la même chose que plusieurs ; que, le bonheur de l'humanité consiste essentiellement : dans le développement intégral des passions, sans subordination à la raison ; ou, dans un pape, ayant sous sa griffe, tant au spirituel qu'au temporel, la totalité des individus réunis en troupeau ; ou, dans l'absence de droit, de religion, de gouvernement ; ou, dans tout ce que vous pourrez imaginer de plus absurde, fût-ce même : une mer de limonade.

Si, maintenant, vous croyez : que, moins de vingt anarchies ; chacune, ayant porté le mal social, au maximum d'intensité possible ; soient suffisantes, pour faire accepter la science sociale, quoique rendue rationnellement incontestable, vis-à-vis de tous et de chacun ; je vous en fais mon compliment.

7° Quant, à l'alliance fraternelle entre le capital, et le travail ; la société actuelle, c'est-à-dire les économistes et les prétendus socialistes, la considère, relativement à tous les maux possibles de la société, comme en étant : la pierre philosophale ; ou, la panacée universelle. En vain, prétend-on lui faire observer, avec l'expérience de tous les siècles : qu'il en est, de cette alliance, comme de celle par l'arc-en-ciel ; qu'il n'en est jamais résulté ; et, qu'il n'en peut résulter : que, le partage du lion : tout d'un côté et rien de l'autre. Elle n'en persiste pas moins dans son obstination ; et, cela même est inévitable : au sein de la foi sociale dans laquelle elle se trouve plongée. Elle s'imagine : que, l'organisation actuelle de la propriété foncière, est la seule possible. Or, au sein de cette organisation, vouloir qu'une alliance, entre le capital et le travail, soit autre qu'une alliance par l'arc-en-ciel ; est une folie : au dernier degré possible.

Il n'y a donc qu'une anarchie, élevée à une puissance, dont la seule expérience peut déterminer l'exposant ; qui puisse, à cet égard, guérir la société.

Concevez-vous, maintenant ; pourquoi la science sociale, quoique rendue rationnellement incontestable, vis-à-vis de tous et de chacun ; doit être, pour l'actualité, complètement inutile ? C'est, que pour bien voir, il faut une vue non cataractée ; et, que pour raisonner juste, il faut un cerveau, non paralysé : par les préjugés.

" Lorsqu'une doctrine d'ordre, de paix et d'union se présente, dit Bastiat, elle a beau avoir pour elle la clarté et la vérité, ELLE TROUVE LA PLACE PRISE. "

(Colins : Science sociale, tome V, (1860) pp. 501 à 507.)


Notes:

[1]. Le texte de l'édition originale comporte " la " à la place de " de ". I. R.

[2]. " Le prolétariat ne peut s'affranchir que d'une seule manière, par l'accroissement du capital national. " BASTIAT, Propriété et spoliation, p. 63.