colinsdeham.ch: Anthologie Socialiste Colinsienne: II. Chapitre XII : Agathon De Potter : Économie sociale.
Anthologie Socialiste Colinsienne



II. Chapitre XII : Agathon De Potter : Économie sociale, tome I, (1874) pp. 214 à 238

LE SALAIRE, LA RENTE ET LE PROFIT

§ I. Qu'est-ce que le salaire ?

Exposons d'abord le sens le plus général de l'expression salaire.

Le salaire, c'est la récompense ou la rétribution du travail.

Le payement est le corrélatif du travail. Celui qui se donne de la peine sans motif, sans chercher à atteindre un résultat, est un sot, un homme qui raisonne faux. Disons plus : ce sot n'existe pas ; car tout travail a un but, sous peine de n'être que fonctionnement. Eh bien ! le résultat que l'on a obtenu en travaillant, c'est le payement, la rétribution, la récompense, ou enfin le salaire du travail.

Ainsi donc, partout où il y a travail, il y a nécessairement salaire.

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Quel est le résultat que l'homme cherche toujours à obtenir ?

Le bonheur.

Celui qui travaillerait à se rendre malheureux serait un sot, un homme qui raisonnerait faux. Disons mieux : cet homme n'existe pas. Tout être sensible n'a et ne peut avoir d'autre fin que sa propre satisfaction.

" Tous les hommes, a écrit Pascal, recherchent d'être heureux, cela est sans exception. Quelques différents moyens qu'ils employent, ils tendent tous à ce but... La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet... C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu'à ceux qui vont se pendre. "

En définitive, tout travail a un but, le salaire, et ce salaire se résume dans le bonheur ou le bien-être de celui qui agit.

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Mais on peut avoir en vue un avantage immédiat, plus ou moins éloigné, ou même ultra-vital, si l'on est religieux, si l'on admet qu'il existe une ou des vies futures.

Il y a donc lieu de subdiviser l'idée de salaire.

S'il existe, en effet, des vies futures dans lesquelles les actes de la vie actuelle sont récompensés ou punis, — selon qu'ils ont été ou non conformes à ce que prescrit la règle des actions, — il arrive qu'en toute circonstance où l'on se trouve à même d'influer, soit en bien, soit en mal, sur le bonheur de ses semblables, on a à choisir entre deux choses : une satisfaction immédiate, obtenue au détriment de quelqu'un, ou le prix, dans une vie future, du sacrifice que l'on s'est imposé pour faire le bonheur d'autrui.

Ainsi, tout travail a pour but un avantage à obtenir ; tout travailleur s'attend à être payé de sa peine, soit dans la vie actuelle, soit dans une vie future. Cette dernière espèce de rémunération, je l'appellerai salaire ultra-vital, par opposition à la première espèce qui est le salaire terrestre.

Le salaire ultra-vital est donc la rétribution, dans une existence postérieure à celle-ci, du travail que l'on a fait pour conformer ses actes à ce que prescrit la souveraineté. C'est aussi, par extension, la peine subie pour ne pas lui avoir obéi.

Le salaire terrestre est le prix du travail, dans la vie actuelle même.

Répétons-le donc : la gratuité est absurde. Le travail sans but à atteindre, la vertu gratuite, le sacrifice sans raison, le dévouement sans certitude de récompense, tout cela ne peut exister, et rien de cela n'existe en effet. L'homme travaille toujours en vue d'un salaire, soit terrestre, soit ultra-vital.

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Revenons au salaire terrestre.

Il peut se présenter sous deux formes bien différentes, suivant qu'il consiste en matière corporelle ou incorporelle. La solution d'un problème, par exemple, solution qui est une idée, matière incorporelle, est le salaire de la peine que l'on s'est donnée pour résoudre ce problème. La pomme que l'on a cueillie constitue le salaire corporel du travail nécessaire pour s'en emparer. Dans ce qui va suivre, je ne m'occuperai que de l'espèce de salaire terrestre consistant dans une partie de matière corporelle ; c’est uniquement de cette espèce qu'il peut être question en économie politique ou sociale.

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Avant de poursuivre, faisons remarquer qu'il faut se garder de confondre le salaire avec la propriété, au moins avec la propriété juste. Le salaire est le prix du travail. La propriété, comme je l'entends ici, n'est pas le prix, mais bien la consécration, la légalisation du travail. Un objet volé est la rétribution du travail du voleur ; ce n'est pas sa propriété, au moins en droit.

§ II. Les espèces de salaire, salaire proprement dit,

rente et profit

L'idée de salaire, si l'on veut raisonner avec précision, doit être subdivisée. Il faut, pour cela, avoir égard :

1° À la nature de celui qui le paye ;

2° À l'emploi du salaire ;

3° Enfin à la source dont il émane.

Nature de celui qui paye

Le salaire reçu par un travailleur est domestique ou public, suivant qu'il est payé par un individu ou par la société. La liste civile d'un roi ou d'un président, les traitements de ceux qui font marcher l'administration sociale sont des salaires publics.

Quant à ce que les individus payent à la société pour avoir de l'ordre, cette espèce de salaire se nomme spécialement l'impôt. Je n'en dirai rien ici, me réservant d'en parler dans une étude particulièrement consacrée à ce sujet.

Emploi du salaire

La rémunération du travail, ou le salaire, peut être ou ne pas être immédiatement nécessaire à la vie, à la conservation et au développement intellectuel et physique de celui qui a travaillé. Dans le premier cas, le salaire sera nommé actuel, c'est-à-dire devant servir actuellement à la vie physique et intellectuelle du travailleur. Dans le second, ce sera du salaire passé, ou accumulé, c'est-à-dire ayant plus que suffi à l'actualité, n'ayant pas dû servir à l'existence du travailleur.

Voilà pour la distinction théorique entre les deux espèces de salaire.

En pratique, toute chose représentant le salaire appartiendra au salaire actuel, tant que le travailleur conservera cette même chose, ou celle qu'il aura obtenue en échange, dans l'état où elle se trouve, que ce soit pour son entretien ou pour son travail. Mais du moment qu'il s'en servira pour la transformer en un nouveau produit, au moyen de son travail ou de celui d'autrui, cette chose qui appartenait au salaire actuel pourra devenir du salaire passé, selon qu'elle sera, oui ou non, en sus des besoins relatifs à la conservation et au développement intellectuel ou physique de son propriétaire (1).

Ainsi, toute chose employée, soit pour la conservation et le développement, en un mot pour les jouissances de son propriétaire, soit pour son travail, — non pour être transformée, mais pour servir à en transformer une autre, — est du salaire actuel.

La chose, au contraire, que l'on transforme, au moyen de son travail ou du travail d'autrui, est du salaire passé.

La chose transformée est du salaire actuel ou passé, suivant qu'elle ne dépasse pas ou qu'elle est en sus de ce qui est nécessaire à la satisfaction des besoins de son propriétaire.

Une même chose peut donc appartenir au salaire passé ou au salaire actuel, selon l'individu qui en a la propriété ; ou même se diviser en deux parties relatives, l'une au salaire actuel, l'autre au salaire passé si cette chose dépasse ce qui est nécessaire à l'entretien soit intellectuel, soit physique de son possesseur.

En résumé : le salaire actuel est ce qui sert à la vie active et passive de l'homme, c'est-à-dire à la consommation et au travail, et le salaire passé ou accumulé, ce qui est destiné à la production.

Le salaire passé est ce que l'on nomme capital, quand on oppose cette dernière expression à celle de salaire.

Afin de rendre encore plus claires les définitions qui précèdent, comparons les deux expressions de salaire et de capital, dans leurs sens génériques et spécifiques.

Le capital, relativement au sol, est de la matière mobilière, considérée comme étant le produit du travail.

Le salaire est de la matière mobilière ou même foncière, — s'il s'agit d'amélioration du sol, — regardée comme étant la récompense du travail.

Salaire et capital sont donc, quand on les prend dans leur signification la plus étendue, une seule et même chose, de la matière. Ils ne différent que par le point de vue auquel on se place.

Le capital, quand on l'oppose au salaire, est un corps ne servant pas à la vie et au développement de son propriétaire, mais destiné à être transformé en de nouveaux produits.

Le salaire, relativement au capital, est un corps servant à la vie et au développement de celui qui l'employe.

Capital et salaire passé, qui sont, dans ce cas, une seule et même chose, se rapportent donc à la production, tandis que le salaire actuel ou simplement salaire est relatif à la consommation, ainsi qu'à l'exercice de l'activité.

Tout capital devient salaire actuel, du moment qu'il est consommé.

Dans la société actuelle, le capital du propriétaire renferme toujours une partie qui dépasse ce qui est nécessaire à la satisfaction de ses besoins. Cette partie consiste en salaire passé.

Le capital du prolétaire est toujours indispensable à son existence c'est toujours du salaire actuel, et il reste tel, tant que le prolétaire ne passe pas dans la classe des propriétaires.

Dans la société future, il n'y aura plus de prolétaires ; tous seront propriétaires. La quantité de richesses qui pourra être possédée par chacun, comme salaire actuel, sera socialement déterminée. Tous ceux qui posséderont davantage prendront le nom de capitalistes.

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Dans le domaine de l'application, du moment qu'il s'agit de pratique, il n'existe pas et, — il faut bien le remarquer, — il ne peut exister de limite absolue entre le salaire actuel et le salaire passé ou le capital. On cueille un fruit et on le mange, c'est du salaire actuel. Au lieu de le manger, on le conserve un an : c'est du salaire passé. Si on le garde pendant un mois, un jour, une heure, une seconde, sera-ce du salaire passé, ou du salaire actuel ?

Sources du salaire

Passons à de nouvelles espèces de salaire.

La rente, c'est le loyer du sol ; c'est ce qui revient au propriétaire foncier quand il loue du sol à quelqu'un.

Le profit, c'est le loyer du capital ; c'est ce que paye au propriétaire mobilier celui à qui le capital est prêté.

Quand le prêt consiste en argent, le profit se nomme intérêt.

On comprend souvent les deux expressions de rente et de profit sous un seul terme, celui de revenu, Le revenu est ainsi le loyer de la matière.

Le salaire proprement dit est alors le loyer ou le prix du travail.

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Pour celui qui est isolé, il n'y a évidemment ni rente ni profit Pour que le profit et la rente puissent exister, il faut être deux : le prêteur et le locataire. Le bénéfice résultant de l'emploi, par un travailleur, de la matière qui lui appartient, n'est pas un revenu : c'est un salaire proprement dit. Le loyer n'est possible que si celui qui possède du sol ou du capital trouve quelqu'un disposé à payer pour s'en servir.

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Le revenu, c'est de la matière que l'on reçoit sans avoir travaillé, ou au moins sans travailler actuellement. Dans tout produit fait à deux, un capitaliste et un travailleur, il y a deux parts. La première, le salaire, est la part de celui qui a travaillé directement au produit ; la seconde, le revenu, est la part de l'oisif, de celui qui a travaillé, mais qui ne travaille plus, ou, plus exactement, dont le concours à la production en commun ne consiste que dans le prêt de sa propriété.

Le profit et la rente sont donc une espèce particulière de salaire : c'est le salaire de celui qui a travaillé autrefois, de celui qui a accumulé du travail sur un corps, que le produit soit du capital proprement dit, ou du sol amélioré. Le revenu, c'est donc le salaire d'un travail passé, salaire qui rentre par parties à celui qui a travaillé dans les temps antérieurs.

Prenons, par exemple, un capital créé par un travailleur en agissant sur de la matière qui lui appartient. S'il est employé à la conservation ou au développement de ce travailleur, il constitue du salaire actuel ; mais s'il est prêté à quelqu'un qui désire le transformer en de nouveaux produits, il devient du salaire passé relativement à son propriétaire, et le loyer que celui-ci en retire est le payement de la peine qu'il a prise autrefois.

Le lecteur attentif entrevoit déjà que, en justice absolue, l'intérêt du capital ne doit pas être éternel. Je discuterai spécialement cette question dans une autre étude.

§ III. La confusion entre le salaire et le revenu est la source,

ainsi que la justification de l'esclavage

Bien que le salaire proprement dit, et le revenu, soient tous les deux du salaire, il n'y a pas là de raison suffisante pour les confondre. Ce sont deux espèces différentes, et on doit les distinguer sous peine de logomachie.

Le salaire proprement dit est, avons-nous vu, le payement du travail actuel, tandis que le revenu est la rétribution d'un travail passé, le loyer d'un capital ou d'un fonds de terre.

Déduisons de ces prémisses les caractères distinctifs du salaire et du revenu.

Le salaire est l'expression du travail, et le revenu, celle de l'oisiveté. Entre le salaire et le revenu existe la même différence qu'entre l'homme et les machines. Le salaire est relatif à l'intelligence ; le revenu se rapporte à la matière.

En un mot, la confusion du salaire avec le revenu revient à l'assimilation de l'homme à la propriété. C'est la source théorique, puis la justification de l'esclavage ; c'est le matérialisme transporté dans l'économie politique.

Les économistes ne pouvaient manquer de verser dans cette erreur. En voici un exemple :

" Le fonds industriel qui fait partie de nos fortunes, a écrit J.-B. Say, se compose de facultés naturelles et de talent acquis. Un homme tire un revenu de son travail. "

Et comme un homme tire également un revenu de ses capitaux, voilà le travail, ou l'homme, confondu avec le capital, avec la matière. Si, au contraire, vous ne voulez pas faire cette confusion, dites, à l'encontre des économistes, qu'un homme tire, non un revenu, mais bien un salaire de son travail.

" Son intelligence, continue J.-B. Say, fait partie de ses facultés naturelles. Son savoir, son expérience, font partie de ses facultés acquises. Les premières sont un don gratuit, une munificence du créateur, et ce don constitue la plus sacrée des propriétés, celle de la personne ."

Voyez-vous où conduit l'assimilation du salaire au revenu ? à la confusion de la personnalité avec la propriété, à l'affirmation que l'homme est une chose à la légitimation, en un mot, de l'esclavage.

§ IV. Produit brut, produit net

Lorsqu'un propriétaire défriche une partie de sol, ou crée un capital, le fonds de terre ou la richesse mobilière qui en résulte est le produit de son travail, et ce produit est un produit brut. Mais si, de la valeur de cette propriété, il retranche tout ce qu'il a dépensé pour l'obtenir, ce qui reste, s'il reste quelque chose, est le produit net.

On conçoit que le produit net peut tomber à zéro, ou même se traduire en perte, si les frais sont plus considérables que la valeur du produit qu'ils ont servi à obtenir.

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Quand un propriétaire n'est pas isolé, lorsqu'il se trouve en rapport avec d'autres propriétaires avec lesquels, par conséquent, il peut faire des échanges, il n'a avantage à produire que si les frais ne l'emportent pas sur la valeur du produit ; disons mieux : hors de cette condition, il est de son intérêt de ne pas produire. Pour un propriétaire non isolé, le produit brut n'est rien. Son gain ne consiste que dans le produit net ; et quand il n'aperçoit pas de produit net au bout d'une opération, il ne la fait pas.

Pour un propriétaire isolé, c'est tout le contraire. Ne pouvant échanger avec personne, il n'a pas à tenir compte du montant des dépenses occasionnées par un travail ; il s'agit purement de l'avantage qui en proviendrait pour lui. Du moment qu'un résultat quelconque peut lui être utile, il travaille à y parvenir sans aucun souci des frais. Le produit brut, pour le propriétaire isolé, est tout : c'est là son gain.

Robinson, dans son île, était un propriétaire isolé. Les membres de chaque société sont, entre eux, et relativement les uns aux autres, des propriétaires non isolés. Lorsque l'humanité vivra sous la souveraineté de la raison, elle ne formera plus qu'une seule société sur le globe, et comme le sol sera commun, elle sera évidemment dans le cas du propriétaire foncier isolé.

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Passons à de nouvelles considérations.

Sous la souveraineté de la force, l'État est constitué, non par l'ensemble de tous, mais par l'ensemble des forts, des propriétaires, — soit fonciers seulement, soit abstraction faite de l'espèce de propriété, selon les époques. — La société ne recherche pas alors le bien de tous les travailleurs, mais seulement celui des propriétaires. D'autre part, dans les sociétés régies par la force, le sol, à part une minime partie, n'est pas propriété collective ; et cette minime partie n'est même appropriée collectivement qu'au profit des forts. En outre, ces sociétés se mettent souvent à jouer le rôle de producteur, soit concurremment avec les producteurs individuels, soit même en monopolisant telle ou telle fabrication à leur profit.

Sous la souveraineté de la raison, l'État sera composé de tous, sans exception. La société, alors, recherchera le bien de tous. En même temps le sol, tout le sol, sera approprié collectivement au profit de tous ; jamais la société ne fera l'office de producteur, si ce n'est dans certains cas qui seront déterminés plus loin, et lorsqu'elle remplira ce rôle, ce sera encore pour le plus grand avantage de tous.

Que résulte-t-il de ces données, relativement au produit net et au produit brut ?

Sous la souveraineté de la force, la société n'a et ne peut avoir en vue que le produit net. Sous la souveraineté de la raison, elle n'envisagera que le produit brut. Mais, sous les deux espèces de souveraineté, les individus ne se préoccupent que du produit net.

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Mettons ces idées en rapport avec la culture des terres et la densité de la population, d'abord à l'époque actuelle, ensuite dans la société future.

Tout propriétaire foncier domestique, propriétaire non isolé, ne peut songer à améliorer ses terres, aussi longtemps que le prix des produits n'est pas assez élevé pour payer les dépenses qu'il devrait faire. Celui qui agirait autrement ne pourrait que se ruiner. Tout propriétaire foncier individuel ne travaille donc à augmenter la somme des produits du sol, que lorsqu'il existe une plus grande possibilité de consommer.

En outre, presque toutes les améliorations nécessaires pour fertiliser les terres au maximum, telles que irrigations, reboisements, dessèchements, voies de communications, etc., dépendent exclusivement d'entreprises sociales, lesquelles sont impossibles tant que le sol est aliéné.

Le vouloir et le pouvoir faisant simultanément défaut pour porter les terres au maximum de fertilité : telle est donc la situation pendant le règne de la force.

Qu'arrive-t-il alors ?

Qu'une certaine partie seulement du sol national est mise en culture. Voyez, comme preuve pratique, toutes les nations civilisées : on n'en voit pas dont le sol soit exploité entièrement.

" Les nations de l'Europe, dit M. Thiers, n'ont pas encore cultivé les unes le 1/4, les autres, le 1/10 de leur territoire, et il n'y a pas la millième partie du globe qui soit occupée. "

On ne peut pas, logiquement, exiger que le propriétaire individuel du sol l'exploite pour celui qui est incapable d'en payer les produits. Aussi, le travailleur que le capital ne sait occuper, meurt-il de misère.

Tous les ans, disent les économistes, une partie de la population périt de besoin.

Ce qu'il y a de curieux, c'est cette coïncidence, que l'on aurait crue a priori impossible : surabondance relative de la population, et défaut d'exploitation, de fertilisation d'une grande étendue de terres.

En époque de connaissance, au contraire, il n'y a plus qu'un propriétaire foncier : la collectivité ; et ce propriétaire, étant unique, est nécessairement isolé.

Tandis que le motif pour lequel un particulier, propriétaire foncier, améliore sa terre, consiste dans le bénéfice net qu'il réalise, ou qu'il pourrait réaliser, par l’échange avec ses voisins, ce motif, pour le propriétaire collectif de notre hypothèse, est tout autre. Ici il n'y a plus lieu à échange, le propriétaire étant unique ; la seule raison de produire est le besoin des produits, abstraction faite de toute autre considération.

Quand donc la société future fertilisera des terres, améliorera le sol, ce sera pour mettre la somme des produits en rapport avec l'importance de la population.

Aussi verra-t-on alors l'opposé de ce qui existe actuellement : le sol sera au maximum de fertilité, et il n'y aura plus de travailleurs se trouvant en trop sur la terre.

§ V. Le taux des salaires domestiques est toujours en raison inverse

de celui du loyer de la matière. — En même temps, le salaire, comme

le loyer de la matière, est toujours au plus haut ou au plus bas,

relativement aux circonstances.

Dans tout produit corporel, il faut considérer la matière, fond sur lequel le travailleur a agi, puis le travail, ayant donné à cette matière la forme spéciale qui en fait tel produit plutôt que tel autre.

Si l'on s'attache de préférence à exprimer plutôt la rémunération de chacun de ces éléments, ou ce qui leur revient dans le résultat définitif, on reconnaîtra que tout produit renferme :

L° Une part relative à l'agent, au travail ; c'est le salaire ;

2° Une part relative, non au patient, à la matière, mais au propriétaire de la matière ; c'est le loyer de la matière : intérêt ou rente.

Que faut-il nécessairement en conclure ?

Que le salaire doit toujours être en raison inverse du loyer de la plus qu'une fraction minime, et vice-versa ; que le salaire enfin, ne s'élève ou ne s'abaisse sans que l'intérêt ou la rente ne descende ou ne monte.

Si, en effet, le salaire ne forme, par exemple, que le 1/10e du produit, il en reste les 9/10es pour le loyer de la matière. Si, au contraire, le salaire va jusqu'à égaler les 9/10es de ce produit, le propriétaire du capital ou du sol devra se contenter, comme rente ou profit, du 1/10e restant.

On le voit donc, le salaire et le revenu sont nécessairement antagonistes ; de façon que si, pour une cause quelconque, l'un des éléments s'accroît, l'autre doit immanquablement subir une diminution correspondante.

" Le rapport des profits avec les salaires, a dit Dupont-White, est un rapport d'hostilité. Cette hostilité résulte de ce que le taux des profits est en raison inverse de celui des salaires ; les profits baissent quand les salaires montent, et s'élèvent quand les salaires baissent. "

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Mais, va-t-on se demander, — et c'est encore là un point important à éclaircir, — tout en acceptant ces prémisses, ne pourrait-il pas se faire que le salaire et le revenu se partageassent le produit, en quelque sorte à l'amiable, de manière à avoir des parts à peu près équivalentes ?

Non.

Le travail doit nécessairement dominer la matière ou celle-ci doit primer celui-là ; et celui de ces deux éléments qui a la supériorité sur l'autre prend la plus grande part possible, toujours relativement aux circonstances.

Prouvons que le travail doit dominer la matière, ou être dominé par elle.

Ou les travailleurs sont obligés d'aller offrir leurs bras aux possesseurs de la matière pour pouvoir vivre, ou ce sont, au contraire, ces derniers qui doivent prier les travailleurs de faire valoir leur propriété.

Il n'y a pas de troisième alternative.

Dans le premier cas, l'offre du travail l'emporte sur la demande ; c'est la demande du travail qui prévaut dans le second.

Or, de deux éléments dont l'un est contraint à s'offrir, quel est celui qui l'emporte ? Évidemment l'autre ; et le premier, alors, subit le partage qui lui est imposé.

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Ainsi, le salaire est toujours au plus bas ou au plus haut, relativement aux circonstances, pendant que le profit se trouve à son maximum ou à son minimum.

Expliquons cette relation, et voyons en même temps en quoi consiste, nécessairement, ce que l'on pourrait nommer le salaire moyen et le profit moyen, quand ils sont au plus bas.

Sous la domination du capital, lorsque les possesseurs de la richesse n'ont que faire de travail, le salaire se réduit à zéro, et les travailleurs meurent de faim. Cela se voit de temps à autre. Mais du moment qu'un propriétaire a besoin d'un travailleur, la condition indispensable pour utiliser ses services, c'est de lui donner de quoi vivre.

Le salaire est donc, en moyenne, sous la domination du capital, précisément suffisant pour ne pas mourir immédiatement de faim.

Maintenant, les principales circonstances qui influent, momentanément, sur le taux des salaires sont, d'une part, le besoin de travail, de l'autre, l'offre de travail. La première circonstance imprime au salaire une tendance à la hausse ; la seconde, qui se présente beaucoup plus fréquemment, le force à descendre. Mais, en somme, le minimum de subsistance est le point autour duquel oscille le salaire sous la domination du capital.

Sous celle du travail, au contraire, il en est tout autrement.

Quand un travailleur n'a pas besoin d'un capital, le profit tombe à zéro, et le capitaliste, en sa qualité de capitaliste, meurt réellement d'inanition. Mais il est homme en même temps, c'est-à-dire travailleur, et, en cette qualité, il gagne de quoi vivre et se développer.

Mais quand un travailleur veut emprunter, il doit accorder au capitaliste un loyer suffisant pour que celui-ci trouve avantage à épargner.

Le profit équivaut donc, en moyenne, sous la domination du travail, à ce qui est rigoureusement nécessaire pour que le capital vive, autrement dit, pour que le propriétaire employe son capital en prêt, au lieu de le consommer.

Maintenant il y aura à cette époque, comme à la nôtre, des circonstances qui agiront, momentanément, dans un sens ou dans l'autre, sur le taux du profit ; et elles se résumeront également dans le besoin ou dans l'offre du travail. Mais, en définitive, le taux au-dessous duquel il n'y a plus intérêt à capitaliser sera le point autour duquel gravitera le profit, sous la domination du travail.

§ VI. À quelle condition le salaire atteint-il le maximum possible

des circonstances ? À quelle condition ce maximum est-il atteint

par le revenu ?

Le prix du travail et le loyer de la matière étant toujours en rapport d'opposition, les conditions nécessaires pour que l'une des parts du produit atteigne le maximum, doivent être exactement les mêmes pour que l'autre part descende au minimum, et précisément le contraire de ce qu'il faut pour que cette autre part arrive, à son tour, au point culminant.

Il suffit donc de connaître à quelle condition l'un des éléments le salaire, par exemple, se trouve toujours au maximum des circonstances, pour savoir immédiatement dans quel cas le profit est, de son côté, au maximum.

Or, le seul fait qui ait pour conséquence obligée l'élévation du salaire, c'est la domination du travail sur le capital, sur la matière. C'est le travail, en effet, qui fixe alors, dans le produit, la part qui lui revient et cette part est évidemment la plus grande possible, toujours eu égard aux circonstances du moment.

Mais quand le travail domine-t-il la matière ? Quand lui fait-il la loi ? Évidemment lorsqu'il est plus demandé qu'offert, ou lorsque, comme s'exprimait Cobden, deux maîtres courent après un ouvrier. Et que faut-il pour que cela ait lieu ? Nous l'avons vu au § VIII, chapitre V. Il faut que tout travailleur ait toujours, à sa disposition, de la matière sur laquelle il puisse exercer son activité. Il est nécessaire pour cela qu'il soit copropriétaire, avec les autres travailleurs, de la totalité du sol et d'une grande partie de la matière mobilière.

Alors il n'a pas besoin de l'intermédiaire des capitalistes individuels pour pouvoir travailler ; et ceux-ci, lorsqu'ils veulent faire fructifier leur capital, sont obligés de courir après les ouvriers pour leur demander du travail.

En résumé, et en complétant la réponse aux questions qui servent de titre au présent paragraphe, disons que :

Le salaire est au maximum et le revenu au minimum des circonstances, lorsque le sol, ainsi qu'une grande partie des capitaux, est approprié collectivement ;

Le salaire est au minimum et le revenu au maximum des circonstances, lorsque le sol est approprié individuellement.

§ VII. Rapports du taux des salaires avec l'ordre.

Il s'agit ici uniquement de savoir :

Si et quand le maintien de l'ordre exige que le salaire soit au minimum ou au maximum des circonstances.

Examinons ce problème.

J'ai fait voir au chapitre Ier :

Que la société peut se trouver régie par trois espèces de souveraineté, exclusivement ;

Que l'une, la théocratie, est basée sur un sophisme ;

Que la seconde, celle sous laquelle nous vivons, la souveraineté du peuple ou la démocratie, ne se soutient que par la force brutale ;

Que la troisième, enfin, ou la logocratie (pour avoir une expression correspondante aux deux premières), se fonde sur le syllogisme, sur la vérité.

J'ai montré, en outre :

Que la souveraineté de droit divin, pour pouvoir durer, doit comprimer à tout prix l'examen du sophisme sur lequel elle s'appuye ;

Que la démocratie se trouve dans l'impossibilité d'empêcher la discussion ;

Enfin que la souveraineté de la raison doit, au contraire, pour subsister, développer toutes les intelligences, et fournir à chacun les moyens de se tenir au courant des progrès des sciences physiques.

Mais quel est le moyen le plus efficace de mettre obstacle à l'examen, de supprimer en quelque sorte tout travail purement intellectuel ? N'est-ce pas l'absence de loisir ? Or le travail, pour l'immense majorité, est incessant et ne laisse pour ainsi dire pas le temps de penser, quand le salaire suffit à peine à l'existence. Au contraire, le loisir devient possible au travailleur dont le salaire est au maximum.

La théocratie exige donc, comme condition essentielle au maintien de l'ordre, que les salaires soient toujours au minimum des circonstances.

La démocratie n'exige rien, relativement au taux des salaires, pour le maintien de l'ordre. Si, d'une part, le minimum de salaire lui est, pour ainsi dire, utile encore quelque peu, en rendant plus difficile et plus lente l'infiltration de l'esprit d'examen dans les masses, il lui est devenu, d'autre part, nuisible en causant des souffrances qui ont pour résultat immanquable d'augmenter le mécontentement et de hâter l'arrivée de la dissolution sociale. Et, en même temps, le maximum des salaires aurait pour effet inévitable de rendre de plus en plus aisée, en théorie, la reconnaissance que la société est mal organisée, et en pratique, le renversement de cette même société.

La souveraineté de la raison, à l'opposé de ce que demande la théocratie, exige que tous aient du loisir ; par conséquent. que les salaires soient toujours au maximum des circonstances.

(Agathon De Potter : Économie sociale, tome I, (1874) pp. 214 à 238.)


Notes:

[1]. Voyez : Colins, Qu'est-ce que la Science sociale ? 2e volume, pages 270 et suivantes.